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une fiction destinée à cacher la monarchie sous des formes républicaines, et ils ont tort aussi à mon avis quand ils considèrent la réforme d'Auguste comme une dyarchie, c'est-à-dire un partage du pouvoir entre le sénat et le princeps. La réforme d'Auguilc if.. A .il au contraire à reconstituer Punite de l'État romain qui, au grand dommage de l'Italie, s'était trouvée presque détruite par le triumvirat, véritable dyarchie après la déposition de Lèpide; elle tendait à replacer tout l'empire sous l'autorité du sénat, et le sénat sous la vigilance d'un président modérateur, gardien des institutions; elle tendait à rétablir non pas la forme, mais l'essence de la république, c'est-à-dire à conserver, autant qu'il était possible, le gouvernement de l'empire entre les mains de la petite oligarchie italienne sous la direction de la noblesse historique. La réforme constitutionnelle de l'an 27 était pour l'aristocratie une éclatante revanche de Philippes, une revanche obtenue sans combat, par la force des choses, grâce non pas à l'énergie des familles échappées à la révolution, mais à la gloire et aux mérites de leurs ancêtres. Ceux-ci avaient eu un si immense succès, que ses répercussions devaient se prolonger dans les siècles et que leurs descendants dégénérés, vaincus, proscrits devaient encore en bénéficier. Une fois encore l'ItaUe, après l'avoir écrasée, se traînait aux pieds de sa vieille noblesse, la suppliait de gouverner l'empire. Et cette explication ne paraîtrait pas étrange, mais simple et vraisemblable, si tous les historiens modernes n'avaient une opinion préconçue qui les entraîne à donner des proportions à la fois trop petites et trop grandes à la réforme politique de l'an 27 avant J.-G. : trop petites, quand ils la ramènent à une comédie jouée au sénat par le vainqueur et par les sénateurs pour tromper le
public; trop grandes, quand ils la considèrent comme l'acte qui clôt l'ère républicaine et commence l'époque de la monarchie romaine. Octave ne songeait nullement à se moquer de ses contemporains et il ne croyait pas non plus accomplir une révolution dont les répercussions se prolongeraient à l'infini, jusqu'à nous. Il cherchait seulement à résoudre les difficultés de l'heure présente par une réforme constitutionnelle qui^ dans son intention, répondait aux besoins d'une situation passagère, et qui par suite n'avait de valeur que pour les dix années fixées par le sénatus-consulte au bout desquelles, si l'état de choses était changé, il changerait, lui aussi, de conduite et de projets. Il s'était en effet réservé la faculté de se démettre de la présidence avant ces dix années, s'il croyait pouvoir le faire sans danger pour la république (1). Est-il donc si étonnant que deux ans et demi après la bataille d'Actium, le fils de César se soit proposé de satisfaire les aspirations et les sentiments républicains de la classe moyenne et des hautes classes d'Italie? Même si on ne veut pas — et c'est cependant une considération très importante — tenir compte des grands intérêts politiques et économiques qui poussaient toute l'Italie à conserver, grâce aux institutions républicaines, le monopole fructueux du gouvernement de l'empire, il faut considérer que toute l'histoire ancienne montre combien tenaces et profondes étaient les idées et les traditions républicaines dans les petites républiques grecques ou italiennes, et combien il fut difficile de leur ôter leurs libertés, alors que ces libertés n'étaient plus guère qu'une apparence. En Grèce, malgré tous les maux dont elles furent affligées, les nombreuses petites répu-
(1) Voy. Dion, LUI, 13.
t7e GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
bliques ne succombèrent définitivement que sous la force brutale des conquérants étrangers. Quant à la république de Rome, au lieu de tomber sous le joug de monarchies étrangères^ elle avait au contraire détruit toutes les monarchies fondées par Alexandre. Comment donc supposer qu'un gouvernement qui avait eu un succès si prodigieux pût disparaître d'un moment à l'autre, grâce à un coup d'État accompli par un seul homme ou par un petit nombre d'hommes? Qu'on y réfléchisse : les traditions républicaines de l'ancienne Rome, que la culture classique a portées jusqu'à nous, sont encore si puissantes qu'elles ont donné le branle à la Révolution française, à la Révolution de 4848 et au mouvement libéral du dix-neuvième siècle, et que ce sont elles encore qui alimentent l'état de trouble où se débat aujourd'hui l'immense empire de Russie. Comment croire qu'elles n'eussent plus aucune force à l'époque de César et d'Auguste, alors que le domaine colossal que la République avait conquis était encore là? La résistance tenace des traditions républicaines était au contraire la conséquence nécessaire des grandes victoires diplomatiques et militaires de Rome pendant les deux derniers siècles de la république, depuis la bataille de Cannes jusqu'à la prise d'Alexandrie; et il n'est pas surprenant que, incertain et fatigué, Auguste, après les désastres, les scandales et le discrédit du triumvirat, ait jugé qu'il ne pouvait pas attenter à l'essence sacrée de la république, puisque c'est à ces victoires que l'Europe moderne elle-même doit une si grande partie de sa destinée, qu'elle lui doit surtout d'avoir été sans cesse agitée par de grandes idées de liberté, grâce auxquelles son histoire n'a pas été, comme celle de l'Orient, la suite monotone de tant de monarchies despotiques qui ont poussé les unes sur les ruines des autres.
C'est ainsi qu'avec ces tranquilles séances du sénat romain se terminait la révolution commencée cent six ans auparavant avec le tribunat de Tibérius Gracclius, et que peu à peu, sans que personne s'en aperçût, une nouvelle histoire du monde commençait. C'est un moment solennel que celui où s'apaise enfin l'épouvantable tourmente qui a duré tout un siècle. Quel affreux déluge de sang avait succédé aux premières gouttes versées en l'an 132 sur le sol de Rome par le consul Opimius et par les nobles effrayés des réclamations agraires du jeune Gracchus I Tout l'empire en avait été éclaboussé, toutes les terres en avaient été imprégnées; on avait vu disparaître, pêle-mêle, les familles les plus illustres de Rome, un nombre infini de souverains et d'États grands et petits,la fleur de la population italienne, tant de dynasties royales d'Asie, les nations barbares les plus ignorantes de l'Europe continentale. Et maintenant le déluge de sang semblait terminé ; les esprits reprenaient confiance; l'Italie, pleine de remords, d'espoir, de joie, entrevoyait un avenir plein de paix et de gloire, et se proposait de le mériter par toutes les vertus qu'elle avait trop négligées. Une fermentation étrange d'aspirations diverses agitait la nation, et ses deux grands poètes ne manquèrent pas de la sentir et de l'exprimer. Virgile, qui avait achevé les Géorgiques, revenait à l'idée qu'il avait eue déjà aux débuts de sa carrière littéraire de composer un grand poème national à la manière d'Ennius, mais en se servant de son art raffiné par l'étude des chefs-d'œuvre grecs. Horace, qui était un grand styliste et un critique plutôt qu'un poète lyrique, avait jusqu'alors résisté au mouvement traditionaliste et nationaliste, dont il voyait toutes les contradictions; et bien que dans le second livre des Satires il se fût mis comme tout le monde à vanter la
nouvelle morale, il s'interrompait quelquefois au milieu de sa propagande, comme pour se moquer de lui-même. Ainsi dans la seconde épode il avait montré l'usurier Alfius, qui fait un grand éloge de la vie rustique, mais qui à la fin se précipite pour étrangler ses débiteurs ; et dans la septième satire du second livre, il s'était comme amusé à détruire ce qu'il avait dit dans les précédentes, en se faisant railler aux fêtes des Saturnales par un de ses esclaves. « Tu vantes les temps anciens, mais s'il te fallait y vivre, tu en serais au désespoir... Tu fais l'éloge de la campagne, et quand tu y es, tu es pressé de regagner la ville... Tu dis que tu n'aimes pas les ennuis des invitations et des cérémonies, et si tu dois aller dîner chez Mécène, quels cris, quel reproches, quelle impatience I Vite, apportez-moi l'huile pour me parfumer; dépèchez-vous, paresseux; que faites-vous donc? » Mais lui aussi, à la fin, il avait été entraîné pai le courant; et il se mettait à composer une suite d'ode» héroïques et civiques dans lesquelles, avec une riche variété de mètres grecs qui n'avaient pas encore été employés en latin, il exprimait cet esprit nouveau qui soufflait sur l'Italie. Tantôt il célébrait la grandeur des temps anciens, préconisait la nécessité de la réforme morale, et l'espoir de nouveaux exploits guerriers et d'une nouvelle gloire militaire ; tantôt il reconunandait aux Romains d'être religieux ; tantôt il les avertissait que la paix ne reviendrait qu'avec des mœurs puies et familiales ; tantôt il s'en prenait à l'éducation frivole et mondaine des femmes qui conduisait tant de matrones des nobles familles appauvries à se prostituer à de riches marchands ; tantôt il évoquait le souvenir des jeunes gens d'autrefois élevés si durement, et il jetait un regard attristé sur les générations qui se suivent et deviennent toujours pires :
Aetas parentum, pejor avis, tulit Nos nequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorem.
Mais, tandis qu'une si belle poésie civique enrichissait la littérature romaine, le pouvoir était réuni tout entier entre les mains d'une petite oligarchie senile, composée d'obscurs parvenus et des survivants de la grande aristocratie romaine, qui ne désiraient pas autre chose que de jouir tranquillement de leur grandeur et qui pour cela étaient prêts à offrir tous les pouvoirs et tous les honneurs à leur chef, à ce petitfils d'un usurier de Velletri, déjà vieux à trente-six ans, faible, hésitant, maladif, qui refusait l'empire du monde, l'héritage de Rome et celui d'Alexandre que la Fortune venait de réunir. Celui qui triomphait définitivement dans une des plus terribles luttes que l'histoire nous ait rapportées, et où périrent tant de grands généraux, était l'homme le moins doué de vertus militaires de l'histoire de Rome; le commandement de ces armées, qui avaient conquis le plus vaste empire que l'on eût vu jusque-là, allait être entre les mains d'un valétudinaire qui n'osait plus aller au soleil la tête découverte, qui ne voulait plus monter à cheval de crainte de se fatiguer, et qui se ferait transporter en litière sur les champs de bataille (4). Mais ces apparentes contradictions cachaient une profonde nécessité des choses. Gomme il arrive toujours, les révolutionnaires bien repus devenaient conservateurs, maintenant qu'il s'agissait de dévorer en paix le butin qu'ils s'étaient partagé pendant les guerres civiles. On dit et on répète qu'Auguste fut l'héritier et le continuateur de César, qu'il bâtit son œuvre sur les fondations
(1) Suétone, Ang.,82ei8i. ^. .-.■.:,. .
commencées par César. C'est une affirmation arbitraire dont on ne trouve aucune preuve dans les faits. A partir de la restauration de l'an 27, Auguste s'efforce sans interruption, pendant quarante et un ans, d'appliquer le programme de régénération politique et sociale exposé par Cicéron dans le De Officiis; il suit une politique conservatrice qui est l'antithèse de celle de César : il tempère le luxe, il remet en honneur la religion, les mœurs, les idées traditionnelles; il épure, autant qu'il est possible, l'administration et en écarte les étrangers et les hommes nouveaux; il restreint l'oligarchie des citoyens romains; il lutte dans la religion, dans l'État, dans la vie, contre le cosmopolitisme et les influences orientales, en faveur de l'idée étroitement nationale; il diminue dans l'État les dépenses improductives de luxe extérieur, et emploie les capitaux accumulés à des dépenses utiles au progrès matériel, politique et moral de l'empire ; il cherche enfin à reconstituer cette aristocratie conservatrice, étroitement romaine, que César avait si fortement combattue et à laquelle il avait lui-même porté le coup de grâce. Déjà, en Tan 28, Octave s'était mis à reconstituer par des dons la fortune de familles sénatoriales tombées dans la pauvreté, de façon à leur rendre une partie de l'éclat et du pouvoir qu'elles avaient perdu et pour les mettre en état de lui venir en aide pour gouverner la république (1).
La révolution était vraiment terminée. Une grande réaction conservatrice commençait dans les esprits. C'était le triomphe de Cicéron, la défaite de César, dont le fils allait être le continuateur de nom, l'antithèse de fait. Après avoir été l'instrument fatal de la
(1) Dion, LIU, S.
ANTOINE ET CLÉOPATRE Ml
dernière destruction de l'aristocratie romaine, après l'avoir foulée aux pieds et anéantie par les proscriptions, à la bataille de Philippes, dans les eaux de Sicile, l'homme qui avait signé la sentence de mort de Cicéron travaillait à refaire ce qu'il avait détruit. C'est là ce qui arrive souvent aux hommes politiques dans les vicissitudes de l'histoire. Mais Auguste devait s'apercevoir bientôt que, si le bien et le mal se balancent presque partout, il est un cas où il en est autrement, et qui donne raison en définitive aux doctrines pessimistes de la vie; c'est que, s'il est facile à l'homme de détruire, il lui est difficile de créer. Une forêt qui a poussé pendant un siècle brûle en un jour. Un homme qui a mis vingt ans à arriver à sa croissance périt en un instant. Il avait été facile par des édits de proscription et par des jugements sommaires de massacrer, d'appauvrir, de disperser ce qui restait de l'ancienne noblesse; mais maintenant qu'Auguste en avait besoin pour qu'elle lui vînt en aide dans le gouvernement de l'immense empire, il serait difficile de rendre aux hommes la richesse, la confiance, la force, le zèle civique nécessaires à leur mission. Il y avait dans la grandeur d'Auguste une contradiction qui, se développant peu à peu, devait produire des maux infinis. Les désillusions, les amertumes, le stérile labeur de cette restauration, qui ne pouvait réussir qu'à demi, rempliront toute la seconde vie d'Octave qui va commencer, et seront la tragique rançon de sa fortune prodigieuse, la lente et terrible expiation de sa jeunesse souillée de sang et de crimes.
Parmi les réformes approuvées en même temps que la restauration de la république, il y en avait deux particulièrement importantes et qui devaient faciliter la reconstitution du gouvernement aristocratique.
182 GRANDEUR ET DÉCÀt)ENCË DE ROME
L'une abaissait l'âge légal pour les magistratures et permettait aux jeunes gens de commencer de bonne heure leur carrière politique (1). L'autre fixait des salaires pour tous les gouverneurs et tous les magistrats, proportionnés à l'importance de la charge (2). Les deux réformes étaient nécessaires. Le nombre des families aristocratiques avait trop diminué pour qu'il fût possible de faire remplir par des nobles de grandes familles toutes les charges importantes, si on n'utilisait pas les jeunes hommes, comme du reste on l'avait fait durant la grande époque du gouvernement aristocratique. On espérait probablement aussi que de jeunes magistrats redonneraient de la force à la République épuisée. En outre, étant donné l'appauvrissement d'un grand nombre de familles nobles, beaucoup de personnes n'auraient pas pu, même si elles l'avaient voulu, accepter gratuitement des charges qui obligeaient souvent à des dépenses considérables. Mais de ces deux réformes
(1) Nous n'avons aucun texte qui nous l'affirme : mais on peut le déduire de Dion, qui dit (LUI, 28) qu'en l'an 24 avant J. C, Tibère reçut du sénat l'autorisation de demander les magistratures cinq ans avant l'âge fixé par la loi, et qu'il fut nommé aussitôt questeur. En l'an 24, Tibère avait dix-buit ans ; comme il avait demandé la questure cinq ans avant l'âge légal, il en résulte qu'il suffisait d'avoir vingt-trois ans pour poser sa candidatiure à la questure. Il est notoire cpi'à l'époque de Cicéron, il fallait être beaucoup plus âgé. Nous verrons du reste, dans le prochain volume, que les consuls de trente, trentedeux, trente-cinq ans, sont nombreux à l'époque d'Auguste. Il a donc fallu qu'à un certain moment on ait réformé les lege$ annales en vigueiu* à l'époque de César, d'après lesquelles on ne devenait consul qu'entre quarante et cinquante ans. J'ai supposé que ce moment fut celui de la grande réforme constitutionnelle ; il ne serait pas impossible cependant que la réforme ait été faite à l'époque du triiunvirat, pour permettre aux triumvirs de donner les magistratures & qui ils voulaient, sans limite éd classe ni d'âge.
(2) Dion, un, 15. •"
ANTOINE ET GLÉOPÂTRfi t83
également nécessaires, si l'une représentait un retour aux grandes traditions de la république oligarchique, l'autre était en contradiction avec la gratuité des fonctions;, principe essentiel de la constitution aristocratique qu'on voulait rétablir; et ces deux réformes ont en réalité contribué à détruire l'essence du vieux gouvernement romain. Une fois payé, le magistrat républicain deviendra peu à peu un fonctionnaire monarchique; et en voulant rajeunir la république, on finira par créer le privilège des carrières dynastiques. Mais la transformation a été beaucoup plus lente et compliquée qu'on ne le suppose. Nous la décrirons, dans les volumes suivants, où, au sortir de cette orageuse histoire de guerres et de révolutions, nous étudierons le paisible épanouissement de l'empire et aussi les débuts de la maladie dont il devait mourir.