IV
n'aurait pas réussi, si Antoine n'avait pas été affaibli par
l'âge, les fatigues, les luttes et les débauches. Usé lui aussi par la terrible politique de son époque, épuisé par le travail et les plaisirs, énervé par les difficultés qui étaient nées de la contradiction initiale de sa politique, il finit par perdre le contact de la réalité et se laissa entraîner parles adroits sophismes de Cléopâtre dans un monde chimérique, où les difficultés les plus graves semblaient s'évanouir.
Même quand Antoine fut décidé à se retirer en Egypte, il n'osa pas, comme il aurait été naturel, déclarer son intention aux nobles romains, aux chefs des légions, à son entourage : il redoutait l'orage de protestations et les discussions que ce projet soulèverait. De son côté aussi, Cléopâtre devait redouter le moment où le projet de la retraite serait officiellement connu, car le parti romain ferait des efforts désespérés pour en détourner Antoine et elle aurait à soutenir une dernière lutte, la plus terrible de toutes, probablement.
L'idée du combat naval, masquant la retraite, est née de cette préoccupation. Dion nous dit (L, 45), que t pour ne point effrayer leurs alliés, Antoine et Cléopâtre résolurent de ne partir ni en cachette ni ouvertement, comme s'ils prenaient la fuite, mais comme des gens disposés à combattre et aussi à forcer le passage, si on mettait obstacle à leur sortie ». Ce texte important est bien clair : pour couper court aux discussions et aux récriminations que le projet de retraite en Egypte soulèverait, Antoine et Cléopâtre décidèrent de tenir leur plan secret, de ne le dévoiler que quand ils seraient déjà partis, pour mettre l'armée et les officiers devant un fait accompli. Ils espéraient vaincre ainsi toutes les hésitations et entraîner à leur suite cette masse fl'hommes.
Malgré le secret, l'étrange idée de livrer une bataille navale et certaines dispositions prises par Antoine avant le combat, ouïes bruits qui couraient, éveillèrent des soupçons chez les esprits les plus clairvoyants. Dellius et Domitius comprirent qu'Antoine allait trahir leur cause et la cause romaine; ils le quittèrent. Ces désertions étaient un grave avertissement pour Antoine. Une le comprit point. Dominé par Cléopâtre, il semble s'être ouvert seulement à Canidius, l'avoir chargé de révéler son départ à l'année et de la reconduire en Egypte et, le 2 septembre de l'an 31, il partit, au
milieu de la bataille : Cléopâtre emportait le triumyir, dans
sa petite flotte aux voiles rouges, vers l'Egypte, pour en faire le roi et le successeur des Ptolémées.
Il faut donc rayer Actium du nombre des grandes batailles navales. Ce semblant de bataille, livré pour masquer une des plus curieuses intrigues de la politique, ne décida rien. Plutarque nous dit que, le soir, les vaisseaux d'Antoine rentrèrent dans le golfe en bon état, et que pendant sept jours Octave essaya en vain de persuader à la flotte et aux armées de se rendi-e, en leur disant qu'Antoine s'était retiré en Egypte. Les soldats ne le croyaient point; ils disaient qu'Antoine s'était absenté pour quelque raison sérieuse et qu'il reviendrait bientôt; ils montraient une si naïve conflance dans leur général, ils formaient encore une armée si forte et si dévouée, que Canidius n'osa pas leur révéler la vérité.
Mais cet attachement si profond ne fît que rendre plus lent le revirement qui se fit dans la masse des soldats, quand, après sept jours, les plus incrédules durent se rendre à l'évidence. Antoine et Cléopâtre n'avaient pas prévu cette explosion formidable du sentiment national, et cette erreur fut la véritable cause de leur ruine. Aux yeux de ces Italiens grossiers et ignorants, mais attachés aux grandes traditions de leur patrie, la fuite avec la reine transforma le glorieux général en un traître. Un mouvement irrésistible d'indignation et de fureur poussa les légions à se rendre à Octave. Le soulèvement de l'opinion publique fut encore plus violent en Italie. On confondit dans la même haine Antoine et Cléopâtre; on réclama un châtiment pour les deux amants, leur mort, la conquête de l'Egypte; on admira par opposition Octave, et on le considéra comme un homme providentiel.
Le prudent Octave, qui inquiet, incertain, étonné, n'osant en croire ses yeux, avait regardé pendant longtemps la puissance d'Antoine s'effriter, tomber en pièces, couvrir de ses ruines l'Orient, devint, à partir de ce jour, le glorieux sauveur du Capitole. Il mit du temps à s'en apercevoir, car immédiatement après Actium, ni lui, ni Agrippa, ni aucun
de ses amis n'avaient deviné la véritable importance des événements. Mais cette admirable modestie dura peu. Octave connaissait mieux que personne le procédé — im des plus universellement employés par les partis et les hommes politiques pour tromper les masses, — qui consiste à grossir les difficultés, pour rebausser le mérite du parti ou des hommes qui les ont résolues. Si Octave et ses amis avaient eu tant de peine à comprendre les événements dans lesquels ils avaient joué un rôle, il est naturel que les contemporains, simples spectateurs éloignés, n'y eussent rien compris. Les vainqueurs en profitèrent pour créer, peu à peu, avec l'aide des hommes de lettres qui sont toujours les complices de ces faux historiques, la légende héroïque de la bataille et de ses trois personnages : Cléopâtre qui veut conquérir Rome, noyer l'Italie sous \m flot d'Orientaux et abaisser les superbes sénateurs au rôle infâme d'eunuques ; Antoine, grisé par ses caresses, rendu fou par ses breuvages magiques, qui met son armée et son prestige au service de ces ambitions criminelles ; Octave qui se lève, fier, hardi, héroïque, contre la formidable coalition et sauve Rome de l'esclavage oriental.
Mais la vérité était beaucoup plus modeste. Octave n'avait fait qu'assister, témoin inactif, à la première grande catastrophe provoquée par la lutte entre l'Orientalisme et les vieilles traditions italiques. De ce point de vue, l'importance de cette guerre apparaît immense. Mais si grand que fût son génie, Octave ne pouvait pas la comprendre. Au moment où il revenait en Italie, riche des dépouilles de l'Egypte, il ne se doutait certainement pas que cette lutte allait recommencer sous des formes nouvelles dans tout l'empire, et qu'elle remplirait de tragédies et de catastrophes sa maison et sa famille, pendant les longues années qu'il avait à vivre, au sommet de la grandeur humaine, comme princeps, président, jpremier citoyen de la grande république pacifiée.