LK'DESÀSTRE DE SCILLA
Au mois de septembre (4), Antoine, à qui une fiîle était née (2), partit pour Athènes. Malgré son mariage avec Octavie, il n'avait pas renoncé à son idée de transporter le centre de sa politique en Orient, et de faire la guerre à la Perse; il y songeait au contraire plus que jamais. Tous les défauts des institutions latines , l'instabilité , la vénalité , l'insuffisance , le désordre, n'avaient fait que grandir depuis que les triumvirs avaient ouvert la république aux classes moyennes, réduit à six ou même à trois mois la durée des magistratures, et peuplé le sénat d'hommes sans valeur. Comment employer pour des œuvres sérieuses et difficiles des magistrats qui occupaient si peu de temps leurs charges, qui étaient le plus souvent mal préparés à ;la tâche difficile du commandement, et qui n'avaient même pas le prestige que donnait le nom aux plus dégénérés des descendants des grandes familles? Avec de tels instruments il fallait que les chefs et les coteries qui dirigeaient eussent beaucoup d'autorité et de prestige, si on voulait empêcher une dissolution totale de l'État. Mais les tumultes de Rome et la paix
(4) Kromayer, dans Hermes, vol. 29, p. 561. (2) Pldtasqce, i4?it., 33.
de Misène, qui avait été une véritable capitulation du triumvirat devant l'opinion publique, démontraient combien le triumvirat était faible. Il fallait donc, plus que jamais, faire un grand effort pour éliminer les causes principales de cette faiblesse, c'est-à-dire pour faire oublier, par un succès éclatant et fructueux, toutes les terribles déceptions de la politique des triumvirs. Antoine savait que les triumvirs n'avaient rien fait jusqu'alors d'universellement utile et bon; qu'ils n'avaient même pas su rétablir l'ordre dans tout l'empire; qu'ils s'étaient contentés de répartir des terres entre quatre ou cinq mille vétérans de César. C'était là trop peu de chose après tant de guerres et de massacres, après toutes les illégalités et les violences qui avaient été commises, et en échange des pouvoirs extraordinaires qui leur avaient été conférés. Pour toutes ces raisons la guerre de Perse s'imposait. Mais l'Italie était épuisée; les dépenses de la république s'étaient encore accrues, tandis que les revenus diminuaient; récemment encore, les triumvirs avaient dû donner aux soldats, aux officiers et aux fermiers beaucoup de promesses et peu d'argent; le déficit augmentait et les dettes s'accumulaient (1). S'il n'était pas facile au point de vue militaire d'accomplir l'expédition, il était encore plus difficile de trouver les moyens financiers nécessaires pour la préparer.
Dans la seconde moitié de l'an 39 Antoine, laissant en charge à Rome les consuls du second semestre, L. Coccéius et P. Alfénus, que le peuple appelait spituellement les « petits consuls », se rendit donc à Athènes, et il était bien décidé à hâter les préparatifs pour la campagne de Perse. Les nouvelles qu'il reçut
(1) Dio.N, XLVIil, 34.
d'Asie peu après son arrivée en Grèce, ne firent qua raffermir sa rc^solution (1). Vers le mois d'août Ventidiiis Bassus, par un habile coup d'audace, avait surpris Labiénus au pied du Taurus dans un endroit que nous ne connaissons pas, et l'avait défait et contraint à s'enfuir avec une faible escorte; puis il était descendu en Cilicie, s'était dirigé résolument sur la chaîne de l'Aman et les défilés qui conduisent en Syrie; il y avait rencontré une nouvelle armée de Parthes conduits par un général dont on ne sait pas bien le nom, et il avait encore défait cette armée (2). Les Parthes, si bons défenseurs de leur pays, mais si mauvais conquérants, battaient en retraite et regagnaient les bords de l'Euphrate; la Syrie était ouverte aux Romains; Antigone résistait seul en Palestine, avec l'espoir que les Parthes reviendraient. Ces nouvelles causèrent beaucoup de joie à Antoine (3), qui se mit incontinent, pendant ces derniers mois de l'an 39, à remanier la carte politique de l'Orient, et d'une façon qui montre bien qu'il se défiait de plus en plus des gouverneurs de Rome et des forces de l'Italie, et qu'il considérait comme bien meilleures les institutions bureaucratiques des monarchies orientales. Non seulement il reconnut Hérode roi de Judée, mais il rétablit dans la personne de Darius, fils de Pharnace et neveu de Mithridate (4), la dynastie nationale du Pont, où Pompée avait organisé des républiques. Pour dompter les Pisides, vigoureux montagnards, capables de devenir d'excellents soldats aussi bien que de terribles brigands.
(1) Plctarque, Ant., 33.
(2) Dion, XLVIII, 39-41; Frontin, StraU, I, i, 6; II, v, 35-36; OnosE, VI, XVIII, 23.
(3) Plutarqde, Ant., 33.
(4) Appien, R C. V. 75.