II
vante subite, se bousculant et tombant à terre. Tous se sauvèrent, même Antoine. Deux seulement d'entre les amis de César s'élancèrent à son secours. Mais c'était inutile : en se débattant César était arrivé au pied de la statue de Pompée, et là il s'était affaissé dans une mare de sang (1).
Brutus voulut alors prononcer le discours qu'il avait préparé; mais la Curie était vide. Les conjurés n'avaient pas songé qu'une panique enfantine rendrait vain leur projet si bien étudié de faire aussitôt décréter la restauration de la république. Que fallait-il faire? Dans l'excitation et le désordre où ils se trouvaient, ils eurent une courte délibération, et ayant peur des vétérans et du petit peuple, ils résolurent d'appeler les gladiateurs de Décimus Brutus, d'aller avec eux sur le Capitole, où ils se fortifieraient et où ils pourraient délibérer avec plus de calme. Ils sortirent en effet, la toge enroulée autour de leur bras gaucbe en guise de bouclier^ brandissant dans la main droite leurs poignards ensanglantés; portant au bout d'un bâton un piléum,, symbole de la liberté, acclamant la liberté, la république et Cicéron, le philosophe du De Republica. Mais ils trouvèrent partout dans les rues un grand désordre. Tout le monde,, en poussant des cris, se sauvait de tous les
(1) Plutarque, Cœs., 66-67; Brut., 17-18; Dion, XLIV, xix-xx; Nicolas de Damas, 24-25. Je donne ici seulement les détails du commencement de l'assassinat, parce qu'ils sont seuls vraisemblables. Il est probable en effet que les conjurés se souvinrent des premiers actes de la mêlée; mais il est probable aussi qu'ensuite personne n'y comprit plus rien. Les paroles de César à Brutus et le geste qu'il aurait fait en se couvrant de sa toge sont certainement une fable. Comment aurait-il pu se couvrir de sa toge alors que tout le monde était sur lui et le frappait? Quant à l'invocation à Brutus {tu quoque. Brute fili mi!), ce n'est qu'un motif sentimental tiré de la légende fantaisiste qui fait de Brutus le fils de César.
côtés (1). Sous le portique et dans les rues avoisinantes les gens avaient été épouvantés quand ils avaient vu soudain les sénateurs s'enfuir en criant^ et les gladiateurs armés accourir; l'alarme avait été donnée en un instant; on avait pris partout la fuite; les cris avaient été entendus du théâtre de Pompée, et le public effrayé fuyait aussi en désordre, tandis que les voleurs s'emparaient des corbeilles et des voitures des marchands ambulants qui étaient autour du théâtre (2); tout le monde cherchait un refuge dans les maisons et dans les boutiques, que les patrons se hâtaient de fermer. Lapparition de cette bande de gens armés, couverts de sang, accrut le désordre dans les rues qu'ils parcouraient; c'était en vain qu'ils poussaient des acclamations, Brutus surtout, et qu'ils faisaient des gestes pour rassurer la foule (3). Personne n'écoutait ni ne s'arrêtait; la nouvelle se répandait avec la rapidité de l'éclair, jusque dans les quartiers les plus éloignés de Rome, et partout le peuple effrayé rentrait chez lui Antoine ne tarda pas à s'enfermer, lui aussi, tandis que les conjurés cherchaient un abri au Capitole. Bientôt les rues furent désertes et Rome plongée dans un silence funèbre. Les gens se faisaient peur les uns aux autres.
La Perse était sauvée. Le grand destructeur avait été détruit, au moment où il allait mettre à exécution son
(1) Appiex, B. C, II, 119; Nicolas de Damas, 25.
(2) Appiex, B. C, II, 118; Nicolas de Damas, 25.
(3) Diox. XLIV, XX ; Nicolas le Damas, 25. Il ne me semble pas que Groebe, Append. à Drcmaxx, G. B., P, 407 et suiv., ait raison de supposer c(ue Brutus ait à ce moment-là tenu un premier discours au peuple, au forum. Les écrivains, et surtout Nicolas de Damas et Dion Cassius, qui décrivent ce mouvement avec beaucoup de clarté, parlent seulement d'exhortations au calme faites par Brutus et les autres, avec des gestes et quelques mots, comme il est naturel dans une telle confusion.
immense projet de conquérir l'empire des Parthes et de pousser Rome sur la route foulée par Alexandre le Grand. C'est ce projet qui avait absorbé toute son activité pendant les derniers temps de son existence ; tandis que les bruits sur ses ambitions monarcbiques n'étaient probablement encore que des inventions ou au moins des exagérations prématurées de ses adversaires. Ce qu'il aurait fait à son retour^ s'il fût revenu victorieux, personne ne le sait^ et peut-être lïgnorait-il lui-même, lui, l'incomparable opportuniste qui, jeté dans une période d'extraordinaire confusion, avait su pendant trente ans s'adapter aux situations les plus différentes. Toujours préoccupé du problème du moment, il ne pensait alors qu'à se servir de la dictature conquise dans la guerre civile, pour devenir un second Alexandre et pour trouver en Perse les moyens de réorganiser l'empire. Mais l'incomparable opportuniste se trompait cette fois. César avait déjà, sans le savoir, contribué plus que tous les contemporains à la future régénération du monde ancien, qu'il espérait de la guerre de la Perse, par la conquête de la Gaule, à laquelle il attachait si peu d'importance; mais pour que cette régénération pût s'accomplir, ce qu'il fallait encore ce n'était pas une grande entreprise extérieure, mais une grande crise intérieure, où les forces de dissolution à l'œuvre depuis un siècle allaient à la fin s'épuiser. Et cette crise, la plus épouvantable peut-être de l'histoire ancienne, était déjà commencée au moment même où César tombait, la poitrine déchirée, sous les coups de ses anciens amis et camarades, au pied de la statue de Pompée.