I) III
dantes; il s'abandonne tantôt à lune et tantôt à l'autre, et il n'est satisfait ni de Tune ni de l'autre. Il avait conscience de la force et de la grandeur de la tradition, mais il comprenait aussi que cette grande philosophie du devoir ne convenait plus ni à la mollesse de son époque, ni à sa propre faiblesse morale, et il l'avoue très franchement. Il a condensé dans les quelques vers de l'ode merveilleuse à la déesse de la Fortune qui avait son temple à Antium, toute une philosophie amère de l'histoire et de la vie : c'est la fortune, et non la vertu, qui est la maîtresse du monde; la destinée en est l'esclave docile; les hommes et les empires sont en son pouvoir; c'est à elle aussi que doit se fier Auguste qui part pour de lointaines expéditions; c'est d'elle, mais sans trop de confiance, qu'il faut espérer un remède aux tristesses du temps (1). La guerre et les affaires publiques étaient les occupations les plus nobles, d'après l'ancienne morale; mais Horace ne sait pas cacher qu'elles répugnent à son égoïsme intellectuel, et de temps en temps, il loue ouvertement la paresse civique; il adresse à son ami Iccius qui se prépare à partir pour la guerre d'Arabie dans l'espoir d'en rapporter de l'argent, une ode dans laquelle il s'émerveille qu'un homme qui s'était tourné vers les études, t et avait donné d'autres espérances » reparte pour la guerre (2). Dans une belle ode saphique, adressée à Crispus Sallustius, le neveu de l'historien, il traduit la pensée stoïcienne, très noble assurément, mais tout à fait antiromaine, d'après laquelle le véritable empire de l'homme, le seul qui compte, n'est pas celui qu'il exerce sur les choses matérielles, mais
celui qu'il a sur ses propres passions {i}. Ainsi l'égoïsme intellectuel arrive chez lui à défigurer un des principes fondamentaux de l'ancienne morale romaine, le culte de la simplicité. Horace blâme le luxe. Tavarice et la cupidité, les constructions royales qui usurpent les terrains qu'il fallait laisser aux laboureurs (2j; il considère comme plus sages que les Romains, les Scythes qui portent leurs maisons sur des chars^ et les Gètes qui ne connaissent pas la propriété terrienne (3). Mais en faisant Téloge de la simplicité, il en arrive à une doctrine de nihilisme politique semblable à celui de Tibulle : ce ne sont ni les richesses, ni les honneurs, ni les magistratures, ni les tourments de la politique,, qui rendent la vie parfaite; c'est la santé, et, avec elle, l'étude. Que demande le poète dans sa belle prière à Apollon? « De vivre d'olives, de chicorée et de mauve; de demeurer en bonne santé; d'arriver à une vieillesse dont la poésie fera l'honneur et le charme (4) » . Il va plus loin, et rompant absolument avec les traditions romaines, il déclare dans certaines odes que le but de la vie, c'est le plaisir physique; il conseille de se hâter de boire et d'aimer, car ce sont là les deux vraies voluptés de la vie; il s'abandonne à un mol épicurisme, dont le détournent cependant de temps à autre des scrupules religieux. Mais même dans sa religion, le poète demeure incertain et plein de contradictions. Parfois, cédant sans doute au mouvement qui se produisait en faveur du rétablissement de la vieille religion nationale, il déclare qu'il a trop navigué sur les mers de la philosophie, et qu'il veut mainte-