L ORIENT
Quand, en l'an 146 avant notre ère, Rome avait déclare' la Grèce province romaine^ ce pays glissait depuis quelque temps déjà sur la pente d'une décadence universelle. Les empires territoriaux et maritimes s'étaient peu à peu démembrés ; sa suprématie commerciale n'existait plus; ses capitaux avaient été consommés et ses industries ruinées; les arts et les études avaient périclité; enfin toutes les sources de l'ancienne richesse s'étaient taries. En Laconie on avait vu s'éteindre les forges qui fabriquaient tant d'épées, de lances et de casques^ tant de trépans, de limes et de marteaux (1); on avait fermé à Argos les fonderies de bronze jadis si actives et si renommées (2); et à Sicyone les ateliers de ses artistes jadis si célèbres (3); Égine avait perdu peu à peu sa marine marchande, et fermé ses célèbres fonderies de bronze, ses fabriques de menus objets, que nous appellerions aujourd'hui de la quincaillerie et dont elle avait la spécialité (4); toute
(1) XÉNOPHON (Heli, III, III, 7) parle de cette industrie, dont il n'est plus question au temps de TEmpire.
(2) PiNDARE, dans Athen., I, 50 (28); I, 49 (27 D.); Pollio.v, I, 149; .^Lius, V. h., III, 23. Il n'est pas davantage question de cette industrie dans la suite.
(3) Pline, XXXVI, iv, 1. — Strabon, VIII, vi, 23.
(4) Blummer : l'Allività industriale dei popoli dell' antichità
la merveilleuse fortune d'Athènes avait e'te' ensevelie sous les ruines de son empire maritime. Son commerce était mort du jour où, ayant perdu l'empire des mers, il ne lui avait plus été possible de le soutenir par toute espèce d'appuis et de privilèges; la république avait dû cesser les dépenses énormes qu'elle faisait pour la flotte^ l'armée, les travaux publics, du jour où elle avait été privée des tributs des alliés; avec l'empire athénien avait croulé ce sj'stème de clérouchies et de possessions territoriales,, grâce auxquelles les Athéniens pouvaient consommer à Athènes les produits de champs, de bois, de mines situés un peu partout. Il en était résulté une ruine universelle ; l'industrie navale des chantiers du Pirée était tombée, comme celle des armes; la vogue était passée de ces vases attiques rouges et noirs, dont Athènes pendant des siècles avait orné les maisons des riches dans toutes les régions de la Méditerranée; les mines d'argent du Laurium, première source de la richesse athénienne^ étaient elles-mêmes épuisées; et l'on avait vu ainsi s'appauvrir et presque disparaître tous les métiers et tous les arts, qui avaient travaillé pour les besoins et pour le luxe d'Athènes, alors que l'opulente cité, métropole d'un vaste empire et centre d'un commerce considérable^ n'était plus devenue que la capitale dépeuplée d'un petit pays de 40 milles carrés, qui ne pouvait plus exporter qu'un peu d'huile, un peu de miel, un peu de marbre et certains parfums renommés, dernier reste du vaste « empire des affaires » dont elle avait jadis tenu le sceptre (i). Corinthe seule restait prospère par son commerce et son industrie^ au
classica, dans la Biblioteca di Stona Economica. Milan, Società Editrice Libraria, voi. II, l'^" partie, p. 592. (,1) Voy. Bllmmek.. ouvrage cité, p. 562 et suiv.
milieu de la décadence universelle. D'autre part, la décadence des grandes villes industrielles et commerçantes aiipauvrissait par contre-coup toute la Grèce, les campagnes où les cultures ne rapportaient plus rien, et les villes secondaires où les artisans ne trouvaient plus de travail: mais en même temps, partout, dans les campagnes les plus éloignées, comme dans les petites et les grandes républiques^ à mesure que la nation s'appauvrissait, les paysans abandonnaient les erres et gagnaient les villes; et là tous les vices que Topulence avait fait naître^ le luxe, la soif des jouissances, la cupidité, la passion du jeu, Tesprit d'intrigue et de rivalité, l'orgueil municipal, au lieu de disparaître, avaient continué à se développer avec une force nouvelle. Ainsi un mal intérieur et terrible avait déchiré la Grèce jusqu'à la conquête romaine. Pour conserver aux villes une splendeur artificielle, pour payer les artistes et les ouvriers, pour entretenir les écoles d'athlètes, les grands jeux et les traditions intellectuelles, pour satisfaire les ambitions et aussi les rancunes des innombrables oligarchies politiques des grandes et des petites villes, la Grèce avait dilapidé à la légère toutes les richesses accumulées par les ancêtres; elle avait engagé et compromis partout son avenir. Les partis et les villes avaient cherché dans les guerres et les révolutions, dans les rapines et la violence, une parodie de l'ancienne puissance; ces guerres, ces révolutions, les orgies, les plaisirs, le luxe privé et le luxe public, avaient appauvri davantage encore toutes les régions; le céUbat et les dettes — ces deux fléaux terribles du monde antique qui, même aux époques les plus prospères, eut toujours à souffrir du manque de capitaux et de la rareté de la population — avaient porté la désolation jusque dans
les campagnes. Peu à peu les grandes propriétés à esclaves ou même le désert avaient pris la place de régions jadis très peuplées, tandis que dans les villes, malgré des efforts désespérés, les arts languissaient; les mœurs se corrompaient; les institutions se perdaient; la misère et la dissipation qui vont toujours ensemble, pénétraient dans les palais des grands, dans les maisons des marchands et dans les pauvres demeures des paysans.
C'est sur cette pente funeste que glissait la Grèce, quand Rome étendit sa main sur elle. Ce ne fut pas pour la retenir au milieu de sa chute, mais pour la précipiter encore plus vite au fond de l'abîme. Si on veut comprendre ce que fut véritablement l'empire romain, il importe de se débarrasser d'une des erreurs les plus invétérées et les plus répandues, et qui consiste à croire que Rome administrait ses provinces avec des vues très larges, en veillant à lintérêt général, et d'après des principes sages et bienfaisants qui visaient surtout au bien des sujets. Jamais les pays soumis n'ont été administrés dans un tel esprit, ni par Rome ni par un autre empire; jamais, si ce n'est par accident, une domination na été avantageuse à des sujets; et toujours au contraire les dominateurs ont cherché à en tirer le plus grand bénéfice avec le moins de risques et d'efforts possible. Rome avait, en réalité, laissé en Grèce, comme dans tous les pays soumis, les choses suivre leur cours naturel, pour le bien ou pour le mal, jusqu'à ce qu'il en résultât un danger ou un dommage pour elle. En détruisant Corinthe, la dernière grande ville industrielle et commerciale de la Grèce, elle avait réduit ce pays à vivre des médiocres ressources de son territoire et des moyens misérables auxquels ont recours les peuples déchus, à exploiter
ses antiquités, ses monuments, les e'trangers, les guérisons miraculeuses d'Épidaure; puis elle l'avait divisée en un nombre infini de petits États dont la plupart ne comprenaient que le territoire d'une ville : Sparte, Athènes et quelques autres villes seulement avaient conservé Pind^endance et un territoire un peu plus vaste : Sparte, une partie de la Laconie; Athènes, toute l'Attique et quelques îles. Liées à Rome par un traité d'alliance^ ces villes avaient continué à être administrées avec les anciennes institutions et les anciennes lois, sans payer aucun tribut et sans être soumises à l'autorité du gouverneur. Le reste du territoire avait au contraire été incorporé à la Macédoine et divisé en un très grand nombre de villes^ qui paj^aient tribut et s'administraient elles-mêmes, ayant chacune leurs lois et leurs institutions, mais toutefois sous la surveillance du gouverneur et du sénat romain. L'ordre avait été ainsi rétabli dans le pays, auparavant déchiré par tant de petites guerres et de révolutions. Malheureusement, quand Tordre n'est pas l'effet d'un équilibre naturel intérieur, mais de forces extérieures, il n'est plus guère que la torpeur causée par un narcotique qui annule un instant la douleur^ mais aggrave le mal; aussi la paix romaine n'avait-elle pas régénéré la Grèce ; elle ne lui avait même pas apporté des avantages considérables^ car le peu que la paix avait épargné avait été pillé par Rome. La grande guerre avec Mithridate d'abord, les guerres civiles des trente dernières années ensuite, les taxes, les déprédations^ les impôts mis par les factions et qui s'ajoutaient aux contributions ordinaires et à l'usure exercée par les publicains, avaient conduit la Grèce à un épuisement mortel, grevant encore de dettes la grande propriété déjà si obérée, décourageant les petits propriétaires, diminuant la
population^ affaiblissant les gouvernements déjà si ébranlés, et dispersant les derniers capitaux. Le trésor du temple de Delphes lui-même était vide, au moment où Auguste venait en Grèce. La Grèce, la mère de l'hellénisme, si riche, si belle, si puissante naguère, s'en allait maintenant mendier dans le monde, parmi les esclaves de Rome, décrépite, sordide^ en haillons, couverte de plaies.
Si c'était chose humaine et possible que ce rêve caressé par tant de gens qui voudraient embellir le monde à leur goût, si l'empire de l'homme sur Thomme pouvait se dénaturer en un sacrifice du dominateur au profit des vaincus, Auguste aurait pu tenter la plus merveilleuse entreprise de l'histoire de Rome : la régénération de la Grèce. Mais si Auguste aimait les vers de Virgile, ce n'était point là quïl puisait sa sagesse politique. Il savait trop bien que Rome n'avait qu'une puissance limitée en comparaison de son nom, et que l'empire reposait en partie sur une immense illusion des peuples soumis qui, étant divisés, ignorants et découragés, s'imaginaient Rome beaucoup plus forte qu'elle n"était en réalité. Il n'oubliait pas que dans la plupart des provinces^ Rome ne pouvait pas entretenir de troupes: qu'elle avait déjà de la peine à envoyer tous les ans dans chaque province un gouverneur et quelques officiers sans valeur: qu'il n'en était pas une seule où elle eût pu introduire, comme elle l'avait fait jadis en Itahe, ses lois, sa religion, de nouvelles institutions, ou quelque principe moral qui l'attachât fortement à la métropole : enfin qu'elle avait dû presque partout se contenter de gouverner les peuples soumis avec leurs anciennes institutions nationales. Il savait donc quii ne pouvait presque rien faire pour la Grèce, que c'était même là le pays où il lui était le
plus difficile d'appliquer le grand précepte de Virgile : pacis... imponere moreyn. Dans l'ordre matériel, la pauvreté était le grand fléau de la Grèce et elle avait des causes multiples : les dettes, la diminution de la population, la pénurie du capital, la ruine des industries. Mais Rome avait fait ce qu'elle avait pu pour adoucir ces maux, en travaillant à la reconstruction de Corinthe; en dehors de cette aide, la Grèce ne pouvait compter que sur ses propres forces, si elle voulait reconstituer sa richesse. D'ailleurs on ne peut pas dire que toutes les ressources lui manquaient. Son passé et son territoire lui en offraient. Corinthe, par exemple, ne se relevait pas rapidement grâce au seul appui romain, mais aussi parce que les colons avaient découvert dans les ruines laissées par Mummius toute une mine d'antiquités qui se vendaient très cher, surtout à Rome. Ainsi on pouvait reconstruire la nouvelle ville avec les dépouilles et les cendres de l'ancienne (1). De même les propriétaires de l'Elide se mettaient à cultiver les plantes textiles, le chanvre, le lin^ le coton; beaucoup de femmes s'étabUssaient à Patras pour tisser ces matières, et surtout le byssus qui était excellent et que l'on commençait à exporter (2). En outre l'arbre de Pallas, Tolivier, croissait dans de nombreuses régions de la Grèce, et c'était
(1) Strabox, VIII, VI, 23.
(2) Pausanias, y, V, 2; VII, xxi, 14. C'est à mon sens une hypothèse vraisemblable que l'on ait à cette époque-là commencé ces cultures en Grèce. Cela pour deux raisons; la première, c'est qa'à cette époque, comme nous le verrons, beaucoup d'autres initiatives analogues furent prises dans différentes parties de l'empire; la seconde, c'est que si en Tan 14 avant J.-C. Auguste établit une colonie à Patras, cette ville devait déjà donner des signes certain.^ d'une prospérité future, et que par suite on devait déjà s'y livrer à cette industrie textile qui fut précisément la cause de cette prospérité. On avait donc dû commencer à cultiver les plantes textiles en Elide.
dans Tantiquité un arbre aux fruits d'or, car l'huile servait aux usages les plus divers : on remjDloyait comme assaisonnement, pour l'éclairage, pour la pharmacie, en guise de savon et d'onguent^ surtout dans les gymnases^ dans les bains, dans les écoles d'athlètes. Malheureusement la pauvreté de la Grèce n'était pas seulement la conséquence des circonstances; elle provenait surtout de nombreux vices moraux^ publics et privés, tels que le luxe, la frivolité, la dépravation des mœurs, la corruption de la justice, un mélange d'orgueil et d'indifférence civique, l'esprit de chicane, le manque de foi, l'autorité trop grande des riches qui étaient une si petite minorité, et la bassesse des pauvres qui étaient la multitude. Or la Grèce et Rome étaient également impuissantes contre ces vices. De temps en temps Rome pouvait refréner quelques abus plus graves; mais elle ne pouvait corriger tant de vices invétérés dans les institutions nationales dont les gouverneurs romains devaient se servir, dans les traditions qu'il leur fallait respecter, dans les intérêts qu'ils ne pouvaient léser, et dans les esprits qu'il était dangereux de blesser.
D'autre part, ce séjour en Grèce n'était pour Auguste qu'une étape dans un voyage dont le terme était plus éloigné, et le but bien différent. On préparait, en Macédoine probablement, l'armée qu'il devait, pendant l'été ou pendant l'automne, conduire en Asie pour qu'elle envahît au printemps suivant l'Arménie, en même temps qu'une armée conduite par Archélaûs, roi de Cappadoce. Auguste, avec sa suite peu nombreuse et son modeste apparat, ne venait donc point dans la province désolée voler les derniers haillons à la mendiante malheureuse qui s'en allait sur les routes du monde comme un symbole de la caducité des grandeurs
humaines; mais il ne venait pas non plus pour reconstruire sa demeure, en appliquant la politique poétique de Cicéron et de Virgile. Il venait plutôt pour re'adaptcr aux temps nouveaux la vieille politique grecque de Titus Quintius Flaminius et du parti aristocratique, la politique qui consistait à dissimuler Timpuissance de Rome sous un respect empressé de la liberté grecque, et à laisser la Grèce vivre à sa guise et par suite se consumer dans ses vices, si elle n'avait pas la force de se corriger elle-même, de façon à ce qu'elle eût plutôt à s'en prendre à elle-même qu'à Rome de ses malheurs. Pendant ce séjour,, Auguste réalisa plusieurs réformes et en décida d'autres qui furent réalisées plus tard, pour adoucir la politique d'émiettement qui avait été suivie durant le siècle précédent^, pour rendre à la Grèce quelques vestiges de son ancienne liberté et surtout l'illusion de la liberté (1). 11 sépara la Grèce de la Macédoine; il en fit une province comprenant la Thessalie^ l'Épire, les îles Ioniennes, l'Eubée, et un certain nombre des îles de la mer Egée sous le nom d'Achaïe et dont le gouverneur résiderait à Corinthe (2) ; il réorganisa l'ancien conseil des amphictions qui se
(1) Je rapporte ici Tobservation très juste de Hertzbkrg, His^ toire de la Grèce sous la domination romaine. (Traduction française de Boughé-Leclercq. Paris, 1887, vol. I, p. 465) : « Auguste prit une série de mesures qui réglèrent déâaitivement la situation d'un certain nombre, de cités grecques ; cela eut lieu notamment entre les amiées 22 et 19 avant J.-C, pendant lesquelles l'empereur parcourut une grande partie des provinces orientales de l'empire, et donna sa forme définitive au gouvernement provincial... Malheureusement nous ne connaissons la teneur et la date que d'un petit nombre d'entre elles. » — Ainsi, comme il n'est pas possible de déterminer la date de toutes ces mesures, c'est par conjecture qu'elles ont été données comme contemporaines de ce voyage.
(2) Voyez Hertzberg, ouv. cité, p. 464 et suiv. ; mais c'est une hypothèse que cette division ait été faito à ce moment-là.
réunissait tous les ans à Delphes, et dont les séances avaient été si solennelles autrefois; il s'efforça d'établir une diète à laquelle toutes les villes de la nouvelle province d'Achaïe enverraient un représentant et qui se réunirait tous les ans (1); il donna la liberté à plusieurs villes et entre autres à la ligue des cités laconiennes qui occupaient la partie méridionale de la Laconie (2). Il retoucha aussi le territoire d'Athènes et de Sparte: il interdit à la ville d'Athènes de vendre comme elle le faisait le titre de citoyen : la malheureuse ville avait, en effet, trop abusé de ce louche expédient (3). Il ne semble pas qu'Auguste ait augmenté les tributs : la province était trop pauvre pour cela; il paraît au contraire s'être efforcé de tirer parti des biens que la république possédait en Grèce; il donna en effet à une grande famille de Laconie, à cet Euryclès qui avait combattu avec lui à Actium, l'île de Cythère devenue entièrement la propriété de l'État, cela en échange, bien entendu, du payement d'un vectigal (4). Puis, pendant l'automne de l'an 21, tandis que l'armée traversait le Bosphore et entrait en Bithynie, il se rendit à Samos où il comptait passer l'hiver à préparer l'expédition d'Arménie, et à surveiller les affaires d'Asie Mineure.
Pendant ce temps Agrippa avait épousé Julie, et Rome, après les derniers troubles, avait repris d'ellemême sa tranquiUité (5). Mais à peine les troubles de la rue s'étaient-ils apaisés, qu'une autre guerre s'était
(1) Hertzberg, ouv. cité, p. 474 et suiv. ; Mommse.v, les Pro rinces romaines, Rome, 1887, t. I, p, 244.
(2) Pausanias, III, XXII, 6.
(3) Diox, LIV, 7.
(4)/d.,LIY, 6.
(5) Yoy. Horace, Epist.^ II, i, 49 et suiv.
allumée dans la métropole, guerre d'acteurs et d'auteurs qui avait pour champ de bataille les théâtres de Rome. L'aristocratie un peu pastiche qui autour d'Auguste, pour dissimuler ses origines récentes, professait tant d'admiration pour le passé de Rome, essayait de remettre en vogue le théâtre d'Ennius, de Névius, d'Accius, de Pacuvius, de Cécilius, de Plante, de Térence, et par suite le théâtre grec que les écrivains romains avaient imité. C'était maintenant un devoir civique comme un autre de se presser aux représentations des œuvres classiques, d'applaudir bruyamment, de dire bien haut et en toute occasion que l'on n'écrirait jamais rien de plus beau, qu'il fallait revenir à un théâtre national qui répandrait dans le peuple des idées morales et patriotiques. Tous les bons citoyens devaient collaborer à cette noble entreprise. On conseillait à Horace lui-même de chausser le cothurne : mais Horace était un citoyen médiocre; il avait jadis à Philippes jeté son boucher, et maintenant il n'avait nulle envie de s'exposer sur la scène aux sifflets du public de Rome (1). Le' pis est qu'il savait aussi critiquer ces vieux auteurs si admirés; leurs vers, selon lui, étaient boiteux, leur langue grossière et impure (2). Par bonheur il ne manquait pas de citoyens, plus zélés qu'Horace, et qui pour le bien de la république étaient prêts à tout faire, même à écrire des tragédies. Asinius en composait un grand nombre. Auguste lui-même en avait composé ou esquissé au moins une, intitulée Ajax (3), bien qu'il aimât mieux en général encourager les autres par des dons en argent. C'est ainsi qu'il avait donné une très grosse somme à Lucius Varus Rufus pour
(1) Horace, Epist., II, i, 177-193.
(2) Id., Epitres, II, i, 156-176.
(3) Suétone, Aug., 8o.
i64 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
son Thyeste, que tout le monde considérait comme un chef-d'œuvre (1). Et les lettre's de la classe moyenne qui s'efforçaient de gagner par leur plume la faveur des puissants composaient aussi des pièces nombreuses. Tel e'tait ce Gaïus Fondanius dont les come'dies ne déplaisaient pas à Horace {2), et beaucoup d'autres peut-être, dont le nom s'est perdu. Mais tandis que tant de Romains s'efforçaient de rendre dans de nobles vers ïambiques leur voix puissante à Ajax^ à Achille, à Thyeste^ arrivèrent d'Orient Pylade de Cilicie, et Bathylle d'Alexandrie, qui s'étaient mis cette année-là à représenter un genre de spectacle encore inconnu des Romains^, les pantomimes (3). Des voix invisibles, accompagnées de douces musiques, faisaient en chantant un récit: un acteur, le mime, le visage couvert d'un masque gracieux, vêtu d'un beau costume de soie, venait mimer avec des gestes qui suivaient la cadence, la scène racontée par les voix invisibles : quand la scène était terminée, l'acteur disparaissait et tandis qu'un doux intermède musical occupait l'attention des spectateurs, il changeait de costume, d'homme devenait femme, de jeune homme, vieillard, d'homme, dieu, et revenait pour traduire par ses gestes une autre partie du récit. Ordinairement les mimes choisissaient leurs sujets dans les innombrables aventures des dieux helléniques, dans les poèmes
(1) Voy. Teuffel-Schwabe, Geschichte der râmischen Litteraiur* Leipzig/l89Û, vol. I, p. 480, | 2.
(2) Horace, Sat., I, x, 40 et le Comm. Porph. : Solum ilïis temporibus Fundanium âicit comoediarn bene scribere at Pollioneni tragoediam, quae trimetris versibus fere texitur, epicum autem carmen validissime Varium, molle vero ait et élégant Vergilium. Sed apparet, cum hoc Horatius scriberet, sola adhuc Bucolica et Georgica in notitia fuisse.
(3) Saint Jerome, ad Chron. Eus., an 732/22.
homériques et les poèmes cycliques, dans les anciens mythes grecs divulgués par la tragédie, avec une prédilection pour les épisodes sensuels et les catastrophes terribles, comme la fureur d'Ajax; ils faisaient parfois composer les vers par des poètes de valeur; mais ils visaient surtout, en subordonnant à ce but les vers et la musique, à chatouiller et à secouer les nerfs des spectateurs, par un grand nombre de scènes diverses, tragiques ou comiques, chastes ou sensuelles, douces ou terribles et rattachées entre elles par des liens ténus. Ainsi l'on n'avait aucun effort à faire pour comprendre et pour jouir du spectacle : il suffisait de regarder et d'écouter, d'observer de minute en minute le détail fuyant et que l'on pouvait oublier immédiatement. Si l'on estime qu'une œuvre d'art est d'autant plus parfaite qu'elle ressemble davantage à un corps vivant dont aucun membre ne peut être retranché, et qu'elle exprime plus de vérités éternelles dans des personnages humains, on n^hésitera pas à considérer ces pantomimes comme des œuvres très dégénérées en comparaison de la vraie tragédie. Elles plurent au contraire tellement au public de Rome que Pylade devint bientôt l'idole de la faveur populaire. Aux jouissances intellectuelles délicates, mais nécessitant un certain travail, que pouvaient donner les grandes œuvres classiques, le public préférait le plaisir facile et sensuel des pantomimes, et il faisait preuve en cela de la frivolité d'un monde corrompu; mais il n'avait peut-être pas tort de préférer les mimes vifs, agiles et colorés, aux ennuyeuses tragédies du temps, péniblement imitées des grands modèles, dont elles conservaient la gravité sans rien avoir de leur poésie, et qui devenaient ainsi à la fois pesantes et ennuyeuses. Mais les auteurs de ces tragédies ennuyeuses, les
acteurs nationaux, les personnes sérieuses et respectables, levaient les bras au ciel et protestaient de toute leur force. Comment! UnPylade de Cilicie^ un Bathylle d'Alexandrie chassaient des théâtres de Rome Accius et Pacuvius! Et vraiment cette petite révolution du théâtre n'était pas une chose aussi frivole qu'on l'a souvent pensé. Elle montrait comment au théâtre, aussi bien que dans les mœurs et dans le gouvernement, les faits allaient juste à linverse des intentions des hommes. On voulait revenir en tout aux vieilles traditions romaines, et l'on n'obtenait que des nouveautés orientales. Et la contradiction devenait de plus en plus vive. Mais si Auguste pensait que les spectacles publics méritent bien Tattention d'un chef d'État, il ne pouvait guère à cette époque-là s'occuper des acteurs de Rome et de leurs querelles, car il travaillait à donner lui-même aux peuples d'Asie Mineure, et sur une scène plus vaste, un tout autre spectacle que celui des mimes de Pjdade et de Bathylle : il allait monter au ciel en chair et en os, justement comme un acteur élevé dans les airs par une machine ingénieuse, à la scène finale d'une grande représentation. L'admiration de lAsie le contraignait à monter sur un appareil vieux et tout fendu, qui avait déjà porté dans les nuages les rois d'Egypte, et à entreprendre ce voyage aérien qui ne laissait pas d'être assez dangereux. C'était une singulière aventure. Le 25 novembre, à ce qu'il semble du moins, il avait débarqué à Samos (i), aux portes des anciennes monarchies de Pergame et de Bithynie, c'est-à-dire des deux provinces d'Asie et de Bithynie qui, après Actium, lui avaient demandé la per-
(1) Voy. Gardthausen, Augustus und seine Zeil. Leipzig, 1891, vol. II, p. 466, n. 3.
mission de lui élever, comme aux anciens rois, deux templeS; dans les deux anciennes métropoles, Pergame et Nicomédie; et si Auguste n'avait pas encore trouvé les deux temples achevés (1), il avait du moins trouvé son culte en train de se répandre singulièrement dans toute l'Asie grecque. Pergame ne travaillait pas seule à édifier le temple de Pergame et à organiser autour du temple ce culte d'Auguste sur le modèle du culte de Zeus; elle s'était associée toute l'Asie, le xoivov 'Acia;, la diète des cités asiatiques qui se réunissait déjà à l'époque d'Antoine, pour que le temple n'exprimât pas la dévotion d'une seule ville, mais celle de l'Asie entière (2). Et, en effet, toute l'Asie se donnait avec ferveur au nouveau culte et au nouveau dieu; dans beaucoup de villes il était question d'installer des jeux solennels en l'honneur de Rome et d'Auguste; d'autres villes, telles que Milasa (3), Nisa (4), Mitylène (5), s'occupaient d'élever des autels et des temples au princeps de la république romaine; à Alabandes on associait son culte à celui d'une des divinités de la ville. Mitylène dans une inscription reconnaît qu'en aucune façon « ce qui est bas par le sort et par la nature ne peut se comparer aux êtres qui ont le lustre divin et
(1) Une pièce de monnaie (Cohen, I-, p. 7a, n. 86) nous prouve que le temple de Pergame fut inauguré dans la seconde moitié de l'an 19 ou dans la première de l'an 18.
(2) Que le temple proposé à l'origine pai' Pergame ait été construit par le xoivòv 'Aaiâç, cela nous est prouvé par l'importante inscription trouvée à Mitylène : /. G. /., II, 58; [èvTûvaôi xaraç] xsuaafjLÉva) Otto t?;; 'Ao-îa;; et par les monnaies citées dans CoHEX, 1-, p. 75, n. 86 : temple à six colonnes avec sur l'architrave Rom. et Aug., et autour Com[mune]Aùae . Le fait est important, car il montre que le culte d'Auguste venait d'un grand mouvement de l'opinion publique.
(5) /. G. I., Il, 58, B.
la supériorité des dieux » ; elle semble trouver que la divinisation ne suffit pas; elle promet solennellement de ne négliger aucun moyen de faire Auguste encore plus divin, si l'occasion s'en présente (1). Une autre inscription, malheureusement mutilée, contient le décret qui règle le culte d'Auguste, nous ne savons dans quelle ville, et décide que des tables sur lesquelles on gravera le décret seront placées non seulement dans le temple de Pergame, mais dans beaucoup de villes de l'empire. On a pu déchiffrer le nom de plusieurs d'entre elles : Actium. Brindes, Tarragone, Marseille, Antioche de Syrie (2). Il ne suffisait pas aux villes d'Asie d'adorer le président de la république latine; elles voulaient aussi faire connaître partout leur dévotion, comme pour engager les autres peuples à sanctifier de lamcme façon leurs propres chaînes, en changeant leur servitude en religion.
Le politicien sceptique de la république décadente, le neveu de l'usurier de Velletri avait été élevé au rang de Zeus, d'Ares, de Héra, et cela dans cette Asie Mineure, Eldorado plein de dangers, où Rome avait trouvé des trésors et des désastres d une incomparable grandeur, qu'elle avait acquis sans coup férir et qu'elle n'avait pu conserver qu'en répandant des flots de sang. Bien qu'il soit vraisemblable que, cet hiver-là, Auguste fut surtout préoccupé des affaires des Parthes et de Texpédition d'Arménie, qui devait être achevée au printemps, il n'est guère possible cependant qu'il n'ait pas cherché à voir ce que les peuples d'Orient lui demandaient en échange de ce culte et de ces temples. Ce culte était une nouveauté singuHère. Même aux