‹ Grandeur et servitude: saynète militaireChapitre 15 sur 23 · LE FE · texte numérisé non relu

LE FE

LE maréchal des logis, revenant furieux.

Ah ! ça, mais, que signifie cette mauvaise plaisanterie ? on ne peut donc plus aimer en paix par ici ! Dites-donc, vous, le factionnaire, c'est ainsi que vous faites votre service?... Je veux savoir qui, par deux fois, est venu frapper à ce carreau.

THOMAS

Maréchal des logis... c'est moi!

LE MARÉCHAL DES LOGIS

Vous?

THOMAS, balbutiant de plus en plus.

Oui, moi, rapport qu'il y a un malheur... le feu... oui, le feu... on a sonné les quatre appels, alors j'ai tapé pour vous prévenir... voilà!...

Le feu?

Le feu?

LE MARECHAL DES LOGIS

JULIE, apparaissant en corset.

LE MARÉCHAL des logis, sévèrement.

Thomas, mon garçon, je ne te vois pas blanc, tu es soûl en étant de garde, tu quittes ton poste, tu sais pas ce que tu dis!...

THOMAS, avec élan.

Eh bien, oui! maréchal des logis, j'aime mieux vous dire la vérité : le feu, maréchal des logis, il est dans mon cœur et c'est pour cela que j'ai pas pu résister. C'est moi qui ai toqué. Punissez-moi, envoyez-moi au conseil, à la grosse malle, à biribi caillou, où que vous voudrez, mais laissez-moi ma Julie, que je peux pas vous voir chiffonner comme ça devant mon nez!

LE MARÉCHAL DES LOGIS

Ta Julie? qu'est-ce que tu me chantes!

THOMAS

Oui, ma Julie que j'aime comme un fou! un imbécile.... Je suis

prêt à lui faire toutes mes excuses pour les bêtises de tout à

l'heure.... Tu entends, Julie? La femme aux cheveux rouges, je

n'en veux plus. Mon mouchoir qui a de l'odeur, tiens, regarde

ce que j'en fais. (Il le foule aux pieds.) Dorénavant, je me moucherai

avec les doigts comme avant, mais réponds-moi, reviens avec

moi, Julie... c'est ton pays, ton amant vrai qui t'en supplie!....

Julie apparaît à la fenêtre et éclate de rire, en même temps que le sous-officier, au nez de Thomas ahuri, qui les regarde sans comprendre.

THOMAS

Il n'y a pas de quoi rire, je vous assure.

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le maréchal des logis, tenant Julie enlacée et volontiers démonstratif dans la tirade suivante.

Va-t'en, gros nigaud, et au lieu de soupirer sous celte fenêtre en nous donnant comme sérénade la complainte de tes malheurs, dépêche-loi de regagner ta guérite, car si une patrouille passait, tu te ferais ramasser dans les grands prix!... (Mouvement de refus de Thomas.) Oui, je sais, ta Julie, on te la rendra, animal, mais sauve-toi, là, en face, et écoute-moi, car cette petite leçon te profitera, j'espère! Tu n'es pas digne d'avoir pour toi seul un amour de petite femme comme celle-là! Elle m'a tout raconté, la façon brutale dont tu l'as traitée, tes idées de grandeur et de femme à cheveux rouges... elle a voulu se venger, elle a bien fait. (Il l'embrasse.) Je t'assure, et je te parle par expérience, les domestiques comme elle valent mieux que la princesse du trotloir qui t'a tourné la tête. Elle a un bonnet, ta Julie, mais regarde, ses cheveux par-dessous sont superbes et tombent jusqu'à ses reins... ceux de ta rousse tombent... par terre. Elle n'a pas de bas noirs, ta Julie, mais sapristi, que le mollet que recouvrent ses gros bas de laine bleue est joliment rond et grassouillet! Son corset de toile est troué parce qu'il éclate de tous côtés sous la pression de ces beaux fruits mûrs qui font victorieusement craquer leur enveloppe.... Il n'y a pas de rouge sur ses lèvres, car je n'en ai pas sur ma joue, et ses yeux sont noirs, tout autour au matin seulement, quand la nuit a été dure. En résumé, Thomas, je te présente une superbe et saine fille des champs, de cette race qui convient au gars comme toi. Ses hanches puissantes indiquent la mère future.... Mais il est temps que je m'arrête dans mes démonstrations, car la leçon deviendrait peut-être trop complète. Habille-toi donc, Julie! et va dire bonsoir à ton homme qui te demandera pardon, de loin, car on ne parle pas à un factionnaire, et si tu t'approchais trop, il serait obligé par devoir de faire feu sur toi de ses deux coups.

11 saute dans la rue par la fenêtre.

JULIE

As-tu entendu, Thomas?... Tu restes là planté sans rien dire.... C'est-y vrai, au moins, que tu ne me feras plus de peine à l'avenir?

THOMAS

Si c'estvrai,ma Julie! (Il veut s'élancer vers elle, mais le sous-officier l'arrête.)

LE MARÉCHAL DES LOGIS

Halte!... on n'embrasse pas sous les armes!

julie, qui est descendue en scène.

Une seule fois, mon beau maréchal des logis!

LE maréchal des logis, l'embrassant.

Tiens! voilà de sa part! C'est tout ce que je puis faire pour lui.... Mais demain matin, en descendant de garde, je lui donnerai la permission du pansage, et il viendra faire la paix !

THOMAS

Oh! merci, maréchal des logis!

LE maréchal des logis, prenant Thomas à part- Maintenant, il faut que je te demande un petit renseignement. Où demeure-t-elle, ta princesse rousse?

THOMAS

Derrière la mairie, maréchal des logis. Sa clef est sur la porte, il n'y a qu'à entrer.

LE MARÉCHAL DES LOGIS

Merci.

Il sort à droite, pendant que Thomas envoie à Julie de loin des baisers enflammés.

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