‹ Grands EcrivainsChapitre 122 sur 339 · VIII | LES QUIPROQUO · texte numérisé non relu

VIII | LES QUIPROQUO

Voici un conte qui a joui longtemps d’une grande vogue et dont il y a de très nombreuses variantes. Citons d’abord un fabliau, le Meunier d'Arleus, par Enguerrand d’Oisy (Legrand d'Aussy, tome III, p. 256-261; Montaiglon, tome II, p. 31) : « À Palluel, entre Douai et Cambrai, demeuraitle meunier Jacquemart, dont le moulin était à Aleus ou Arleux, dans le voisinage. La fille de Gérard, la jeune Marie, qui vient de tout près, du village d'Estrées, apporter du blé à moudre, plaît également et à Jacquemart et à Mouset, le garçon du moulin. Sollicitée vivement par l’un et par l’autre, elle dit tout à la meunière, qui, lorsque l'heure du rendez-vous est venue, prend la place de la jeune fille, et trompe ainsi la ribauderie du meunier, Mais cet époux infidèle est puni doublement, et plus que ne l'aurait voulu sa femme ; car il a vendu à Mouset, pour un cochon, une part dans sa bonne fortune, » (Histoire littéraire de la France, tome XXIII, p. 198-199.) On voit que c’est à peu près le sujet de notre conte ; c'est aussi celui de la nouvelle acvr de Franco Sacchetti, déjà citée au tome IV; p. 63, dont n’a pu s'inspirer notre poète, car les nouvelles de Sacchetti, qui sont de la fin du xiv* siècle, ne furent imprimées qu'en 1724, à Naples (2 volumes in-8°). Donnons-en cependant le sommaire : Farinello da Rieti mugnajo, essendo innamorato di Monna Collagia, la moglie sua, sappiendolo, fa tanto che nella casa e nel letto di Monna Collagia entra, e per parte della donna amata Farinello va a giacere con lei, e credendo havere a fare con Monna Collagia, ha a fare con la moglie, L'histoire, qui, d’après ce sommaire, paraît plus simple que celle de la Fontaine, se complique en réalité d'un troisième personnage, l'ami Claudio, qui, grâce à Farinello lui-même, punit le meunier de sa faute, celui-ci lui faisant partager sa conquête, qui n’est autre que sa propre femme,

Comparez aussi le conte xcvr de la seconde partie de Malespini: Crede un cavaliere di far godere ad un altro la sua cameraria, che si

ce vin CINQUIÈME PARTIE. 121

avidde poi di haverlo fatto giacere con sua moglie; la nouvelle vnx de la reine de Navarre : « Ung quidam ayant couché auec sa femme, au lieu de sa chambriere, y enuoya son voisin, qui le fit cocu sans que sa femme en sceust rien»; la 1x° des Cent Nouvelles nouvelles, ‘où un gentil chevalier de Bourgogne tombe amoureux d’une damoïselle de sa femme; celle-ci s’entend avec sa maîtresse : la dame, au rendez-vous, se substitue à sa damoiselle; mais le malheur veut que le chevalier, hébergeant magnifiquement ce soir-là un gentilhomme, «son trez grand et bon amy », se lève doucement, quand il a été quelque temps avec la damoiselle, et vient quérir le gentilhomme « pour le surplus parfaire ». Il retourne ensuite auprès de la belle et court de nouvelles postes. Quel n'est pas son dépit quand au jour il reconnaît sa femme! à

Dans la serée vu de Guillaume Bouchet, il y a pui un chapitre intitulé : des Cocus et des Cornards, rempli aussi de mauvaises farces, de gravelures, de gaillardises, et où s’enchaïnent et s’enchevêtrent les imbroglio, les méprises, les quiproquo, scabreux; mais ces quiproquo ne sont pas les mêmes que chez la Fontaine, On rencontre des variations, des répétitions de notre histoire chez Boccace, jour- … née WII, nouvelle rv; chez l’Arétin, Ragionamenti, 1° partie, fin dela m° journée, que nous donnons à l’Appendice; dans les Facéties de Poge : « cv : D’ung foullon d’Angleterre qui fit cheuaulcher sa femme à son varlet{ », et « cx : D’ung meusnier qui fut deceu de sa femme par luy mesme ? »; dans les Orationes et Carmina dé F, Beroaldo (Bologne, 1502, in-4°) : Leno uxoris inscius; dans la nouvelle zxxrx de Morlini : De comite qui adulterum uxorem dedolantem sociavit ; dans la nouvelle y de la I" journée de Parabosco; dans le livre II, chapitre cxxv, des Joco-seria d'Otho Melander ; chez Lodovico Guicciardini, Detti et fatti piacevoli, p. 103; chez Jüan de la Puente, Primera parte del Jardin de Amadores (Saragosse, 161%, in-19, fol. 90); dans le vi° des Comptes du monde aduentureux ; chez Coquillart, Droictz nouueaulx, chapitre rx (tome I, p. 54), vers qui se rapportent bien à l’anecdote de notre prologue:

À une aultre doubte ie vien :

1: Dans le texte latin (tome I, p. 243): Für sibi cornua promovens.

2. Tbidem (p. 278): Quinque ova. — « Le mary, à fin que la femme ne congneust pas que aultre que luy yÿ'eust esté, mangea tous les cinq œufz comme se luy seul eust faict les cinq foiz. »

122 CONTES. [ce vur

Une bourgoise, une commere Auec ung amoureux tout sien, Mignon et de doulce maniere, Auoit aussi une chambriere

Belle, qui sçauoit le secret.

Ung iour ce mignon par derriere Venoit voir la dame ; en effect

El n’y fut pas, dont lui desplait.

La chambriere, qui fut belle, Fine, franche, ferme, et de haït Pour faire saillir estincelle

D'ung caillou, par bonne cautelle [Fut] Mise au sainct par deuocion, Et print celle le bien pour elle,

On la retrouve encore dans maint et maint autre recueil divertissant : Roger-Bontemps er belle humeur, xv° adventure; le Facétieur Réveille-matin : « Plaisant discours d’un gentilhomme Piémontois qui jouit de la femme d’un batelier par la conduite même de son mari » (p. 239-246 de l'édition de Rouen s. d.); les Facétieuses journées, p. 213; les Amants heureux, tome IT, p. 19; le Passe-temps agréable, p. 27; la Ressource contre l'ennui, p. 55 ; la Fleur des charsons amoureuses (Rouen, 1600, in-12) : « Chanson fort récréative d’un laboureur qui, pensant jouir de sa servante, coucha avec sa femme » ; Tallemant des Réaux, zxr° historiette : « Maris cocus par leur faute » ; etc., etc.

Elle fait le sujet, dit M. Moland, du roman d'Eugène Scribe, intitulé Maurice; on peut du moins en reconnaître une variante dans le chapitre 1x de ce roman, « la Clef ».

De pareils traits tous les livres sont pleins,

comme la Fontaine le dit lui-même (vers 23).

Citons enfin le Quiproquo, comédie en un acte, en prose, de Brueys, non représentée; et une comédie de Moustou, en deux actes, le Quiproquo ou le Volage fixé, avec des ariettes de F.-A. Philidor, jouée sur le Théâtre-Italien le 6 mars 1760.

Dame Fortune aime souvent à rire, Et nous jouant un tour de son métier, Au lieu des biens où notre cœur aspire,

c. vui] CINQUIÈME PARTIE. 123

D'un quiproquo se plaît à nous payer.

Ce sont ses jeux ‘ : j'en parle à juste cause*; 5 Il m'eñ souvient ainsi qu'au premier jour.

Chloris et moi nous nous aimions d'amour? :

Au bout d’un an la belle se dispose

A me donner quelque soulagement,

Foible et léger, à parler franchement ; 10 C’étoit son but : mais, quoi qu’on se propose, L'occasion et le discret amant

Sont à la fin les maîtres de la chose°.

Je vais un soir chez cet objet charmant”:

L'époux étoit aux champs * heureusement; :5

.…. Que dire du troc que la Fortune fit?

Ce sont là de ses traits ; elle s'en divertit :

Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente, (Livre IX, fable xvrx, vers 33-35.)

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