POÈME DU QUINQUINA
C'est à la demande, non d’un médecin, non d’un apothicaire, mais de la charmante duchesse de Bouillon, que la Fontaine composa ce poème médical, consentit à célébrer les vertus de ce fébrifuge. La duchesse de Bouillon partageait l'engouement de la duchesse de Mazarin, sa sœur, pour cette précieuse écorce, dont l'anglais Tabor, qui se faisait appeler le chevalier Talbot, avait récemment propagé l'emploi en France, avec la recommandation, l'appui, de l’aimable Hortense, En épousant chaleureusement la cause du puissant spécifique, ou, pour mieux dire, en suivant la mode nouvelle, les deux sœurs rendirent sans doute service à l’humanité, mais notre poète, en les secondant, en se résignant à cette tâche ingrate, risqua cependant plutôt d'ennuyer ses contemporains que de les convaincre.
Peut-être céda-t-il à l'influence d’un médecin de ses amis, Françcois de la Salle, dit Monginot!, qui avait publié, sous le voile de l'anonyme, un traité intitulé : De la Guérison des fièvres par le Quinquina{Lyon, 1679, Paris, 1680, 1681, 1683, 1686, 1688, in-12), traduit en latin par Théophile Bonnet, sous ce titre : Tractatus de febrium curatione per usum Quinquinæ, et imprimé dans le Zodiacus medico-gallicus (Genève, 1682, in-4°, p. 161). Mais nous ne le pensons pas : quelle que fût son amitié pour Monginot, celui-ci m'aurait pu le déterminer sans doute à entreprendre une pareille besogne,
Ce remède n'avait été introduit en Europe que vers 1638, après avoir guéri d’une fièvre opiniâtre la comtesse d’el Cinchon, femme du vice-roi du Pérou, guérison qui avait paru presque miraculeuse : d'où les noms de Cinchona, ou poudre de la comtesse, Cinchonce, Cinchonacée, Cinchonine, etc. Les jésuites l’apportèrent vers 1649 en Italie et en Espagne sous le nom d’ « écorce du Pérou », « poudre des pères », « poudre des jésuites », puis « poudre du cardinal
1. Fils de l’auteur du Traité de conservation de la santé (Paris, 163, in-4°), qui fut médecin de Henri IV.
Lugo », qui le premier la fit connaître en France en 1650. Comme on la vendait au poids de l'or, les malades la prenaient à si petite dose, les falsifications étaient si fréquentes, qu'elle était bien souvent inefficace, et la plupart des médecins ne se faisaient pas faute de traiter de charlatans, d'empiriques, et même de sorciers (cidessous, p. 309), ceux qui la recommandaient. Mais les cures nom— breuses et radicales de Talbot en 16791, qui l’administrait infusée dans du vin, condamnèrent les détracteurs dû quinquina au silence. Lorsque le Dauphin, Condé, la Dauphine, Colbert, le maréchal de Bellefonds, le duc de Lesdiguières, et plusieurs autres personnages illustres eurent été guéris par lui, Louis XIV ne put se refuser à lui donner sa protection : Talbot obtint pour son « remède anglois » une gratification de deux mille louis d’or et une pension annuelle de deux mille francs, et le Roi fit acheter à Cadix et à Lisbonne une grande quantité de ce fébrifuge pour les hôpitaux. C'est alors, selon l'expression de Racine (lettre à Boileau du 17 août 1687), que, la fièvre et la mode aidant, on ne vit plusàla cour que des gens qui avaient « le ventre plein de quinquina ». Toutefois ce n'avait point été sans difficultés, sans luttes, que, même après les cures retentissantes que nous venons de rappeler, même après tant de preuves de la faveur royale, Talbot était arrivé à faire triompher son remède, Voici en effet ce que nous lisons dans les Nouvelles de la république des lettres, de février 1685, article xx: « Cette écorce du Pérou, dit Pechlinus?, ayant été apportée en Europe il y a quelque trente-quatre ans, fit d’abord un très grand bruit. Brunacius et Chifflet lui donnèrent tant d’éloges5 qu’il sem bloit que la nature n’avoit rien que cela pour la guérison des fièvres, Mais elle déchut bientôt de sa grande réputation, et pendant plus de quinze ans elle a été comme ensevelie, On ajoute à cela quelques raisons pour quoi cette drogue ne se soutint pas; puis on nous
1. Il avait publié, sous le nom du chevalier Talbot, Pyretologia, or a rational account of the cause and cure of agues, with their signs (Londres, 1672, in-8°).
2. Johannis Nicolai Pechlini Med. D. P. Serenissimi Cimbriæ Prin= cipis Reg. Archiatri, Theophilus Bibaculus, sive de potu Theæ Dialogus. — Francofurti, impensis Joh. Sebastiani Richelli, Bibliopolæ Kilo= niensis, 1684, in-4°,
3. Pour Chifflet, c'est une erreur grossière : voyez ci-dessous, p. 313 et note 1.
dit qu'il y a quatre ans qu’un Anglois, inconnu jusques alors, ayant trouvéune certaine préparation du quinquina qui lui réussit deux ou trois fois, courut à Paris comme à une ville très propre à faire trouver une abondante moisson. Il n’y fut pas plus tôt arrivé qu’un grand nombre d’affiches firent connoitre de quoi il étoit capable, et d’abord sa maison se trouva environnée de fébricitants. Son remède réussit, soit par la favorable disposition de l’année, soit par l'efficace de la préoccupation. Le voilà donc en la bouche de tout le monde; le voilà produit à la cour où il guérit Monsieur le Dauphin. Après quoi, ce ne furent que présents, que pensions, qu'ordres de chevalerie, pour un nouveau venu qui étoit auparavant medicus diabolicus aut recoctus pharmacopola, à ce que dit cet auteur dont je rapporte le narré sans m'en rendre Je garant. C'est ainsi, ajareutsil, que le quinquina est remonté dans son premier lustre, et qu'au lieu qu'on ne le vendoit que seize écus la livre, il en coûte aujourd'hui cent. Mais il est à craindre, dit-il, que ce remède anglois ne tombe à son tour par le changement du caractère particulier des fièvres et des saisons. Je ne sais si ce pronostic aura lieu, mais il me semble qu'on ne parle plus tant de ce fébrifuge, Celui l'un apothicaire provençal nommé Sayari fait plus de bruit à présenten France, dit-on, que l’anglois, »
Deux mois après (numéro d'avril, article vi), les mêmes Nouvelles prennent très nettement parti pour le quinquina; et l’on y trouve, avec les noms des principaux détracteurs auxquels fait allusion la Fontaine, les causes de l’animosité de « l'École »:
« On doit nous envoyer incessamment cet ouvrage‘, Il est imprimé à Londres, où M. Guide exerce la médecine avec beaucoup de succès, En attendant nous faisons savoir qu’on s’est trompé apparemment dans la nouvelle qu'on nous a mandée le mois d'août dernier qu’il paroïssoit à Paris un livre contre le quinquina, Il faut que l’on ait pris pour un livre déjà imprimé quelque livre manuscrit, qui peut-être paroîtra bientôt, ou bien quelques thèses soutenues à Paris dans les écoles de médecine contre l'usage du quinquina, Nous avons vu celles qui ont été soutenues sous M. Denyau
- 1. Observations des bons et des mauvais usages du Quinquina dans les fièvres intermittentes, avec la recherche des causes et du foyer de ces maladies, etc., par M. Guide. Nous n’avons pu découvrir la date et le format de ce volume imprimé à Londres.
le ÿ décembre 1683; celles qui furent soutenues sous M. Perreau lé 24 de février 1684, et celles qui furent soutenues le 9 mars suivant sous M. de Mauvilain. Les unes et les autres s’accordent parfaitement à médire du quinquina.
« Celles de M. Perreau affirment en propres termes que toute la vértu de cette poudre ne va qu’à donner un peu de répit, mais que c'est une fausse trêve qui ne promet la paix qu’afin de renouveler une guerre plus dangereuse, et que, si le poison se cache pour un peu de temps, ce n’est qu'afin de faire plus de ravages après celas que plus on se sert de ce remède, plus on consume le suc génital des parties, et qu’enfin cela rend la vie beaucoup plus courte.
« Celles de M. de Mauvilain disent que le suc mélancolique, sus.
pendu mal à propos par le quinquina, cause des fièvres continues, des asthmes, des dévoiements, des hydropisies, des convulsions, des inflammations, des abcès. Peu s’en faut qu’on ne nous donne le catalogue des maladies dont le Malade imaginaire se vit menacé. On conclut « que la fièvre quarte guérie à contre-temps par ce re- « mède est un mal mortel ».
« Celles de M. Denyau portent que le quinquina coagule la masse du sang, qu'il cause des scirrhes dans le foie, dans la rate, dans le mesentère, dans le pancreas, qu’il produit des hydropisies, et que celui qui en a fortifié le venin avec de l’opium, a tenu une conduite plus méchante que les autres, et a fait impunémentses expériences en faisant mourir dés gens. En suite de quoi on dit,avec une exclamation très pathétique : « O temps, 6 mœurs! on n’a plus « besoin de livres, ni de science, ni de pratique, ni de probité, pour « être un grand médecin : on n’a besoin que d’effronterie, que de « caquet, que de la faveur des femmes, que de luxe, et que d’un « patron éminent, ne fût-on qu'une machine, »
« Ce n’est donc point sans raison que M. Minot a dit qu’il se trouve encore des gens qui décrient le quinquina comme une drogue pernicieuse, et qui soutiennent que, s’il guérit les fièvres, ce n’est que par la fixation des humeurs, et qu'ainsi « cette guéri- « son est plus dangereuse que le mal, puisque, par ce moyen, on « enferme le loup dans la bergerie. » Mais il est bien étonnant qu’on ne se rende pas à tant d'expériences incontestables. Ces Messieurs disent que le quinquina fige le sang; mais pourquoi ne se sont-ils pas assurés du contraire, comme a fait M. Minot, en mélant l’infusion de cette écorce avec du sang, ou en la seringuant
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LE QUINQUINA. rs
dans les veines? Le livre de la Guérison des fièvres par le Quinquina, composé par M. de Monginot, fameux médecin de Paris, a été si bien reçu et imprimé tant de fois, qu’on peut dire que c'est s'opposer au torrent que de soutenir les thèses dont nous avons fait mention, On me dira qu’en matière de philosophie le bon parti est presque toujours de s'opposer au torrent, mais il y a beaucoup d'apparence qu'en cette rencontre la chose ne se passe pas ainsi, Qu'il me soit permis de rapporter en qualité d’historien les réflexions d’un très grand nombre de gens.
« Ils disent que, si ce n’étoit qu’un particulier qui décriât le quinquina, on n’auroit pas raison de le trouver si étrange; mais on ne sauroit digérer que cela se fasse dans des assemblées publiques et devant un corps célèbre. D’où vient, demandent-ils, que les personnes savantes qui en font partie laissent passer des choses quicommettenttoute la Faculté? Pourquoi ne s’y opposent-elles pas?
« Voici comment ils répondent eux-mêmes à leur demande. Ils disent que les oppositions des plus savants sont nulles, parce qu’ils perdent leur cause à la pluralité des voix. La raison pour quoi ils la perdent, c’est : 1° parce que les vieux docteurs, qui croiroient se fäéshonorer s'ils abandonnoient leurs principes pour de nouvelles découvertes, ne veulent jamais démordre de leurs anciens préjugés; à° parce que les jeunes médecins, ayant besoin de la recommandation des vieux pour se pousser dans la pratique, n’osent leur déplaireen opinant.
« C’est ce qui fait que l’on donne l'exclusion aux nouvelles découvertes. N’allons point chercher des exemples éloignés dans les oppositions que la Faculté a formées contre l’opération de la pierre, contre l'antimoine, etc. »
On peut encore consulter, sur les premiers pas et sur les progrès du quinquina en France, le Mercure galant d'octobre 1679, p. 169, d'octobre 1680, p. 272 et suivantes; Racine, déjà cité, tome VI, p. 588-590; Mme de Sévigné, tomes V, p. 559; VI, p. 27-28, et p.39, où Talbot est qualifié d’ « homme divin»; VII, p. 103-104 etp. 128-129 : « L’Anglois a promis au Roi sur sa tête,et si positixement, de guérir Monseigneur, dans quatre jours, et de la fièvre, et du dévoiement, que, s'il n'y réussit, je crois qu’on le jettera par les fenêtres; mais, si ses prophéties sont aussi véritables qu’elles l’ont été pour tous les malades qu'il a traités, je dirai qu’il lui faut un temple comme à Esculape. C'est dommage que Molière soit mort:
il ferait une scène merveilleuse de d'Aquin qui est enragé de n'avoir pas le bon remède, et de tous les autres médecins, qui sont accablés par les expériences, par les succès, et par les prophéties comme divines de ce petit homme, Le Roi lui a fait composer son remède devant lui, et lui confie la santé de Monseigneur, Pour Madame la Dauphine, elle est déjà mieux »; VIII, p. 102, 105; IX, p. 255, 5go, où elle continue à parler des « miracles ordinaires » de Talbot; et passim; la Bruyère, tome II, p. 200; Mme de Motteville, Mémoires (tome XL de la collection Petitot, p- 186); dans la correspondance de Bussy (tome V, p. 182), une lettre de Mlle de Scudéry du 14 novembre 1680 : « Toute la maison royale est guérie par le médecin anglois; les autres médecins sont enragés contre lui : il a eu du Roi deux mille francs de pension et deux mille pistoles une fois payées. Il s’appelle Talbot, et, comme vous savez, d'Aquin est le premier médecin du Roi; le comte de Gramont a retourné une chanson de l'opéra d’Alceste! sur la guérison de Madame la Dauphine :
Talbot est vainqueur du trépas,
D’'Aquin ne lui résiste pas;
La Dauphine est convalescente.
Qu'un chacun chante :
« Talbot est vainqueur du trépas,
D'’Aquin ne lui résiste pas »;
le Pays, Amitiés, Amours et Amourettes (Paris, 1685, in-12),p. 58- 60, où,en tête de sa lettre (xxx1v) au révérend père C..., théologien de la compagnie de Jésus, il le conjure de lui envoyer du quinaquina, pour le guérir de la fièvre quarte : « Ce n’est pas assez d'avoir été mon maître, il faut présentement être mon médecin.... C’est à vous que j'ai recours pour recouvrer un certain bois qu’on appelle, si je ne me trompe, du quinaquina; il s'en trouve en plusieurs lieux de falsifié, mais on m'a dit que le véritable n’étoit que chez vous, et que vos pères en étoient les seuls dépositaires. Il n’est pas nécessaire de vous dire que c’est pour me guérir de la fièvre quarte. Vous savez assez la vertu de ce remède et la malignité de ce mal qui résiste à toute la science de
1. Acte V, scène 1 d’Alceste, ou le Triomphe d'Alcide, tragédie lyrique, en cinq actes et en vers, paroles de Quinault, musique de Lulli, représentée sur le théâtre du Palais-Royal le 19 janvier 1674.
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la médecine, et dont le poison n’a point d'autre antidote que celui que je vous demande »; la Relation de la cour de France en M.DC.XC par Ézéchiel Spanheim, envoyé extraordinaire de Brandebourg (Paris, 1882, in-8°), p. 436 : « 11 (Louis XIV) ne laissa pas... d’avoir, de diverses ti des accès de fièvre intermittente, dont il ne s’est guéri que par l'usage redoublé, et quitavoit pris grand cours à Paris depuis quelques années, et qu’on appeloit le remède du médecin anglois qui l’avoit introduit, à savoir du quinquina » ; plusieurs couplets en l'honneur de Talbot placés par Paul Lacroix dans les Œuvres inédites attribuées à la Fontaine (Paris, 1863, in-8°, p. 159-161); une ode sur le quinquina adressée à Fagon, citée dans le Dictionnaire de Trévoux ; l'Histoire de la Fontaine, par Walckenaer (tome II, p. 18-23), la Notice biographique qui est en tête de notre tome I (p. cxxur-cxxiv); etc. ; et, parmi les ouvrages spéciaux relatifs à ce médicament, à sa préparation et à son emploi, outre ceux que nous avons déjà cités, le traité intitulé Anastasis corticis Peruviani seu Chinæ defensio, par Sébastien Badus, médecin du cardinal Lugo (Gênes, 1661, in-4°); la Connoissance certaine et la prompte et facile guérison des fièvres, avec des particularités curieuses et utiles sur le remède anglois, par Nicolas de Blégny (Paris, 1680, 1681, 1682, 1683, Bruxelles, 1682, in-12), compilation qui est un modèle de réclame; les Admirables qualités du Kinkina confirmées par plusieurs expériences (Paris, 1689, in-12), ouvrage réimprimé en 1694; Helvétius, Traité des maladies les plus fréquentes et des remèdes propres à les guérir, Méthode pour traiter les fièvres intermittentes (Paris, 1739, in-r2), tome II,p. 20-35; Robert James, Dictionnaire médical (Londres, 1743, in-fol.), traduit par Diderot et autres (Paris, 1746, in-fol.), tome V, p. 1017, de la traduction; H. Ruiz, Quinologia, a tratado del arbol de la Quina
. (Madrid, 1792, in-4°); Bonpland et Humboldt, Flore équinoxiale
(Paris, 1809-1825); Alibert, Traité des fièvres pernicieuses intermittentes (Paris, 1820, in-8°); Weddell, Histoire naturelle des Quinquinas (Paris, 1849, in-fol.) ; Briquet, Recherches expérimentales sur les propriétés du Quinquina et de ses composés (Paris, 1855, in-8°); etc. etc.
Un de ses plus ardents adversaires et détracteurs fut J.-J, Chifflet, dans son pamphlet intitulé : Pulvis febrifugus orbis Americani ventilatus! (Anvers, 1653, in-8°, Paris, même année, in-4°). N'ou-
1. Pentilatus, éventée, et non rindicatus, comme a écrit, dans la
blions pas non plus Gui Patin qui, dans ses Lettres, l’a mainte fois combattu (tomes IT, p. 107, 112 : pene solos habuit præcones loÿolitas, TL, p. 19, 53, 391-392, 666).
Un mélodrame a été inspiré par la découverte de ce merveilleux fébrifuge : Amazampo, ou la Découverte du Quinquina, de Montigny, représenté au théâtre de la Gaîté en 1836, et qui amena, dit-on, à ce théâtre une grande affluence d’apothicaires.
La première édition du Poème du Quinquina est de 1682; c’est un in-12, dont voici le titre :