I. — Chateaubriand
1. Vie. - François-René de Chateaubriand est né à Saint- Malo le 4 septembre 1768, d’une très noble famille de Bretagne. 11 fit ses étudesYi Dol et à Rennes ; puis il passa deux années au J château de Combourg, avec son père, sa mère et sa sœur cadette Lucile. Dans cette solitude il sentit se développer ses dispositions à la mélancolie et au romanesque. Après un court séjour à Cambrai, comme sous-lieutenant, Chateaubriand fréquenta, de 1786 à 1791, la haute société parisienne et les médiocres écrivains du temps. Peut-être, sii’on en juge par quelques vers qu’il fit insérer dans Y Almanach des Muses , fût-il devenu lui-même un élégant pseudo-classique, si son humeur inquiète et curieuse ne l’avait poussé à entreprendre un grand voyage.
Il avait résolu de découvrir un passage au nord de l’Amérique. Parti de Saint-Malo le 8 avril 1791, il débarqua à New-York, visita la région des grands lacs, la chute du Niagara, et descendit dans la Floride. Il était de retour en France le 2 janvier 1792, sans avoir accompli son projet scientifique; mais par contre il rapportait, des forets et des solitudes américaines, les sensations et les couleurs dont il devait enrichir, pour un siècle entier, notre littérature.
A son retour, il se maria pet il émigra. Blessé au siège de Thionvillc, il se réfugia à Bruxelles, puis à Londres, où il faillit mourir de faim. Là, cependant, il publia en 1797, Y Essai sur les Révolu lions, ouvrage inspiré par la philosophie du xvme siècle. Une lettre de sa sœur, lui annonçant la mort de sa mère, le ramena aux croyances religieuses de son enfance, et il écrivit le Génie du Christianisme.
Rappelé en France, il donna d’abord un fragment de son grand ouvrage, l’épisode cYA tala (1801); et, en 1802, le Génie du Chris -
tianisme parut en ^entier, au moment même où Bonaparte proclamait le Concordat. D’abord "en faveur auprès du premier consul,- qui le nomme secrétaire d’ambassade à Rome, Chateaubriand rompt avec lui au moment de l’exécution du duc d’Enghicn (180 i). Il entreprend un voyage en Italie, en Grèce et en Palestine, pour étudier sur place le décor de l’épopée qu il prépare, et qu’il public en 1809, sous le titre des Martyrs. En 1811, il donne le récit du voyage lubmcme, Yîlinéraire de Paris kJérusa lem.
La Restauration fait Chateaubriand pair de France, ambassadeur à Berlin, puis à Londres, ministre des affaires étrangères (1824), ambassadeur à Rome. Mais la révolution de juillet le rend à la vie privée.
Il écrit encore le Voyage en Amérique (1834), les Études his toriques ( 1836), puis il se consacre presque exclusivement à la rédaction de ses Mémoires d' outre-tombe, qui ne devaient être publiés qu’après sa mort. Dans ses dernières années, il fréquentait surtout le salon de Mmc Récamier, à l’Abbaye-aux- Bois, et il y voyait tous les jeunes écrivains l’honorer comme un ancêtre. — Il mourut à Paris le 4 juillet 1848; et, selon son désir, il fut enseveli dans File du Grand-Bé, en face de Saint-Malo.
2. Les œuvres. — a) Signalons seulement le premier ouvrage de Chateaubriand, publié à Londres en 1797, V Essai sur les Révolutions. Lejeune émigré s’y proposaitde rechercher les rapports entre les révolutions anciennes et la révolution française. Persuadé, à cette époque, que la religion chrétienne était arrivée à son déclin, il se demandait, dans son dernier chapitre, quelle serait la religion qui remplacerait le christianisme ? Il allait, nous l’avons dit, revenir à la foi de son enfance, et donner à cette question meme une retentissante réponse.
b) Atala. — Mais avant de publier le Génie du christianisme, il en détacha un épisode, Atala. Ce petit roman a pour cadre les paysages d’Amérique, fleuves et forêts. L’intrigue en est très simple : un jeune sauvage de la tribu des Natchez, Chactas, fait prisonnier par une tribu ennemie, va être exécuté. Il est sauvé par une jeune lille chrétienne de cette tribu, Atala, et il s’enfuit avec elle. Ilsparviennentchezun ermite, le Père Aubry ; Chactas veut se faire instruire dans la foi chrétienne, afin d’épouser Atala. Mais celle-ci, que sa mère avait consacrée à Dieu dès son enfance, ne veut pas rompre son vœu et s’empoisonne. — Nous citons le Prologue d'Attila.
i)06 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Le Meschacebé (1801).
Le prologue d'Atala contient une description dan» laquelle Chateaubriand semble avoir réuni et combiné de nombreuses notes de son Voyage en Amérique. On remarquera dans cette description Y accumulation des détails pittoresques, la juxtaposition dès taches de couleur, ,1e souci de placer les plantes et les animaux là où ils doivent produire leur effet. Si belle que soit cette page, elle sent trop l’artifice, et Chateaubriand y laisse paraître les défauts de ses qualités.
Le Meschacebé \ dans un cours de plus de mille 4 [eues, arrose une délicieuse contrée, que les habitants des Etats-Unis appellent le nouvel Eden et à laquelle les Français ont laissé le doux: nom de Louisiane. Mille autres fleuves, tributaires du Meschacebé, le Missouri, l’Illinois, l’Akanza, l’Ohio, le Wabache, le Tenase, l’engraissent de leur limon et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l’hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s’assemblent sur les sources. Bientôt' la vase les cimente, les lianes les enchaînent, et les plantes, y prenant racine de toutes parts, achèvent de Consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent ap Meschacebé : le fleuve s’en empare, les pousse au golfe Mexicain, les échoue sur des bancs de sable, et accroît ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalle, il élève sa voix en passant sur les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens ; c’est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s’élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles, s’embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs ; et la colonie, déployant aux vents ses voiles d’or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve.
1. Meschacebé. le Mississioi. aui se ieite dans le erolfe du Mexiaue.
XIXe SIÈCLE
Les (Jeux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur Iç bord occidental, des savanes2 se déroulent à perte de vue; leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans 1 azur du ciel, où ils s'évanouissent. On voit dans ces prairies sans bornes errer à l'aventure des troupeaux de trojs ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison3 chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher, parmi de hautes herbes, dans une île du Meschacebé. A son front orné de deux croissants4, à sa barbe antique et limoneuse 5, vous le prendriez pour le dieu du fleuve, qui jette un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sàuvage abondance de ses rives.
Telle est la scène sur le bord occidental ; mais elle change sur le bord opposé, et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias 6, les coloquintes 7, s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier8, du tulipier à l’alcée9, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent, égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des braàvde rivière, sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs. Du sein de ces massifs, le magnolia 10 élève son cône immobile ; surmonté de ses
2. Savane, de l’espagnol Sabana, signifie drap de lit, lit de verdure, et, de là, plaine couverte d’herbe. — 3. Bison, bœuf sauvage. — Croissantss
les cornes forment sur le front du bœuf deux croissants ; les ancien* représentaient les dieux des fleuves avec des cornes sur la tête, symbole de puissance. — 5. Limoneuse, qui a traîné dans le limon. — 6. Bignonias, plante de Virginie, appelée aussi jasmin-trompette. — 7. Coloquinte, sorte de concombre. — 8. Tulipier, arbre de la famille des magnotiacées, d’une hauteur de 20 mètres. Il doit son nom à ses larges fleurs jaunes et vertes, qui'' ont la forme de tulipes. — 9. Alcée (d’un mot grec qui signifie force), rose trémière. — 10. Magnolia, cet arbre tire son nom de Pierre Magnol, botaniste français (f 1713).
LL S GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
larges roses blanches, il domine toute la forêt, et n’a d’autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.
Une multitude d’animaux placés dans ces retraites par la main du Créateur y répandent l’enchantement et la vie. De l’extrémité d-es avenues on aperçoit des ours enivrés de raisin qui chancellent sur les branches des ormeaux ; des cariboux H se baignent dans un lac ; des écureuils noirs se jouent dans l’épaisseur des feuillages ; des oiseaux-moqueurs *2, des colombes de Virginie, de la grosseur d’un passereau, descendent sur les gazons rougis par les fraises ; des perrdquets verts à tête ja uûe, des piverts empourprés, des cardinaux lo de feu, grimpent en circulant au haut des cyprès ; des colibris u étincellent sur le jasmin des Florkles *°5 et des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s’y balançant comme des lianes.
[A ta la, Prologue.)
c) Le Génie du Christianisme. — En 1802, Chateaubriand publie le Génie du Christianisme. Cet ouvrage était destiné a réfuter les objections et les railleries dirigées contre la religion chrétienne par les philosophes et par les encyclopédistes du xvni6 siècle. Ceux-ci refusaient a cette religion toute influence sociale, morale, artistique. Ils la traitaient de fanatisme , lui attribuaient tous les excès et toutes les violences du passé, tournaient en ridicule ses œuvres et ses cérémonies; et comme la Révolution avait aboli les ordres religieux, fermé les églises, et décrété le culte de la Raison, il semblait bien que le christianisme fût désormais périmé. Mais le Premier consul, sou-
11. Cariboux, rennes du Canada. — 12. Oiseaux-moqueurs, petit oiseau siffleur, qui ressemble au merle. — 13. Cardinaux, petits oiseaux au plumage écarlate. — 14. Colibris, oiseaux d’Amérique aux couleurs très vives. 15. Floride, péninsule des Etats-Unis, près du golfe du Mexique. Il est à peu près démontré que Chateaubriand n’a pas visité la Floride
xixc sikciï-
doux de rétablir l'ordre cl de réformer la société, avait bien vu que la religion chrétienne restait celle de la majorité des Français, et que le pays dans son ensemble applaudissait au rétablissement du culte catholique. Aussi venait-il de négocier et de signer le Concordat, lorsque parut l'ouvrage de Chateaubriand qu il faut jugcî\ pour le fond, par rapport aux circonstances. En effet, la partie théologique et dogmatique du livre est relativement faible; mais, par contre, raideur met excellemment en lumière les services sociaux rendus par le christianisme, et révèle à ses contemporains les beautés nouvelles que les poètes et les artistes peuvent tirer de cette religion.
La l'e partie est intitulée : Dogmes et doctrines ; — lîi 2e partie : Poétique du christianisme (Chateaubriand prouve que les épopées chrétiennes , celles de Dante, . du Tasse, de Millon, de Voltaire lui-même, doivent leurs plus beaux épisodes à la religion ; do même, chez nos^ tragiques classiques, les passions et les caractères ont profité des nuances nouvelles révélées par la psychologie chrétienne. Enfin il réfute le jugemeut de Boileau sur le merveilleux. Dans cette partie sc trouve l’cpisodc de Ttcné). - — La o° partie, Beaux-Arts et Littérature , complète la deuxième (l.auteur y examine la philosophie , V histoire, 1 éloquence, le sentiment de la nature ; ici est inséré l’épisode cYAtala). — Dans la 1® partie. Chateaubriand étudié le culte et les services rendus à la société par le clergé. '
Nous choisissons, dans le Génie du Christianisme , quelques pages caractéristiques.
Le sentiment moderne de la-nature (180*2).
Voici le célèbre passage où Chateaubriand attaque la théorie classique sur l’usage du merveilleux païen (cf. Boileau, Art poétique , III). Il devait écrire les Martyrs pour prouver sa thèse.
On ne peut guère supposer que des hommes aussi sensibles que les anciens eussent manqué d’yeux pour voir la nature et de talent pour la peindre, si quelque cause puissante ne les avait aveuglés. Or, cette cause était la mythologie, qui> peuplant l’univers d’élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le christianisme vînt chasser
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ce peuple de Faunes, de Satyres et de Nymphes \ pour rendre aux grottes leur silence et aux bois leur rêverie. Les déserts ont pris sous notre culte un caractère plus triste, plus vague, plus sublime : le dôme des forêts s’est exhaussé; les fleuves ont brisé leurs petites urnes-, pour ne pins verser que les eaux de l’abîme du sommet des montagnes : le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donne son immensité a la natuie.
Le spectacle de l’univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu’il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant, dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d’or sur l'arc roulant des mers ; au lieu de ces accidents dé lumière qui nous retracent chaque matin le miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu une uniforme machine d’opéra
- Si le poète s’égarait dans les vallées du Taygète", au bord du Sperchius**, sur"le Ménale® aimé d Orphée, ou dans les campagnes d’Élore 7, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des Faunes, il n’entendait que des Dryades , Priape était là sur un tronc d’olivier, et Vertumne avec les Zéphyrs menait des danses éternelles. Des Sylvains et des Naïades 8 peuvent frapper agréablement l’imagination, pourvu x
1 Satyres, Nymphes, divinités champêtres des bois et des eaux, dans la
ll oio-ift o-recque. - 2. Urnes. On représentait les dieux des fleuves, d,ei ^“anciens! sous la figure de vieillards ou de nymphes tenant une urne d’où s’échappait la source. - 3. Machine d’opéra. Chateaubnand comoare les légendes de l’Aurore, de Phaélon, etc... aux (rires dont on se sert dans un théâtre pour faire apparaitre ou disparaitrela 1 llh”'ler^L opéra fut longtemps le théâtre à machines par exceBence. - 4. Taygète, chaîne de montagnes en Grèce aux environs de Sparte, aujourd hui Monte di Marna U y a là un souvenir de Virgile, Géorgiques , II, 438, comme pour fe Sperchius. - 5. Spercttns, rivière de la Thessalie méridionale, aujourd’hui Hellada. — 0. Mènale, montagne d’Arcadie consacrée au dieu Ji , auiourd’hui Roino. — 7. Elore, fleuve sur la côte orientale de Sicile. - Fa£es demi-dieux, habitant les forêts (myth. latine) : -Dryades, nymphes des*1 chênes ■ - Priape, dieu des jardins; - Vertumne était egalement, dans la mythologie romaine, le dieu des jardins; — Sylvains, enu- leux des bois ; — Naïades, nymphes des sources.
XIXe SIÈCLE
qu ils ne soient pas sans cesse reproduits mous ne voulons point
... chasser les Tritons de l’empire des eaux,
Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux 9...
Mais, enfin, qu’est-ce que tout cela laisse au fond de 1 âme? qu’en résulte-t-il pour le cœur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh ! que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui ! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d’une Divinité immenses Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion, semblent résider éternellement dans ieurs profondeurs sacrées.
Pénétrez dans ces forêts américaines, aussi vieilles que le monde; quel profond silence dans ces retraites quand les vents reposent i quelles voix inconnues quand les vents viennent à s’élever ! Etes-vous immobile, tout est muet ; faites-vous un pas, tout soupire *°. La nuit s'approche, les ombres s’épaississent : on entend des troupeaux de bêles sauvages passer dans les ténèbres ; ln terre murmure sous vos pas ; quelques coups de foudre font mugir les déserts ; la forêt s’agite, les arbres tombent, fleuve inconnu coule devant vous. La lune sort enfin de l’orient ; à mesure que vous passez au pied des arbres, elle semble errer devant vous dans leur cime et suivre tristement vos yeux. Le voyageur s’assied sur le tronc dun chêne pour attendre le jour; il regarde tour à tour l’astre des nuits, les ténèbres, le fleuve ; il se sent inquiet, agité, et, dans l’attente de quelque chose d’inconnu, un plaisir inouï, une crainte extraordinaire (ont palpiter son sein comme s’il allait être admis à quelque secret de la Divinité ; il est seul au fond des lorets, mais 1 esprit de l’homme remplit aisément les
9. Boileau, Art poétique, III, 221. — iO.^Remarquez la propriété poétique de ce mot. r
LES G li AIS DS ECRIVAINS FRANÇAIS
espaces de la nature, et toutes les solitudes de la terre sont moins vastes qu’une seule pensée de son cœur11.
Oui, quand l’homme renierait la Divinité, l’être pensant, sans cortège et sans spectateur, serait encore plus auguste au milieu des mondes solitaires que s’il y paraissait environné des petites déités de la fable ; le désert vide aurait encore quelques convenances avec T'étendue de ses idées,, la tristesse de ses passions et le dégoût même d’une vie sans illusion et sans espérance.
Il y a dans l’homme un instinct qui le met en rapport avec les scènes de la nature. Eh! quLn’a passé des heures entières, assis sur le rivage d’un fleuve, à voir s’écouler les ondes ! Qui ne s’est plu, a!u bord de la mer, à regarder blanchir l’écueil éloigné 12 ! Il faut plaindre les anciens, qui n’avaient trouvé dans l’Océan que le palais de Neptune et la grotte de Protée '3 ; il était dur de ne voir que les aventures des Tritons et des Néréides'4 dans cette immensité des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son auteur.
( Génie du Christianisme ,2e partie, livre V, chap. i.)
La mélancolie de René (1802).
Le sentiment de la nature , conçu d’une façon si large et si vague, entre pour beaucoup dans la mélancolie romantique. René,, liéros d’un épisode célèbre inséré dans le Génie du christianisme , personnifie un état d’âme qui devait se retrouver chez Lamartine et chez Musset.
...Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j’éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les
il. Cf. le passage cité p. GOG. — 12. On trouve dans ces lignes quelques-uns des thèmes poétiques familiers à Lamartine. — 13. Protée, dieu marin, qui gardait les troupeaux de Neptune, et qui avait la faculté de changer de forme à son gré. CL Virgile, Gêorgiques, IV, épisode d'Arisléc. — 11. Tritons et Néréides, dieux et déesses de la mer.
XiXé SIliCLli
o;vux font entendre dans le silence d'un désert; on en jouit, mais on ne peut les peindre.
L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j’énviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de lTiomrQe est triste, lors même qu’il exprime le bonheur L Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des. cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs i. 2.
Le jour, je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie! une feuille sèche que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d’un chêneT une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s’élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards; souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, la saison de ta
i. A.Iusion aux légendes d'Ossian. Ossian, barde gaélique du m° siècle, sous le nom duquel l’Ecossais Macpherson (1738-1796) publia deux poèmes épiques: Fingal (1762) et Temora (1763). Ces deux ouvrages, sans authenticité réelle, étaient habilement composés avec dos fragments de poésies gaéliques originales. Le'succès et l’mQuence en furent considérables dans tous les pays. — 2. Sur cette comparaison du cœur humain avec la lyre, cf. la Préface de Lamartine à ses Pre-
mières Mèd Hâtions.
LES GRAIN DS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
migration n’est pas encore venue ; attends que le venq de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. »
Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, në sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon cœur 3.
La nuit, lorsque l’aquilon ébranlait la chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu à travers ma fenêtre je voyais la lutie sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j’aurais la puissance de créer des mondes. Ah ! si j’avais pu faire partager à une autre les transports que j’éprouvais 1
Hélas ! j’étais seul, seul sur la terre ! Une langueur secrète s’emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j’avais ressenti dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d’aliment à ma pensée, et je ne m’apercevais de mon existence que par un profond sentiment d’ennui 4.
Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à otéte étrange blessure de mon cœur qui n’était nulle pari et qui était partout, je résolus de quitter la vie.
( Génie du Christianisme , IIe part., liv. IV, René.)
Prière à bord d’un vaisseau (1802). ,
Dans son Génie du Christianisme , Chateaubriand aime à rappeler les spectacles dont il fut témoin, et qui peuvent concourir à prouver tout ensemble la vérité et la beauté de la religion chrétienne. \ ^ |
Il a assisté, pendant son voyage en Amérique (1791-92), a cette prtere ;
3. Cf. Ylsolement de Lamartine : Et moi je suis semblable à la feuille flétrie. Emportez-moi comme elle, orageux aquilona-l 4.
Ennui, dan?. I? sens très fort du xvij® siècle.
et la nouveauté du cadre et de la situation Ta vivement touché. — i° Un paragraphe en style narratif, coupé, très simple; ce n’est qu’une série de petits faits ; on ne se doute pas encore de l’impression qui va s’en dégager - — 2° Le décor : la scène s’agrandit et se colore ; — 30 Émotion produite par le concours de ces différents éléments. — Remarquer le changement de style (c’est-à-dire d'ordre et de mouvement) dans chaque paragraphe. C’est comme une musique appropriée, dans une symphonie, à l'expression de chaque sentiment.
Un soir, nous nous trouvions dans ces~belles mers qui baignent les rivages' de la Virginie 1 ; toutes les voiles étaient pliées 2 ; j’étais occupé sur le pont, lorsque j’entendis la cloche qui appelait l’équipage à la prière ; je me hâtai d'aller mêler mes vœux à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe3 avec les passagers; l’aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d’eux; les matelots étaient répandus pêle-mêle sur le tillac ; nous étions tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau, qui regardait l'occident.
Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes. On eût dit, par le balancement de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Les mâts, les haubans, les vergues du navire étaient couverts d'une teinte de rose. Quelques nuages erraient sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur. Le reste du ciel était pur; vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s'élevait de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.
Il eût été bien à plaindre, celui qui dans ce spectacle n’eût pas reconrurda beauté de Dieu. Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque tous mes compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent
1. Virginie, région des Etats-Unis. — 2. On verra, au second paragraphe,
l'importance de ce détail. — 3. Château de poupe, partie élevée du navire
à l’arrière
(>!6 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS '
ù entonner, d'une voix rauque, leur simple cantique à Notre-Dame-de-Bon-Secours^ patronne des mariniers. Qu’elle était touchante, la prière de ces hommes, qui, sur une planche fragile, au milieu de l’Océan, contemplaient le soleil couchant sur les flots4! Comme elle l'allait à l’âme, cette invocation du pauvre matelot à la Mère de douleur ! La conscience de notre petitesse à la vue de l’infini, nos chants s’étendant au loin sur les vagues, la nuit s’approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d’admiration et de crainte, un prêtre auguste en prière, Dieu penché sur l’abîme, d’une main retenant le soleil aux portes de l’occident, de h autre élevant la lune dans l’Orient, et prêtant à travers l’immensité une oreille attentive à la voix de sa créature : voilà ce que Don ne saurait peindre, et ce que tout le cœur de l’homme suffit à peine pour sentir.
( Génie du Christianisme , lre partie, V, xn.)
Le Sol natal (1802).
Chateaubriand voit encore une preuve de la Providence dahs rattachement qui unit chaque homme à son pays. On étudiera surtout dans ce morceau la variété et la précision des détails ; c’est un excellent exemplepour les élèves qui ne savent pas, en général, comment développer un sujet abstrait ou moral: ils apprendront à chèrcher des exemptes , à les grouper, et à les mener avec ordre vers des conclusions, à être logiques sans sécheresse, et poétiques sans déclamation ni désordre.
La Providence a, pour ainsi dire, attaché les pieds de chaque homme à son sol natal par un aimant invincible ; les glaces de l’Islande et les sables embrasés de l’Afrique ne manquent point d’habitanJs. Il est même digne de remarque que plus' le sol d’un pays est ingrat, plus le climat en est rude, ou, ce qui revient au même, plus on a souffert de persécutions dans ce pays, plus il
4. C’est dans cette phrase que les deux éléments narratifs : description du pont, description du soleil couchant, se rejoignent et se combinent, pour former l’impression finale.
a de charmes pour nous. Chose étrange et sublime, qu'on s’attache par le malheur, et que l'homme qui n*a perdu qu’une chaumière soit celui-là même qui regrette davantage le toit paternel !
Un sauvage tient plus à sa hutte qu'un prince à son palais, et le montagnard trouve plus de charme à sa montagne que l'habitant de la plaine à son sillon. Demandez à un berger écossais s’il voudrait changer son sort contre le premier potentat de la terre. Loin de sa tribu chérie, il en garde partout le souvenir; partout ii redemande ses troupeaux, ses torrents, ses nuages. 11 n aspire qu’à manger du pain d’orge, à boire le lait de la chèvre, à chanter dans la vallée ces ballades que chantaient aussi ses aïeux. Il dépérit» s’il ne retourne au sol natal. C'est une plante de la montagne, ii faut que sa racine soit dans le rocher ; elle ne peut prospérer, si elle n est battue des vents et des pluies ; la terre, les abris et le soleil de la plaine la font mourir. Avec quelle joie il reverra son toit de bruyère! Comme il visitera les saintes reliques { de son indigence !
Doux trésors ! se dit-il, chers gages, qui jamais N'attirâtes sur vous l’envie et le mensonge,
Je vous reprends ; sortons de ces riches palais, Comme l’on sortirait d'un songe 2. »
... Si l'on nous demandait quelles sont le s fortes attaches par qui nous sommes enchaînés au lieu natal, nous aurions de la peine à répondre. C’est peut-être le souris 3 d une mère, d’un père, d’une sœur; c’est peut etre les soins que nous avons reçus d'une nourrice, d’un domestique âgé, partie si essentielle de la maison ( do niusjj enfin ce sont les circonstances les plus simples, si 1 on veut, même, les plus triviales : un chien qui aboyait
i^ BeUques, restes. -2. La Fontaine , liv. X, fab 1. 10 {Le Berger et h F<r). — ?.. Sbcfris, forme vieillie, pour sourire.
(>|8 LÉS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
la nuit dans la campagne, un rossignol qui revenait tous les ans dans le verger, le nid de l’hirondelle à la fenêtre, le clocher de l'église qu'on voyait au-dessus des arbres, l’if du cimetière, le tombeau gothique4 : voilà tout; mais ces petits moyens démontrent d'autant mieux la réalité d’une Providence, qu’ils ne pourraient être la source de l'amour de la patrie et des grandes vertus que cet amour fait naître, si une volonté' suprême ne l’avait ordonné ainsi.
( Génie du Christianisme , lre partie, livre V, chap. xiv.)
cl) Les Martyrs. — Après le Génie. Chateaubriand composa une sorte de poème en prose, dans lequel il essayait de démontrer, par un exemple, la supériorité du merveilleux chrétien sur la mythologie. — Les Martyrs , tel est le titre de cette épopée, qui se passe à la fin du il.0 siècle de notre ère, au moment de la persécution de Dioclétien. La scène est d’abord en Messénie :Cymodocée, fille de Démodocus, prêtre d'Homère, s’est égarée dans un bois. Elle rencontre un jeune chrétien, Eudore, qui la ramène chez son père. Celui-ci, accompagné de sa fille, va remercier Eudore qu'il trouve au milieu de sa famille et de ses serviteurs. Eudore raconte alors (du livre IV au livre XI) sa vie passée et ses exploits : là se trouve le récit du combat des Româins contre les Francs, cité plus loin. — Cependant Cymodocee, touchée par la grâce, veut se faire chrétienne. Elle est envoyée à Jérusalem, tandis qu’Eudore retourne à Rome. Les deux jeunes gens se -retrouvent enfin dans le cirque où les martyrs sont livrés aux bêtes, et meurent ensemble. , J /
Ce roman est coupé de nombreux tableaux géographiques et archéologiques, et de passages où le ciel, l’enfer, le purgatoire, sont décrits avec un luxe d'images et de couleurs assez artificiel. La partie vraiment durable des" Martyrs est l'histoire.
Combat des Francs et des Gallo-romains (1809)C
Dans les Martyrs , Chateaubriand a donné les premiers modèles de ces narrations historiques où la couleur locale , déjà réclamée par Fénelon et par Voltaire est vraiment réalisée. 11 arrive à cet effet par le choix des détails pittoresques, dans le costume, la physionomie, la |actique, les chants de guerre, etc... On peut dire que c’est, selon le mot de
4. En lisant les Mémoires d' outre-tombe on constatera que Chateaubriand a éprouvé réellement, dans son enfance, les impressions qu’il énumère ici.
XIXe SIÈCLE
Michelet, une résurrection. — C’est ce passage que le jeune Augustin Thierry lut, avec tant d’enthousiasme, et qui, selon lui, aurait déterminé sa vocation historique.
Parés de la dépouille des ours; des veaux marins, des ■y roc h s * et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces barbares ont la couleur d’une mer orageuse ; leur chevelure blonde ramenée en avant sur leur poitrine, et teinte d’une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu au-dessus de la bouche afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les 'uns chargent leur main droitè d’une longue framée2, et leur main gauche d’un bouclier qu’ils tournent comme une roue rapide : d'autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot nommé angon, où s’enfoncent deux fers recourbés; mais tous ont à* la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants dont le manche est recouvert d’un dur acier : arme funeste que le Franc jette £n poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.
Ces barbares, fidèles aux usages des anciens Germains, s'étaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle où l’on ne distinguait -qu’une forêt de framées, des peaux de bêtes et° des corps demi-nus, s’avançait avec impétuosité, mais d’un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu’a près avoir sacrifié
1. tJrcch ou niitoch, bœuf sauvage. — 2. Framée, sorte de javelot
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
un Romain. Chaque chef clans ce vaste- corps était environné des guerriers de sa famille, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât là victoire, ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un Symbole ; la plus noble d’entre elles se distinguait par des abeilles, ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharamoncl, conduisait l’armée entière, et laissait une partie du commandement à son petit-fils Mérovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanterie ; à leurs casques en forme de gueule ouverte, ombragés de deux ailes de vautour, à leurs corselets de, fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes, ou pour ces figuras bizarres que l’onaperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Ciodion, fils de Pharamond, et père de Mérovée, brillait à la tête de ces cavaliers menaçants.
Sur une grève 3, derrière cet essaim d'ennemis, on apercevait leur camp semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs ; il était rempli de femmes et d’enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d’un bois sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti Tuiston 4 promettait la victoire. La mer d’un côté, des forêts de l’autre, formaient le cadre de ce grand tableau.
Le soleil du matin s’échappant des replis d’un nuage d’or verse tout à coup sa lumière sur les bois, l’océan et. les armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances, les instruments guerriers sonnent l’air antique de Juins César partant pour les Gaules. La rage s’empare de tous les cœurs, les yeux roulent
?.. Grève, plaine de sable, au bord de la mer.— 4. Tuiston, l’une des
divinités des Germains.
XIXe SIÈCLE
du sang, la main frémit sur lepée. Les chevaux se cabrent, creusent l’arène, secouent leurs crinières ; frappent de leur bouche écumante- leur poitrine eu flammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus ° .
« Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, combien ne -vaincrons-nous pas de millions de Perses ? »
Les Grecs répètent en chœur le Pæan G, et les Gaulois b hymne" des druides. Les Francs répondent a ces cantiques de mort : ils ^serrent leurs boucliers contre leur boucheetfont entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher ; puis tout à coup poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit 7 à la louange de leur héros :
« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée.
« Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie ; les corbeaux nageaient dans le sang des morts ; tout l’océan n’était qu’une plaie : les vierges ont pleuré longtemps !
« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l’épée.
« Nos pères sont morts dans les batailles : tous les vautours en ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage. Choisissons des épouses dont le lait soit du sang, eL qui remplissent de valeur le cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé; les heures de la vie s’écoulent ; nous sourirons quand il faudra mourir. »
j. Probus, fut empereur de 276 à 282 oprès J.-C. , et remporta ph.w sieurs victoires sur les Germains. — 6. Pæan, chant sacré et guerrier en l’honneur d’Apollon. — 7. Bardit. chant de harde, en général ; ici, plus spécialement chant fie guerre .
Ainsi chantaient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et, à chaque refrain, ils frappaient du fer d’un javelot leur poitrine couverte de fer.
...Mérovée, rassasié de meurtres contemplait immobile, du haut de son char de victoire, les cadavres dont il avait jonché la plaine. Ainsi se repose un lion de Numidie, après avoir déchiré un troupeau de brebis ; sa faim est apaisée, sa poitrine exhale l’odeur du carnage ; il ouvre et ferme tour à tour sa gueule fatiguée qu’embarrassent les flocons de laine ; enfin il se couche au milieu des agneaux égorgés ; sa crinière humectée d’une rosée de sang retombe des deux côtés de son cou, il croise ses griffes puissantes; il allonge la tête sur ses ongles ; et les yeux à demi fermes, il leche encore les molles toisons etendues autour de lui. [Les Martyrs , chant iv.)
e) Avec les croquis dont il avait tiré les tableaux des Martyrs , Chateaubriand composa V Itinéraire de Paris à Jérusalem. La sûreté et la variété des descriptions, révocation puissante de l’antiquité grecque, la sensation colorée de l’Orient, le mélange vraiment unique de réalité objective et de poésie personnelle, tout donne à cet ouvrage un intérêt singulier. En 1811, des raisons d’actualité venaient encore contribuer à son succès * la sympathie pour la Grèce esclave commençait à s’éveiller en Europe, et V Itinéraire était la première manifestation du mouvement philhellénique en France.
Après cet ouvrage, signalons seulement Les Natche^(l826)y vaste épopée qui se déroule dans la Floride, et. dont René est le héros;— - Le Voyage en Amérique (1834) fait avec les notes prises en 1791-92 ; — Les Aventures du dernier Abencèrage (1826), petit roman dont l’action se passe à Grenade au moyen âge; — les Études historiques (1831).
Enfin, les Mémoires d’outre -tombe, publiés en 1848, dans le journal la Presse , sont considérés aujourd’hui comme le chefd’œuvre de Chateaubriand. Sans doute, c’est une œuvre très subjective: l’auteur prend sa personnalité comme centre de tous les événements historiques d'un demi-siècle. Mais rien n’égale la puissance des descriptions et des analyses. Et le style en est d'une prodigieuse variété. — Nous en extrayons deux passages, d'un ton absolument différent.
xix6 SIECLfe
Impressions d’enfance (publié en 1848.)
Nous citons cette page célèbre des Mémoires d’ outre-tombe , où l’on surprend les origines de la mélancolie de Chateaubriand. En ellesmêmes, ces impressions constituent un des plus sobres et des plus puissants tableaux.
Le calme morne du château de Combourg* 1 était aug* menté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires du vent 2 de l’édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la pelite tour de l’est, et son cabinet dans la petite tour de l’ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l’embrasure d'une fenêtre on voy; it toutes sortes d'armes, depuis le pistolet jusqu’à lrespingole 3. L’appartement de ma mère régnait audessus de la grand’salle, entre les deux petites tours : il était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma sœur 4 habitait un cabinet dépendant de l’appartement de ma mère, La femme de chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l’escalier qui communiquait de la cour intérieure, aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de chambre de mon père et la domestique gisaient dans les caveaux voûtés, et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l’ouest 8.
1. Combourg, chef-lieu de canton d’Ille-et-Vilaine, à 41 kilomètres de Saint-Malo. Le? château remonte au xii® siècle. — 2. Aires du vent, expression empruntée au vocabulaire de la marine- En ce sens, aire est une fausse orthographe pour erre. Aire , signifie surface, erre (cf. le verbe errer) se dit de la marche, du mouvement. — 3. Espingole? espèce de fusil très court en usage dans la marine (racine germanique. Springen, sauter). 4. Ma sœur, il s’agit de Luciîe de Chateaubriand, devenue Mœ« de Caud, et morte en 1804. — 5. Remarquez la propriété ironique de ces mots : gisaient , tenait garnison.
624 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
...A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, clans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à l’entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons de soleil, le^ premières étoiles, A dix heures, on rentrait et Ton se couchait.
Les soirées d’automne et d’hiver étaient d’une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée 0 ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès dû feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert cl se retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'a I heure de son coucher. !i était vêtu d’une robe «h* ratine 4 blanche, ou plu lot d’une espèce de manteau que je n’ai vu qu’à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d’un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'on se promenant il s’éloignait du foyer, la vaste salle était si peu 'éclairée par une seule bougie qu on ne le voyait plus ; on 1 entendait seulement encore marcher dans les ténèbres; puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l’obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, «son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à 1 autre bout de la salle : nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : « De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l’oreille n’était plus frappée que du bruit mesuré de ses paSj des soupirs de ma mère et du murmure du vent. > . ~
Dix heures sonnaient à l’horloge Mu château : mon -
G. Siamoise, étoffé de Siarn (cf. c aîicoty indienne, etc.) ; — flambée.
‘lonL les fils de différentes couleurs donnent Une impression de tremblement comme celui de la flamme — T. Ratine, étoffe de laine.
XIXe SIECLE
père s’arrêtait ; le même ressort qui avait soulevé le marteau de i’iip rloge semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d argent surmonté d’une grande bougie... et s'avancait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l’est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l’embrassions, en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour' dont nous entendions les portes se refermer sur lui.
Le talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement 8 se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher,
Le torrent de paroles écoulé, j’appelais la femme de chambre, et je reconduisais manière et ma sœur à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu’un certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait a certaines époques, et qu’on l’avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle ; sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir.
Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma sœur: elles se mettaient au lit mourantes de peur ; je me retirais au haut de ma tourelle ; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, elles domestiques descendaient dans leur souterrain.
{Mémoires^ outre- tombe, première partie, livre ML
s. Désenchantement. Au sens propre. Dans ce mot., c liant est synonyme d’incantation magique.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
M. Violet maître de danse chez les Iroquois.
Chateaubriand, si cloquent et si poétique, sait être quand il le veut un charmant humoriste. On trouvera dans ce passage : i° Un effet de contraste très spirituel, entre les aspirations romantiques et utopiques de Chateaubriand et la réalité ; 2° des portraits d’une touche vive, précise, amusante, où l’on dirait què le peintre s’est changé en caricaturiste.
■Lorsqu 'après avoir passé le Moh^wk 4, j’entrai dans des bois qui n’avaient jamais été abattus, je fus pris d’une sorte d’ivresse d'indépendance ; j’allais d’arbre en arbre, à gauche, à droite, en me disant : « Ici, plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus de république, plus de présidents, plus de rois, plus d’hommes. » Et pour essayer si j’étais rétabli dans mes droits originels, je me livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide, lequel, dans son âme, me croyait fou.
Hélas ! je me figurais être seul dans cette forêt oùje levais une tête si fière ; tout à coup je viens m’énaser i. 2 contre un hangar. Sous ce hangar, s’otfrent à mes veux ébaubis les premiers sauvages que j’aie vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet3, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friqnet à ces Iroquois. M. Violet (c’était son nom) était maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons d’ours; il avaitété marmiton au service du général Rochambeau pendant la guerre d’Amérique.
i. Mohawk. rivière des Etats-Unis, qui së jette dans l’Hudson. — 2.
Enaser, écraser le nez. —3. Droguet, étoffe commune, de laine et de fîl
peut-être dérivé de drogue, à cause de son prix très bas).
Demeuré à Ne^-York après le départ de notre armée, il résolut d enseigner les beaux-arts aux Américains. Ses vues s’étant agrandies avec ses succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes errantes du nouveau monde. En me parlan ldes Indiens, il me disait toujours: « Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. » IDse louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n’ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l’instrument fatal; il criait ailx Iroquois : « A vos places! » Et toute la troupe sautait comme une bande de démons.
[Mémoires d' outre-tombe, I.)
3. Influence de Chateaubriand. — Théophile Gautier a dit de Chateaubriand : « Il a restauré la cathédrale gothique, réouvert la grande nature fermée, et inventé la mélancolie moderne. »~Si l’on ajoute que Chateaubriand a renouvelé la critique, on a ainsi résumé toute son influence.
1° Il a restauré la cathédrale gothique. — Ceci doit s’entendre d’abord au sens figuré. Par le Génie du Christianisme , Chateaubriand, s’il n’a rien ajouté de sérieux au fond même de la théologie, a brisé, par des arguments nouveaux et acluels , la tradition antireligieuse duxvme siècle. Il a réhabilité socialement et esthétiquement le christianisme ; il a même, en dehors de toute religion positive, expliqué et justifié le sentiment religieux. — Au sens propre, il a ramené la curiosité et l’intérêt vers le moyen âge, si dédaigné, pour des raisons différentes, des xvi8, xvii8 et xviii8 siècles. Grâce à lui, les Augustin Thierry, les Victor Hugo, les Michelet, les Vitet, les Mérimée, historiens, poètes, critiques, administrateurs; se sont épris d’une admiration à la fois raisonnée et enthousiaste pour les chefsd’œuvre longtemps méconnus du moyen âge.
2° Il a rouvert la grande nature fermée. — Il n’est pas vrai de dire que la nature était fermée pour une société qui avait pu lire Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, mais il est plus juste d’afTirmer que Chateaubriand a étendu et transformé le sentiment de la nature. Il la étendu : car il n’a pas seulement, comme Jean-Jacques, décrit la Suisse, la Savoie et la forêt de Montmorency ou le Mont-Valérien ; mais
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
après la solitude bretonne de Combourg, il a peint l'immensité de l’océan, à toutes les heures du jour et delà nuit, et la forêt américaine, et les rives du Meschacebé ; puis la campagne romaine, Naples, la Messénie, l’Attique, la Palestine, l’Espagne, — et chacun de ces tableaux, s’il accuse bien la main et la manière du môme peintre, a toutefois son caractère propre et surprend encore le lecteur, après un siècle entier de littérature descriptive, par un singulier mélange de précision dans les lignes et d’éclat dans le coloris. — Il l’a aussi transformé. En cITet, Bernardin avait peint les mers, les orages -et la nature exotique, et avec la plus riche palette. Mais ces descriptions restaient objectives. L’œil de Bernardin est un miroir qui réfléchit avec autant de fidélité que de netteté toute la gamme des nuances ; mais son âme ne semble pas se mêler au paysage. Chateaubriand, s’il reçoit beaucoup de la nature, lui rend plus encore. Comprimée et endolorie, incomprise d’une société toute à ses plaisirs ou à ses disputesj son âme à lui ne trouve de refuge que dans la nature. Il l’interroge, il l’associe à sa douleur, il la trouve maternelle ou indifférente, il l’adore ou il a maudit ; c’est la conception romantique de la nature , qui doit défrayer toute la grande poésie lyrique de 1820 à 1848. ,
3° Il a inventé la mélancolie moderne. — Certes, la mélancolie, même si on la prend dans le sens restreint de lassitude morale et de dégoût de la vie, existait avant Chateaubriand. Le Saint-Preux de la Nouvelle Héloïse (1760) et surtout Werther (1774, traduit en français dès 1778) sont des mélancoliques. Mais ils apparaissent plutôt comme des exceptions , ce sont des révoltés, des excentriques. Dans René, au contraire, toute une génération se reconnaît; René incarnait c mal du siècle. Ruines, morts violentes, déceptions morales et scientifiques, rêves humanitaires démentis par la brutalité des faits, misère, exil, — et, en face de ces maux et de ces douleurs, aucune consolation, point de croyances positives, un vague déisme, une vanité exaspérée, des passions exa tees et inassouvies : tels sont les éléments historiques et sociaux dont se forme vers 1800, entre les secousses de la Révolution et les campagnes de l’Empire, une mélancolie d’un genre nouveau qui est devenue le fond du lyrisme , au sens actil comme
au sens passif. . . T •
4° Enfin, Chateaubriand a renouvelé la critique, — go tique littéraire d’abord, en substituant a la critique des e au s celle des beautés, en nous apprenant, pour juger d’une œuvre, à la replacer dans les circonstances, dans la civilisation, dans les mœurs, dont elle est l’expression. Chateaubriand établit non plus des préséances, mais des différences. Son plaidoyer
\ixe silglj:
en faveur du merveilleux chrétien était basé beaucoup moins sur la supériorité d'une doctrine que sur la nécessite de répondre, en écrivant aux croyances de son temps.
h' histoire ne lui doit pas moins. Chateaubriand, non seule ment, comme nous le disions plus^iaut, nous a rendu le sensdu moyen âge, et nous a révélé la vraie couleur locale , non seulement il a donné lui-mème, dans plusieurs passages des 9 Martyrs , de l'Itinéraire , des Mémoires d'outre- tombe , des Éludes historiques , des modèles de narrations documentées, précises et colorées ; mais encore ses théories sur la relativité des œuvres d'art, appliquées aux civilisations antiques et modernes, ont été des plus fécondes.
4. Style de Chateaubriand. — Chateaubriand procède à la fois des grands écrivains classiques, comme Pascal, Bossuet et Voltaire, et des précurseurs du romantisme, J.^J. Rousseau et ♦Bernardin de Saint-Pierre. Mais il n a rien d un imit&leui . Il ••faut distinguer en lui le peintre, qui a le don d’évoquer dans notre imagination les paysages les plus divers, — le poète, qui noie avee délicatesse et avec profondeur les mouvements elles élans da cœur, — l’orateur, qui développe des idées générales au moyen de comparaisons et de métaphores, en d amples périodes. Mais on oublie trop souvent un Chateaubriand vif et spirituel, au style énergique et concis^ qui excelle à tracer des portraits.. Aussi, bien que la manière de Chateaubriand sente un peu l’efTort, bien qu’il abuse souvent de sa splendide imagination et de sa -facilité oratoire, on peut dire qu'il n'existe pas de style plus grand ni plus varié dans là prose du xtxe siècle. Il a servi de modèle à tous: poètes qui n’ont eu qu’à rythmer et à rimer une prose déjà si musicale, historiens qui lui ont emprunté sa pittoresque précision, critiques, orateurs, roman- + ciers. Il est leur initiateur et leur maître.