I.ES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
La cinquième : « Je ferai halte.
Car l'âge m'alourdit un peu.
Aux blanches terrasses de Malle,
— Entre l'eau bleue et le ciel bleu . »
La sixième : « Qu'on est à l'aise Au Caire, en haut des minarets!
J'empâte un ornement de glaise.
Et mes quartiers d'hiver sont prêts. »
A la seconde cataracte,
Fait la dernière, j'ai mon nid:
J'en ai noté la place exacte.
Dans le pschent d'un roi de granit. »
Toutes : « Demain, combien de lieues Auront filé sous notre essaim, 50
Plaines brunes, pics blancs, mers bleues, Brodant d'écume leur bassin î »
Avec cris et battements d’ailes,
Sur la moulure aux bords étroits,
Ainsi jasent les hirondelles, 55
Voyant venir la rouille au bois.
Je comprends tout ce qu'elles disent :
Car le poète est un oiseau;
Mais captif, ses élans se brisent
Contre un invisible réseau ! 60
Des ailes ! des ailes! des ailes !
Comme dans le chant de Ruckert,
Pour voler là-bas avec elles,
Au soleil d'or, au printemps vert.
Émaux et Camées . Fasquelle, éd.)
45. La seconde cataracte du Nil. — 4$. Pschent. mitre pointue portée en Egypte par les rois et par les statues des dieux. — 62. Ruckert (17S9 1866;. poète et orientaliste allemand, célèbre surtout par ses chants patriotiques. - fi
XIXe SIÈCLE
2. Baudelaire (1821-1867). — Baudelaire peut être réclamé à la fois par les Parnassiens et par les Symbolistes. Esprit étrange, sensibilité maladive, goût du rare et du faux, mépris du simple et du vrai, culte de la forme et dû rythme, tout ce qui se développera, qualités et défauts, dans les deux écoles, apparaît chez lui. Un seul recueil, les Fleurs du mal (1857) fit sa réputation. On y trouve une mélancolie malsaine, un réalisme choquant, des élégances parfois exquises. Beaudelaire a laissé une excellente traduction des œuvres d'Edgar Poë.
3. Théodore de Banville [1823-1 891 se rattache plus étroitement à Théophile Gautier et aux Parnassiens. Banville pousse à l'excès la doctrine de l'art pour l'art , et semble s’attacher exclusivement à la richesse de la rime. Il a exposé ses théories dans son Petit traité de versification française (1872). Ses principaux recueils sont: les Cariatides (1842), les Stalactites (1846). les Odelettes (1857), les Odes funambulesques (1857). Sans doute, Banville cherche surtout les effets de rythme et de rime, et la plupart de ses petites pièces ne valent que par la forme ; mais il a mis une fausse coquetterie à se railler de la pensée et du sentiment, car il est plus d'une fois heureusement inspiré, et son talent de ciseleur n'exclut ni la finesse ni l'émotion.
4. Le Parnasse. — Après 1860, se forme un groupe de poètes qui publient leurs vers dans un recueil intitulé le Parnasse. Ces poètes, qui devaient bientôt suivre chacun leur voie, sont unis momentanément par le besoin de réagir contre les excès du romantisme. Ils commencent par adopter la théorie de Part pour l'art, énoncée par Th. Gautier et par afTecter une sorte d'indifférence morale. Ils y joignent la recherche de la beauté )lastique ; ils peignent le monde extérieur, archaïque et exotique.
Enfin ils protestent contre l'individualisme à outrance du romantisme.
5. Le chef de l'école parnassienne, celui qui est resté jusqu'au bout le plus conséquent avec sa doctrine, est Leconte de Lisle (1818-1894). — Des voyages en Grèce et en Orient l'avaient mis en contact avec un monde nouveau. Très érudit, il connaissait les poèmes sacrés de l'Inde et il avait traduit Homère et les tragiques grecs. Aux Poèmes antiques publiés en 1852. avec une Préface qui est un véritable manifeste, appartiennent les pièces inspirées de l'Inde et de la Grèce : dans Surya, hymne védique , Leconte de Lisle retrouve les images hardies et colorées de la poésie orientale :
Dans l’air flambant, immense, oh ! que ta route est belle Pour arriver au seuil de la nuit éternelle !
Quand Ion char tombe et roule au bas du firmament. Que l'horizon sublime ondule largement !
O Sûryâ ! Ton cœur lumineux, vers Peau noire 5
S'incline, revctu d'une robe de gloire ;
L'abîme te salue et s'ouvre devant toi :
Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi !
Dans l'Enfance d'Héraklès , nous avons plutôt un pastiche d'André Chcnier; mais ce serait un Chénier plus robuste et qui aurait subi, fùt-ce malgré lui, l’influence romantique. Si Leçon te de Liste traduit ici Théocrite, il le fait avec une puissance plastique comparable à celle de Victor Hugo dans La Légende des siècles. Voici comment il peint le petit Hercule étouffant les serpents monstrueux qni ont renversé le berceau où il dormait avec son frère Iphiclès :
Mais Héraklès, debout, dans ses langes se dresse, S’attache aux deux serpents, rive à leurs cous visqueux Ses doigts divins, et fait, en jouant avec eux,
Leurs globes élargis dans l'étreinte subite Jaillir comme une braise au delà de l’orbite. 5
Ils fouettent en vain l’air, musculeux et gonflés, L’enfant sacré les tient, les secoue étranglés,
Et rit en les voyant pleins de rage et de bave,
Se tordre tout autour du bouclier concave.
Puis il les jette morts le long des marbres blancs, 10 Et croise pour dormir, ses petits bras sanglants.
Mais aussi, dans ces Poèmes antiques , c’cst à la nature immortelle que s’adresse, en panthéiste, Leconte de Liste.
Midi est une admirable impression d’homme fatigué par la vie, et qui vient chercher un refuge au sein de la vie mystérieuse des choses. Après une description célèbre de cette lumière qui tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu, le poète s'adresse à l'homme, et lui parle ainsi, moins en parnassien qu’en disciple de Chateaubriand et de Lamartine :
Homme, si, le cœur plein de joie ou d amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis ! La nature est vide et le soleil consume :
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.
XIXe SIÈCLE
Mais si, désabusé des larmes et du rire, 5
Altéré de l'oubli de .ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,
Viens ! le soleil te parle en paroles sublimes;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ; 10
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
La pièce intitulée Nox donne une impression plus lamarlinienne encore :
Aux contours des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins ;
La lune tristement baigne les noirs feuillages,
L'oreille n’entend plus les murmures humains.
Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines, 5
Entretien lent et doux de la terre et du ciel,
Montez et demandez aux étoiles sereines S’il est pour les atteindre un chemin éternel.
O mers, ô bois songeurs, voix pieuses du inonde,
Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais, 10 Vous avez apaisé ma tristesse inféconde,
Et dans mon cœur aussi vous chantez à jamais.
Dans les Poèmes barbares , la couleur locale a quelque chose d’âpre et de farouche. Qui ne connaît les Éléphants ?
Tel l’espace enflammé brûle sous les cieux clairs.
Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes,
Vont au pays natal à travers les déserts.
D'un point de l’horizon, comme des masses brunes, 5 Ils viennent, soulevant la poussière, et l’on voit,
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Pour ne point dévier du chemin le plus droit,
Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.
L’oreille en éventail, la trompe entre les dents.
Ils cheminent, 1 œil clos. Leur ventre bat et fume, 10 Lt leur sueur dans l’air embrasé monte en brume ;
Et bourdonnent autour mille insectes ardents.
Mais qu’importent la soif et la mouche vorace,
Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé?
Ils rêvent, en marchant, du pays délaissé, 15
Des forêts de figuiers où s'abrita leur race.'
Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent Comme une ligne noire, au sable illimité ;
Et le désert reprend son immobilité
Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent. 20
Enfin, quelle saisissante image que celle du Condor qui dort dans l'air glacé les ailes toutes grandes ?
Souvent, à propos des animaux et des forêts, Leconte de Liste, malgré son impassibilité apparente, laisse percer ses sentiments personnels : hautaine sérénité de l’âme, inquiétude mystérieuse de l’au-delà, regrets inconsolables du passé. Ainsi dans les Hurleurs, il nous montre, sur la côte africaine, de maigres chiens épars , allongeant leurs museaux , qui aboient lugubrement ; et il termine ainsi :
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes, Faisait pleurer une âme en vos formes immondes? Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés?
Je ne sais; mais, ô chiens qui huriiez^sur les plages, 5 Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages.
6. C’est un véritable disciple de Leconte de Lislc que J . -M . de Héi-édia (1842-1905), et qui, plus encore que son maître, poussa jusqu’à la perfection le souci de la beauté plastique. Afin de se prémunir contre le défaut essentiel des romantiques, la diffusion et l'ivresse verbale , Hérédia s’est imposé la forme tyrannique du sonnet. Il publia un à un. dans les Revues, et ne réunit qu en 1893 sous ce titre : les Trophées , ces admirables petits poèmes, dont chacun est à la fois un tableau, une impression et une
PComme Chénier, il s'inspire heureusement de l’antiquile grecque, quand il fait, par exemple, l 'Epigramme funéraire d'une sauterelle ; en voici la seconde partie :
Ah ! passe vite, ami, ne pèse point sur elle.
C’est là. Blanche, au milieu d une toulie de thym,
Sa pierre funéraire est fraîchement posée.
Que d’hommes n’ont pas eu ce suprême destin !
Des larmes d’un enfant sa tombe est arrosée,
Et l’aurore pieuse y fait chaque matin Une libation de gouttes de rosée.
La Grèce lui inspire encore iVémée, c’est-à-dire le combat d Her- ’ cule contre le lion redoutable qui habitait la forêt de Nemee.
Depuis que le Dompteur entra dans la foret En suivant sur le sol la formidable empreinte,
Seul, un rugissement a trahi leur étreinte.
Tout s’est tu. Le soleil s’abîme et disparaît.
A travers le hallier, la ronce et le guéret, *
Le pâtre épouvanté qui s’enfuit vers lyrinthe Se tourne, et voit d’un œil élargi par la crainte Surgir au bord des bois le grand fauve en a^rèt.
L'histoire romaine est représentée, dans les Trophées ,par plusieurs sonnets admirables, par exemple : Soir de bataille. Les soldats, harassés par une lutte terrible, sont rallies par leurs tribuns; ils hument la chaleur du carnage et ses âcres parfums...
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Et la sueur coulait de leurs visages bruns ... Puis cette vision, dont les valeurs et le Coloris rendraient jaloux un Ribeira ou un Henri Régnault :
C’est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches,
Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,
Sous la pourpre flottante et l’airain rutilant,
Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare. Superbe, maîtrisant son cheval, qui s’effare, 5
Sur le ciel enflammé, PImperator sanglant.
Lisez encore La Trehbia , pour avoir une impression de fermeté toute romaine et d éclat tout espagnol :
L’aube d’un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
Le camp s’éveille. En bas roule et gronde le fleuve Où l'escadron léger des Numides s’abreuve.
Partout sonne l’appel clair des buccinateurs.
Car malgré Scipion, les augures menteurs^ 5
La Trebbia débordée, et qu’il vente ou qu’il pleuve, Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve,
A fait lever la hache et marcher les licteurs.
Enfin Hcrédia se souvient de ses ancêtres, les Conquisitadores, et de son pays, les Antilles.
Il peint les navigateurs espagnols et portugais qui vont chercher en Amérique le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines ...
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;
Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré, 5
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.
XIXe SIÈCLE
7. Le ton change, et l’art aussi, avec Sully- Prudhomme (1839.- 1908). Celui-là ne fut pas longtemps un vrai parnassien et il n’atteignit jamais, ce qui d'ailleurs lui importait peu, à l’éclat des deux précédents. En un style d'une singulière netteté, aux transparences de cristal, Suliy-Prudhomme analyse les plus délicates impressions du cœur, et traduit les conceptions les plus élevées de l’intelligence.
Dans les Solitudzs, il a peint avec une simplicité puissante les angoisses de pauvres enfants mis trop jeunes en pension :
On voit dans les sombres écoles Des petits qui pleurent toujours.
Les autres font leurs cabrioles ;
Eux, ils testent au fond des cours.
Leurs blouses sont très, bien tirées, 5
Leurs pantalons en bon état.
Leurs chaussures toujours cirées,
Ils ont l’air sage et délicat.
Ils songent qu’ils dormaient naguères Douillettement ensevelis 10
Dans leurs berceaux, et que les njères Les prenaient parfois dans leurs lits.
O mères, coupables absentes,
Qu alors vous leur paraissez loin 1 A ces créatures naissantes 15
11 manque un indicible soin,
On leur a donné les chemises,
Les couvertures qu’il leur faut ;
D’autres que vous les leur ont mises,
Elles ne leur tiennent pas chaud. 20
Mais, tout ingrates que vous êtes,
Ils ne peuvent vous oublier,
Et cachent leurs petites têtes,
En sanglotant, sous l'oreiller.
G98 les granBs écrivains français
Ailleurs, il pense aux yeux de ceux qu’il aimait, et qu’il a perdus ;
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l’aurore :
Ils dorment au fond des tombeaux,
Et le soleil se lève encore.
Oh ! qu’ils aient perdu le regard, 5
Non, non, cela n’est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu’on nomme l'invisible ;
Bleus ou noirs, tous aimés, tous bçiuix,
Ouverts à quelque immense aurore, 10
De l’autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.
Qui ne sait par cœur ce petit chef-d’œuvre, le Vase brisé • dont le succès a fini par agacer quelques critiques. Mais d’où est venu ce succès, sinon de la sincérité tout humaine du fond, et de la justessq exquise de la forme :
Le vase où meurt cette verveine D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine.
Aucun bruit ne l’a révélé..
N’y touchez pas, il est brisé. 5
Souvent aussi la main qu'on aime,
Effleurant le cœur, le meurtrit ;
Puis le cœur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt.
Tou jours intact aux yeux du monde.
XIXe SIECI.Ii
Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde :
Iî est brisé, n'v touchez pas.
Sully-Prudhomme n'excelle pas moins dans la poésie philosophique. Sans parler ici de ses deux grands poèmes : la Justice et le Bonheur , rappelons la belle pièce que lui a inspirée la catastrophe du ballon le Zénith :
Ils montent, épiant l’échelle où se mesure L'audace du voyage au déclin du mercure,
Par la fuite du lest au ciel précipités :
Et cette cendre éparse, un moment radieuse,
Retourne se mêler à la poudre odieuse
De nos chemins étroits que leurs pieds ont quittés.
Pourtant ils n'ont pas peur. La vérité suscite Au plus timide front que son amour visite Une sereine audace à l'épreuve de tout;
Immuable elle inspire à ses amants sa force, 10
Et, quand de ses beaux yeux on a suivi l’amorce, Alfamé de l'atteindre, on vit et meurt debout.
Alors s’établit un sublime dialogue entre l'âme qui veut touours monter et la chair qui tremble.
... « Maître, dit-elle, assez ! mon angoisse m’accable... — Plus haut 1 » lui répond-il. Et d’un long flot de sable L'équipage allégé se rue au ciel profond. 15
« O maître, quel tourment ta volonté m'inflige !
Je succombe. — Plus haut ! — Pitié ! — Plus haut ! te
[dis-je. »
Et le sable épanché provoque un nouveau bond.
<< Grâce ! mon sang déborde el je n’ai plus d'haleine.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
/ÔO
— Moule î — Oh î cruel, encor? — Monte, esclave ! —
"Encore ? — Oui. » 20 \lais épuisée enfin la chair plie et s’affaisse,
Et comme un feu sacré dont se meurt la prêtresse, L’esprit abandonné s’abat évanoui...
... Mais quelle mort ! La chair, misérable martyre, Retourne par son poids où la cendre l'attire : 25
Vos corps sont revenus demander des linceuls ;
Vous les avez jetés, dernier lest à la terre,
Et, laissant retomber le voile du mystère,
Vous avez achevé l’ascension tout seuls.
... Mourir où les regards d’âge en âge s’élèvent, 30 Où tendent tous les fronts qui pensent et qui rêvent î Où se règlent les temps graver son souvenir !
Fonder au ciel sa gloire, et dans le grain qu’on sème Sur terre propager le plus pur de soi-même,
C’est peut-être expirer, mais ce n’est pas finir. 35
8. François Coppée 1842-1908 nous éloigne encore davantage le l'impassibilité parnassienne. Cest un rêveur mélancolique, un :œur tendre et charmant, à qui un rien suffit pour éprouver une vibration poétique. Il a tiré de ses Promenades autour de Paris, de ces paysages qui vous paraissent indifférents, des tableaux exquis. Voici comment il rêve En banlieue :
Avec mon rêve heureux j'aime partir, marcher ;
Dans la poussière, voir le soleil se coucher Parmi la brume d’or, derrière les vieux ormes, Contempler les couleurs splendides et les formes Des nuages baignés dans l’occident vermeil, 5
Et, quand l'ombre succède à la mort du soleil,. M’éloigner encor plus par quelque agreste rue Dont l’ornière rappelle un sillon de charrue.
Gagner les champs pierreux, sans songer au départ,
XIXe SIÈCLE
Et m'asseoir, les cheveux au veut, sur le rempart. 10 Au loin, dans la lueur blême du crépuscule, L'amphithéâtre noir des collines recule.
Et, tout au fond du val profond et solennel,
Paris pousse à mes pieds son soupir éternel.
Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence 15 A distinguer des bruits dans ce murmure immense,
Et je puis, écoutant, rêveur et plein d’émoi,
Le vent du soir froissant les herbes près de moi.
Et, parmi le chaos des ombres débordantes.
Le sifflet douloureux des machines stridentes, 20
Ou l'aboiement d'un chien, ou le cri d'un enfant,
Ou le sanglot d'un orgue au lointain s’étouffant,
Ou le tintement clair d'une tardive enclume,
Voir la nuit qui s'étoffe et Paris qui s'allume.
Il excelle à exprimer les nuances de la tristesse. Dans un charmant sonnet ( Arri ère-Saison ) il conte la ruine du palais qu’il avait édifié dans son cœur. Puis est venue la résignation ; et il termine ainsi :
Des débris du palais j'ai bâti ma chaumière.
Les Paroles sincères contiennent une pièce intitulée les Larmes , et que Sully-Prudhomme n’aurait pas désavouée.
J'aurai cinquante ans tout à l'heure ;
Je m'y résigne, Dieu merci,
Mais j’ai ce très grave souci :
Plus je vieillis, et moins je pleure.
Pour mes amis dans la douleur, 5
Pour moi-même, quoi? plus de larme Qui tempère, console et charme,
Un instant, ma peine ou la leur î
Non ! C'est mourir plus qu'à moitié !
Je prétends, cruelle nature,
A)2 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Résistant à ta loi si dure,
Garder intacte ma pitié...
Oh ! les cheveux blancs et les rides î Je les accepte, j’y consens ;
Mais au moins jusqu’en mes vieux ans, 15
Que mes yeux ne soient pas arides !
Car l’homme n’est laid ni pervers Qu au regard sec de l’égoïsme,
Et l’eau d une larme est un prisme
Qui transfigure l’univers. 20
On jugera encore de la fine sensibilité de Coppée, par ces quelques vers sur la Mort des oiseaux :
Le soir, au coin du feu, j’ai pensé bien des fois A la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois. Pendant les tristes jours de l’hiver monotone,
Les pauvres nids déserts, les nids qu’on abandonne,
Se balancent au vent sous le ciel gris de fer. 5
Oh ! comme les oiseaux doivent mourir llriver ! Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,
Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes Dans le gazon d’avril, où nous irons courir.
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?
Coppée n’est pas moins célèbre par quelques pièces narratives que nous avouons ne pas goûter, pour la plupart, au même degré que ses poésies intimes. Ainsi la Grève des forgerons , la Veillée , l'Epave, etc. Mais on peut admirer sans restrictions la belle et simple page intitulée (Jn Evangile. Jésus voit un jour une veuve de pécheur qui, filant sa quenouille et berçant son enfant, n’hésite pas à tout quitter pour aider un vieux mendiant à porter son fardeau jusqu a la maison ou il doit recevoir son salaire. Pierre se scandalise...
Mais Jésus répondit à Pierre :
« En vérité,
Quand un pauvre a pitié d’un plus pauvre, mon Père
XIXe SIÈCLE
Veille sur sa demeure et veut qu elle prospère,
Cetle femme a bien fait de partir sans surseoir. »
Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s’asseoir 5 Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte ;
De ses divines mains, pendant une minute,
II fila la quenouille et berça le petit;
Puis, se levant, il fit signe à Pierre et partit.
Et, quand elle revint à son logis, la veuve, 10
A qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve,
Trouva — sans deviner jamais par quel ami —
Sa quenouille filée et son fils endormi.
Tels sont les principaux poètes qui constituent l’école parnassienne.
9. A l’école parnassienne on peut rattacher encore, parmi les poètes vivants, M. Jean Aicard (né en 1848). Ses principaux recueils sont : Jeunes croyances (1867), Poèmes de Provence (1874), la Chanson de L'enfant (1875), Le Livre des petits (1886), etc... Il a publié aussi plusieurs romans dont le cadre et les types sont empruntés à la Provence. Au théâtre, il a obtenu de grands succès avec son Othello (1882) et le Père Lebonnard (1889).
Nous citons de lui une charmante pièce tirée de la Chanson de l'enfant .
La Légende du chevrier (1875).
Gomme ils n’ont pas trouvé place à l’hôtellerie,
Marie et saint Joseph s’abritent pour la nuit Dans une pauvre étable où Thote les conduit,
Et là Jésus est né de la Vierge Marie.
Il est à peine né qu’aux pâtres d’alentour, 5
Qui gardent leurs troupeaux dans la nuit solitaire,
Des anges lumineux annoncent le mystère.
Beaucoup sont en chemin avant le point du jour.
Ils portent à l’enfant, couché sur de la paille Entre l’âne et le bœuf qui soufflent doucement,
Des agneaux, du lait pur, du miel ou du froment,
Tous les humbles trésors du pauvre’qui travaille.
Le dernier venu dit : « Trop pauvre, je n’ai rien Que la flûte en roseau pendue à ma ceinture,
Dont je sonne, la nuit, quand le troupeau pâture : J 5 J’en peux offrir un air, si Jésus le veut bien. »
Marie a dit que oui, souriant sous son voile...
Mais soudain sont entrés les Mages d’Orient ;
Ils viennent à Jésus l'adorer en priant,
Et ces rois sont venus guidés par une étoile. 20
L’or brode, étincelant, leur manteau rouge et bleu, Bleu, rouge, étincelant comme un ciel à l’aurore. Chacun d’eux, prosterné devant Jésus, l’adore ;
Ils offrent l’or, l’encens, la myrrhe à l’Enfant-Dieu.
Ebloui, comme tous, par leur train magnifique, 25 Le pauvre chevrier se tenait dans un coin ;
Mais la douce Marie : « Êtes-vous pas trop loin Pour voir l’Enfant, brave homme, en sonnant la musique ? »
Il s’avance troublé, tire son chalumeau
Et, timide d’abord, l’approche de ses lèvres ; 30
Puis, comme s’il était tout seul avec ses chèvres,
Il souffle hardiment dans la flûte -en roseau.
Sans rien voir que l'Enfant dans toute l’assemblée,
Les yeux brillants de joie, il sonne avec vigueur,
Il y mët tout son souffle, il y met tout son cœur, 35 Comme s’il était seul sous la nuit étoilée.
Or, tout le monde écoute avec ravissement ;
Les rois sont attentifs à la flûte rustique,
Et tjuand le chevrier a fini la musique,
Jésus, qui tend les bras, sourit divinement. 40
( La Chanson de l'Enfant, Flammarion, éditeur.)
XIXe SIECLE
10. Bérange r poète patriote a formé de nombreux disciples ; le plus célèbre est Paul Dérouléde (f 1913) dont les Chants du soldat, d'une pensée si loyale, d'un style simple et ferme, d'un rythme toujours « militaire », se sont gravés dans les mémoires. Nous citons ici son meilleur morceau.
Le bon gîte (1880 .
On cherchera dans cette piccc tout un petit drame, drame d'émotion intérieure ; le refrain des trois premiers couplets a quelque chose de brusque et de maternel à la fois; celui dtrdernicr couplet est plein d’une émotion profonde, toute de situation, et explique, comme un dénouement, tout ce qui précède.
Bonne vieille, que fais-tu là?
11 fait assez chaud sans cela,
Tu peux laisser tomber là flamme.
Ménage ton bois, pauvre femme,
Je suis séché, je n’ai plus froid.
Mais elle, qui ne veut m’entendre,
Jette un fagot, range la cendre:
« Chauffe-toi, soldat, chauffe-toi. »
Bonne vieille, je n’ai pas faim Garde ton jambon et Ion vin ;
J’ai mangé la soupe à l'étape.
Veux-tu bien m’ôter cette nappe!
C’est trop bon et trop beau pour moi.
Mais elle, qui n’en veut rien faire,
Taille mon pain, remplit mon verre;
« Refais-toi, soldat, refais-toi. »-
Bonne vieille, pour qui ces draps ?
Par ma foi, tu n’y penses pas !
Et ton étable? et celte paille Où l'on fait son lit à sa taille ?
Je dormirai là comme un roi.
Mais elle, qui n’en veut démordre,
Place les draps, met tout en ordre :
« Couche-toi, soldat, couche-toi ] »
Grands écrivains.
706 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
— Le jour vient, le départ aussi. — 25
Allons! adieu... Mais qu’esLceci ?
Mon sac est plus lourd que la veille...
Ah ! bonne hôtesse ! ah ! chère vieille,
Pourquoi tant me gâter, pourquoi?
Et la bonne vieille de dire, 30
Moitié larme, moitié sourire:
« J'ai mon gars soldat comme toi ! »
(Nouveaux chants du Soldat , IV.
Calmann-Lévy, éditeur.)