I. — La Rochefoucauld
1. Vie. — François VI, duc de la Rochefoucauld, appartenait à l’une des plus grandes familles de France. A seize ans, il entre au service et, de 1635 à 1648, il se battit bravement. Vers la fir du ministère de Richelieu, il sert, en galant chevalier, Anne d’Autriche alors en disgrâce; il va jusqu’à se mettre dans ur complot, ourdi par Mme de Chevreuse, pour enlever la reine, e* il se fait enfermer à la Bastille, puis exiler dans ses terres. De 1642 à 1648, il vit dans son château de Verteuil. La Frondt séduit son humeur romanesque. Il ne retire de cette équipée qu’une blessure, dont il faillit perdre la vue, et une nouvelle expérience de l’ingratitude humaine. Après une retraite volon taire de trois ans, il revient à Paris, en 1656. C’était le plus béai moment peut-être de la société française. Si l’hôtel de Ram bouillet avait quelque peu dégénéré, d’autres salons s’étaien ouverts, ceux de Mlle de Scudéry, de Mme de la Fayette, de Mra de Sablé, etc. C’est chez Mme de Sablé que La Rochefoucaul fréquente le plus volontiers ; c’est là qu'il compose ses Maximes tout en achevant de rédiger chez lui ses Mémoires .
L’influence de Mme de la Fayette, succédant à celle de Mœe d Sablé, semble avoir adouci peu à peu la misanthropie du duc
*276 LES GLANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
vieillissant. Il revoit et corrige ses Maximes , qui lui acquièrent une réputation universelle. Pressé de se présenter à l’Académie française, il refuse. Il meurt, assisté par Bossuet, le \ 7 mars 1GS0.
2. Comment La Rochefoucauld a composé ses Maximes. Les éditions. — En 1656, quand La Rochefoucauld revint à Paris, Mme de Sablé habitait place Royale (place des Vosges). Elle avait été mêlée à la Fronde. Mais son humeur poli tiqile s’était assagie; elle n’était plus que malade imaginaire, excellente maîtresse de maison, et femme d’esprit. Sou salon réunissait des hommes de lettres, des savants, des théologiens et de grandes dames : l’abbé Esprit, l’abbé d’Ailly, le jurisconsulte Homat, la maréchale de Schomberg (Mlle de Haute fort), M. et Mme dè Montausier, la comtesse de Maure, la duchesse tic Longueville, etc. En 1659, Mœe de Sablé se retira ou faubourg Saint- Jacques, dans un hôtel attenant à Port-Royal. Les liabitu s de son salon en apprirent vite le chemin, et plusieurs de çes messieurs l’honorèrent de leur présence : on y vit Arnauld, Pascal et Nicole.
Chaque salon avait son genre ou sa manie. Chez la Grande Mademoiselle, on faisait des portraits ; chez Mmo de Sablé, des maximes. On proposait une opinion, sur un sujet de morale courante; chaque invité la discutait. Puis on s’exerçait, entre deux séances, à mettre par écrit son sentiment, et à lui donner un tour bref et piquant. Tous s’y appliquèrent. C’est ainsi qu’on vit paraître plus tard les Maximes de Mme la marquise de Sablé , publiées par l’abbé d’Ailly qui y ajouta les siennes; celles de l’abbé Esprit; celles de Domat, de Méré, etc. Tous y réussirent plus ou moins. La Rochefoucauld y réussit mieux que les autres voilà tout.
La première édition des Maximes parut en 1665, sans nom d’auteur. Elle était précédée d’un Discours (longtemps attribué à Segrais).
3. La morale des « Maximes ». — Le fond de ce système est résumé dans la maxime n° 171 : « Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. » — Et voici quelques applications : N° 17 : « La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur. » — N° 78 : « L’amour de la justice n’est que la crainte de souffrir l’injustice. » — N° 122 : « Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force. » — N° 138 : « On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en parler point. » — N° 149 : « Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois. » — N° 200 : « La vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. » Bref, ce que le monde, ce que nous-mêmes nous prenons pour des vertus , n’est que vices
XVIIe SIÈCLE
déguisés : l’amour-propre, au sens d'amour de soi , nous donne le change sur les motifs de nos actions.
La Rochefoucauld pèche, dans ce système, par généralisation. De ce que, trop souvent, nos prétendues vertus ne sont, au fond, que des vices déguisés, en est-il toujours ainsi ? La Rochefoucauld oublie que si les hommes, faibles et bornes, sont exposés sans doute à mêler des motifs intéressés à leurs meilleures actions, ces mêmes hommes peuvent avoir le mérite de choisir entre plusieurs motifs et de préférer souvent le bien au mal : la vertu est un combat , et notre victoire n’est pas toujours complète; mais ce serait décourager la volonté, et ce serait nier un fait moral que de conclure à la fatalité du vice et à la tyrannie de l’amourpropre. — Du moins La Rochefoucauld a-t-il raison de nous inspirer une certaine défiance de nous-mêmes, et de nous obliger à faire un examende conscience scrupuleux, pour bien peser les motifs de nos actions. Et, d’ailleurs, il semble avoir reconnu son erreur, puisqu’il a atténué la plupart de ses maximes, en y ajoutant ; trop souvent , la plupart du temps ...
Choix de maximes.
Nous groupons ici un certain nombre de maximes, dont chacune pourra devenir un texte à' explication ou de dissertation.