CINQUIÈME LETTRE ECRITE A UN PRO- VINCIAL PAR UN DE SES AMIS
De Paris, le 20 mars 1656.
Monsieur,
Voici ce que je vous ai promis. Voici les premiers traits de la morale1* des bons Pères Jésuites, 1 de ces hommes éminents en doctrine et en sagesse, 5 qui sont tous conduits par la sagesse divine, qui est plus assurée que toute la philosophie.' Vous pensez peut-être que je raille. Je le dis sérieusement, ou plutôt ce sont eux-mêmes qui le disent.2 Je ne fais que copier leurs paroles, aussi bien que dans la suite 10 de cet éloge. ' C'est une société d'hommes, ou plutôt d'anges, qui a été prédite par Isaïe en ces paroles : I Allez, anges prompts et légers." '3 La prophétie n'en est-celle pas claire ? * Ce sont des esprits d'aigles : c'est une troupe de phénix,4 un auteur ayant montré 15 depuis peu qu'il y en a plusieurs. Ils ont changé la face de la chrétienté.' Il le5 faut croire puisqu'ils le disent. Et vous l'allez bien voir5 dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.
J'ai voulu m'en instruire de bonne sorte. Je ne 20
* Voir p. 106.
25 me suis pas fié à ce que notre ami m'en avait appris, l'ai voulu les voir eux-mêmes ; mais j'ai trouvé qu'il ne m'avait rien dit que de vrai. Je pense qu'il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
30 Dans celle que j'eus avec lui, il me dit de si plaisantes6 choses que j'avais peine à le croire : mais il me les montra dans les livres de ces Pères : de sorte qu'il ne me resta7 à dire pour leur défense, sinon que c'étaient les sentiments de quelques particuliers, qu'il
35 n'était pas juste d'imputer au corps. Et, en effet, je l'assurai que j'en connaissais qui sont aussi sévères que ceux qu'il me citait sont relâchés. Ce fut sur cela qu'il me découvrit l'esprit de la Société,8 qui n'est pas connu de tout le monde ; et vous serez peut-être
40 bien aise de l'apprendre. Voici9 ce qu'il me dit : *****
Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs :10 ce n'est pas leur dessein. Mais ils n'ont pas aussi11 pour unique but celui de les réformer : ce serait une mauvaise politique. Voici9 quelle est leur
45 pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende partout, et qu'ils gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes évangéliques et sévères sont
50 propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s'en servent dans ces occasions, où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s'accordent12 pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent13 à l'égard de ceux-là, afin d'avoir de
$3 pioi satisfaire tout le monde.
C'est pour cette raison qu'ayant à faire à des per-
sonnes de toutes sortes de conditions et de nations si différentes, il est nécessaire qu'ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité.
De ce principe, vous jugez aisément que s'ils n'a- 60 vaient que des casuistes relâchés, ils ruineraient leur principal dessein, qui est d'embrasser tout le monde, puisque ceux qui sont véritablement pieux cherchent une conduite plus sévère. Mais comme il n'y en a pas beaucoup de cette sorte, ils n'ont pas besoin de beau- 65 coup de directeurs sévères pour les conduire. Ils en ont peu pour peu ; au lieu que la foule des casuistes relâchés s'offre à la foule de ceux qui cherchent le relâchement.
C'est par cette conduite obligeante et accommo- 70 dante, comme l'appelle le Père Petau,14 qu'ils tendent les bras à tout le monde. Car, s'il se présente à eux quelqu'un qui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis, ne craignez pas qu'ils l'en détournent ; ils loueront au contraire et confirmeront une si sainte 75 résolution. Mais qu'il en vienne un autre qui veuille avoir l'absolution sans restituer, la chose sera bien difficile, s'ils n'en fournissent des moyens dont ils se rendront les garants.
Par là ils conservent tous leurs amis, et se dé- 80 fendent contre tous leurs ennemis. Car, si on leur reproche leur extrême relâchement, ils produisent incontinent au public leurs directeurs austères, et quelques livres qu'ils ont faits de la rigueur de la loi chrétienne ; et les simples, et ceux qui n'approfon- 85 dissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves.
Ainsi, ils en ont pour toutes sortes de personnes, et répondent si bien selon ce qu'on leur demande,
coque, quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la croix,16 et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux, et non pas Jésus-Christ souffrant : comme ils ont fait dans les Indes et dans la Chine, où ils ont permis 95 aux chrétiens l'idolâtrie même par cette subtile invention de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus-Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu'ils rendent à l'idole Chacim-Choan et leur Keumioo fucum,16 comme Gravina, Dominicain, le leur reproche; et comme le témoigne le mémoire, en espagnol, présenté au roi d'Espagne Philippe IV. par les Cordeliers17 des îles Philippines, rapporté par Thomas Hurtado dans son livre du ' Martyre de la foi,' 105 page 427. De telle sorte que la congrégation des cardinaux18 de propaganda fidc fut obligée de défendre particulièrement aux Jésuites, sur19 peine d'excommunication, de permettre des adorations d'idoles sous aucun prétexte, et de cacher le mystère de la croix à 110 ceux qu'ils instruisent de la religion, leur commandant expressément de n'en recevoir aucun au baptême qu'après cette connaissance, et d'exposer dans leurs églises l'image du crucifix, comme il est porté amplement dans le décret de cette congrégation, donné le 115 9 juillet 1646, signé par le cardinal Caponi.20
Voilà9 de quelle sorte ils se sont répandus par toute la terre à la faveur de la doctrine des opinions probables, qui est la source et la base de tout ce dérèglement. C'est ce qu'il faut que vous appreniez 120 d'eux-mêmes ; car ils ne le cachent à personne, non plus que tout ce que vous venez d'entendre ; avec cette différence, qu'ils couvrent leur prudence humaine
et politique du prétexte d'une prudence divine et chrétienne : comme si la foi, et la tradition qui la maintient, n'était pas toujours une et invariable dans 125 tous les temps et dans tous les lieux; comme si c'était à la règle à se fléchir21 pour convenir au sujet qui doit lui être conforme, et comme si les âmes n'avaient, pour se purifier de leurs taches, qu'à corrompre la loi du Seigneur ; au lieu que ' la loi du 130 Seigneur, qui est sans tache et toute sainte, est celle qui doit convertir les âmes,"22 et les conformer à ses salutaires instructions !
Voilà9 comment il me parla, et avec beaucoup de douleur ; car il s'afflige sérieusement de tous ces dé- 135 sordres. Pour moi, j'estimai ces bons Pères de23 l'excellence de leur politique ; et je fus,24 selon son conseil, trouver un bon casuiste de la Société. C'est une de mes anciennes connaissances, que je voulus renouveler25 exprès. Et comme j'étais instruit de la manière 140 dont il les5 faut traiter, je n'eus pas de peine à le mettre en train. Il me fit d'abord mille caresses, car il m'aime toujours : et après quelques discours différents,26 je pris occasion du temps où nous sommes27 pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne, afin 145 d'entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j'avais bien de la peine à le supporter. Il m'exhorta à me faire violence ; mais, comme je continuai à me plaindre, il en fut touché, et se mit à chercher quelque cause de dispense. Il m'en offrit en 150 effet plusieurs qui ne me convenaient28 point, lorsqu'il s'avisa enfin de me demander si je n'avais pas de peine à dormir sans souper. — Oui, lui dis-je, mon Père, et cela m'oblige souvent à faire collation'20 à midi
155 et à souper le soir. — Je suis bien aise, me répliquat-il, d'avoir trouvé ce moyen de vous soulager sans péché: aile/, vous n'êtes point obligé à30 jeûner. Je ne veux pas que vous m'en croyiez ; venez à la bibliothèque. J'y fus, et là, en prenant un livre : En
160 voici la preuve, me dit-il, et Dieu sait quelle I31 C'est Escobar, — Qui est Escobar, lui dis-je, mon Père ? — Quoi ! vous ne savez pas qui est Escobar, de notre Société, qui a compilé cette Théologie morale de 24 de nos Pères ;32 sur quoi il fait dans la préface une
165 allégorie de ce livre * à celui de l'Apocalypse qui était scellé de sept sceaux ?' Et il dit que ' Jésus l'offre ainsi scellé aux quatre animaux, Suarez, Vasquez, Molina, Valentia, en présence de 24 jésuites qui représentent les 24 vieillards?' Il lut toute cette allégorie, qu'il
170 trouvait bien juste, et par où33 il me donnait une grande idée de l'excellence de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage du jeûne : Le voici, me dit-il. * Celui qui ne peut dormir s'il n'a soupe, est-il obligé de jeûner ? Nullement.' N'êtes-vous pas content ?
175 — Non pas tout à fait, lui dis-je; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant le soir. — Voyez donc la suite, me dit-il ; ils ont pensé à tout. ' Et que dira-t-on, si on peut bien se passer d'une34 collation le matin en soupant le soir V
180 — Me voilà. — ' On n'est point encore obligé à jeûner ; car personne n'est obligé à changer l'ordre de ses repas.' — O la bonne raison ! lui dis-je. — Mais ditesmoi, continua-t-il, usez-vous de beaucoup de vin ? — Non, mon Père, lui dis-je ; je ne le puis souffrir. — Je
185 vous disais cela, me répondit-il, pour vous avertir que vous en pourriez boire Le matin, et quand il vous plairait, sans rompre le jeûne; et cela soutient ton-
jours. En voici la décision : * Peut-on, sans rompre le jeûne, boire du vin à telle heure qu'on voudra, et même en grande quantité ? On le peut et même 190 de l'hypocras.'35 Je ne me souvenais pas de cet hypocras, dit-il ; il faut que je le mette sur mon recueil.— Voilà un honnête30 homme, lui dis-je, qu'Escobar. — Tout le monde l'aime, répondit le Père. Il fait de si jolies questions ! Voyez celle-ci, qui est au 195 même endroit : ' Si un homme doute qu'il ait 21 ans, est-il obligé de jeûner ? Non. Mais si j'ai 21 ans cette nuit à une heure après minuit, et qu'il soit demain jeûne, serai-je obligé de jeûner demain ? Non ; car vous pourriez manger autant qu'il vous plairait 200 depuis minuit jusqu'à une heure, puisque vous n'auriez pas encore 21 ans : et ainsi, ayant droit de rompre le jeûne, vous n'y êtes point obligé.' — Oh! que cela est divertissant ! lui dis-je. — On ne s'en peut tirer,37 me répondit-il ; je passe les jours et les nuits à le lire ; 205 je ne fais autre chose. Le bon Père, voyant que j'y prenais plaisir, en fut ravi ; et continuant : Voyez, dit-il, encore ce trait de Filiutius, qui est un de ces vingt-quatre Jésuites : ' Celui qui s'est fatigué à quelque chose, est-il obligé de jeûner? Nullement. 210 Mais s'il s'est fatigué exprès pour être par là dispensé du jeûne, y sera-t-il tenu ? Encore qu'il ait eu ce dessein formé, il n'y sera point obligé.' Eh bien ! l'eussiez-vous cru ? me dit il. — En vérité, mon Père, lui dis-je, je ne le crois pas bien encore.38 Eh quoi ! 215 n'est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le peut ? Et est-il permis de rechercher les occasions de pécher, ou plutôt n'est- on pas obligé de les fuir ? Cela serait assez commode. — Non pas toujours, me dit-il; c'est selon. — Selon quoi? lui dis-je. — Ho ho ! 220
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irtit le Père: et si on recevait quelque incommodité en fuyant les occasions, y serait-on obligé, à votre avis ? Ce n'est pas au moins celui du Père 1 >;iuny, que voici : ' On ne doit pas refuser l'absolution
225 à ceux qui demeurent dans les occasions prochaines du péché,30 s'ils sont en tel état qu'ils ne puissent les quitter sans donner sujet au monde de parler ou sans qu'ils en reçussent eux-mêmes de l'incommodité.' — Je m'en réjouis, mon Père ; il ne reste plus qu'à dire
230 qu'on peut rechercher les occasions de propos délibéré, puisqu'il est permis de ne les pas fuir. — Cela même est aussi quelquefois permis, ajouta-t-il. Le célèbre casuiste Basile Ponce l'a dit ; et le Père Bauny le cite, et approuve son sentiment, que voici dans le
235 Traité de la Pénitence : ' On peut rechercher une occasion directement et pour elle-même, primo et per se, quand le bien spirituel ou temporel de nous ou de notre prochain nous y porte.'
— Vraiment, lui dis-je, il me semble que je rêve,
240 quand j'entends des religieux parler de cette sorte ! Eh quoi ! mon Père, dites-moi, en conscience, êtesvous dans ce sentiment-là ? — Non vraiment, me dit le Père. — Vous parlez donc, continuai-je, contre votre conscience ? — Point du tout, dit-il. Je ne par-
245 lais pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Père Bauny : et vous pourriez les suivre en sûreté, car ce sont d'habiles gens. — Quoi ! mon Père, parce qu'ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres, sera-t-il devenu permis de rechercher les
250 occasions de pécher ? Je croyais ne devoir prendre pour règle que l'Ecriture et la tradition de l'Eglise, mais non pas vos casuistes. — O bon Dieu ! s'écria le Père, vous me faites souvenir de ces40 Jansénistes.
LETTRES PROVINCIALES u
Est-ce que le Père Bauny et Basile Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion probable ? — Je ne me con- 255 tente pas du probable, lui dis-je ; je cherche le sûr. — Je vois bien, me dit le bon Père, que vous ne savez pas ce que c'est que la doctrine des opinions probables : vous parleriez autrement si vous la saviez. Ah ! vraiment, il faut que je vous en instruise. Vous 260 n'aurez pas perdu votre temps d'être venu ici ; sans cela vous ne pouvez rien entendre. C'est le fondement et Va b c de toute notre morale. Je fus ravi de le voir tomber dans ce que je souhaitais ; et, le41 lui ayant témoigné, je le priai de m'expliquer ce que 265 c'était qu'une opinion probable. Nos auteurs y répondront mieux que moi, dit-il. Voici comme ils en parlent tous généralement, et, entre autres, nos vingtquatre. 'Une opinion est appelée probable, lorsqu'elle est fondée sur des raisons de quelque considération. 270 D'où il arrive quelquefois qu'un seul docteur fort grave peut rendre une opinion probable. Et en voici la raison : Car42 un homme adonné particulièrement à l'étude ne s'attacherait pas à une opinion, s'il n'y était attiré par une raison bonne et suffisante.' — Et 275 ainsi, lui dis-je, un seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser à son gré, et toujours en sûreté. — Il n'en faut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les Jansénistes l'ont voulu faire, ils y ont perdu leur temps. Elle 280 est trop bien établie. Ecoutez Sanchez, qui est un des plus célèbres de nos Pères. ' Vous douterez peutêtre si l'autorité d'un seul docteur bon et savant rend une opinion probable. A quoi je réponds qu'oui. Et c'est ce qu'assurent Angélus, Sylv. Navarre, Em- 285 manuel Sa, etc. Et voici comment on le prouve.
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Une opinion probable est celle qui a un fondement considérable. Or l'autorité d'un homme savant et pieux n'est pas de petite considération, mais plutôt
200 de grande considération. Car,' écoutez bien cette raison, ' si le témoignage d'un tel homme est de grand poids pour nous assurer qu'une chose se soit passée, par exemple, à Rome, pourquoi ne le sera-t-il pas de même dans un doute de morale1 ?'
295 — La plaisante43 comparaison, lui dis-je, des choses du monde à celles de la conscience ! — Ayez patience : Sanchez répond à cela dans les lignes qui suivent immédiatement. ' Et la restriction qu'y apportent certains auteurs ne me plaît pas : que l'autorité d'un
300 tel docteur est suffisante dans les choses de droit humain, mais non pas dans celles de droit divin. Car elle est de grand poids dans les unes et dans les autres.'
— Mon Père, lui dis-je franchement, je ne puis faire
305 cas de cette règle. Qui m'a assuré que, dans la liberté que vos docteurs se donnent d'examiner les choses par la raison, ce qui paraîtra sûr à l'un le paraisse à tous les autres? La diversité des jugements est si grande. . . . — Vous ne l'entendez pas,
310 dit le Père en m'interrompant : aussi sont-ils fort souvent de différents avis : mais cela n'y fait rien ; chacun rend le sien probable et sûr. Vraiment l'on sait bien qu'ils ne sont pas tous du même sentiment, et cela n'en est que mieux.44 Ils ne s'accordent au
315 contraire presque jamais. Il y a peu de questions où vous ne trouviez que l'un dit oui, l'autre dit non. Et, en tous ces cas-là, l'une et l'autre des opinions contraires est probable. Et c'est pourquoi Diana dit sur un certain sujet : ' Ponce et Sanchez sont de con-
traires avis ; mais, parce qu'ils étaient tous deux 32° savants, chacun rend son opinion probable.'
— Mais, mon Père, lui dis-je, on doit être bien embarrassé à45 choisir alors ! — Point du tout, dit-il ; il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée le plus. — Eh quoi ! si l'autre est plus probable ? — Il n'importe, me dit-il. — 325 Et si l'autre est plus sûr ? — Il n'importe, me dit encore le Père : le41 voici9 bien expliqué. C'est Emmanuel Sa, de notre Société. ' On peut faire ce qu'on pense être permis selon une opinion probable, quoique le contraire soit plus sûr. Or l'opinion d'un seul 33° docteur grave y suffit.' — Et si une opinion est tout ensemble et moins probable et moins sûre, sera-t-il permis de la suivre, en quittant ce que l'on croit être plus probable et plus sûr ? — Oui, encore une fois, me dit-il : écoutez Filiutius, ce grand Jésuite de Rome. 335 ' Il est permis de suivre l'opinion la moins probable, quoiqu'elle soit la moins sûre. C'est l'opinion commune des nouveaux auteurs.' Cela n'est-il pas clair ? — Nous voici bien au large,46 lui dis-je, mon révérend Père, grâce à vos opinions probables. Nous avons 340 une belle liberté de conscience. Et vous autres casuistes, avez-vous la même liberté dans vos réponses ? — Oui, me dit-il ; nous répondons aussi ce qu'il nous plaît, ou plutôt ce qui plaît à ceux qui nous interrogent. Car voici nos règles, prises de nos 345 Pères Layman, Vasquez, Sanchez et de nos vingtquatre. Voici les paroles de Layman, que le livre de nos vingt-quatre47 a suivies : * Un docteur, étant consulté, peut donner un conseil non seulement probable selon son opinion, mais contraire à son 35° opinion, s'il est estimé probable par d'autres, lorsque cet avis contraire au sien se rencontre plus favorable
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et plus agréable à celui qui le consulte: si forte hœc illi favorabilior scu cxoptatior stt. Mais je dis de
355 Pnis Qu'il ne sera point hors de raison qu'il donne à
Oem qui le consultent un avis tenu pour probable
pal quelque personne savante, quand même il
curerait48 qu'il serait absolument faux.'
— Tout de bon, mon Père, votre doctrine est bien
360 commode. Quoi ! avoir à répondre oui et non à son choix ! on ne peut assez priser49 un tel avantage. Et je vois bien maintenant à quoi vous servent les opinions contraires que vos docteurs ont sur chaque matière ; car l'une vous sert toujours, et l'autre ne
365 vous nuit jamais. Si vous ne trouvez votre compte d'un côté, vous vous jetez de l'autre, et toujours en sûreté. — Cela est vrai, dit-il ; et ainsi nous pouvons toujours dire avec Diana, qui trouva le Père Bauny pour lui, lorsque le Père Lugo lui était contraire :
Sœfie, premente deo,fert deus aîter opem.™
Si quelque dieu nous presse, un autre nous délivre.
370 — J'entends bien, lui dis-je ; mais il me vient une difficulté dans l'esprit. C'est qu'après avoir consulté un de vos docteurs, et pris de lui une opinion un peu large, on sera peut-être attrapé si on rencontre un confesseur qui n'en soit pas, et qui refuse l'absolution,
375 si on ne change de sentiment. N'y avez- vous point donné ordre, mon Père ? — En doutez-vous ? me répondit-il. On les a obligés à absoudre leurs pénitents qui ont des opinions probables, sur19 peine de péché mortel, afin qu'ils n'y manquent pas. C'est
380 ce qu'ont bien montré nos Pères, et entre autres lé Père Bauny : * Quand le pénitent,' dit-il, * suit une opinion probable, le confesseur le doit absoudre,61
quoique son opinion soit contraire à celle du pénitent.'— Mais il ne dit pas que ce soit un péché mortel de ne le pas absoudre. — Que vous êtes prompt ! me 385 dit-il ; écoutez la suite ; il en fait une conclusion expresse : * Refuser l'absolution à un pénitent qui agit selon une opinion probable, est un péché qui, de sa nature, est mortel.' Et il cite, pour confirmer ce sentiment, trois des plus fameux de nos Pères, Suarez, 390 Vasquez et Sanchez.
— O mon Père ! lui dis-je, voilà qui est bien prudemment ordonné ! Il n'y a plus rien à craindre. Un confesseur n'oserait plus y manquer. Je ne savais pas que vous eussiez le pouvoir d'ordonner 395 sur19 peine de damnation. Je croyais que vous ne saviez qu'ôter les péchés ; je ne pensais pas que vous en sussiez introduire. Mais vous avez tout pouvoir, à ce que je vois. — Vous ne parlez pas proprement, me dit-il. Nous n'introduisons pas les péchés, nous 400 ne faisons que les remarquer. J'ai déjà bien reconnu deux ou trois fois que vous n'êtes pas bon scolastique. — Quoi qu'il en soit, mon Père, voilà mon doute bien résolu. Mais j'en ai un autre encore à vous proposer : c'est que je ne sais comment vous pouvez faire, 405 quand les Pères sont contraires au sentiment de quelqu'un de vos casuistes.
— Vous l'entendez bien peu, me dit-il. Les Pères étaient bons pour la morale de leur temps ; mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. Ce ne sont 410 plus eux qui la règlent, ce sont les nouveaux casuistes. Ecoutez notre Père Cellot, qui suit en cela notre fameux Père Reginaldus : ' Dans les questions de morale, les nouveaux casuistes sont préférables aux anciens Pères, quoiqu'ils fussent plus proches des 415
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apôtres.' El c'est en suivant cette maxime que
Diana parle de cette sorte : ' Les bénéficiers52 sont-ils obligés de restituer leur revenu dont ils disposent mal ? Les anciens disaient oui, mais les nouveaux
420 disent que non : ne quittons donc pas cette opinion, qui décharge de l'obligation de restituer.' — Voilà de belles paroles, lui dis-je, et pleines de consolation pour bien du monde. — Nous laissons les Pères, me dit-il, à ceux qui traitent la Positive ;M mais pour
425 nous, qui gouvernons les consciences, nous les lisons peu, et ne citons dans nos écrits que les nouveaux casuistes. Voyez Diana, qui a furieusement54 écrit ; il a mis à l'entrée55 de ses livres la liste des auteurs qu'il rapporte. Il y en a 296, dont le plus ancien est
430 depuis 80 ans. — Cela est donc venu au monde depuis votre Société ? lui dis-je. — Environ, me répondit-il. — C'est-à-dire, mon Père, qu'à votre arrivée on a vu disparaître saint Augustin, saint Chrysostome, saint Ambroise, saint Hiérôme,56 et les autres, pour ce qui
435 est de la morale.1 Mais au moins que je sache les noms de ceux qui leur ont succédé : qui sont-ils, ces nouveaux auteurs ? — Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il. C'est Villalobos, Conink, Llamas, Achokier, Dealkozer, Dellacruz, Vera-cruz,
440 etc. . . . — O mon Père ! lui dis-je tout effrayé, tous ces gens-là étaient-ils chrétiens ? — Comment, chrétiens ! me répondit-il. Ne vous disais-je pas que ce sont là les seuls par lesquels nous gouvernons aujourd'hui la chrétienté ? Cela me fit pitié ; mais je ne lui
445 en témoignai rien, et lui demandai seulement si tous ces auteurs-là étaient Jésuites. Non, me dit-il, mais il n'importe; ils n'ont pas laissé57 de dire de bonnes choses. Ce n'est pas que la plupart ne les aient prises
ou imitées des nôtres ; mais nous ne nous piquons pas d'honneur,58 outre qu'ils10 citent nos Pères à toute 450 heure et avec éloge. Voyez Diana, qui n'est pas de notre Société ; quand il parle de Vasquez, il l'appelle ' le phénix4 des esprits.' Et quelquefois il dit ' que Vasquez seul lui est autant que tout le reste des hommes ensemble.' Aussi tous nos Pères se servent 455 fort souvent de ce bon Diana ; car si vous entendez bien notre doctrine de la probabilité, vous verrez bien que cela n'y fait rien. Au contraire, nous avons bien voulu que d'autres que les Jésuites puissent rendre leurs opinions probables, afin qu'on ne puisse pas 460 nous les imputer toutes. Et ainsi, quand quelque auteur que ce soit en a avancé une, nous avons droit de la prendre si nous le voulons, par la doctrine des opinions probables ; et nous n'en sommes pas les garants, quand l'auteur n'est pas de notre corps. — 465 J'entends tout cela, lui dis-je. Je vois bien par là que tout est bien venu chez vous, hormis les anciens Pères, et que vous êtes les maîtres de la campagne. Vous n'avez plus qu'à courir* 47°