EN FACE DE TOLÈDE
Pour prendre une vue d'ensemble de Tolède, à la fin de la journée, j'aimais descendre par rArai3al, gagner le dessous de la porte de Gambron et franchir le Tage sur le pont Saint-Martin, A ma droite, voici la Vega. 11 faut voir avec quelle fierté cette terre indigente ou négligente porte ses pauvres bouquets de campagne. C'est la fierté des paysans sur leurs ânes. Nous sommes bien dans le pays où arrogante, qui veut dire
a porter beau » revient toujours comme un compliment. L'épais troupeau des chèvres dévastatrices regagne la ville en secouant leurs mille clochettes , tandis que leurs chevreaux s'attardent. Tout se noie dans la lumière. Le paysage à Finlînl déploie une couleur fauve, n'était un nuage vert sur un sol rougeâtre. Et voilà qui rend raison de la peinture espagnole. Cette terre écorchée émeut de la même manière qu'un Yelazquez ou qu'un Greco ; même teinte et même superbe. Tout manifeste une volonté implacable d'être de la beauté (i).
Je m'engage dans un chaos de rochers
(i) Voir noie IV, page i83
OÙ s'étagent les fameux cigarrales, pauvres vergers pareils aux bastides des Marseillais. Ils sont environ deux cents, tout enclos de pierres sèches, avec une petite maison au centre et un maigre feuillage dévoré de poussière. Une faible odeur, ce soir, s'exhale des genêts. Le long de ces penlcs pierreuses, qu'on appelle ici des rodaderos, lieux oh l'on roule, je m'achemine à la Virgen del Yalle, Xotre-Dame de la Vallée, petit ermitage placé sur la rive gauche en face de la ville.
Depuis cette chapelle, on embrasse d'un regard le vaste roc que charge Tolède et qu'enserre le Tage. L'impériale Tolède se ramasse en pleine lu-
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mière sur cette dure montagne, dont elle épouse les saillies et ne couvre que le sommet. Les débris de ses palais courent largement au Tage et lui laissent, là-haul, une superbe position dorgueilleuse en détresse.
Comment rendre les grands mouvements monochromes de cette terre violàtre et ocreuse? Il faudrait marquer sa couleur et ses courbes, et puis aussi rendre sensibles des parties nourries, pesantes, où nul édifice n'est notable, mais qui précisément ont la beauté des grands espaces pleins en architecture.
L'énorme rocher qui porte une ville si glorieuse est magnifiquement proportionné pour servir de monture à un tel
diamant, et l'on reçoit une impression de plénitude et de force à voir ses pentes larges et décidées, ses noires aspérités que baigne le fleuve.
Les maisons se tiennent sur le haut du roc et se découpent sur le ciel. Leurs murs d'un blanc cru ont un aspect d'Orient, tandis que les toits se confondent avec l'immense teinte violette de toute la montagne. Cet entassement grandiose, où l'on s'étonne de voir, mêlés aux clochers des églises et aux terrasses des monastères, tant de minarets de mosquées, l'Alcazar le domine. Construit d'un style lourd, il proclame : ce Je n'ai que faire d'être beau. Il me sulïit que les méchants tremblent et que les bons se rassurent. »
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Au centre du tableau, la cathédrale, comme un poids trop lourd, imprime à la montagne une sorte de fléchissement d'où coule vers le fleuve une traînée de maisons. Mais, sur la droite et sur la gauche, le socle puissant demeure nu et l'on voit son aranit sous les décombres qui glissent du faite.
Netteté, immobilité, voilà les deux vertus de ce décor, où San Juan de Los Reyes, née d'un \œu des Rois Catholiques, se tient à la poupe, d'une certaine manière si Ocre que je lui trouve, sinon la ressemblance , du moins la qualité d'une flamme d'étendard.
C'est à l'instant du crépuscule que cette Tolède, depuis la Vierge de la Val-
lée, devient extraordinaire. Quand le puissant support granitique de la ville est déjà tout dans le violet, les derniers rayons qui passent par-dessus les Sierras illuminent Tolède d'une flamme jaune où se mêlent de rares ombres. Bientôt les montagnes entrées dans le noir se découpent sur un ciel rouge qui enflamme la ville, puis en s'éteignant, la laisse dans la nuit. Une à une, les lumières, comme des veilleuses devant des vierges saintes, piquent les ruines. Une émotion de beauté m'envahit. Un grelot lointain, le trot d'un mulet et puis, le dimanche, quelques bouffées de musique ébranlent toutes mes puissances intellectuelles.
Je renonce à suivre ces Tolèdes suc-
cessives, dont les splendeurs furtives s'acheminent à l'immobilité de la nuit. Il faudrait l'âme passionnée d'un Delacroix pour saisir et fixer en une seconde la mutabilité du ciel, des terrains, des édifices, et puis dans son gouffre, le Tage. Je sais du moins ce que nous dit ce coucher de soleil sur Tolède; il assemble toutes les formes, toutes les couleurs, tous les rêves pour nous parler d'une vraie vie à laquelle nous nous croyons prédestinés et qu'il nous reste à conquérir...
Quand nous rentrâmes k Tolède, quelques cloches sonnaient sur la ville appelant à la cathédrale les personnages du Greco.