‹ Greco; ou, Le secret de Toléde (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Nous avons bien le droit de le dire, après tant de courses à la poursuite des œuvres du Greco dans Tolède, il n'est guère de peintre qu'il soit plus malaisé d'étudier. Il y a dix ans, nous n'avions même pas le plus élémentaire catalogue.

Dans ces ténèbres, j'eus beaucoup d'obligations à M. Aureliano de Beruete, qui mit à ma disposition son expérience de

124 GREGO

vieux Tolédan. Nous allions un peu à la découverte, à travers les étroites ruelles autour des couvents délabrés ! Que de difficultés I Je me souviens qu'après avoir appris, Dieu sait comment! l'existence du superbe tableau des deux saints Jean, l'Evangéliste et le Baptiste, dans l'église San Juan Bautista, il m'a fallu deux jours pour en obtenir l'accès. Et le sacristain qui me conduisait m'a dit qu'à cette date (octobre 1902) j'étais le premier visiteur de l'année. Un tel état de choses permet d'apprécier avec exactitude les avantages et les désavantages des musées, où le simple passant peut étudier à son heure une œuvre bien présentée et bien surveillée. Toutefois, dans

Phot. Anderson

L'homme à Tépée (Madrid, Musée du Prado)

cette véritable chasse au Greco, j'ai trouvé la plus heureuse excitation, et mon séjour à Tolède fut une retraite assez analogue à ce qu'est une saison h. Bayreuth.

Tolède est demeurée la ville toute sacerdotale de jadis. La multitude des prêtres y est telle qu'un dicton populaire assure que chaque habitant, chaque jour a sept messes. Exactement, la ville renferme quatre-vingt-dix églises et dixhuit couvents, bien déchus, il est vrai, puisque chacun d'eux ne compte plus, en moyenne, qu'une vingtaine de nonnes. On ne visite aisément que ceux où ces dames fabriquent des confitures.

Dans les autres la règle est sévère.

L'abbesse de Santo Domingo el Antiguo, à qui j'apportais une lettre, me fit répondre que les portes s'ouvraient, pour l'office, de six heures à six heures et demie du matin. Une autre, moins bienveillante, ne trouva rien à me dire, sinon qu'à cinq heures du matin, la sœur tourière poussait à la rue les poussières des corridors et que je pourrais en profiter.

Quant aux églises, elles sont verrouillées, sauf durant l'office, qui se dit à des heures variées. Bien plus, il en est qui n'ouvrent qu'une fois Tan, le jour de la fête patronale.

Disons-le en passant, l'auteur de ces lignes aurait accepté avec plus de sou-

ou LE SECRET DE TOLEDE J 27

mission cette rigoureuse discipline, s'il avait pu continuer d'y voir un pieux respect. Mais à San José, qui ne s'ouvre que de six à six heures et demie, un sacristain le scandalisa fort, quand il ne put le retenir de grimper sur l'autel pour lui montrer, démarche superflue î la signature du Greco dans la tête du lion sous la main de sainte Técla.

D'ailleurs, toutes ces barrières franchies, l'amateur, bien souvent, ne trouve qu une déception. L'original a disparu, une copie a pris sa place. C'est ainsi qu'à Santo Domingo el Antiguo le tableau du maître-autel, emporté par l'infant Sébastien, ne se survit que dans un misérable pastiche. De là tant de

Greco qui traversent nos ventes, pour aller s'engloutir dans les ténèbres dorées du Far-West.

D'autres fois, le chef-d'œuvre, bien que demeuré en place n'est pas visible, soit par défaut de lumière, soit par excès de décor. A Tolède on prend en horreur les fleurs en papier, que les pauvres religieuses s'ingénient à découper et qui courent en festons épais devant les plus belles peintures.

Enfm, dans quel état de délabrement les plus précieux tableaux s'ofiTrent à nos yeux ! Ils reposent dans leurs cadres originaux, mais couverts d'une crasse infâme. M. de Beruete m'a dit que si j'étais venu cinq ans plus tôt à Santo

ou LE SECRET DE TOLEDE I29

Tome, j'aurais vu V Enterrement du comte d'Orgaz pendre comme une loque.

Et pourtant le Greco, qui connaissait, semble-t-il, la prodigieuse négligence de ses concitoyens, avait cloué sa toile sur de bonnes et épaisses planches de bois, de façon que la poussière ne pût l'attaquer par-dessous.

Aujourd'hui, les Tolédans, avertis par les hauts prix qu'obtient leur peintre, ont recherché soigneusement ses œuvres dans leurs églises, leurs couvents et leurs palais. Et loin d'en négliger aucune, ils céderaient plutôt, si je ne m'abuse, à la tentation de les multiplier.

MM. Lafond et Gossio inscrivent sur

l3o GRECO

leurs catalogues environ cent cinquante tableaux du Greco. Je suis parvenu à voir ceux de Tolède, une quarantaine, je crois. J'ai cherché à les étudier dans l'ordre chronologique.

J'allais successivement à Santo Domingo el Antiguo, à la cathédrale, k Santo Tome, à la chapelle de San José, au couvent de San Pablo, aux églises de San Juan Bautista, de San Nicolas et de San Vincente, au musée provincial.

Partout j'ai retrouvé le cri des petits bedeaux devant Les Funérailles d'Orgaz : ce Démente/ C'était un fou! »

L'opinion de ces enfants est partagée par un grand nombre de critiques. Antoine de Latour parle du « génie de ce

ou LE SECRET DE TOLEDE l3l

pauvre insensé». Théophile Gautier luimême admet que le Greco craignait de passer pour imitateur du Titien et que cette obsession le jeta dans les caprices les plus baroques. Déjà au temps du peintre, une légende courait qu'il était devenu fou. On voit un Pacheco y prêter quelque crédit. Mais à tous les étonnements le Greco répondait avec dédain qu'il n'avait pas à donner ses raisons. C'est qu'aussi bien on touchait là au secret de son cœur.

J'ai été frappé par une inscription que cet homme mystérieux a mise sur sa Vue de Tolède, au musée provincial. Ce sont dix-sept lignes jetées dans un coin de la toile. On croit l'entendre qui médite :

l32 GRECO

Ha sido forzoso porter el hospital de Il a été nécessaire de mettre l'hôpital de Don Joan Tavera en forma de modela porque Don Juan Tavera en forme de modèle (c'est-àdire de le présenter comme un détail, de le mettre hors de l'ensemble) parce que no solo venia à cubrir la puerta de Visagra, non seulement il venait cacher la porte deYisagra, mas sabia el cimborrios o copula de manera mais sa coupole montait de telle sorte que sobrepujava la ciudad. y asi una vez qu'elle surpassait la ville, et ainsi une fois puesto como modelo y movido de su lugar l'ayant mis comme modèle et bougé de sa place me parecio mostrar la traz antes que otra parte. il me semble (préférable) de montrer la façade

plutôt que ses autres côtés.

y en lo demas de como viene con la ciudad et pour le reste, en ce qui concerne sa position

dans la ville, se vera en la planta.

on le verra dans le plan.

Don Rodrigo Yazquez (Madrid, Musée du Prado)

Phot. Anderson

ou LE SECRET DE TOLEDE l33

Tambien en la historia de nra Selïora

Aussi, dans l'histoire de Notre-Dame

que trahe la casulla à Santo Ildefonso

qui apporte la chasuble à Salnt-Ildefonse

para su ornato y hazer las figuras grandes

pour raison d'ornement (préoccupé d'obtenir un

bel effet décoratif) et de faire les figures

grandes.

me he valido en cierta manera je me suis prévalu (j'ai profité) en certaine façon de ser cuerpos celesliales, como vemos de ce qu'il s'agissait de peindre des corps célestes

(et je les ai traitées en profitant de ce que)

nous voyons.

en las laces que vistas de lejos por peqaenas que sean dans les lumières que, vues de loin, et si petites

qu'elles soient, nos parecen grandes elles nous paraissent grandes.

Ces lignes un peu obscures, d'une esthétique si volontaire, où les derniers

l34 GRECO

mois trahissent un esprit mystique, nous mettent sur la voie pour comprendre comment l'élève correct des brillants Vénitiens est devenu un peintre si ce bizarre » et si ce pauvre >:>. On entrevoit dans quelle crise de l'âme dut éclore ce que certains nomment sa folie et que nous préférons appeler son génie.

La Gastille étonna, domina le Greco.

Il arrive souvent qu'un étranger surpris par un milieu nouveau en saisit les nuances et saura mieux le peindre que ne feraient les indigènes de talent. Philippe de Ghampaigne vint des Flandres à Paris pour être le portraitiste de Port- Royal. Le Greco, débarqué d'Italie, s'est

ou LE SECRET DE TOLEDE l35

trouvé, en un rien de temps, le peintre le plus profond des âmes castillanes.

C'est lui, c'est ce Cretois qui nous fait le mieux comprendre les contemporains de Cervantes et de sainte Thérèse.

Quelque première éducation byzantine, ou bien la nostalgie de son milieu oriental lui servirent-elles pour qu'il aimât cette population catholique et moresque ? Nous sommes libres de l'imaginer comme un héritier de la vieille civilisation hellénique, ou d'admettre que, grandi au milieu des spectacles de l'Islam, il était prédestiné pour interpréter la part sémitique qu'il y a dans Tolède. Le certain, c'est qu'on le voit, dès son premier pas dans cette ville, se soumettre d'enthou-

l36 GREGO

siasme aux influences du lieu, s'envelopper de l'atmosphère, la simplifier et la dramatiser. Il traduit le paysage où il vient de tomber. Au milieu des collines grises et des tristes hidalgos, il abandonne les intonations chaudes, familières a l'opulente Venise et à la Rome des Papes, pour se plaire aux lumières pâles et froides. Est-ce lui-même qu'il a représenté dans cet artiste en train de peindre, que j'ai vu, il y a quelques années, au palais de San Telmo à Séville? Tout au moins, c'est sa propre palette qu'il lui a mise à la main. Elle ne se compose plus que de cinq couleurs : du blanc, du noir, du vermillon, de l'ocre jaune et de la laque de garance.

Phot. Durand-Ruel

Le capitaine Julian Romero de las Azanas (Paris, coll. Luis de Errazu)

ou LE SECRET DE TOLEDE iSy

Délaissant la série des teintes rousses et dorées, il adopte celle des bleus et du carmin. Il aime créer de violents contrastes en posant de grandes masses de couleurs, vives jusqu'à la crudité, cependant qu'il inonde ses œuvres de gris cendré.

Ce singulier mélange d'harmonie et de déséquilibre, cette intensité froide et lumineuse lui servent à exprimer une certaine moralité. Que valent désormais pour cet étrange converti le pittoresque et le paganisme chers à la magnifique Venise ! A Tolède, on ignore la beauté aimée pour elle-même, comme l'aime l'Italie. Maintenant sa peinture présente

les brusques alternatives saisissantes, un

l38 GREGO

peu barbares, de cette âme espagnole tout entière résumée par le prosaïque Sancho et le visionnaire Don Quichotte.

Le visionnaire toutefois domine. Greco allonge les corps divins ; il les voit pareils à des flammes que les ténèbres semblent grandir. Il enveloppe toutes ses visions d'une clarté stellaire.

Ce n'est pas que ce lunatique perde le bénéfice de ses sérieuses études italiennes. Il se souvient d'elles pour les employer dans un esprit nouveau. Tel grand tableau du Tintoret, au musée du Prado, montre les teintes, les lignes, voire l'émaciement du Greco, mais celuici est moins encombré, d'une plus aiguë sobriété, j'oserai dire plus arabe.

ou LE SECRET DE TOLEDE iSq

Le voilà parti pour être un peintre de l'âme, et de l'âme la plus passionnée : l'espagnole du temps de Philippe II. Il laisse à d'autres de représenter les martyrs affreux, les gesticulations violentes, toutes ces inventions bizarres ou cruelles qui plaisaient à un peuple de mœurs dures, mais il gardera ce qui vit de fierté et de feu au fond de ces excès. Ils valent pour ramener toujours les esprits au point d'honneur et aux vénérations religieuses. Et, dans son œuvre, Greco manifestera ce qui est le propre de l'Espagne, la tendance a l'exaltation des sentiments.

Devant ce modèle sublime qui l'émeut,

l40 GRECO

devant l'âme castillane, Greco oublie ses habiletés ; il se fait un œil neuf, une main de petit enfant, une conscience de primitif. Comme il dit tout droit ce qu'il lui importe de dire ! Au milieu d'une tendance générale à l'emphase, voici une pensée toute nue. On est émerveillé ou bien scandalisé, mais nul ne reste indifférent à cette matière directe. Ainsi réduit à l'essentiel, dégraissé et tout nerveux, un tel art pourrait sembler un peu maigre, un peu maladroit, n'était son état de spasme qui nous surprend et nous ranime.

Que de fois, a la Chambre des Députés, après des discours irréprochables et même qu'il fallait admirer, mais secrètement

insupportables de convention et d'artifice, j'ai vu avec soulagement un homme quelconque prendre la parole. Dieu soit loué I En voilà un qui ne parle pas très bien ! Et s'il avait une âme, eût-il bégayé, qu'il me reposait ! Mais ce retour à la sincérité plaît surtout chez un artiste qui connaît tous les rafTmements.

Le Greco abandonne, rejette toutes les habiletés théâtrales qu'il avait apprises à l'école des Vénitiens : c'est qu'il possède une âme profonde et attentive. Avec un magnifique sang-froid, il élimine tout ce qui n'est pas l'essentiel, et il s'élance violemment vers ce qui est pour lui l'absolu. Les génies de cette sorte mènent leurs travaux avec la surprenante faculté

de décision des grands chirurgiens. Greco semble fantasque, ignorant des règles.

Il les connaît, mais les dépasse, car une rhétorique n^est point le talent. Il domine cette Castille dont il fait sa matière. Il est devenu un de ces hidalgos à idée fixe, toujours entraînés par l'esprit d'aventure, par la chimère, prêts à rouer de coups et à brûler celui qui ne rendra pas hommage à la suprématie de leur Dulcinée et de la Vierge Marie, ou bien encore à sacrifier la gueniUe humaine, leur corps ou celui des autres, pour la conquête de l'or fabuleux des îles. Ces grands songeurs, ces visionnaires que Cervantes fait trébucher si durement et pour lesquels tout de même on éprouve

ou LE SECRET DE TOLEDE l43

le plus amical respect, Greco est devenu leur pareil. Voyez ces portraits. Voyez encore que la critique le juge comme un héros que sa chimère emporte dans l'absurde.

Ce n'est pas un dément, c'est un homme à obsessions. Il vit toute sa vie sur les mêmes idées. Il les reprend, il les remâche, les mûrit dans son âme et les porte de tableaux en tableaux, toujours pareilles et chaque fois chargées de plus de sens. Il a son François d'Assise, son vieillard à barbe blanche, son Christ, sa Vierge (peut-être sa fille qu'il divinise mieux chaque jour) et son page (oii l'on croit reconnaître son fils, qu'il voit éternellement petit garçon). Il se

l44 GRECO

place lui-même volontiers dans ses toiles, et son visage s'enrichit des ennoblissements de son ame. Que ne puis-je étudier toute la série de ses anges I Celui qui, d'une aile souveraine, porte V Ascension de la Vierge, dans Téglise Saint- Vincent, me fait penser à la belle image d'un savant juif tolédan, Abraham Ibn Ezra, une sorte de ménestrel ou de philosophe, qui parcourait au douzième siècle les communautés juives et qui disait :

c( La raison est un ange entre l'homme et Dieu. » Voilà le sens que, de toile en toile, ce grand songeur est parvenu à donner au médiocre élément décoratif qu'est à l'ordinaire l'ange de sainteté. Elles naissent d'un point de vue pro-

saïque, les objections que l'on oppose au Grèce. A travers son œuvre, elles atteindraient toute l'Espagne ascétique. Ecoutons, par exemple, Antoine de Latour en face du Comte d'Or gaz: «Nulle part, écrit-il, dans Tolède et les bords du Tage, nulle part le génie du pauvre insensé n'est resté marqué d'une manière plus saisissante. Ce que j'appellerai la partie humaine de ce tableau, c'est-à-dire le mort et ceux qui l'entourent, est admirable. Toutes ces têtes sont vivantes ; tous ces personnages groupés avec beaucoup d'art, et la distribution de la lumière fait heureusement ressortir l'unité de l'ensemble. Mais rien de cet art savant ne se retrouve dans la partie supérieure

de l'œuvre. Le ciel est un chaos de nuages où semble se refléter le désordre du cerveau du peintre... »

Cette opinion est si répandue qu au musée du Prado il existe une réplique de V Enterrement privé de sa gloire. Quel grossier contre-sens ! En mutilant ce tableau, on a commis la même erreur, fruit d'une âme plate ou mal renseignée, que ceux qui disent: «J'aimerais Jeanne d'Arc sans ses voix. » Comment ne sentent-ils pas, ces amateurs du terre a terre, que ce Ciel complète et justifie l'expression donnée par le peintre à ses personnages, une expression qu'il avait saisie dans le visage et dans l'âme des plus nobles Tolédans.

Ce beau mélange de tristesse, d'humilité et de dignité, les hidalgos de V Enterrement le doivent à la connaissance qu'ils ont d'une vie surnaturelle. Ce que Greco a peint au-dessus de leurs têtes, ils le voient avec le regard de l'âme. Dans cette Gloire, où l'on veut trouver une preuve de démence, nous reconnaissons la conception métaphysique qui vil sous leurs fronts fermés. Voilà les visions très précises, un peu bizarres, qui animent toute leur vie et les laissent indifférents, comme des Arabes, à ce qui, pour nous autres, gens modernes, semblerait l'essentiel.

Aux yeux d'un contemporain de sainte Thérèse, les amis d'Orgaz sont des âmes

l48 GRECO

assujetties k des corps. Elles s'échappent de leurs gaines, flottent dans l'air, montent vers la gloire. C'est le geste du Christ, si doux, si élégant, qui les attire. Elles vont a lui comme les cœurs accourent à un mot sublime de poésie.

Ainsi le génie du Greco parvient à nous rendre sensible la métaphysique qui enveloppe ses modèles. A mesure qu'il avance en âge, il semble que ses rêves d'artiste se chargent de plus en plus de méditations religieuses. Quelle noble tendresse exhale sa décoration de la chapelle San José : ce Saint Martin presque incolore, jeune homme charmant qui fait la grâce de son manteau à

Phot. Durand-Ruel

L'Assomption (Chicago, Art Institute)

ou LE SECRET DE TOLEDE I^Q

un compagnon moins favorisé ; ce Saint Joseph, gouverneur d'un jeune prince, tous les deux fêtés par l'adolescence et que les anges couronnent avec les gestes les plus enlaçants et les plus courtois.

Saint Joseph, chez Greco, a toujours un rôle charmant. On le vérifie encore dans la jolie Sainte famille de saint Jean- Baptiste de Tavera, où la Vierge allaite l'enfant, tandis que saint Joseph, de l'air le plus intéressé, se tient en arrière. Le peintre a compris ce que ce père adoptif d'un Dieu devait mettre de discrétion dans toute sa conduite. Honnête homme, chargé d^une tâche impossible, précepteur d'un génie et mentor d'un grand prince.

100 GUEGO

Aux effusions innocentes du cœur, Greco associe les arcanes de la mystique. Il approche de la cinquantaine.

Qu'il peigne des êtres humains ou divins, il ne s'attache désormais qu'à la représentation des âmes. Ses personnages saints ne sont plus que des flammes.

Voyez, au musée du Prado, sa Résurrection da Seigneur. La terre est vaincue; Notre Sauveur, un drapeau à la main, regagne les cieux. C'est une aiguille que l'aimant arrache de la matière grossière.

Entrons k l'hôpital San Juan Bautista de Tolède examiner son Baptême du Christ. Pourquoi donc Jésus se tourmente-t-il ainsi, et notamment qu'est-ce que cette jambe droite qui se tortille à

'*'^' l'ÊJÊjBr^^ ^.-ïîl

tK^ "y^

^^^^■^^■^Kjei^^^HMMKg^

, ". - - -:^ J?^fe:~ '^ -^M^:^

Phot. Druet

Saint François recevant les stigmates (Paris, coll. Ignacio Zuloaga)

ou LE SECRET DE TOLKDE l5l

la folie? Greco brise le dessin et veut créer des formes mieux capables d'exprimer sa pensée. Ne s'agit-il pas pour le Christ et pour l'humanité entière de naître à une vie nouvelle ? Dans ces eaux le vieil Adam régénéré se transforme.

Toutes les pensées qui émanent d'un tel acte, Greco les saisit et les mêle. Il semble peindre des associations d'idées.

La scène se passe dans un jour fané, dans une lumière de cave. C'est ce que voit l'œil intérieur. C'est spectral. Voilà l'œuvre d'un visionnaire devant qui le ciel et la terre se mêlent.

Quelle tragédie de la religion nous jouent (au Collège des demoiselles nobles) le Saint François d' Assise ^ véritable Ham-

l52 GRECO

let, maniant la tête de mort, — et (dans l'église Saint-Nicolas) le Santo Domingo de Guzman, brisé par un spasme d'amour devant un crucifix, — et telle scène hors du possible, empruntée, dit-on, à l'Apocalypse, que possède le peintre Ignacio Zuloaga.

Peu de mois avant de mourir, Greco peignit pour l'église Saint-Vincent de Tolède, une Ascension de la Vierge^ dans sa dernière manière et pourtant merveilleuse de couleur. La photographie ne peut communiquer les sentiments que fait surgir en nous, grâce à ces tons de lumière et de carmin, cette composition, à la fois la plus élégante et la plus puissante. La \ierge s'élève dans les airs,

Sainte Madeleine (Paris, coll. Ignacio Zuloaga)

Phot. AndersoQ

La Résurrection du Christ (Madrid, Musée du Prado)

ou LE SECRET DE TOLEDE l53

entourée de sa cour céleste et de ses musiciens. C'est une reine parmi ses pages, ravissante de dignité, précieuse à tous. Elle semble une voix, un chant qui vibre, ou bien encore un repos frémissant au milieu d'une danse. Cette dernière analogie exprime, au mieux que je puis, l'admiration, le silence, qui me suspendaient à cette toile. On y voit des airs de têtes, des poses sur les pointes, des attitudes nobles, rares, recherchées et pourtant les plus faciles. C'est exquis, c'est singulier, et c'est obtenu, toutes ces ténuités nerveuses , par une violence sublime de génie. L'ange du bas, pour soulever la Vierge et porter toute la composition, déploie son aile avec une

l54 GRECO

force à tout briser. Sainte folie, magnifique audace de ce vieillard Greco !

Désormais, avec ses moyens à lui, il est en mesure d'exprimer tout ce que renferme son cœur impatient, qui se gonfle de richesses et dans peu de mois va mourir.

Gomme je les aime, ces œuvres mysiérieuses des grands artistes devenus vieillards, le second Faust de Gœthe, la Vie de Rancé de Chateaubriand et le bruissement des derniers vers de Hugo, quand ils viennent du large s'épandre sur là grève. Pressés de s'exprimer, dédaigneux de s'expliquer, contractant leurs moyens d'expression comme ils ont resserré leur paraphe, ils arrivent

Phot. Andersoa

La Pentecôte (Madrid, Musée du Prado)

ou LE SECRET DE TOLEDE l55

au poids, à la concision des énigmes ou des épitaphes. Leurs Sens demi-usés les laissent-ils à l'écart, en marge de l'univers ? Ils nous semblent détachés de tous les dehors, solitaires au milieu de leurs expériences qu'ils transforment ell sagesse lyrique. Et le chef-d'œuvre du Greco selon mon cœur, la fleur de sa vie surnaturelle, c'est justement le dernier tableau qu'il a peint, sa Pentecôte, que l'on voit au musée de Madrid.

Souvent les Greco me demandent uii effort, je crois y distinguer des mouvements qui se contrarient, un manqué de continuité dans l'accent et dans la manière de traiter. Ainsi, quelles que soient tnes raisons d'aimer la partie

l56 GRECO

supérieure à'Orgaz, j'y trouve du disparate. Elle est légitime, nécessaire, mais mal raccordée, mal fondue. Au contraire, cette Pentecôte, cette venue de TEsprit- Saint, me donne une pleine unité d'impression. Tous ces êtres, Apôtres et Saintes Femmes, qui à bien voir sont des portraits, s'élancent, d'un seul et même mouvement, hors de leur condition naturelle, pour rejoindre l' Esprit- Saint qui plane lumineusement. Nous les voyons devant nous qui se spiritualisent. Un enchantement d'enthousiasme les perce et les transfigure, les héroïse. Le Aieillard Greco, dans cette Pentecôte, a donné sa plus rare génialité. Dans Orgaz il juxtaposait un chef-d'œuvre

d'art réaliste (un enterrement à Tolède) et un essai de peinture de rêve. Mais ici, il groupe des êtres vivants, des Espagnols, tordus, fondus, volatilisés par le plus prodigieux émoi. C'est, rendue sensible, une vérité de la religion (i).

Et l'on a dit qu'il était fou ! . . . Attention ! Tout simplement, c'est un catholique espagnol ; je veux dire qu'il réalise une certaine qualité de sublime, que peuvent produire toutes les nations catholiques, mais auquel l'espagnole attache son nom.

Ses toiles complètent les traités des

(i) Voir note VII, page i88.

l58 GRECO

Sainte Thérèse et lés poèmes des Saint Jean de la Croix. Elles initient à la vie intérieure des dignes Castillans. Aucun livre n'en donne une idée aussi complète, aussi neuve. Nous y voyons mieux que les traits des morts : leurs rêves, leurs songeries. Le Greco nous mène au fond natif des Tolédans du xvn® siècle. Voici leurs plus nobles désirs qui s'étirent vers le ciel, et sans Greco, sans cette peinture hallucinée, nul de ces cœurs n'eût été préservé de la mort. S'il ne me tenait compagnie, je ne sentirais aucune âme ; dans cette ville près de tomber en poussière, j'ignorerais avec quelle étoile les Tolédans étaient accordés. Quand je parcours leur cathédrale,

ou LE SECRET DE TOLEDE lÔQ

c'est par Greco que je connais de quel émoi ils la remplissaient. Loin de l'heureuse allégresse italienne et de la bonne santé prosaïque des Flandres, il nous place au milieu d'un peuple triste, contemplateur, d'une mélancolie funèbre. J'aimerais moins les décombres de Tolède si je ne voyais, grâce au Greco, les couleurs et les grandes lignes du mysticisme qu'ils ont abrité.

Que ces couleurs soient souvent blafardes et ces lignes trop allongées, on n'en saurait disconvenir, mais c'est ainsi que devait voir le peintre des âmes tolédânes.

Sa manière ne va pas sans éveiller certaines répugnances. Et je crois entendre quelques-uns qui lui disent :

iGo GRECO

ce C'est possible que les esprits bienheureux se dépouillent, dans leur gloire, de toutes les faiblesses, mais nous les aimions, ces faiblesses. Vos anges de lumière nous désorientent avec leur perfection immatérielle ; elle nous semble froide et monotone. Nous vous passerions d'épurer la vie terrestre, pourvu qu'en sacrifiant ce qui mérite de périr vous sauviez ce qui est digne de persister. Que ne transportez-vous dans vos gloires supraterrestres le meilleur de cette vallée de misère î Si les vivants ont dans leurs faiblesses quelque chose de divin, faut -il donc qu'ils le perdent en devenant célestes? Pour qui voulez-vous que ces tons de peste soient le beau

ou LE SECRET DE TOLEDE iGl

paradis ? Nous entendons bien que la foi spiritualise les êtres, mais vous nous montrez une larve quand nous désirons de voir un sublime papillon. »

On a reconnu le ton de cette plainte.

Elle a l'accent du dix-neuvième siècle.

Elle suppose un Greco romantique, désespéré jusqu'à la folie par le spectacle du monde et qui se réfugie dans le mystère, au séjour des esprits. Pour les satisfaire, ces mécontents, il faudrait que le Greco dît au monde imaginaire qui flotte sur Tolède et dont il a fait son niodèle ce que chante Manfred à la fée des Alpes, sous l'arc-en-ciel du torrent : ce Beau génie, ta chevelure de lumière, tes yeux éblouissants de gloire,

l62 GRECO

tes formes rappellent les charmes des moins mortelles des filles de la terre, mais agrandies dans des proportions plus que terrestres et d'une essence plus pure. »

De tels vœux trahissent une méconnaissance ahsolue de là véritable destinée artistique du Greco. C'est dans son rôle de rejeter les moyens de séduction physique et de nous entraîner dans un lieu où nous soyons délivrés du plaisir des sens. Avec lui, nous sommes en pleine métaphysique espagnole. Il nous faut donc accepter ces c< corps glorieux » sublimés, spiritualisés, images lucides, froides et rayonnantes de notre personne épurée et de notre âme libérée. Accep-

ou LE SECRET DE TOLEDE l63

tons le Grèce dans son intégrité, comme un peintre dont le génie c'est de penser à l'espagnole.

Nous en avons connu bien d'autres qui pensaient à l'espagnole! Notre Corneille, par exemple. Corneille et Greco altèrent les rapports réels des choses ; ils sacrifient ceci et cela, en vue d'obtenir un effet plus noble. Et Don Quichotte ! Le Chevalier de la triste fîgUre pense a l'espagnole, déforme toutes choses. L'importance de ce livre admirable, c'est que le grand Cervantes nous fait toucher du doigt cette faculté de déformation ; il nous montre qu'elle naît du cœur (et aussi de la vanité).

Mieux que personne, le Cretois, élève

l6^ GRECO

de Venise, a saisi le secret de Tolède. Il est allé droit à la cause. Ces tableaux, ainsi placés au cœur de l'Espagne, nous donnent une intuition sur les mobiles de cette nation dans son âge classique. Chacun de ses personnages extraordinaires porte au fond de la conscience le même principe d'espoir, d'ardeur et de détachement. Ce sont des êtres qui vivent du divin. Voyez-les se suspendre a Dieu. Ils l'aspirent à soi et aspirent à lui. Tout chez eux est significatif de l'Eucharistie.

Les dogmes catholiques sont la pensée constante de l'Espagne. On retrouve leur influence sur les domaines les plus imprévus. Les auto-sacramenlales, pie-

ou LE SECRET DE TOLEDE l65

ces en un acte destinées à célébrer le Saint Sacrement, ont leur analogue en peinture. Tous les modèles du Greco psalmodient la louange de l'Immaculée Conception et de la Présence réelle. Son esthétique, c'est l'enthousiasme de la Communion. Ces corps qui semblent s'étirer vers le ciel, ce sont des âmes qui se purifient, se transforment. Sur les ruines de l'égoïsme vaincu, elles gagnent les royaumes de l'esprit. Le pénitent passionné^ avide d'infini, s'élance affranchi, allégé vers son Dieu.

Les grandes rêveries religieuses sont encore l'ordinaire de la vie à Tolède.

Chez nous, elles sont retenues et con-

l66 GRECO

centrées dans 1 ànie, ou bien ceux qui les expriment enflent la voix dune manière pénible. Mais là-bas, les sentiments de dévotion s'écoulent paisiblement et ne s'étonnent pas d'eux-mêmes. Les Tolédans, agenouillés sur les dalles des églises, passent des heures en face des vérités théologiques aussi volontiers que les orientaux devant les décorations entrecroisées de leurs murailles. Une simple portière de cuir tombe entre leur plaisir contemplatif et la rue, dont elle n'arrête même pas le bruit.

Je me rappelle qu'une après-midi, je suis entré, par hasard, non loin de la Députation provinciale, dans un couvent de Carmélites, édifié, me dit-on, par la

ou LE SECRET DE TOLÈDE lÔ"

nièce de sainte Thérèse. C'était au cours d'une neuvaine pour l'anniversaire de la sainte. Il y avait des tapis épais, des tentures de soie, beaucoup de fleurs en papier et des bougies allumées. Nul office d'ailleurs, mais des voix charmantes et les chanteuses invisibles. Une femme en mantille et vêtue de noir, penchée sur un prie-Dieu, s'éventait d'un grand éventail noir. Auprès d'elle, trois fauteuils de reps rouge, placés en demi-cercle, semblaient attendre. Un piano était ouvert; des bouquets disposés sur les autels, comme sur des consoles. J'entendais au dehors des femmes faire jouer des enfants. Un enfant de chœur tout en noir, circulait, portait des

roses, pliait de grands draps blancs, semblait un page bien dressé. Je croyais faire une visite et, en examinant les objets, attendre la dame toujours en retard qui s'habille.

C'est un boudoir. J'y compte jusqu'à neuf portraits oii sainte T hérèse défaille.

Cependant les douces voix, qui s'étaient tues pour prier, recommencent leurs chants derrière la grille close. Tantôt une seule parle, tantôt elles se concertent, et puis toutes haussent le ton.

Dans cette chapelle des Carmélites tolédanes, je me suis rappelé une phrase de Mahomet : « Il y a deux choses que j'aime, les femmes et les parfums ; mais

L'Amour profane (Paris, coll. Ignacio Zuloaga)

Phot. Druelt

ce qui réjouit mon cœur plus que tout, c'est la prière. »

Sur les étendards de couleurs variées et brillantes, les ardentes devises : ce Je meurs de ne pas mourir » ou ce Souffrir ou mourir)), répondaient aux parfums, aux couleurs et aux chants.

Je me suis renseigné. Les Carmélites de Tolède vivent. Dieu sait comment.

Elles ont dans leur cloître un pelit potager, et quand il faut, elles vendent quelque objet d'art. Ce sont de pauvres créatures. Les jeunes Castillanes font volontiers le vœu de se donner k Dieu, mais elles se rachètent en fournissant une petite dot à une fille de la campagne qui devient à leur place l'épouse du

Seigneur. Et si le goût de cette chapelle, aux mains de ces humbles servantes, demeure excellent, c^est que la tradition fixe la place de chaque objet et qu'on est trop pauvre pour rien acheter de nouveau...

C'est ainsi que bien souvent, au hasard de mes promenades, j'ai vu dans Tolède les mouvements les plus naturels de celte vie mystique dont Greco fut le peintre. J'ai vu respirer, d'une manière familière, une vie toute pénétrée d'humilité et de lyrisme, et j'eus à la portée de la main le jeu des plus hautes et des plus paisibles facultés spirituelles. De tels états ne semblent pas compatibles avec la grande civilisation et par exemple

ou LE SECRET DE TOLEDE I y I

avec l'emploi de chef de gare. Mais ils laissent dans Tolède une atmosphère où plus d'un, qui ne s'en doute pas, gagnerait à fréquenter.

Page 1