‹ Grétry; biographie critiqueChapitre 4 sur 11 · LES ANNEES D'ENFANCE ET D'APPRENTISSAGE · texte numérisé non relu

LES ANNEES D'ENFANCE ET D'APPRENTISSAGE

Grétry est né à Liège, le 11 février 1741. Son père était du hameau de Blégny, situé à quelques kilomètres au nord-est de la ville, mais son grand-père avait délaissé, pour s'y installer, un autre village, d'ailleurs tout proche, celui de Grétry (sur la commune de Bolland), qui est le véritable berceau de la famille.

Cet aïeul, le premier sur lequel les renseignements soient assez précis, pratiquait la musique et l'enseignait aux siens. Si bien que, non seulement (comme nous conte Grétry) « il jouait du violon pour faire danser les paysans qui venaient boire sa bière et son eau-de-vie, (jue des disgrâces multipliées l'avaient réduit à vendre », mais il avait formé, avec ses enfants, un vrai petit

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orchestre, qui acceptait des engagements pour les fêtes populaires, les mariages, les autres réunions où la musique avait sa place indiquée.

Quant à son fils François, père de notre Grétry, c'est à la musique qu'il dut sa carrière fort honorable, et même le bonheur de son foyer. Naturellement doué, et d'ailleurs entraîné par les circonstances à développer son talent précoce, il avait obtenu au concours, à l'âge de douze ans, la place de premier violon de l'église Saint- Martin de Liège, et dès lors établi dans cette ville, s'était peu à peu fait avantageusement connaître; si bien que plus tard, amené à donner des leçons dans les meilleures familles, il lui arriva de toucher le cœur d'une jeune fille fort distinguée, Marie-Jeanne de Fossé, qui sut triompher de la première opposition de sa famille, et l'épousa. André-Ernest-Modeste fut le second fruit de cette union. Un frère aîné qui vint plus tard le rejoindre à Paris, et dont il devait prendre un jour à sa charge la nombreuse famille, l'avait précédé d'un an.

Les premières années de l'enfant furent assez douces, deux surtout, nous dit-il, où une sorte de maladie de langueur, contractée à la suite d'un accident qui faillit lui coûter la vue (une marmite d'eau bouillante renversée, et qui le suffoqua), lui valut d'être emmené à la campagne par sa grand'mère maternelle. Mais son père, qui était alors attaché à la collégiale de Saint-Denis, avait hâte de lui fairs commencer son éducation musicale, non pas, malheureusement, dans la voie qu'il avait suivie lui-même, mais en qualité d'enfant de chœur. Grétry nous

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a laissé de ce mt-t'ier un tableau dont Tliorrcur surprend. Que son père eût vu juste en devinant les dispositions toutes particulières de l'enfant pour le chant, l'avenir se chargea de le montrer, mais cet avenir ne manqua pas de prouver également, d'abord que ces dispositions ne pou vaient éclore à l'enseignement d'une chorale aussi sottement dirigée, ensuite qu'il ne tenait qu'àcetenseignement de les anéantir avec la voix même. De cruels sévices, des punitions corporelles, fondaient sur les écoherskla moindre faute de chant, comme au moindre retard dans l'arrivée aux classes et aux offices (Grétry ^ conte avoir plus d'une fois attendu l'aube sur le seuil même de l'église, à la lueur de sa lanterne, de peur de manquer les matines). Notre maître, ajoute-t-il, « pensait nous consoler l'un par l'autre en nous rendant tous malheureux. Et lorsqu'il n'entendait plus que soupirs et sanglots, il croyait avoir bien rempli ses devoirs... »

Grétry dut à sa timidité naturelle d'échapper au bout de quatre ou cinq ans à cet enfer. Quand il fallut payer vraiment de sa personne et chanter les soli, ses essais furent si malheureux qu'on le rendit à son père comme décidément incapable. Ce dédain lui sauva sans doute la voix même, qui n'avait pas encore trop souffert du régime et reprit vite toute sa beauté avec le nouveau maître, un nommé Leclerc. L'enfant apprenait d'ailleurs un peu de musique avec le solfège, et déjà, plein d'audace, ne craignait pas d'aborder la composition. Mais une circonstance qui devait lui en apprendre plus long que tout, pour le chant comme pour l'écriture, et influer sur son instinct même

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de compositeur, fut l'ouverlure à Lièg-c d'un petit théâtre italien d'opéra-bouffe. Son père obtint pour lui, du directeur Resta, la liberté de prendre place dans un coin do Torchestre, et l'enfant en profita avec une inlassable assiduité : « J'assistai pendant un an, écrit-il, à toutes les représentations, souvent même aux répétitions : c'est là où je pris un goût passionné pour la musique. )>

Il s'y forma en même temps sans contrainte, et dés lors délivré de sa maudite timidité, à toutes les finesses du véritable chant italien, et ce n'est pas sans complaisance qu'il nous raconte le triomphe, d'autant plus éclatant qu'on l'attendait moins, qui accueillit sa rentrée au chœur. Pour le coup, le maître changea de façons, mais c'est à la troupe italienne « où chacun le regardait comme son élève » que Grétry reporta tout le mérite de son talent : aussi, ravi d'une telle réclame, le directeur n'hésita pas à donner les entrées du théâtre à tous les enfants de chœur. « Et l'on vit chaque jour une troupe de petits abbés qui venaient apprendre à louer Dieu à la salle de comédie. »

Quelque doux pour lui que put être le beau résultat de ses études vocales, Grétry dut plus tard k regretter amèrement. Car on ne manqua pas d'abuser de la souplesse et de l'étendue de sa voix, sans souci de la mue qui approchait; en sorte qu'un jour vint, où après avoir exécuté dans un concert un air très élevé de Galuppi, il se mit à cracher le sang; et de cet effort suprême il se rcsseatit depuis toute sa vie, non seulement dans sa voix dès lors perdue, mais dans sa santé même qui ne dut

Cliché Levy.

PORTRAIT DE (iRÉTRY PAR M""' VIGÉE-LEBRUN, 1785 Mas6e de Versailles.)

(ju'h un régime sévère son maintien à peu près normal.

Heureusement qu'il avait retiré de ses soirées italiennes un bénéfice beaucoup plus essentiel et durable : le goût pour la musique dramatique, et sa belle passion pour Pergolèse dont il devait proclamer chaudement, toute sa vie, l'originalité parla vérité de l'expression. Il est vrai qu'il ne put tout de suite satisfaire ce goût dominant. Du jour où on lui permit de consacrer uniquement son temps aux études de composition, c'est avec un organiste, celui de Saint-Pierre de Liège, l'excellent Renekin, qu'il dut travailler. Mais Grétry ne parle cette fois qu'avec une reconnaissance attendrie des deux années de leçons qu'ilenreçut: «Cet homme, nous conte-t-il, mettaitautant d'ardeur, prenait autant de part à la leçon, que s'il avait fait pour lui-même autant de découvertes que j'en faisais pour mon compte. » Il ne s'agissait pourtant ici encore que d'un apprentissage pratique et élémentaire, où l'enfant triomphait en arrangeant, en triturant à nouveau maints motets du répertoire, que son adresse avait l'art de faire croire originaux, et qui obtinrent un vif succès.

Pour le mettre à même d'aborder plus sérieusement la composition, son père l'envoya suivre les leçons du maître de musique de Saint-Paul, Moreau. Mais l'accueil, cette fois, fut sensiblement moins encourageant. Le dédain et la froideur répondirent à cette activité aventureuse, impatiente de produire sans avoir suffisamment appris comment le faire. Aussi Grétry s'éprit-il d'autant plus vivement de l'idée que lui suggérait son principal protecteur, le chanoine de Harlez, de chercher

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jusqu'à Rome l'achèvement de ses études musicales. Avant de quitter Liège, et pour obtenir de son chapitro congé et subside, il écrivit sa première œuvre importante, une messe sole/vtelle. Déjà 6 petites symphonies avaient été exécutées avec succès parmi la ville, mais en deliors de tout contrôle de Moreau. Pour la messe, Grétry la lui soumit; et il eut du moins cette satisfaction, que si son maître « corrigea beaucoup de fautes de composition, il n'en trouva aucune contre l'expression ».

Nous sommcsarrivés ici à Tannée 1759, et Grétry avait dix -huit ans : aussi est-ce à pied qu'il s'apprèlait à partir pour l'Italie. Le récit de ce voyage, où il avait comme compagnon un jeune étudiant en chirurgie et qu'il faisait sous la conduite d'un vieux contrebandier de son pays, est une des pages les plus pi({uantes de ses Mémoires. A Rome les deux camarades trouvèrent à la fois un asile gratuit el des compatriotes. Le collège Liégeois, fondation assez récenle pour étudiants en tous genres, nés à Liège, entretenait cinq ans durant une vingtaine de jeunes gens dont Tunique obligation était le port de Thabit ecclésiastique. Un prêtre liégeois dirigeait la maison qui était située derrière le palais Borghèse ettout près de l'église San Carlo al Corso. Grétry y passa, sauf quelques excursions hors de la ville, les années 1759 à 1766, cherchant sa voie, écoutant, regardant, travaillant avec passion jusqu'à se rendre malade, ou laissant les mois s'écouler dans la contemplation indolente de la nature. Tci encore, comme à Liège, c'est la fréquentation de théâtres italiens et celle aussi des églises, oiis'exécu-

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