‹ Gringoire (volume 2)Chapitre 1 sur 41 · Gringoire · texte numérisé non relu

Gringoire

Si Ton pouvait payer ses dettes avec un trait de plume, comme je serais heureux d'écrire les lignes qui vont suivre !

Dire que j'ai trouvé, pour mener à bien le sort de cette pièce, un appui auquel on peut se fier toujours, un dévouement patient et infatigable, une aide fraternelle et le secours d'une pensée vive, alerte, ingénieuse, féconde, toujours en éveil, n'est-ce pas dénoncer déjà mon cher ami Régnier, dont ce qu'on nomme Désintéressement est la nature même?

Que Régnier se soit donné pour moi mille fois plus de peine qu'il ne s'en fût donné pour lui, ceci n'étonnera personne de ceux qui connaissent ce cœur d'une générosité si haute et si rare. Moi je veux seulement témoigner de ceci, qu'en mettant à ma disposition une expérience scénique sans égale, il a tenu à ce que je fusse moi-même, choisissant toujours l'interprétation la plus large et la moins banale, me ramenant à ma propre pensée quand je m'en étais éloigné, et m'obligeant à rester toujours poëte, c'est-à-dire hardi et vrai.

La pièce revue, Régnier ne l'a pas abandonnée! Avec une invention merveilleuse, avec un tact exquis, minutieux, il l'a mise en scène, imaginant et composant en artiste une suite de tableaux qui sont l'exacte représentation

IV AVANÏ-PROPOS

matérielle de nos idées. Enfin il a prodigué son esprit à des comédiens qui, passés maîtres eux-mêmes, l'écoutent cependant comme un maît.e, sachant que ses conseils, précieux et inestimables pour nous, ont été quelquefois utiles, même au génie.

Tout le monde sait à qui revient l'autre part du succès de Gringoire; je n'ai donc qu'à nommer ei à remercier à la fois :

Le comité de la Comédie-Française, qui a accueilli à bras ouverts cette œuvre consciencieusement écrite; M. Edouard Thierry qui, avec une sollicitude infinie, lui a apporté son goût littéraire si infaillible, son érudition immense et toujours présente, ses soins de toutes les heures et de toutes les minutes; les acteurs : — M. Coquelin, comique, tendre, élevé, lyrique dans le rôle de Gringoire, où nous retrouvons en lui, transfiguré, complété, grandi encore par une création moderne, le jeune et déjà célèbre comédien des Fourberies de Scapin et du Mariage de Figaro; M. Lafontaine, cet énergique et puissant acteur de drame qui a fait vivre et marcher devant nous le Louis XI de l'histoire avec ses ruses, sa gaieté bourgeoise, sa bonhomie tragique et ses effrayantes colères ; M™® Victoria Lafontaine, charmante comme Juliette, douce, émue, héroïque, jeune enfin ! M"® Ponsin, qui a bien voulu accepter un rôle si inférieur à son talent, parce que Nicole Andry ne pouvait se passer ni de sa beauté, ni de son esprit, ni de sa voix; M. Barr(\ admirable de simplicité et de bonne humeur gauloise ; M. Chéry, enfin, qui, avec quelques mots, a su faire d'OIivicr-le-Daim une figure.

AVANT-PROPOS v

Puis M. Davesnes, ce metteur en scène excellent et modeste qui se souvient d'avoir été comédien et auteur dramatique; puis les peintres, MM. Rubé et Chaperon, dont le pinceau a créé pour moi un intérieur du XV* siècle calme, gai, naïf, approprié à l'œuvre, irréprochablement fidèle, et dont Théophile Gautier, le meilleur des juges, a écrit justement : « Viollet-le-Duc, dans ses restaurations d'anciens mobiliers, ne serait pas plus exact; » puis M. Alfred Albert, qui a dessiné en artiste savant et curieux les costumes de Gringoire.

Quand j'aurai mentionné ici le Louis XI de Michelet, ce chef-d'œuvre, et Les loyeulsetez du Roy Loys le Unziesme des Contes DROLATIQUES de Balzac, aurai-je nommé tous mes collaborateurs ? Non, car toute pièce de théâtre qui réussit pleinement a deux collaborateurs obligés : la Critique et le Public. Des critiques comme les nôtres, qui sont des créateurs, des inventeurs, mettent hardiment en lumière telle partie du tableau que l'auteur avait dû laisser dans l'ombre. Quant au Public, tandis qu'on l'accuse niaisement de ne se plaire qu'aux farces viles et aux écœurantes apothéoses des féeries les plus sottes, c'e<5t lui qui s'enthousiasme aux vers énergiques et vrais, c'est lui qui pleure devant les misères sincèrement racontées, et qui a l'amour et l'ardente soif de la poésie, dont la source éternellement pure et vive peut seule rafraîchijles âmes.

Paris, 4 juillet 1866.

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