‹ GringoireChapitre 16 sur 55 · Scène viii ^ Grjngoire · texte numérisé non relu

Scène viii ^ Grjngoire

Gring. Ce qu'il est? Oh! je vais vous l'expliquer tout de suite. Figurez-vous ceci. Vous êtes toute mignonne et enchanteresse lui, il est laid et souffreteux. Vous êtes riche et bien attornée, il est pauvre, affamé, presque nu. Vous êtes gaie 5 et joyeuse ; et lui, quand il n'a pas besoin de faire rire les passants, il est mélancolique. Vous voyez bien que vous proposer ce malheureux, c'est justement offrir un hibou de nuit à l'alouette des champs. 10

LoYSE, à part, avec ini effroi ndif. Est-ce lui? Oh ! non ! {Haut.) Vous vous jouez de moi. Le Roi m'aime ; aussi n'est-il pas possible qu'il ait fait pour moi un choix pareil !

Gring. En effet, cela n'est pas possible. Mais 15 cela est vrai, pourtant.

LoYSE. Mais comment ce malheureux que vous me dépeignez a-t-il attiré l'attention du Roi?

Gring. L'attention du Roi ? Vous dites bien. Il l'a attirée en effet, et plus qu'il ne voulait. Com- 20 ment? En faisant des vers.

LoYSE, étonnée. Des vers?

Gring. Oui, mademoiselle. Un délassement d'oisif. Cela consiste à arranger entre eux des mots qui occupent les oreilles comme une musique obstinée 25 où, tant bien que mal, peignent au vif toutes choses, et parmi lesquels s'accouplent de temps en temps des sons jumeaux, dont l'accord semble tintinnabuler follement, comme clochettes d'or. [50]

GringOire S«^ Scène viii

LoYSE. Quoi ! un jeu si frivole, si puéril, quand il y a des épées, quand on peut combattre ! quand on peut vivre !

Gring. Oui, on peut vivre ! mais, que voulez-vous, ce rêveur (et dans tous les âges il y a eu un 5 homme pareil à lui) préfère raconter les actions, les amours et les prouesses des autres dans des chansons où le mensonge est entremêlé avec la vérité.

LoYSE. Mais c'est un fou, cela, ou un lâche. 10

Gring., bondissant, à part. Un lâche ! {Haut, avec fierté.) Ce lâche, mademoiselle, dans des temps qui sont bien loin derrière nous, il entraînait sur ses pas des armées, et il leur donnait l'enthousiasme qui gagne les batailles héroïques ! Ce fou, 15 un peuple de sages et de demi-dieux écoutait son luth comme une voix céleste, et couronnait son front d'un laurier vert !

LoYSE. A la bonne heure, chez les païens idolâtres. Mais chez nous aujourd'hui ! 20

Gring., avec viélancolie. Aujourd'hui? C'est différent. On pense comme vous pensez vousmême.

LoYSE. Mais qui a pu persuader au... protégé du Roi de prendre un pareil métier? 25

Gring., simplement. Personne. Le métier que fait ce chanteur oisif, ce poète (c'est ainsi qu'on l'appelait jadis), personne ne lui conseille de le prendre. C'est Dieu qui le lui donne.

LoYSE. Dieu ! et pourquoi cela ? Pourquoi condamnerait-il des créatures humaines à être inutiles, et exemptes de tout devoir?

Gring. Aussi Dieu n'a-t-il pas de ces dédains cruels ! Chacun ici-bas a son devoir : le poète 5 aussi ! Tenez, je vais vous parler d'une chose qui vous fera sourire peut-être, vous qui êtes toute jeunesse et toute grâce ! car vous n'avez jamais connu sans doute ce supplice amer qui consiste à souffrir de la douleur des autres, à se dire dans 10 les instants où l'on se sent le plus heureux : " En la minute même où j'éprouve cette joie, il y a des milliers d'êtres qui pleurent, qui gémissent, qui subissent des tortures ineffables, qui, désespérés, voient lentement mourir les objets de leur plus 15 chère amour, et se sentent arracher saignant un morceau de leur cœur ! " Cette chose-là ne vous est pas arrivée, à vous ?

LoYSE. Vous vous trompez. Savoir que tant d'êtres sanglotent, ploient sous le fardeau, succombent, 20 et me sentir vaillante, forte, et n'y pouvoir rien, voilà ce qui fait souvent que je me hais moi-même. Voilà pourquoi je voudrais être homme, tenir une épée, et ceux qui sont voués à un malheur injuste, les racheter de mon sang ! 25

Gring., exalté. Donc, vous avez un cœur ! Eh bien,

voulez-vous savoir? Il y a sur la terre, même

dans les plus riches pays, des milliers d'êtres qui

sont nés misérables et qui mourront misérables.

GringOire 8«- Scène viil

LoYSE. Hélas !

Gring. Il y a des serfs attachés à la glèbe qui doivent à leur seigneur tout le travail de leurs bras, et qui voient la faim, la fièvre, moissonner à côté d'eux leurs petits hâves et grelottants. Il y a des tisserands glacés et blêmes qui, sans le 5 savoir, tissent leur linceul ! Eh bien, ce qui fait le poète, le voici : toutes ces douleurs des autres, il les souffre ; tous ces pleurs inconnus, toutes ces plaintes si faibles, tous ces sanglots qu'on ne pouvait pas entendre, passent dans sa voix, se 10 mêlent à son chant, et une fois que ce chant ailé, palpitant, s'est échappé de son cœur, il n'y a ni glaive ni supplice qui puisse l'arrêter ; il voltige au loin, sans relâche, à jamais, dans l'air et sur les bouches des hommes. Il entre dans le château, 15 dans le palais, il éclate au milieu du festin joyeux, et il dit aux princes de la terre : — Écoutez !

" Rois, qui serez jugés à votre tour.

Songez à ceux qui n'ont ni sou ni maille ; Ayez pitié du peuple tout amour, 20

Bon pour fouiller le sol, bon pour la taille Et la charrue, et bon pour la bataille. Les malheureux sont damnés, — c'est ainsi ! Et leur fardeau n'est jamais adouci.

Les moins meurtris n'ont pas le nécessaire. 25 Le froid, la pluie et le soleil aussi. Aux pauvres gens tout est peine ete misère." [53]

Page 1