Scène Première
Le Roi, Simon Fourniez, Nicole Andry, Olivier-le- Daim, Deux Pages
Nicole, se levant et versant à boire au Roi. Oui, Sire, c'est ainsi que, sous le règne du feu roi, votre père, la demoiselle Godegrand épousa un pendu, que des écoliers avaient décroché par plaisanterie et mis dans la chambre de la vieille fille, pendant qu'elle était à vêpres.
Roi, riant. A la bonne heure. Messire Olivier-le- Daim, que dites-vous de cette plaisante histoire ?
Oliv. Je dis. Sire, que le jeune garçon avait été mal pendu.
Roi. Naturellement. Tu vois d'abord le vrai des choses. (^A Nicole Andry.) C'est égal, voilà un réjouissant propos. C'est plaisir de vous entendre, belle Nicole. Pourquoi vous tenir si loin de moi ?
Nicole. Par respect. Sire.
Roi. Approchez !
Nicole. Je n'oserais.
Roi. Eh ! bien, j'oserai, moi !
Nicole. Oh ! Sire !
Roi. Quel âge avez-vous comme cela?
Nicole. J'ai vingt-quatre ans. Sire.
Roi. Ce n'est pas le bon âge pour rester veuve. Surtout quand on est la beauté la mieux fleurie [4]
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de notre ville de Tours. N'est-ce pas vous qu'on
nomme partout la belle Drapière !
Nicole. Oh ! Sire, on me nomme ainsi, parce
que j'ai été célébrée sous ce nom-là dans une
chanson qui est devenue fameuse aux veillées 5
d'hiver.
Roi. Et qui a fait cette chanson? Un amoureux
de ces yeux malins ?
Nicole. Un amoureux ! Oh ! non. Sire. C'est
Roi. Qu'est cela, Gringoire ?
Olfv. Rien du tout, Sire.
Simon. Un comédien, un farceur bien réjouissant.
Ma foi ! il est bien le plus effaré et le plus affamé
des enfants perdus. 15
Roi. Ce qui ne l'empêche pas, à ce qu'il paraît,
de se connaître en aimables femmes, et de louer
triomphalement la plus belle de toutes.
Nicole, à Simon Fourniez. Voyez-vous pas que le
Roi m'attaque de galanterie? Mon frère, défen- 2c
dez-moi !
Simon. Oh ! notre sire le Roi aime à rire, mais tu
es une prude femme, et tu sais bien te défendre
toi-même.
Nicole. Alors, Sire, laissez-moi boire à la santé de 25
celui qui punit expressément en ce royaume tous
les affronteurs de renommée et larrons d'honneur ! Roi, pressant Nicole. Ah ! ceci c'est de la trahison,
et il faut que je me venge. %
Nicole, s"* agenouillant devant le Roi et élevant son verre. Je bois à la santé du Roi ! à ses longs jours !
Roi, s' arrêtant. Contre une femme d'esprit, le diable perd ses peines. 5
Nicole. A son triomphe sur tous ses ennemis !
Roi. Pardieu ! les plus cruels de tous, ce sont ces yeux qui me brûlent comme le feu d'enfer ! Mais, que tenter contre un ennemi qui me met dans l'impossibilité de le battre et de le poursuivre ? lo Dira-t-on que le roi Louis a eu peur?
Nicole. Si quelqu'un disait cela, les Anglais de Dieppe et les Suisses de Bâle répondraient qu'il en a menti.
Simon. Bien dit, ma sœur. Et si le Roi est le 15 plus vaillant capitaine de son royaume, il en est aussi le seigneur le plus juste, et le moins fier, peut-être ! C'est pourquoi j'ose le remercier de la grâce qu'il nous a accordée en daignant s'asseoir à table chez un de ses bour- 20 geois.
Roi. Dis chez un de ses amis, Simon Fourniez. Tu n'es pas pour moi un simple bourgeois et le premier venu ! Je n'ai pas oubhé les bonnes heures que nous avons passées dans ton jardin, 25 celui-là même qui entoure cette maison amie, quand je n'étais encore que dauphin de France. Au moment si cruel où je faisais à mes dépens le dur apprentissage de la vie, toi, humble et fidèle [6]
Gringoire e«- Scène i
serviteur, tu m'as aidé de ta bourse ; bien plus, tu as risqué ta vie pour moi. Je sais comment ! Ce sont des souvenirs que rien ne peut effacer, mon brave et digne ami Simon. Sans compter que ta fille Loyse est ma filleule ! 5
Simon. Ah ! Sire, pardonnez. Je pleure de joie. Je n'ai pas attendu, moi, pour me donner à vous, que vous fussiez le roi et le maître tout-puissant, car il ne nous avait fallu qu'un moment pour nous entendre ! Bourgeois né dans le peuple, pensant lo et sentant comme lui, je devinais avec quelle ardeur vous aimiez notre pauvre pays déchiré. Or, il nous fallait un chef, un chef à la main rude et vaillante, qui fût un père pour nous, un maître inflexible pour les bergers qui tondaient de trop 15 près notre laine. Vous étiez notre homme, et nous le comprenions!
Roi. Voilà parler. Vive Dieu ! Simon Fourniez, tu as raison, mon peuple et mes bourgeois sont ce que je préfère à tout au monde. Si je suis 20 venu aujourd'hui te demander à souper, c'est que. Dieu merci, je puis enfin prendre un peu de repos : je l'ai gagné ! Je veux jusqu'à ce soir me réjouir librement avec vous, et me donner la récréation de n'être plus le roi. Les mauvais jours 25 de Péronne et de Liège sont passés, mes amis ! (Se froita7it les 7nains.) Mon cousin de Bourgogne perd son temps du côté de la Gueldre et du landgraviat d'Alsace ! •
Nicole. Mais on assure que le sournois veut établir en Champagne Monseigneur votre frère de Normandie...
Simon. Pour se ménager un passage entre ses Ardennes et sa Bourgogne ! 5
Roi. Oui, il a été question de cela. Oh ! le duc Charles est fin et rusé !
Simon, devinant le Roi. Mais on peut trouver plus fin et plus rusé que lui !
Roi. Que dirais-tu, par exemple, ami Simon, si, en lo renonçant à la Champagne, mon frère recevait de moi en échange la Guyenne et l'Aquitaine ?
Simon. Je dis que ce serait un bon tour !
Roi. Et un bon troc ! pour un jeune homme ami du plaisir, comme l'est monsieur notre frère. 15 Aussi ne le refusera-t-il certainement pas.
Oliv., s' avançant. Vous le croyez. Sire?
Roi. Si je le crois, Olivier? {^Avalant une gorgée de vin.) C'est La Balue que j'ai chargé de la négociation. Je compte sur La Balue : c'est un 20 serviteur fidèle, celui-là.
Oliv. Tellement fidèle que le Roi ne tardera pas à en être surpris !
^oif posant son verre. Que veux-tu dire?
Oliv. Moi, Sire? Rien. {A part.) Laissons-lui 25 sa bonne humeur. Elle m'est nécessaire.
Roi, se levant et allant à lui. Qu'est-ce donc, maître OHvier? Qu'avez-vous à murmurer ainsi entre vos dents ? Nierez- vous par hasard que je [8]
Gringoire B^ Scène i
n'aie en main les cartes, et que l'avantage ne me soit revenu?
Oliv. Non pas, Sire. Il n'aurait pas été naturel que le plus fin joueur perdît sans cesse !
Roi. Aussi ramasserai-je les enjeux, mes enfants. 5 Donc, réjouissons-nous, Simon, et verse-nous ton vieux vin qui est le sang vermeil de la belle Touraine.
SmoN, remplissant le verre du Roi. Il est à vous. Sire ! 10
Les valets et les pages portent la table dans un coin de la salle et préparent le fautetul du Roi.
Roi, après avoir bu. Et maintenant, je vais te montrer que, si tu m'aimes, tu n'as pas affaire à un ingrat. 15
Slmon. Ah ! Sire !
Roi. La guerre n'est pas tout, mon compère. Le commerce, tu le sais, est aussi la force d'une nation. Or, j'ai de graves intérêts à débattre avec mes amis les Flamands. 20
Simon. Bon !
Roi, s'asseyafit dans son fauteuil Et il m'est venu à l'esprit de faire de toi mon ambassadeur.
Simon. Ambassadeur ! Moi ! Votre Majesté a daigné songer à moi pour une telle mission ! 25 Mais c'est impossible ; je ne saurais parler comme il faut à des seigneurs.
Roi. Ce n'est pas avec des nobles que tu vas négocier, mais avec des chaussetiers et des batteurs