‹ GrisélidisChapitre 18 sur 29 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LE DIABLE, seul, — puis les Esprits ; pendant la fin de la scène précédente la nuit est venue.

LE DIABLE, avec des gestes d'incantation magique. Des bois obscurs, des blanches grèves, Des monts aigus, des larges prés, Levez-vous, venez, accourez, Souffles des baisers et des rêves.

[Du fond de la nuit les voix de l'ombre répondent.) Des bois obscurs, des blanches grèves, Des monts aigus, des larges prés,

Levez-vous, venez, accourez, Souffles des baisers et des rêves.

(Les esprits évoqués apparaissent. Danse nocturne sous un ciel encore vaguement lunaire.)

LE DIABLE

Et montant sous les cieux déserts. Du fond des eaux, du cœur des roses, Haleines troublantes des choses, Versez vos poisons dans les airs.

[Sous le souffle des esprits dans tous les parterres la floraison des lys subitement s'incline et se fane et pendant la strophe suivante tout le jardin s'épanouit en une infinie floraison de roses.)

Mettez votre ardente brûlure Aux lèvres de Grisélidis, Et de vos parfums alourdis Baignez sa lourde chevelure.

(Aux esprits attentifs à ses paroles.)

Vous qui portez en vous l'âme auguste des rêves, Esprits des monts, esprits des bois, esprits des grèves, Allez, complices doux de mon pouvoir vainqueur. Chercher celui qu'attend le trouble de son cœur.

[Parait Alain amené par les esprits. Le Diable disparaît, les Esprits s'évanouissent. Alain, sans comprendre encore oii il est, semble continuer, évedlé, un rêve commencé.)

Je suis l'oiseau que le frisson D'hiver chasse de la ramée.

Adieu la caresse embaumée Du nid caché dans le buisson, Mais que ma dernière chanson Vole aux pieds de la bien-aimée.

Astres, cachez votre flambeau.

Gardez votre face voilée.

Car ma jeunesse désolée

Et le printemps sont au tombeau,

Puisqu'à mes yeux rien n'est plus beau

Depuis qu'elle s'en est allée.

Je suis l'oiseau que le frisson D'hiver chasse de la ramée.

Adieu la caresse embaumée Du nid caché dans le buisson, Mais que ma dernière chanson Vole aux pieds de ma bien-aimée.

[Entre Grisélidis, inconsciente, amenée ainsi qu'Alain par une puissance inconnue.)

Le rêve a fui mon front^ le sommeil fuit mes yeux

42 GIUSËLIDIS

Un trouble me remplit que je ne saurais dire. Il semble qu'un pouvoir doux et mystérieux De ce château m'exile et dans ces lieux m'attire.

ALAIN, sans la voir encore.

Plus une voile sur la mer, Au ciel pas encore une étoile, Et plus triste est mon cœur amer Que le ciel sans lumière et que la mer sans voile

GniSÉLIDIS

Qu'ils sont tristes les mots que vous dites, ami.

ALAIN, le reconnaissant.

Elle!... Tout mon être a frémi.

Alain I

ALAIN

Oui, moi, madame, Alain, le compagnon des beaux jours d'autrefois.

Avec bonheur je te revois

Et ne t'avais jamais oublié dans mon âme.

ALAIN

Ah ! ce premier serment que j'avais cru sacré 1

GltlSÉLIDIS

On m'avait dit : Il est parti, j'avais pleuré.

ALAIN

J'avais pourtant juré

De ne plus vous revoir, au moins sur cette terre.

OniSÉLIDIS

Tu me fuyais ? Pourquoi ?

ALAIN

Pourquoi ? Mieux vaut me taire.

Adieu I

Non, pas encore.

[Ils se regardent, elle pressent l'aveu quil va faire et V arrête.)

Ah! je comprends. Tais-toi !

ALAIN

Grisélidis, écoute-moi.

Mon cœur se brise et l'heure est brève.

Rappelle-toi les jours où, la main dans la main,

J'écartais de tes pas les ronces du chemin,

Je buvais dans tes yeux l'espoir du premier rêve,

Et dans ton clair sourire une immortelle foi.

Car tu me souriais ! Et je te croyais mienne.

Grisélidis, il faut enfin qu'il te souvienne

D'un passé qui m'est tout et ne fut rien pour toi.

Ah I puisque tu m'aimais, tu me savais fidèle

Alain, Grisélidis n'est plus maîtresse d'elle, Tu sais bien qu'un époux te la prit sans retour.

ALAIN

Je ne sais rien, Grisélidis, que notre amour !

Du nom de mon époux tout l'honneur me demeure. Crois-moi si tu le veux, Alain, mais que je meure Plutôt que le laisser se flétrir en ce jour '

ALAIN

Je ne veux rien, Grisélidis, que notre amour !

GRISÉLIDIS, reculant devant lui.

Laisse-moi.

ALAIN

Soit! Pardon ! Car l'amour dont je t'aime Ne te veut obtenir, Ange, que de toi-même .

Dans tout mon être, quel émoi !

Il semble que mon cœur déchirant le mystère. Sur des ailes de feu s'envole de la terre, Est-ce l'amour ? Seigneur, ayez pitié de moi I

[Alain la tient défaillante, tandis qu autour d'eux les rosiers rapprochant leurs rameaux les ont enlacés et unis, et que sur leurs tétcs la brandies des orangers s'éclairent du i-ol ardent des lucioles.)

ALAIN

Fuyons, Grisélidis, fuyons, ô ma colombe. Des ombres de la nuit sur nous le voile tombe, Mais une aube se lève en nos cœiirs pleins de foi. Tout répète : l'amour est la suprême loi !

Si c'est l'amour, Seigneur, ayez pitié de moi 1

ALAIN

Fuyons ! fuyons bien loin vers l'oubli, vers la tombe Oii dorment les élus de l'amour éternel. Le chemin de l'amour est le chemin du ciel. Fuyons Grisélidis ! fuyons, ô ma colombe !

GRISÉLIDIS, éperdue.

L'amour 1 L'amour! Seigneur, ayez pitié de moi. Ah ! Dieu! Dieu ! Contre lui plus rien ne me défend, Plus rien... plus rien...

[Paraît Loy s.)

Si ! mon enfant I

LE DIABLE, surgissant entre les arbres.

O ! son enfant I Son enfant I Je la tiens !

{Grisélidis serre \Venfant contre elle pour lui cacher Alain.)

ALAIN, désespéré.

0 sainte profanée!

Doux rêves de ladis,

46 GltlSl'iMDIS

Adieu I chacun de nous suive sa destinée ! Celle à qui pour jamais ma foi s'était donnée, Celle par qui je meurs, c'est toi ! c'est toi ! c'est toi I [Il s'enfuit é/mrdu.)

GiusÙLiDis, laissant un instant Venfant.

Alain ! Alain !

LOYS, que le Diable a saisi et quil emporte. Maman !

Loys ! Où donc es-tu ? Loys ! Loys ! Loys ! SCÈNE VIII

Les Mêmes, moins LE DIABLE, BERTRADE

BERTRADE, accourant.

Regardez 1 Regardez ! là-bas cet homme sombre Qui passe sous le ciel !

Il disparaît dans l'ombre !

[Les gens du château passent avec des torc/ies.'^

Cherchez-le 1 Cherchez-le I Loys ! Loys! Loys! Monfilsl

[Montrant la mer.) Là-bas, de ce côté I c'est là qu'a fui l'infâme I

[Tombant à genoux.) Toi qui frappes en moi la mère après la femme,

Seigneur, fais-moi mourir!

Mon Loys ! mon Loys !

(Rumeurs dans le c/iâteau dont les fenêtres s'allument. Des serviteurs et des femmes traversent la terrasse en courant et descendent du côté de la rive. Cris d^appel au loin.)

Loys! Loys !

[Rire infernal du Diable dans la nuit.)

RIDEAUx

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