SCENE II ALAIN, GONDEBAUD, LE PRIEUR
GONDEBAUD
Prieur, de ces côtés on l'aura vu peut-être...
LE PRIEUR, apercevant Alain.
Un berger.
GONDEBAUD
Il faut l'interroger...
Berger, n'as-tu pas vu le marquis, notre maître,
Qui chassait dans ces bois ?
ALAIN
Non.
GONDEBAUD
Tout le jour ses chiens ont donné de la voix. Je ne les entends plus.
ALAIN, montrant la lisière de la forêt.
Mais il devra sans doute, Pour rentrer au château, passer par cette route.
GONDEBAUD, au prieur.
Attendons-le.
(// reprend, tout en marchant entre les arbres, la conversation commencée ,)
C'est grand malheur, je vous le dis, Que notre maître, le marquis, N'ait pas encor pris femme.
LE PRIEUR
Aucune n'a charmé son âme.
ALAIN, en souriant, à part soi.
Il n'a pas vu Grisélidis.
(le prieur et GONDEBAUD, quî l'ont cependant
entendu.)
ALAIN
Voir Grisélidis, c'est connaître,
Dans la grâce exquise d'un être,
Tout ce qui peut plaire et charmer.
Voir Grisélidis c'est Tairaer.
Elle est au jardin des tendresses
Non pas la rose, mais le lys.
Ses beaux yeux clairs, de leurs chastes caresses .
N'ont jamais consolé les fronts par eux pâlis.
Voir Grisélidis c'est connaître
Dans la grâce exquise d'un être
Tout ce qui peut plaire et charmer.
Voir GriséljfUs c'est l'aimer !
GONDEBAUD, apercevant vers le fond le marquis, Ahl voyez... le marquis.
LE PRIEUR
Interrogeant l'espace Que cherche-t-il à l'horizon ?
[Le marquis paraît vers le fond, les regards suivant une image qui passe , visible seu^ lement pour lui, emmi la profondeur des arbres.)
LE MARQUIS
Regardez ! regardez ! C'est un ange qui passe. Quel rêve prend mon âme et trouble ma raison ?
[Vers le fond il semble que plus de clarté se soit faite ; c'est que Grisélidis a paru.) D'or éclatant le ciel autour d'elle se teinte...
GONDEBAUD
0 miracle I
LE PRIEUR
On dirait Geneviève la sainte I
LE MARQUIS
J'en crois mon cœur : c'est pour moi qu'en ce lieu Cette enfant est conduite entre les mains de Dieu ! -
{A mesure quelle approche, le marquis s'incline. Quand elle est devant lui il tombe à genoux.) Toi qui portes la paix du ciel sur ton visage, Je ne sais devant toi, mystérieuse image, Quelle force inconnue a plié mes genoux. Femme, réponds: Veux-tu que je sois ton époux?
[Au fond les gens du marquis, les valets de meute, cliiens en laisse et faucons au poing, ont paru ; ils s'arrêtent et surpris suivent la scène de loin.) GRISÉLIDIS, simplement, les regards baissés. La volonté du ciel sans cloute étant la vôtre, Désormais je n'en aurai d'autre Que vous obéir sans merci !
Près de vous, loin de vous absente, Pour quelque douleur qu'il ressente, Mon cœur n'aura d'autre souci.
Disposez de votre servante.
[Voix mystérieuses sous le ciel.) Alléluia ! Alléluia !
LE MARQtJis, remettant Grisêlidis au prieur. Au château par la main, Femme, notre prieur te conduira demain.
{Sous la gloire des rameaux inclinés, Grisêlidis sort conduite par le prieur. Le marquis ne peut en détac/ier les yeux même quand elle a dis^ paru — puis avec ses gens il sort. — Alain a suivi toute cette scène, à V écart, les yeux aussi sur elle ; et quand il est seul, sous la nuit tout à fait venue, il éclate en sanglots désespérément.)
ALAIN
Fermez-vous sur mon front, portes du paradis, Car j'ai perdu Grisêlidis.
RIDEAU