VIII. £n raison du nombre extraordinaire de
ses ennemis et de leur grande réputation militaire^ César résolut de ne pas engager immédiatement une bataille. En attendant, il escarmoucha avec sa cavalerie pour tâter un peu la valeur des Belges et le moral de ses soldats. Il se convainquit par ces expériences que nos troupes pouvaient lutter sans désavantage. Alors il choisit en avant du camp, pour y ranger son armée en bataille^ un terrain qui se trouvait très heureusement disposé par la nature. La colline (i) sur laquelle le camp était assis s'élevait insensiblement au-dessus de la plaine. De face, elle présentait juste la superficie nécessaire pour tenir notre armée en ligne. A droite et à gauche, la pente
(i) Colline de Meauchamp.
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était plus accentuée, mais au milieu, c'est-à-dire face à Tennemi, la colline s'en allait rejoindre la plaine en pente douce. Sur les deux côtés de cette colline César fit creuser transversalement un fosse d'une longueur de quatre cents pas environ. A Textrémité de chacun de ces fossés il éleva un fort, qu'il munit de machines de guerre. Ces dispositions avaient pour but d'em* pêcher Tennemi, en raison de sa force numérique, de nous prendre en flanc et de nous envelopper pendant la bataille. Cet ouvrage achevé, César laissa comme réserve dans Tintérieur du camp les deux légions récemment levées, et rangea les six autres en bataille devant le camp. Les fielges étaient également sortis de leur camp avec toutes leurs forces et s'étaient comme nous rangés en bataille.
IX. Entre les deux armées s'étendait un petit marais (i). Les ennemis attendaient de leur côté que nous le franchissions, nous attendions du nôtre qu'ils s^y engageassent les premiers, prêts à nous élancer sur eux et à profiter do leur désavantage. Pendant ce temps, on escarmouchait avec la cavalerie. Personne ne se décidant à ten-
(i) La Miette.
ter le premier le passage du marais, César prolita d'un engagement où notre cavalerie avait eu ravaniagc, et fit rentrer ses troupes. Aussitôt, les fielges se mirent en marche et se dirigèrent sur 1 Aisne, qui coulait (nous Tavons dit) derrière notre camp. Là, ils trouvèrent des passages guéables et essayèrent de faire franchir la rivière à une partie de leurs troupes. Leur plan était d'enlever le fort commandé par Quîntus Titurîus, et de couper le pont. En cas d'échec, ils ravageraient le territoire de Rémes, qui nous prêtaient dans celte guerre un concours si efficace, et ils intercepteraient nos vivres.
X. Aussitôt que Titurius eut informé César des intentions de Tennemi, César fit traverser le pont à toute sa cavalerie, ainsi qu'aux fantassins Numides armés à la légère, aux archers et aux frondeurs, et se porta à la rencontre des Belges. Le combat fut acharné. Nos soldats attaquèrent les Belges encore embarrassés dans la rivière et en tuèrent un grand nombre. Ceux qui arrivaient par derrière faisaient d'héroïques efforts pour . passer par-dessus les cadavres des autres, mais les traits qui pleuvaient sur eux les forcèrent enfin à battre en retraite. Quant à ceux qui avaient déjà passé TAisne avant notre arrivée, ils furent
enveloppes par notre cavalerie et périrent tous, jusqu'au dernier. A la suite de cette défaite, les Belges comprirent qu'il leur fallait renoncer et à s'emparer de Bibracte et à passer la rivière ; ils comprirent, en outre, que nous étions décidés à ne pas nous laisser attirer sur un terrain défavorable pour combattre. D'ailleurs, les vivres commençaient à leur manquer. Ils tinrent conseil, et conclurent que le meilleur parti était de retourner chacun chez soi et de se tenir prêts à marcher ensuite au secours de ceux que Tarmée Romaine attaquerait les premiers. Ils combattraient — pensaient-ils — tt plus commodément sur leur propre « territoire que sur un territoire étranger. En tous tt cas, ils seraient sûrs de ne pas manquer de vivres, € car ils en avaient chez eux en abondance. » Une autre considération lespoussait encore à prendre ce parti. Ils avaient reçu la nouvelle que Divitiac, à la tête des Educs, s'avançait sur le territoire des Bellovakes, et il fut impossible d'empêcher le corps des Bellovakes de quitter Parmée confédérée pour aller défendre ses frères.
XI. Leur résolution une fois prise, à la deuxième veille ils évacuent leur camp. Ils se mettent en marche en tumulte et à grand bruit, dans le désordre le plus complet, sans aucun chef qui les
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dirige. Chacun prend sur la route la première place venue et ne songe qu^à une seule chose, regagner son pays au plus vite. Bref, ce n'était pas une retraite; on eût dit d^une déroute. César apprit cela par ses vedettes; mais ignorant encore les motifs de cette prompte retraite et craignant quelque ruse, il fit rester dans le camp toutes les troupes^ légions et cavalerie. Au point du jour, la nouvelle ayant été confirmée par les éclaîreurs, il lança immédiatement toute la cavalerie à la poursuite des ennemis pour arrêter leur arrière-garde. Il en confia le commandement à ses deux Lieutenants Quintus Pédîus et Lucius Aurunculélus Gotta. Il donna à son Lieutenant Labienus l'ordre de marcher derrière avec six légions. Les nôtres tombèrent sur l'arrière-gardc des Belges, les poursuivirent pendant plusieurs milles, et en firent un grand carnage. On atteignit la queue des colonnes. Les Belges qui étaient là tinrent bon et reçurent notre choc avec vigueur. Mais quant à ceux qui se trouvaient en tète, et qui, se voyant placés loin du danger, n'avaient ni leur vie à défendre, ni la voix d'un chef pour les retenir, dès qu'ils entendirent le bruit de la bataille, ce fut pour eux le signal d'un sauvc-qui-pcui général. Nos soldats n'eurent, pour ainsi dire, que la peine de
tuer, et la nuit seule vint mettre un terme au massacre. Conformément aux ordres de César, nos troupes cessèrent leur poursuite au coucher du soleil, et rejoignirent le camp.
XII. Dès le lendemain, César, sans laisser à l'ennemi le temps ni de se rallier, ni de se remettre de sa terreur, dirigea son armée sur le territoire des Rémes, et, après une longue marche, arriva sous les murs de Noviodunum. Il avait appris que la place se trouvait en ce moment sans défenseurs, et il voulait tenter de Tenlever en passant. Cet oppide était, en effet, défendu par peu de monde, mais la profondeur du fossé qui Tentourait et Télévation de ses murailles le protégeaient si bien qu'il fut impossible à César de remporter par un coup de main. Il établit un camp retranche et se mit immédiatement à faire ses mantelets (i) et tous les préparatifs nécessaires pour entreprendre un siège en règles. Cependant les troupes Suessionnes lui avaient échappé à la défaite générale, se jetèrent dans la place la nuit suivante. César ordonne sur le champ de pousser les mantelets auprès des
(1) Barraqucs de bois rcvcUics de claies ou de peaux. Elles formaient alicc couverte et jouaient le rôle de no§ parallèles.
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murailles, d'établir la terrasse (i) et d'élever les tours. Les Suessions, épouvantés de notre rapidité, et à la vue de ces travaux tout à fait nouveaux pour eux, et dont ils n'avaient même jamais entendu parler, envoient des députés pour capituler. A la prière des Rémes, César leur accorde la vie sauve.
XIII. Ccsar reçut comme otages les principaux habitants et les deux fils du roi Galba luimême. Il se tit livrer toutes les armes, et reçut la soumission des Suessions. Aussitôt après, il se mit en marche contre les Bellovakes. Ceux-ci s'étaient réfugiés avec tous leurs biens dans roppide de Bratuspantium. César, à la tête de son armée, n'était guère qu'à cinq mille pas de cette place, quand tous les vieillards sortirent et s'avancèrent à sa rencontre. Ils tendirent vers lui leurs mains suppliantes, criant quUls se soumettaient, qu'ils n'avaient nullement l'intention de combattre contre nous. Puis, quand l'armée fut arrivée sous les murs et qu'elle eut posé son camp, du haut des remparts, les femmes et les entants tendirent leurs mains et demandèrent aussi la paix à leur manière.
(i) Remblai destine à former la plalc-formc sur laquelle on faisait rouler les (ours pour les approcher de la muraille.
lOO C.-l. CÉSAR*
XIV. Divitiac, qui, après la déroute des Belges, avait licencié rarmcc des Edues et était revenu auprès de César, lui parla en faveur des Bcllovakes. a De tout temps — lui dit-il — les « Bellovakes ont été les fidèles amis des Edues. « Ils ne se sont séparés de nous et n'ont attaqué les a Romains que par suite d'un malentendu. Leurs « propres chefs leur ont fait croire que César « avait réduit les Edues en esclavage, qu'il les « accablait sous un joug despotique et brutal. Ils « ont cédé à Tinfluence de ces hommes. Mais les « auteurs de ces perfides conseils ont si bien « compris eux-mêmes à quels maux ils avaient « livré leur patrie, qu'ils se sont sauvés en Bre-^ « tagne. Soyez clément à Tégard de ce peuple. « Ce ne sont pas seulement les Bellovakes qui et vous supplient, ce sont les Edues eux-mêmes ce qui vous implorent en leur nom personnel. Si, « à notre prière, vous faites grâce aux Bellovakes, a VOUS augmenterez notre influence auprès de tous <r les peuples de la Belgique, qui ont l'habitude, « quand nous taisons la guerre, de nous prèier le « concours de leurs armes et de leurs ressour- « ces. »
XV. Par égard pour Divitiac et pour les Edues, César consentit à faire grâce aux Bellovakes et à
accepter leur soumission. Mais, comme ils étaient une nation d'une importance exceptionnelle tant par leur crédit que par leur population, il exigea six cents otages. On les lui livra, ainsi que toutes les armes qui se trouvaient dans Toppide. De là César se dirigea sur le territoire des Ambianes, qui se rendirent à lui, corps et biens, sans résistance. Par delà les Ambianes étaient les Nerves. César demanda des renseignements sur le caractère et les habitudes de cette nation. Voici ce qu'on lui apprit sur elle, t C'est un pays dans a lequel les marchands n'ont jamais mis le pied. « Les Nerves ne laissent entrer chez eux ni vin, « ni denrée de luxe quelconque. Ils disent que c tout cela n'est bon qu'à amollir les hommes et « à énerver le courage. Ce sont des guerriers « intrépides, indomptables. Us font un crime aux « autres nations Belges de s'être soumises aux « Romains. Ils les accusent d'avoir dégénéré de la « valeur de leurs ancêtres. Pour eux, ils sont « résolus à n'envoyer à César aucuns députés, à c rejeter toute proposition de paix. »
XVI. On marchait depuis trois jours sur le territoire des Nerves, quand César apprit par des prisonniers que la Sambre n'était qu'à dix mille pas de son camp, que les Nerves avaient rassem-
blé toutes leurs forces sur la rive opposée, et qu'ils nous attendaient là. Ils avaient avec eux les Aircbaies et les Viromandues, deux nations voisines, qu'ils avaient entraînées à courir avec eux les chances de la guerre, et attendaient encore les Aduatukes en marche pour les rejoindre. Ils s*é-> talent débarrassés de leurs femmes, de tous ceux que ràgc rendait impropres à la guerre, et ils les avaient mis tous ensemble dans un refuge protégé par des marais et inaccessible à une armée.
XVII. Instruit de ces faits, César envoya en avant ses éclaireurs avec des centurions chargés de découvrir une position avantageuse pour un camp. Un certain nombre de Belges récemment soumis et d'autres Gaulois avaient accompagné César et faisaient route avec nous. Plusieurs d'entre eux (on le sut plus tard par les prisonniers) profitèrent de leur séjour à Tarmée pour se mettre parfaitement au courant de nos dispositions et de nos habitudes en marche. Une nuit ils nous quittèrent et se rendirent droit au camp des Nerves. Ils expliquèrent à ceux-ci comment nous laissions toujours entre chacune des légions un intervalle assez considérable dcsiinc à ctre occupé par une longue hle de voitures. « De telle sorte ^ ajou**
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GUERRE DES GAULES. Io3
« tèrent-ils — qu'il serait aise de choisir le mo- « ment où la première légion arriverait au lieu « désigné pour le campement, et où les autres se «r trouveraient encore loin en arrière. On attaque- « rait cette légion isolée avant qu'elle n'ait eu le temps de mettre ses fardeaux à terre. Une fois «r ces troupes culbutées et leurs bagages détruits, « la terreur s'emparerait des autres légions et a elles n'oseraient même pas résister .» Une circonstance venait à l'appui de cette combinaison. Autrefois les Nerves n'avaient aucune cavalerie, et, même encore aujourd'hui, c'est une arme qu'ils négligent pour donner tous leurs soins à l'infanterie. Aussi ont-ils dû, dans leurs guerres avec leurs voisins, recourir à un système de défense tout spécial. Pour paralyser Pactîon de la cavalerie ennemie, ils coupent très près de terre de jeunes arbres, les forcent à se développer horizontalement, et à enchevêtrer leurs branches les unes dans les autres ; puis, ils plantent dans les intervalles des e'pines et des ronces, et se trouvent alors derrière une barricade semblable à un mur, derrière un véritable retranchement aussi impénétrable aux regards des cavaliers qu'aux pieds des chevaux. Toute la route que nous avions à parcourir était ainsi obstruée, et les
Nerves voyaient là un motif de plus pour exécuter le plan qu'on leur indiquait.
XVIII. Voici la position que nos officiers avaient choisie pour le* camp (i). C'était une colline qui du sommet à la base offrait une pente parfaitement régulière et qui descendait jusqu'à la rivière de Sambre, nommée plus haut. De Pautre côté de la rivière, exactement en face de cette colline, à une distance de deux cents pas environ, s'en élevait une autre absolument semblable et présentant la même inclinaison que la première. Cette seconde colline avait sa partie inférieure complètement nue et son sommet garni de bois touffus qui la rendaient à peu près impénétrable aux regards. C'était dans ces bois que Tennemi se tenait caché. Dans la partie découverte on n'apercevait aucunes troupes, si ce n'est quelques piquets de cavalerie échelonnés le long de la rive. La Sambre à cet endroit peut avoir trois pieds de profondeur.
XIX. César avait lance toute sa cavalerie en avant-garde, et suivait avec l'armée. On ne marchait plus maintenant dans Tordre de route si exactement décrit aux Nerves par les Belges. En
(i) ilauleurji de iSeul-Mcsnil.
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approchant de rennemi, César, comme toujours,
s'avançait à la tctc de ses six légions sans bagages; derrière elles venaient les convois ; enfin les deux légions récemment levées protégeaient les bagages et formaient Tarrière-garde. Notre cavalerie passa la rivière et engagea le combat avec les cavaliers ennemis. £lle était soutenue par les archers et par les frondeurs, qui avaient aussi passé la Sambre. De temps en temps, les cavaliers Belges, pressés par les nôtres, se repliaient sous bois pour y chercher un refuge auprès des leurs ; puis ils se montraient de nouveau et revenaient à la charge. Nos cavaliers n'osaient pas se risquer à les poursuivre au delà des endroits découverts. Cependant les six légions arrivèrent, précédant le reste de la colonne. On leur distribua leur beso« gne et elles se mirent immédiatement à travailler aux retranchements. Embusqués dans les bois, les Nerves guettaient pour agir le moment où ils verraient poindre sur l'horizon la première voiture de nos convois. Rangés en bataille, ils s'excitaient silencieusement au combat dans l'ombre. Aussitôt que parait le signal, ils s'élancent tout d'un coup avec toutes leurs forces. Ils tombent sur notre cavalerie, l'enfoncent sans peine, la mettent en déroute, et courent sur nous avec un tel élan,
que nous les voyons, pour ainsi dire, dans le même instant sortir du bois, traverser la rivière et nous assaillir. Du haut de la colline opposée ils arrivent d'un seul trait dans le camp et sur les soldats occupés à travailler.
XX. César avait tout à faire à la fois. Il lui fallait déployer Tétendard (c'est le signal pour courir aux armes), faire sonner les trompettes, rappeler ks soldats occupés aux retranchements, rappeler les soldats qui venaient de partir au bois, ranger Tarmée en bataille, haranguer et donner le signal du combat. Presque toutes choses impossibles, faute de temps. L'ennemi était sur nous. L'expérience des soldats suppléa à tout. Ils étaient si bien exerces par les combats pre'cédents qu'ils exécutèrent de leur propre mouvement tout ce que le Général eût ordonné luimême et aussi bien que s'ils eussent été commandés par lui. En outre, César avait donné pour instructions à ses Lieutenants de ne pas s'éloigner de leurs légions et de rester auprès des travaux jusqu'à ce que les fortitications fussent achevées. Ceux-ci, vu la rapidité de Tattaque et la présence de l'ennemi, n'attendirent pas pour agir les ordres du Général, et prirent sur eux
rinîtiative des dispositions qu'ils jugèrent les
meilleures.