II. Il y avait plusieurs jours que Galba était
entré en quartiers d'hiver, et il avait donné ses ordres pour que les habitants eussent à lui livrer à Octodur sa provision de blé. Tout à coup il est informé par ses éclaireurs que toute la partie du bourg abandonnée par nous aux Gaulois a été évacuée par eux pendant la nuit, et que les hauteurs environnantes sont occupées par une multitude innombrable de Véragres et de Séduncs. Plusieurs motifs avaient déterminé les Gaulois à reprendre subitement Toffensive et à attaquer la
(i) On peut s'étonner que ("jalha se >oii coarlc ici de la coutume Komainc qui consistait à camper toujours sur des positions dominantes, jamais sur des positions dominées.
légion. En premier lieu, ils savaient que cette légion isolée n^était même pas au complet ; non seulement on en avait distrait deux cohortes, mais celles qui restaient se trouvaient encore art'aiblics par réloignemcnt d'un très grand nombre de soldats, détachés de côté et d'autre pour les approvisioniicmenis : ils méprisaient celte poignée d'hommes. Puis, ils comptaient sur les avantages de leur position. Ils se disaient que nous étions enfermes au fond d'une vallée ; qu'ils tomberaient sur nous du haut des montagnes, eux et leurs traits ; que nous ne pourrions même pas soutenir leur premier choc. Enfin, c'était pour eux un supplice de voir leurs enfants retenus loin d*eux à titre d'otages. Ils avaient d'ailleurs la conviction que notre but en occupant la partie supérieure des Alpes n était pas tant de nous ouvrir une route dans les montagnes, que de prendre possession pour toujours de cette région et de l'annexer à notre Province (i).
III. Galba n'avait pas même entièrement terminé ses travaux de cantonnement ni ses ouvrages de défense. Ses approvisionnements, soit en grains, soit en autres vivres, étaient encore tout
(i) Cétait raisonner juste.
à-fait insufiisams. Ayant reçu la soumission et les otages des Gaulois, il s'était cru en parfaite sécurité. 11 réunit le conseil en toute hâte et recueillit les avis. Le péril était aussi grave quMl était imprévu et soudain. Toutes les hauteurs voisines couvertes d*une multitude en armes ; les communications coupées; par suite, tout secours impossible, soit comme renfort, soit comme ravitaillement. La situation paraissait désespérée. Plusieurs exprimèrent Favis de sacrifier les bagages, de faire une trouée à travers les masses ennemies, et de se sauver par où Ton était venu. Mais l'opinion qui prévalut fut que, tout en réservant çc parti pour la dernière extrémité, on devait tenter le sort des armes et défendre le camp.
IV. Cette résolution venait à peine d'être adoptée, et on avait à peine eu le temps de prendre les dispositions nécessaires pour en assurer Pexécution, lorsque tout à coup Pennemi, obéissant à un signal, s'élança de toutes parts du haut des montagnes et fit pleuvoir sur nos retranchements pierres et gœsa (i). Nos soldats, dont
(0 M. D'Arbois de Jubainyille a publié une note très intéressante sur le gœsum, gai en irlandais. Dans un manuscrit du Titi* siècle, conservé k Saint-Gall, gaîde ou gaisatias sert de glose au latin pilatus, armé du pilum.
ÛUERRE DES GAULES.
les forces étaient encore toutes fraîches, se défendirent d*abord avec vigueur. Lancés de haut en bas, aucun de leurs traits n'était perdu. Dès qu'un point paraissait dépourvu de défenseurs ou près de faiblir, on y courait pour y porter secours. Mais Tennemi possédait sur nous un avantage : à mesure que le combat s'avançait, les Gaulois fatigués pouvaient se retirer du champ de bataille et céder la place à des réserves fraîches ; ce qui était absolument impossible aux nôtres, en raison de leur faiblesse numérique. Non seulement nos soldats épuisés n'avaient aucun moyen de s'éloigner momentanément pour reprendre haleine, mais les blessés eux-mcmcs se trouvaient condamnés à ne pas quitter leur place de combat.
V. On se battait sans relâche depuis plus de six heures. Nos soldats commençaient à être à
D'après les traditions du viu* siècle, le gœsum gaulois serait donc une arme comparable au pilum romain.
(V. Rwuê archéologique — Gœsa — 1877).
Dans un récit légendaire, écrit en moyen irlandais, on trouve gai (gœsum) dans le sens de javelot. Le gai — dans ce récit — est lancé par un guerrier à un autre guerrier. Ce jeu dangereux se renouvelle trois fois.
(V. Revue Celtique 1877).
On se souvient des ver» où Virgile nomme le gœsum et où il met celte arme aux mains des Gaulois escaladant le Ca-
pitoie.
(V. Virgile, Éniide, L. Tiii, Y. 659^663).
bout de leurs forces et même de leurs traits. L'ennemi devenait de plus en plus pressant, les nôtres faiblissaient de plus en plus. Déjà le retranchement était entamé ; déjà le fossé se comblait ; bref le péril était extrême. A ce moment, P. Sextius Baculus, centurion primipilc, le même que nous avons vu, plus haut, criblé de blessures à la bataille contre les Nervcs, et Caius Volusénus, tribun militaire, officier de tête et de main, accourent ensemble auprès de Galba. Ils lui représentent que Tarmée n'a plus qu'une chance de salut, c'est de faire une vigoureuse sortie et de tenter cette suprême ressource. Les Centurions sont convoqués. Les soldats reçoivent les ordres suivants : ils suspendront un instant le combat, et, momentanément, se contenteront de parer; ils reprendront haleine ; puis, au signal donné, ils se précipiteront hors du camp au pas de charge et mettront tout leur espoir dans leur vaillance.
VI. Nos soldats exécutent ces ordres. Brusquement, par toutes les portes à la fois, ils fondent sur rennemi. Ils ne lui laissent le temps ni de se reconnaître, ni de se rallier. Aussitôt la fortune change de face. Les barbares, qui se voyaient déjà maîtres de notre camp, sont enveloppés et taillés en pièces. Le nombre des assail-
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lants dépassait trente mille. Plus du tiers fut tué. Le reste, saisi de terreur, prît la fuite, et ne put même pas trouver de refuge sur les hauteurs. Après avoir ainsi dispersé toutes les masses ennemies et s'être emparé de leurs armes, nos soldais rentrèrent dans leur cantonnement et derrière leurs retranchements. Content de sa victoire, Galba ne voulut pas tenter de nouveau la fortune. C'était, il ne l'oubliait pas, dans un tout autre but qu'il était venu hiverner dans cette contrée, bien qu'il eut été détourné de ce but par suite d'événements imprévus. £n outre, la question des approvisionnements ne laissait pas de l'inquiéter. Aussi, le lendemain même il livra aux flammes toutes les habitations du bourg et prit la route de la Province. Il ne fut ni inquiété, ni retarde par l'ennemi, et ramena sa légion saine et sauve chez les Nantuates, puis de là chez les Allobroges, où il hiverna.