‹ Guerre du Canada, 1756-1760; (volume 2)Chapitre 18 sur 37 · JJ · texte numérisé non relu

JJ

mere .

Peu de jours après, le marquis ajoutait : “ J’ai un grand désir, si Dieu me prête vie, de changer mon cordon de couleur. L’ambition naît avec les événements heureux ”.

Montcalm fait ici allusion au cordon rouge, c’est-àdire à la dignité de commandeur de l’ordre de Saint- Louis, que le roi venait de lui accorder, et qu’il désirait

] — Ce vaisseau arriva quelques jours après sans accident.

déjà, changer pour le cordon bleu, c’est-à-dire la croix de l’ordre du Saint-Esprit.

C’était dans une toute autre disposition d’esprit qu’il écrivait, peu après, à sa mère :

“ Mon rôle est unique ; je suis un général en chef subordonné, donnant le mot, ne me mêlant de rien dans certaines occasions, de tout dans d’autres : estimé, respecté, aimé, jalousé, haï, haut, simple, liant, difficile, poli, dévot, galant, etc., et bien désireux de la paix 1 ”.

Lévis, qui gémissait de l’irritation toujours croissante de Montcalm, cherchait à y apporter remède; il écrivait à la cour :

“ J’observerai, comme j’ai toujours fait, la plus grande union et harmonie avec MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm, et j’espère que mon exemple contribuera à la faire observer dans les deux corps de troupes 2 ”.

Le chevalier avait été rappelé à Montréal peu de jours avant le départ de Montcalm. La bonne entente qui existait entre le gouverneur et Lévis le désignait naturellement pour stationner dans cette ville, où d’ailleurs sa présence allait être nécessaire pour maintenir une stricte discipline parmi la garnison, qu’on allait être forcé de réduire à la ration.

L armée venait de recevoir l’ordre d’aller prendre ses cantonnements d’hiver : Bé-arn, à Montréal; Royal- Roussillon, à Boucherville et aux environs ; La Sarre, à l’île Jésus ; Guyenne, sur la rivière Richelieu ; Lan-

1 — .1 Mme la marquise de Saint- Véran.

- — Lettre à M. de Paulmy, ]() octobre 1757.

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guedoc, partie à Saint- Augustin et partie à Saint-Jean Deschaillons ; la Reine, à Québec ; Berry, à la côte de Beaupré et à l’île d’Orléans.

Quant aux troupes de la marine, elles avaient leurs quartiers d’hiver à Québec et à Montréal. La garnison de Carillon allait être sous les ordres de M. d’Hébécourt, capitaine au régiment de la Reine.

Dès son retour à Québec, Montcalm s’était trouvé

en face d'un ennemi plus redoutable que celui qu’il

venait de vaincre ; cet ennemi, c’était la disette. Elle

était générale dans toute la colonie et devait s aggraver

durant les années suivantes, car la guerre enlevait

presque tous les bras à la culture. Le cri d’alarme que

fait entendre Montcalm dans la lettre qu’on va lire, se,

continue à travers toute sa correspondance, jusqu’atffi dernier petit billet, en quatre lignes, qu’il adresse à Lévis, l’avant-veille d’ Abraham.

“ 14 septembre. — Nous allons nous trouver, Monsieur, dans les circonstances les plus critiques par le défaut de vivres. Nous manquons de pain cette année ; les moyens que l’on va prendre pour y suppléer nous feront manquer de viande la prochaine. Quelques difficultés que les troupes qui sont dans les côtes éprouvent pour vivre chez l’habitant, leurs soldats seront encore moins à plaindre que ceux qui seront en garnison dans les villes. Les temps vont être plus durs, à certains égards, qu’à Prague. Je suis en même temps persuadé que ce va être le beau moment de gloire pour les troupes de terre, sûr d’avance qu’elles se prêteront a tout avec le meilleur ton, et que nous n’entendrons

aucunes plaintes ni jérémiades sur la rareté des vivres.

MONTCALM ET LÉVIS

puisqu’il 11’y a aucun remède. Aussi, nous allons donner l’exemple de la frugalité nécessaire par le retranchement des tables et de la dépense, et qu’au lieu de se piquer de bonne chère, de dépense, et de se régaler, comme fait l’officier français accoutumé à penser avec autant de noblesse que de générosité, celui qui vivra, si j’ose le dire, le plus mesquinement et qui par là consommera le moins, donnera les marques les plus sûres de son amour pour la patrie, pour le service du roi, et sera digne des plus grands éloges.

“ Le régiment de la Reine, que j’avais cru bien traiter en lui donnant la ville de Québec, éprouvera, ainsi que celui de Béarn, que le séjour des villes n’est pas à désirer. Accoutumé à se prêter à tout et en ayant déjà donne des preuves à Prague, je n’attends pas moins d’eux dans les circonstances dont je vais vous informer.

“ On espère que les habitants nourriront les bataillons qui seront dans les côtes ; ainsi il n’y a rien à prescrire à cet égard, que d’exhorter les soldats à se contenter du genre de nourriture de son habitant. Pour dans les villes, à commencer du 1er novembre, suivant ce qui vient d’être arrêté après un examen du peu de ressources que nous avons dans le pays, la ration du soldat sera de :

Une demi-livre de pain 1

Un quarteron de pois j Pai Jour-

Six livres de bœuf frais j . .

Deux livres de morue j Pour imt Jours.

Et il est à craindre que nous ne puissions soutenir ce taux et qu on ne soit obligé, avec le temps, de donner un peu de cheval. On ne donnera pas de lard actuelle-

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ment, parce que cette ressource ne peut manquer, que les bœufs sont actuellement dans le temps de l’année ■où ils sont les meilleurs et rendent le plus.

“ M. le marquis de Yaudreuil et M. l’intendant, avec qui nous sommes convenus de ce que j’ai l’honneur de vous écrire, envoient leurs ordres à cet effet ; le munitionnaire général en écrit à M. Pénisseault, et je vous prie de vouloir bien y faire conformer les troupes.

“ Les habitants de Québec et les Acadiens, plus à plaindre, seront réduits au quarteron 1 ”.

Le désastre de la hotte de l’amiral Holbourne n’était pas encore parvenu à Québec.

Ait retour d’une excursion, Montcalm trouva la ville tout alarmée des mauvaises nouvelles reçues de Louisbourg. Il se moque en style de Rabelais de ces frayeurs qui ne devaient être que trop vite réalisées :

“ Le 15 septembre. — Je ne suis arrivé que d’hier au soir, mon cher chevalier; je n’ai encore vu personne. De vous à moi, et ne citez pas, tout le monde fait ici c. c. dans ses culottes pour Louisbourg ; pour moi, qui ne suis pas naturellement peureux, j’attendrai tranquillement les événements ”.

Il continue : “ Ce 20 septembre. — On court, mon cher chevalier, avec vos paquets et ceux de M. le général, après les deux vaisseaux qui sont partis ce matin ; on les attrapera. J’ai écrit comme Saint- Augustin, et j’ai tant travaillé que j’ai gagné mal de gorge, hémorroïdes,

1 Lettre au chevalier de Léois, datée de Québec, le 14 se2>

.tembre 1757.

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et clou à la joue. J’ai mis hier couteaux sur table : quatorze couverts ciuq jours de la semaine, un quarteron de pain par tête.... Je crois que je me plais à Québec. C’est pour vous seul. Je ménage les deux autels. Je n’ai encore été qu’une fois avec assez d’indifférence à celui où je voulais brûler de l’encens l’année dernière 1 ”.

“ Le 24 septembre. — J’ai des clous, mon cher chevalier ; la pituite me suffoque ; l’asthme tue Bougainville. Je ne mange qu’un quarteron de pain ; je me purge demain, et me trouve bien ici ; c’est une capitale. J’avais résolu de ne jamais tenir d’enfant au baptême après l’honneur d’en avoir tenu un avec Mme la marquise de Yaudreuil; cependant Arnoux m’y force avec M116 de la Naudière pour commère. J’alterne entre elle et Mme Péan, parfois Mmcs Marin et Saint-Ours ”.

A Versailles, les ministres étaient si mal informés de ce qui concernait le Canada, qu’ils avaient donné croyance à une attaque fantastique contre Québec. Huit cents hommes, dont quatre cents sauvages et quatre cents soldats habillés et tatoués à l’indienne, devaient, sous prétexte de la traite, s’approcher de la capitale, la surprendre, tout y mettre à feu et à sang,, et de là porter le carnage et l’incendie dans tout le reste du pays.

On s’amusait à Québec de ces craintes chimériques, sans toutefois négliger les moyens de prévenir une attaque du ccté du fleuve. C’était le sujet qui absorbait alors l’attention de Montcalin. Chaque fois qu’il

1 — Allusion au palais de l’intendant.

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entrait ou sortait de son hôtel, le même que l’on voit encore aujourd’hui sur la rue des Remparts, il avait sous les yeux toute la chaîne des Laurentides, depuis la vallée du Saint-Charles jusqu’au cap Tourmente. Son coup d’œil militaire lui faisait deviner le parti qu’on pouvait tirer d’un système de défense établi de ce côté.

Le 10 octobre, il prit avec lui MM. de Montbeillard et Bougainville, et conduit en chaloupe par le capitaine Pellegrin, il fit comme un simple “ maréchal des logis 1, une visite d’inspection le long de cette côte ”.

On était à cette époque de l’année où les premières gelées d’automne donnent au feuillage des forêts ces nuances si riches et si variées qui sont une des merveilles de la nature canadienne. Les voyageurs eurent tout le loisir d’admirer ces beautés dans un des endroits les plus pittoresques de T Amérique.

Mais cela n’était qu’une distraction au milieu d’occupations bien plus importantes.

Au cap Tourmente, Montcalm reconnut un emplacement propre à établir une batterie de quatre pièces et deux mortiers : “ Elle serait, dit-il, hors d’insulte, ce pays étant presque inabordable, et elle battrait pendant près d’un quart d’heure les vaisseaux faisant la traverse ; ils sont forcés de passer à la portée. Il faudrait peu de dépense pour sa construction.

“ Depuis ce cap jusqu’à Beauport, il est impossible de faire aucune descente. Le saut seul de Montmorency est une barrière presque invincible ”.

1 — Lettre de Montcalm à Lévis, 14 octobre.

Après avoir constaté que l’approche de Québec était impossible par le rivage sud, le général terminait ses observations en proposant le plan de défense qu’il fit prévaloir deux ans plus tard, c’est-à-dire une ligne de fortifications reliée par des redoutes depuis le saut de Montmorency jusqu’à la ville. Il n’y a d’autres moyens de la défendre, ajoute-t-il, que d’empêcher les ennemis d’en approcher ; les fortifications en sont si ridicules et si mauvaises qu’elle serait prise aussitôt qu’assiégée b Le 14 octobre, Montcalm écrivait à Lévis : “ J’ai ouvert, hier, l’avis du retranchement des tables. M. de Vaudreuil l’a adopté et a promis de donner l’exemple; toute la colonie a applaudi; l’intendant, pas trop. Il aime le faste, et ce n’est pas le cas. J’ai été d’avis d’un seul service, conformément à l’article seize de l’ordonnance. J’ai été d’avis qu’il ne fallait de tout l’hiver ni bals, ni violons, ni fêtes, ni assemblées. J’ai donné hier mon dernier grand repas, où j’avais nos puissances et cinq dames. 11 a été splendide par le goût, la profusion et un double service d’entremets. J’aurai, demain, dix personnes avec un potage, quatre grosses entrées, une épaule de veau, une pièce d’entremets froid ; le tout servi ensemble, le bouilli relevant la soupe. Et voilà mon plan fait pour tout l’hiver. Je vous exhorte, comme votre ami, à n’avoir qu’un gros dîner bourgeois à un seul service pour les officiers arrivant des quartiers, ni violons, ni bals, ni fêtes.

“...On crie beaucoup contre l’intendant et la Grande Société, et je crois entre nous qu’on u’a pas tort. Moi,

1 — Journal de Montcalm.

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je me tais, mais j’ai un petit ami qui est homme à écrire la vérité et à la faire parvenir.

“ M. de Yaudreuil n’est que d’avant-hier ici. Je lui ai déjà lâché quatre mémoires. Heureusement je les ai donnés à lire à Saint-Sauveur 1 ; l’écriture m’absorbe et Marcel aussi ”.

Le marquis de Yaudreuil était descendu à Québec pour tenir le conseil de guerre qui devait juger Yergor et Villeray, le premier pour avoir mal défendu et livré Beau séjour aux Anglais, en 1755; le second pour ne s’être pas défendu dans le fort Gaspareaux, à la suite de la capitulation de Beauséjour. Contrairement à l’opinion de bien des gens de guerre, Yergor fut acquitté. Quant à M. de Yilleray, on savait que l’accusation portée contre lui n’était pas sérieuse 2.

Montcalm écrit encore à Lévis, le 24 octobre : “ L’intendant a, d’avant-hier, commencé à servir à un seul domestique, et supprimé la pâtisserie, à cause de la farine.

“ Dès qu’on commencera, en décembre, à donner du

] — Secrétaire de Yaudreuil.

2 Le conseil de guerre se composait de dix juges, parmi

lesquels Vaudreuil voulut qu’il y eût trois Officiers des troupes de terre, quoique le cas ne comprît que des officiers de la colonie :

Le marquis de Vaudreuil, président ; M. Bigot, intendant; M. de Longueuil, lieutenant de roi à Québec ; M. le chevalier de Montreuil, aide-major général et lieutenant-colonel; M.de Trivio, commandant du bataillon de Berry, lieutenant-colonel ; M. de Noyelles, major des Trois-Rivières ; M. d’Aiguebelles, capitaine des grenadiers du régiment de Languedoc ; MM. Dumas et de Saint-Vincent, capitaines de la colonie ; M. de Sermonville, aide-major général, faisant fonctions de procureur du roi.

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cheval au soldat, j’en fais ma provision pour l’hiver, et il y en aura toujours chez moi un plat.

“ ... Mon valet de chambre vous dira ma vie : ainsi, toute la journée, lundi, mardi, mercredi, douze personnes ; jeudi, l’intendant; vendredi, quatre personnes ; samedi, douze ; dimanche, l’intendant. Mes compliments à La Boche 1. On ne peut vous aimer plus que je ne le fais. On ne saurait moins voir les dames ”.

“ Le 2 novembre. - — ... Il me semble que notre ami Boquemaure est toujours le même et de plus en plus insupportable par son ton et ses propos.... Poulhariez est joueur ”.

Le 26 octobre, Montcalm s’inquiétait de la maladie de M. de Villiers, attaqué de la petite vérole. M. Coulon de Villiers, frère de Jumonville, était un des officiers les plus estimés de la colonie. Il s’était distingué dans plusieurs expéditions, entre autres, comme on l’a déjà vu, à la prise du fort Nécessité, où il commandait, et au combat des Mines, en Acadie.

“ Le 2 novembre. — ... Je suis inconsolable de la perte du pauvre Villiers. Je n’écris pas à sa veuve ; mais dites-lui combien je regrette son mari, et qu’indépendamment de tou* ce qu’elle mérite par elle-même, je serai toujours fort aise de lui témoigner en toute occasion l’estime singulière que j’avais pour Villiers.

“ ... M. de Vaudreuil m’a fait l’honneur de dîner chez moi aujourd’hui, et part demain ou après ”.

“ Le 7 novembre. — .... J’ai été d’autant plus content du ton des soldats d’ici, entre nous, qu’ils ont été

1 — V. de la Rochebeaucour, 2me aide de camp de Montcalm.

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sollicités par le peuple à se mutiner ; et cela vient de ce que ce même peuple n’a point de confiance dans le gouvernement. Il croit, quoique cela ne soit pas vrai, que c’est une famine artificielle pour contenter l’avidité d’aucuns. Il a tort, mais l’exemple du passé et du présent l’autorise à cette opinion.

“ .... Que tous vos propos, mon cirer chevalier, tendent toujours à inspirer une diminution dans le luxe et la dépense à nos officiers ; car le pays s’épuisera, et ils laisseront des dettes, d’autant plus que les Canadiens ont une grande facilité à leur prêter.

“ Votre ami Roque- ^niOA éV maure et le mien, passe dans l’esprit de

tout le monde, sans excepter le maréchal de Mirepoix, pour une tête brûlée. Je crois que, hors le maréchal de Mirepoix, le comte de Lautrec, le duc de Broglie et M. de Monconseil, quoique ce dernier soit haï et peu estimé, il n’y a guère d’officier général qu’il ne blâme. L’autre jour, il voulait que .ca compagnie de grenadiers, qui a fait trois campagnes, ne fit pas fond à la formation de la nouvelle, et me fit époumonner.

“ Et j’ai beau l’interrompre, il croit faire l’éloge de d’Hébécourt et des officiers français, en disant devant des Canadiens, qu’ils ont mené à Carillon, pour cinq, huit cents poules, soixante moutons, cinq ou six bœufs, du vin étranger ; moyennant quoi, on crie que le pays est dévasté. Quand celui-ci, qui 11e manque pas

d’esprit, m’a impatienté, arrive Trivio, qui heureusement est parti

ce matin pour Beauport. Il joint à l’ennui, a la betise,

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le dessous d’un Dauphinois. Privât qui est bon homme, est digne d’être de l’Académie française, auprès de ce nouveau venu

“Le 11 novembre. — ... Je ne parle ni ne parlerai du petit écu du lieutenant de la Sarre, détaché du camp de Saint- Jean à Laprairie. L’intendant ne l’accorde que pour les officiers détachés pendant la campagne ès villes de Montréal et Québec. Comme il accordait tout au commencement, il serait tenté de refuser tout. Les extrêmes se rencontrent toujours ; la règle est une suite du désordre ; l’avarice, de la prodigalité ; le retranchement des dépenses justes, la suite des dépenses inutiles ; la sévérité, de l’indulgence ; la diète, de trop manger ; la médecine, des mauvaises digestions : c’est ce qui est cause que je me suis purgé aujourd’hui ”.

La verve satirique de Montcalm avait de quoi s’exercer ; il ne s’en faisait pas faute dans l’intimité, et se vengeait ainsi de la réserve extérieure qu’il était forcé de s’imposer.

On a vu comment l’insuffisance des traitements accordés aux fonctionnaires publics avait introduit le péculat dans les diverses branches de l’administration coloniale. Cet abus, dénoncé depuis longtemps à Versailles, avait ete toléré comme une espèce de compensation à la faiblesse des appointements ; mais il devint une menace pour l’avenir sous le gouvernement du marquis de la Jonquière, homme habile et vaillant soldat, mais âpre au gain autant que ladre. Il était réservé à l’intendant Bigot de creuser l’abîme et d’y entraîner le pays.

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L’esprit qu’animait ce Verrès au petit pied est tout entier dans ce billet si souvent cité, qu’il adressait à Vergor, pendant que celui-ci commandait à Beauséjour : “ Profitez, mon cher Vergor, de votre place ; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez, bientôt me venir joindre en France, et acheter un bien à portée de moi

L’armée de satellites qui gravitait autour de l’intendant, ramassis de ce qu’il y avait de plus vil et de plus taré, ressemblait moins à une cour qu’à une troupe de chacals lâchée sur le pays. Les deux principaux chefs de cette bande, Deschenaux, secrétaire de Bigot, et Péan, aide-major des troupes, formaient, avec l’intendant, une espèce de triumvirat qui présidait à toutes les spéculations véreuses, contre lesquelles protestaient vainement le peuple et tous les honnêtes gens. En vain, les hommes d’affaires avaient-ils député à Versailles un des leurs, le sieur Taché, citoyen intelligent et intègre, pour faire des représentations et demander justice, les hautes influences dont jouissaient en France les triumvirs, leurs intrigues et leur argent avaient tout fait échouer. Grands et petits tremblaient devant ces maîtres arrogants et impérieux ; Vaudreuil lui-même, le faible et débonnaire, gouverneur, n’avait ni assez de lumières pour comprendre toute l’étendue du mal, ni assez de volonté pour y résister. Sans participer directement aux fraudes, il semblait être de connivence avec les concussionnaires, en les abritant de son silence et de son nom. Son impuissance, exploitée par ses ennemis, ne pouvait manquer d’être prise pour de la culpabilité.

314 MONTCALM ET LÉVIS

Ce fut la grande faute de son administration, et pour lui la cause de chagrins qui amenèrent sa mort.

Joseph-Brassard Deschenaux était fils d’un pauvre cordonnier de Québec. Un notaire qui logeait chez son père lui donna des leçons de lecture et d’écriture. L’enfant, d’un esprit vif et pénétrant, fit de rapides progrès, et entra fort jeune au secrétariat de M. Hocquart, alors intendant. Bigot l’y trouva, le retint à son service, et le fit nommer, non sans peine, écrivain de la marine. Comme il était laborieux et souple jusqu’à la bassesse, il lui donna bientôt toute sa confiance et n’agit que par lui. Ambitieux et vain comme tous les parvenus, Deschenaux était aussi insolent à l’égard de ses inférieurs que vil et rampant vis-à-vis ses maîtres. Sa soif de faire fortune, son amour de l’argent étaient tels, que son proverbe était de dire à qui voulait l’entendre : “ qu’il en prendrait jusque sur les autels ”.

Michel-Jean-Hugues Péan était fils d’un officier1 qui avait servi jusqu’à sa mort en qualité d’aide-major des troupes à Québec. Malgré certaines plaintes déjà portées contre lui, la cour l’avait désigné pour succéder à son pere, quoiqu’il n’eût aucun talent militaire, et avait confie sa commission à M. de la Jonquière, à son départ de France, mais avec l’injonction de ne la lui remettre qu’après s’être assuré de son innocence. L’intendant 1 avait lavé de toute accusation: “ Son mérite,

1 __ Jacques-Hugues Péan, natif de Saint-Paul de Paris, sieur de Livaudière, chevalier de Saint-Louis, décédé à Québec, en 1747. Son fils, Michel-Jean-Hugues, sieur de Saint-Michel, était aide-major des villes et château du gouvernement à Québec.

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dit un chroniqueur du temps, Consistait dans les charmes de sa femme, qui avait su plaire à M. Bigot : elle était jeune, sémillante, pleine d’esprit, d’un caractère assez doux et obligeant, d’une conversation enjouée et amusante 1

Ses liaisons avec Bigot étaient devenues le thème de toutes les conversations, et un des grands scandales de cette scandaleuse époque. Mrae Péan, née Angélique Davennes des Méloises, tenait dans la rue du Parloir une cour qui rappelait en miniature celle de Mme de Pompa dour à Trianon. L’intendant en était l’hôte le plus assidu au vu et su de Péan, qui fermait les yeux sur tout cela pour ne pas nuire à sa fortune. Il avait d’ailleurs des qualités réelles, ne se laissant pas trop éblouir par son grand crédit, avait un esprit juste, et pouvait au besoin donner et faire prévaloir un bon conseil.

L’influence de Mme Péan auprès de Bigot ne fit qu’augmenter d’année en année jusqu’à la chute du puissant fonctionnaire. Lin mot tombé de ses lèvres faisait souvent la fortune d’un individu. Qu’il fût noble ou roturier, seigneur ou laquais, ignorant ou expert, il pouvait obtenir un poste lucratif, être nommé garde-magasin, ou avoir un emploi qui lui permît de mettre la main dans le trésor de la Grande Société.

Une tradition mêlée de récits légendaires veut que Mme Péan ait eu, elle aussi,, comme la grande courtisane d’outre-mer, son petit Trianon, bâti bien à l’écart, loin de tout œil indiscret. A un demi-mille au delà du

1 — 'Mémoires sur le Canada.

316 MONTCALM ET LÉVIS

village de Charlesbourg, on voit encore aujourd’hui, au milieu d’une clairière entourée de la forêt vierge, quelques pans de murs croulants, derniers restes d’un édifice assez spacieux et solidement bâti : ce sont lesruines connues de temps immémorial sous le nom de Château-Bigot h De temps en temps, surtout durant la belle saison, les habitants de Charlesbourg voyaient passer de riches équipages venant de Québec et s’enfonçant dans le chemin boisé de cette retraite solitaire. Tout le jour, les environs de l’ermitage retentissaient de cris de joie, de musique, de chants, de danses et de parties de plaisirs sous la feuillée. Le soir, les salons du petit château se remplissaient de la bruyante compagnie qui venait s’asseoir à de somptueux banquets, auxquels succédaient des jeux et des raouts insensés, prolongés jusqu’aux dernières heures de la nuit.

Le munitionnaire général, Joseph Cadet, était d’aussi basse extraction que Deschenaux. Fils d’un boucher, il fut embarqué, à treize ans, comme mousse à bord d’un navire, et ensuite mis au service d’un habitant de Charlesbourg pour garder les bestiaux. Peu après, il embrassa le métier de son père, et ne tarda pas à se reconnaître des aptitudes pour les affaires. Son ambition accrut avec le succès, et il se lança dans des entreprises commerciales qui lui réussirent et le firent remarquer "de M. Hocquart. Cet intendant l’ayant

1 — Des titres trouvés récemment au greffe de Québec semblent prouver que la construction de cet édifice est d’une date antérieure à l’administration de Bigot. Il aurait été bâti par l’intendant Bégon (1712-1725). Bigot l’aurait alors simplement acheté, embelli et décoré du nom d’ermitage.

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chargé de faire quelques levées de comestibles dans les campagnes, et ensuite de la fourniture des viandes pour les troupes, Deschenaux comprit que cet homme habile et intrigant pouvait lui être utile. Il le ménagea, se lia d’amitié avec lui et ne perdit aucune occasion de le préconiser auprès de l’intendant Hocquart, et ensuite de son successeur Bigot. Il méritait, au reste, une partie de ces éloges, car rarement vit-on un homme plus industrieux, plus actif et mieux entendu dans les affaires. Le triumvirat sentit la nécessité de s’attacher un tel homme et le fit nommer munitionnaire général (1756). Ce ne fut pas sans étonnement, dit un contemporain, qu’on vit passer cet homrùe, tout d’un coup, du couteau à l’épée. Cadet devint le plus riche habitant du Canada. Il vivait avec la prodigalité et le faste d’un pacha, dont il avait les mœurs. Mme Ituffio, surnommée “ la belle Aihazone ”, n’était guère moins connue que “ la sultane 1 ”. Malgré son’ défaut d’éducation et la rudesse de ses manières qui rappelaient son origine, il se fit pardonner une partie de ses malversations par les bons côtés de son caractère : il était bienfaisant et généreux.

Cadet atait pour homme de confiance, Jean Corprou, natif de Saintonge, “ homme de néant ”, ancien commis chassé pour escroquerie de plusieurs maisons de commerce. Ne manquant ni d’esprit ni de ressources, brisé à toute espèce de transactions, il s’était insinué dans ses bonnes grâces, et ensuite dans ses affaires. Cadet l’avait fait son comptable et rendu fort riche.

1 — Ruffio intenta contre Cadet des poursuites qui eurent du retentissement. 1

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Malgré la disette qui régnait au Canada et l’ordonnance qui défendait d’exporter des denrées, Cadet et Péan expédiaient des chargements de farine aux Antilles. Pour échapper à la surveillance, Cadet avait loué un moulin près de Québec, et Péan avait fait bâtir, dans sa seigneurie de Saint-Michel, de vastes hangars d’où partaient les chargements. Ils avaient, paraît-il, pour complice dans ce commerce clandestin, le contrôleur de marine Bréard.

Il n’est que juste de dire que la construction d’un grand nombre de forts élevés sous l’administration de Bigot, à cl’énormes distances sur les frontières, tels que Beauséjour, Duquesne, Machault, la Presqu’île et bien d’autres dont l’approvisionnement était aussi difficile que coûteux, avait légitimement augmenté les dépenses delà colonie : celles de la guerre étaient ensuite venues s’y ajouter. C’était à l’intendance, dont relevaient toutes les questions de finances, à voir à ce que les magasins du roi, établis dans chaque poste, fussent pourvus de tous les approvisionnements nécessaires aux garnisons des forts et aux tribus sauvages. De concert avec le contrôleur de la marine Bréard, l’intendant était entré en société avec la maison Gradish, de Bordeaux, qui remplissait leurs commandes, et les expédiait au Canada. Bigot avait fait élever à quelques pas du palais un vaste entrepôt destiné à recevoir les marchandises, et il y avait nommé comme garde-magasin un commis du nom de Clavery, que lui avait complaisamment fourni le sieur Estèbe, lequel était lui-mêine gardemagasin du roi. Le but secret de cette spéculation était d’accaparer le commerce, et surtout de vendre aux

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magasins du roi ; mais pour couvrir les apparences, on faisait le commerce de détail.

Chaque année, l’intendant envoyait à la cour l’état de tout ce qui était nécessaire à la colonie pour l’année suivante : il avait le soin de faire des demandes insuffisantes et fournissait ainsi le prétexte de prendre à l’entrepôt ce qui manquait aux magasins du roi. On trouva aussi le moyen de vendre plusieurs fois la marchandise au roi, et toujours à des prix plus élevés. Le public ne tarda pas à s’apercevoir de ces fraudes, et ne pouvant y remédier, s’en vengea par un lazzi caractéristique : la maison interlope s’appela “ La Friponne ”.

L’exemple parti de si haut devint contagieux, d’autant plus que les dépositaires de l’autorité ouvraient eux-mêmes toutes grandes les portes de l’intrigue et du péculat. La Grande Société eut bientôt des ramifications jusque dans les postes les plus éloignés. Des favoris, mis à la place des fonctionnaires intègres, firent en peu de temps des fortunes aux dépens du roi.

La misère à Montréal était moins grande qu’à Québec, mais, en revanche, le commerce y était encore plus paralysé. Varin, commissaire de la marine, et Martel, garde-magasin du roi, s’étaient emparés de tout le trafic.

François- Victor Varin, natif de Niort, en Poitou, était d’une très basse naissance. Les uns le font fils d’un cordonnier, les autres d’un maître d’école. Pour lui, il se. disait parent du graveur Varin, célèbre au XVIIe siècle par la beauté et la finesse de son exécution. On ignore, dit le chroniqueur déjà cité, comment

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cet individu a pu s’élever. Il était vain, menteur, arrogant, et le plus capricieux et le plus entêté des hommes. D’une très petite stature, il n’avait rien d’imposant dans la physionomie. Ses mœurs licencieuses et libertines lui attirèrent fréquemment de mauvaises affaires. Mais c’était un rude travailleur, très versé dans les affaires de finances : il avait, en outre, beaucoup •d’esprit, quoiqu’il fût peu instruit. Apre au gain, économe, il ne laissait pas inutilement choir un liard de sa bourse. La majeure partie des postes se trouvant au delà de Montréal, leur approvisionnement dépendait surtout de lui. De concert avec Martel, son complice, il s’associa pour son commerce illicite avec des traiteurs, que leur genre d’industrie rendait moins suspects.

Martel 1 était fils d’un marchand de l’Acadie, qui avait quitté Port-Royal pour Québec, lors du traité d’Utrecht. Pauvre dans sa jeunesse, il avait dû son avancement à un de ses frères, jésuite, qui lui avait procuré de hautes protections. Il était doué du génie des affaires, et acquit en peu d’année^ une grande fortune. Varin et lui, grâce à leurs ténébreuses machinations, exercèrent à Montréal un monopole incontrôlable. Leurs flottilles de canots allaient porter dans toutes les directions leurs marchandises, dont la vente au roi remplissait leurs trésors.

On vit s’élever à Montréal une succursale de la Friponne, dont la direction fut confiée à Pénisseault et à

I - — Jean-Baptiste-Grégoire Martel appartenait à une famille originaire de Paris, établie au Canada vers le milieu du XVIIe siècle.

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Maurin, deux autres personnages restés en vue dans la galerie des pillards sans vergogne.

Louis Pénisseault, fils d’un avocat de Poitiers, tenait une maison de commerce à Montréal, lorsqu’il épousa (1753) Marie- Marguerite Le Moine de Martigny, issue d’une des meilleures familles du Canada 1. D’un caractère vif et pénétrant, alerte dans ses allures, il était excellent organisateur, habile en toute espèce de transactions, mais d’un esprit faux, et d’une insigne mauvaise foi, sans mœurs d’ailleurs comme la plupart de ses pareils. ÜSFayant pas eu d’enfants, il ne fut pas heureux en ménage et vécut presque séparé de sa femme. Ce fut le malheur de Mme Pénisseault. Elle était d’une rare beauté “ et avait des qualités d’esprit qui la faisaient regarder avec admira tfon. Sa conversation était libre et enjouée”; il y avait dans toutes ses manières quelque chose de grand qui dénotait de la naissance.

Elle menait grand train, avait un salon recherché, à cause des grâces de sa personne et de son esprit ; mais elle avait le tort de manquer de discernement, et d’inviter à sa table plusieurs des parvenus qui remplissaient alors les bureaux de l’administration. Mme Pénisseault attira trop l’attention du chevalier de Levis, qui se laissa captiver par ses charmes. Son assiduité au salon de cette femme, déjà regardée comme légère, acheva de la compromettre, et attira sur M. de Lévis les sévérités de l’opinion.

1 — Elle était fille de Jean-Alexis Le Moine, sieur de Martigny, et de dame Marie Joseph de Couagne.

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Le petit bossu, difforme, à la physionomie et au maintien sinistres, réputé l’être le plus laid de la colonie, qui répondait au nom de François Maurin, était natif de la Saintonge. Plein d’esprit, de talent, de ressources, expert dans le négoce, rapace, quelquefois généreux par vanité, ce petit Thersite était le digne acolyte de Pénisseault. L’un et l’autre semblaient s’être donné la main pour écraser le peuple par leur arrogance et insulter à la misère publique par leur opulence et leur faste.

Pénisseault, chargé de la visite des postes, de la construction ou de la réparation des entrepôts, de la nomination des employés, en profita pour y organiser le pillage en règle au profit de la Grande Société. Les fonctionnaires probes furent écartés pour faire place à des individus plus dociles, ou, comme on disait communément, “ à des gens qui ne se mêlaient point d’examiner ce qu’on leur faisait faire ”.

L’entretien des postes devint dès lors une ruine pour l’Etat. Tout fut un prétexte au pillage : la qualité des effets, leur quantité, leur transport, leur emmagasinement, leur vente, leur distribution.

Ainsi, Cadet qui s’était offert à fournir des rations aux malheureux Acadiens réfugiés au Canada, leur fit distribuer de la morue gâtée, qu’il chargea au compte du roi à un prix exorbitant.

Le contracteur chargé du transport des marchandises ou du matériel de guerre, obtenait l’ordre de faire des réquisitions le long de la route. L’habitant aimant mieux se prêter à une corvée gratis que d’être toute une cam-

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pagne éloigné de chez lui, se soumettait à la réquisition ; et le contracte ur en augmentait d’autant son profit.

Le commandant d’un fort, sous orétexte de gagner l’esprit des sauvages ou de les envoyer en partie de guerre, grossissait leur nombre outre mesure, pour obtenir une plus grande quantité de présents. Au lieu de les distribuer, il les vendait pour des fourrures, qu’il commerçait ensuite a son profit.

L’auteur des Mémoires sur le Canada prétend (ce qui n’est guère vraisemblable) que Le Verrier, beau-fils du gouverneur, officier ni brave ni spirituel, commandant à Michilimakinac, fit un jour un certificat de dix mille livres au lieu de dix, et apprenant que ce compte avait été acquitté, il continua sur le même pied. Aussi revint-il avec une fortune.

Durant les années 1757 et 1758, Cadet, Péan, Pénisseault, Maurin et Corpron firent sur l’Etat un profit net de douze millions, en vendant pour vingt-trois millions des effets qui ne leur en avaient coûté que onze.

Quelque temps auparavant, Péan avait gagné, sans s’en apercevoir, cinquante mille écus, et voici par quelle manœuvre. L’intendant l’avait chargé d’une levée considérable de blé, et lui avait fourni de l’argent du trésor pour- le payer comptant. L’intendant rendit ensuite une ordonnance fixant le prix du blé beaucoup plus haut que Péan ne l’avait payé. Celui-ci le livra au roi sur le prix de l’ordonnance, et réalisa ainsi son énorme profit.

Que pouvaient contre de tels abus les colons d’un pays situé à plus de mille lieues du trône, dont les

délégués étaient investis d’une autorité presque souveraine ? Quand un malheureux habitant allait porter des plaintes à l’intendance, il était arrêté sur le seuil par le cerbère du lieu. Deschenaux, de son ton insolent, lui demandait l’objet de sa visite. L’habitant intimidé avait à peine le temps de balbutier quelques mots, que' le secrétaire l’interrompait et le congédiait avec une verte semonce.

Mais le temps approchait où les ministres de France allaient ouvrir les yeux, où les infâmes spoliateurs allaient recevoir un châtiment trop bien mérité, mais trop tardif.

Après avoir contemplé ce sombre tableau, doit-on en conclure que le pays tout entier fût gangréné ? Lien ne prouve mieux le contraire que l’étonnante vitalité et l’indomptable énergie que déployèrent les Canadiens dès l’ouverture du règne suivant. L’ouragan avait passé, renversant, enlevant tout ce qui n’était pas fortement enraciné au sol. Il ne resta que les jeunes et vaillantes tiges qui reprirent une nouvelle vigueur sous un soleil nouveau.

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