‹ Guerre du Canada, 1756-1760 (volume 4)Chapitre 9 sur 32 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Soulèvement «les tribus sauvages en faveur de la Nouvelle- France. — Affluence de leurs guerriers à Montréal

Projet d'attaque contre William-Henry Montcalm va

chanter la guerre au lac des Deux-Montagnes Lévis

organise le camp de Carillon Expédition de Marin au

fort Edouard Montcalm au camp de Carillon Les

sauvages et leurs missionnaires L'embuscade du Pain-

de-Sucre Succès et cruautés des sauvages Grand

conseil au camp de la Chute Marche de l'expédition

Arrivée devant William-Henry.

Avril était venu avec ce soleil intense et ces subites chaleurs qui ne sont connus que dans les hautes latitudes. La terre, réveillée alors comme eu sursaut après six mois de léthargie, fait éclater l'écorce de glace et de neige qui l'enveloppe : toutes les plantes tressaillent sous l'action des puissances souterraines qui poussent la sève vers leurs cimes, et gontlent les bourgeons qui, dans quch^ues jours, briseront leurs corsages pour s'épanouir en feuilles et en fleurs. La fonte rapide des neiges précipite des torrents d'eau des montagnes, noie

les forêts et les champs. Les cascades et les rapides bondissent sous les murs de glaçons qui les emprisonnent, les soulèvent, les morcellent, les emportent dans leur course, avec un cri de délivrance, et recommencent au grand jour leurs murmurantes chansons. Les oiseaux reviennent de leurs lointaines migrations, s'abattent par bandes sur la terre ou sur les eaux, et répandent la vie avec leurs notes joyeuses dans les airs. Quand les premiers de ces visiteurs ailés s'annoncent par leurs croassements, les habitants se répètent gaîment les uns aux autres : " Les corneilles sont arrivées, voilà le printemps ". C'est aussi l'époque où l'on entaille les érables. Les suo'iers (on désigne ainsi ceux qui vont faire le sucre d'érable) parcourent en raquettes les érablières, recueillent l'eau qui tombe des goudrilles et la rapportent à la cabane à sucre, où de grands feux, entretenus nuit et jour, font bouillir et condensent la sève. En ce temps-là,, comme aujourd'hui, ce travail était l'occasion de promenades et de festins champêtres dans les sucreries,

Montcalra et ses compagnons d'armes se donnèrent jJus d'une fois cette distraction.

La débâcle du Saint- Laurent, l'ouverture ih. la navigation et l'arrivée des vaisseaux de France, étaient alor.s V'. thème général de la conver.sation,

" Dejtuis la nouv«'lle du 29 juin, écrivait le manjuis à la niarqui.se du Boulay, sous la date du 15 avril, nous ne .«savons rien de ce qui se j)asse en France ; cette j>rivation est cruelle. L'a])proche des lettres fait toujours unlanl Iri'inhhT (|ii'c'spéi'er. Quinze cents li(!ue,s ne font qu'augmenter les s'ulimcnts de tendresse et de

MONTCALM ET LÊVIS 211

respect que je vous ai voués, et que je vous dois par tant de raisons....

" Ma sauté a repris cet hiver, quoique je n'aie pas été sans peines, sans occupation et sans course, ayant fait cent vingt lieues sur les glaces pour aller et revenir de Québec, où j'ai resté un mois.

" M. le chevalier de Lévis se porte à merveille ; je ne saurais trop me louer de l'avoir pour second, ainsi que M. de Bourlamaque. Ma commission exigerait l)lus de talents ; je ne néglige rien pour la bien remplir à tous égards. Une grande dépense nécessaire, la cherté des vivres, me met dans le cas de devoir au lieu d'épargnes ; mais pourvu que l'on soit content de moi en Fi ance, je n'ai regret ni i\ la dépense ni même à ma santé, et pour me servir d'une expression sauvage : J'ai jeté mon cor2:)s, et je ne trouve rien de valeur, quand il s'agit du service d'Onoidhio-Goa ; c'est ainsi qu'ils appellent le roi. Ce qui me peine le plus est la privation de nouvelles de personnes qui me sont aussi chères que vous. Madame ".

Le lendemain, Montcalm écrivait à sa feninie :

" Si je pouvais, ma très chère et bien aimée, recevoir de vos nouvelles et de celles de ma mère, je trouverais moins affligeant mon éloignement ; mais d'imaginer ({ue depuis une lettre du 5 mai, je n'en ai reçu et que je n'en aurai que du 10 au 15 du prochain, est dur. Cette lettre est destinée à passer à la première navigation par Louisbourg. Si elle vous arrive avant celles que je vous écrirai directement, je vous prie la communiquer à mes trois sti'urs....

" Je n'écris qu'à vous, à votre mère, à Mole, à Chevert et aux trois ministres à qui je dois écrire. Ma santé assez bonne, malgré beaucoup de travail, surtout d'écriture. Estève, mon secrétaire, se marie : beau caractère, bon orthographe, écrivant vite.' Je lui pro- ■cure un bon emploi, et le moyen de faire fortune, s'il veut. Il fait un meilleur mariage qu'il ne lui appartient. Malgré cela, je crains qu'il ne le fasse pas comme un autre : fat, frivole, jçueur, glorieux, petit maître, dépensier. J'ai toujours Marcel, des soldais, copistes dans le besoin. Je voudrais faire quelque chose de Tlantin, qui se porte bien, ainsi que Keboul, que j'ai tenu un mois au cachot : c'est le protégé de M. de Quinson. Tous les soldats de Montpellier se portent bien, hors le fils de Pierre, mort chez moi. Tout est hors de prix. 11 faut vivre honorablement, et je le fais tous les jours. Seize personnes une fois tous les quinze jours chez le gouverneur général, et M. le chevalier de Lévis qui vit aussi très bien. Il a donné trois beaux bals ^ Pour

1 Montcalm écrivit, à cette occasion, à Bouilainaquo :

".leiuli, un bal cliez le chevalier t\i\ Lévis, <|ui avait jiné soixante-cin(j (lames ou (lemoisellcs ; il y l'U avait trente — autant <rii()nim('s (|u'ri la guerre. La salle, bien éiîlairée, aussi grande que celle de l'intiuidance, beaucoup d'onlre, beaucoup «l'attentions; des rafVaichissenn'uts en abondaiice toute la nuit, de tout genre, de toute espèce, et on ne se letira ([u'à Mept heures du matin. Pour moi, (jui ai (pntté le séjour de <iuéhec, je me couchai à bonne heure, .l'avais cependant ce jour-là huit daines à souper, et ce souj)er était dédié à Mme Varin. J)emain, j'en aiu'ai une denii-flouzaine ; je ne sais encore II (pli il est dédié, je suis tenté de croire que c'est à la HocliebeaiKioiir. \a' galant chevalier nous donne encorti un bal. Le public prétendait (pie mes aides do camp voulaient «n donner un mardi. .Je leur ai conseillé d'attendre» après JVKjUes ". Montcalm à J}ourlaiiiai'(/iie, 20 février IT/iT.

moi, jusqu'au carême, outre les dîners, de grands soupers de dames trois fois la semaine. Le jour des dévotes prudes, des concerts. Les jours des jeunes, des violons d'hasard, parce qu'on me le demandait ; cela ne menait (jue jusqu'à deux heures après minuit, et il se joignait l'après souper compagnie dansante, sans être priée, mais sCire d'être bien reçue à celle qui avait soupe. Fort cher, peu amusant et souvent ennuyeux. A Québec, où nous avons passé un mois, ma maison m'y avait suivi sur les glacjs, et j'y ai vécu cependant souvent chez l'intendant, en des fêtes. Vous connaissez ma maison : je l'ai augmantée d'un cocher, un frotteur, un garçon de cuisine, et j'ai marié mon aide de cuisine, car je travaille à peupler la colonie. Quatre-vingts mariages de soldats, cet hiver, et deux d'officiers. Germain a perdu sa fille, il a épousé mieux que lui : bonne femme, mais sans bien, comme toute.?. J'aime beaucoup mon galant chevalier de Lé vis. Le choix de Bourlamaque est bon : homme froid, de l'esprit. Bougainville : du talent, la tête et le cœur chauds, cela mûrir i. Je suis bien avec les troupes de terre et de la colonie, que je traite également par les politesses. Nous avons ici force Languedociens, surtout de Béziers. En voici les noms ; vous pouvez répondre de leur santé : Estor, Mazerac, d'Aureillan, Servies, Beaumavielle, Bernard, etc. M. de Brassac verra que je n'oublie pas mes amis.

" Ecrivez à M'"" Cornier, à Saint-Hippolyte, que j'aime fort sou mari ; qu'il a passé l'hiver avec moi, quoique son régiment fût à Québec ; qu'il se porte à merveille et qu'il attend la paix avec autant d'impatience que moi. J'embrasse mes filles, et j'assure ma mère de toute

ma tendresse et de mon respect. Je ne vis que par l'espoir de vous rejoindre tous....

" Si je n'étais pas une espèce de général, quoique très subordonné au gouverneur général qui a, comme de raison, la voix décisive et prépondérante, je pouiTais vous bavarder des projets de campagne, qui commencera vraisemblablement à s'ouvrir du 10 au 15 mai, dans la frontière du lac Saint^Sacrement; mais les généraux apprennent ce qu'ils ont fait, et jamais ce qu'ils projettent, d'autant qu'ils sont incertains....

" Adieu, mon cœur, je vous adore et vous aime. J'embrasse mes filles, ma mère"....

Le secret des peines dont se plaignait Montcalm, est indiqué à la fin de cette lettre : c'est le dualisme dans le commandement que la France avait eu le tort d'imposer, Montcalm ne se comparait pas à César, mais ambitieux comme lui, il avait, comme lui, pour axiome : le premier dans une bicoque plutôt que le second à Eome.

Sa mauvaise humeur contre Mgr de Pontbriand s'était accrue depuis que ce prélat, jtar un mandement adressé à ses diocésains (24 février 1757), avait demandé des prières pour le succès de l'expédition organisée par le marquis de Vaudreuil et commandée par son frère. " Ce prélat, disait-il, saint homme d'ailleurs et de bonnes mirurs, a tous les préjugés d'un Canadien, quoi([n(' né on France ".

Et, queltiues semaines jdus tard, le général ne jmrdonnait pas h Mgr de Ponthriand d'avoir fait chanter un Te Deum en action de gnlces du succès de M, de

Eigaud, malgré les éloges que, dans ce même maiulement, l'évêque de Québec adressait à Alontcalm i.

Cela ne nuisait pas cei)endaut aux bons rapports ([ue le marquis entretenait avec le clergé. Il écrivait à Bourlamaque : " Bougainville a passé la journée du' lundi délicieusement à l'île Sainte-Hélène ; celle du mardi, dévotement à la Montagne -, J'y fus à quatre heures, et j'eus la complaisance d'y souper eu réfectoire, à cinq heures tnjis-quarts -^ ".

Plus tard, il insistait : " Je suis d'autant mieux avec Saint-Sulpice, que je les comble de politesses, et qu'entre nous, je les crois peu contents du général suprême ".

De son côté, Bougainville parlait en ces termes de ses relations avec le clergé du Canada :

" Je deviens dévot ; je suis très bien avec tous les prêtres et jésuites de ce continent. Je suis de leurs parties •de campagne, et je parle théologie tout comme un autre. Il est vrai que de temps en temps, il me faut au moins entendre quelques invectives contre Jansénius, mais alors je tousse, je crache et je proteste en secret contre ces propos ^ ".

L'ouverture de la campagne occupa bientôt l'attention du marquis de Montcalm.

1 — Mandement pourdes prières publiques (24 février 1757). Mandement pour faire chanter un Te Deum (2 avril 1757).

Quaml on lit aulourd'lun ces iiiamlements, où ne respirent que la piété et l'amour du bien public, on ne peut expliquer comment ils ont pu être l'objet de la critique.

2 — Résidence des prêtres de Saint-Sulpice.

'à — Montcalm à Jionrlamaque, 27 mai 1757.

4 — Bougainville ù son frère, 21 avril 1758.

Les Canadiens, mis les premiers en réquisition, furent expédiés de Lachine, au nombre de deux cent quarante' (30 avril), sur soixante bateaux chargés de vivres et de marchandises de traite pour les pays d'en haut. Quatre cents autres miliciens les suivirent de près pour aller fortifier les postes de la Belle-Eivière. L'affluence des sauvages, surtout à Niagara et à Frontenac, avait été extraordinaire durant tout l'hiver. " On y a vu renaître ces temps heureux, où l'on faisait en Canada la meilleure chère pour rien. Les perdrix y ont coûté cinq sous, le quartier de chevreuil vingt sous, ainsi que les outardes et les dindes sauvages. A la vérité, dans le même temps, les perdrix coûtaient à Montréal quatre livres la couple, les dindes quinze livres la paire, et les chevreuils trente à trente- cinq livres ^ ".

Jamais l'étoile de la France n'avait brillé d'un aussi vif éclat dans les solitudes américaines ; jamais on ne vit une telle variété de tribus accourir sous ses drapeaux : depuis les Sakis, assis sur leurs nattes, au bord du Wisconsin, et les Illinois, chasseurs de buffles,, jusqu'aux Abénakis et aux Micmacs, habitués à pour- .«juivre le saumon au flambeau, et à le darder avec le ^lifjo'j ; «lepuis les Kikajwus du lac Michigan, encore j)aïens et anthropoi)hages, jusqu'aux Mohicans et aux Chaouenons des Montagues-IMeues.

Les émissaires d'Ononthio, envoyés dans toutes les directions, dejjuis l'automne, pour chanter la guerre, avaient été partout biou reçus, môme chez les Cinq-

1 — Journal de Montcalm,

Nations. Les guerriers, tatoués de noir et de vermillon, avaient alhimé le feu du conseil, fumé avec eux le calumet, et accepté les branches de porcelaine. Le chichikoué, accompagnant les rondes guerrières, avait été entendu d'un village à l'autre, et les jongleurs, accroupis dans leurs cabanes, avaient vu dans leurs rêves quantité de chevelures et de prisonniers.

I )es escadrilles de canots, venant de tous les jxiints de l'horizon, convergeaient vers Montréal qui, à la fin du printemps, présentait un des coups d'œil les plus étranges et les plus pittoresques qui se puissent imaginer. On voyait des dames, vêtues à la mode de Paris, se coudoyer dans la rue, ou se croiser dans les antichambres du oouverneur avec des matrones outagamises ou huronnes, enveloppées des pieds à la tête de leur couverte blanche, chaussées de mocassins, ayant sur le dos un petit bambin emmailloté dans sa ndgane. Des fonctionnaires, en habits de cour, portant la perruque et l'épée, étaient accostés sur la place publique par de fiers Iroquois ou de féroces Poutéotamis, la lance au poing, des chevelures anglaises à la ceinture.

Autour des tentes dressées sur la place ou dans les terrains vagues joignant les murs de la ville, gi'ouillait tout un peuple de Peaux-llouges, d'interprètes, de coureurs de bois, de trafiquants de fourrures, où chaque groupe parlait un dialecte différent. On voyait les guerriers de certaines nations, comme celles des lowas des Prairies \ dont on n'entendait pas la langue et qu'on n'avait jamais vus à Montréal. Le palais du

1 — Ces sauvages ont léjïué leur noai à l'Etat de l'Iowa.

gouverneur, assiégé du matin au soir par les députations, était le théâtre de cérémonies et de pantomimes aussi originales qu'interminables.

Au sortir d'une de ces audiences, trois cents Outaouais, de Michilimakinac, demandèrent à voir le grand général dont la renommée les avait amenés de si loin jusqu'ici.

" Tous ces sauvages, dit Bougainville, sont faits à peindre, presque tous de la plus grande taille. Ils sont nus, à l'exception du brayet, se mataclient de noir, de rouge, de bleu, etc. Leur tête est rasée : des plumes en font l'ornement; leur marche est noble et fi^re. Je leur trouve cependant l'air moins féroce qu'aux Iroquois, même domiciliés ^ ".

En apercevant Montcalm, leur chef parut étonné.

" Nous avons voulu voir, dit-il, ce fameux chef qui, en mettant pied à terre, a foulé aux pieds l'Anglais. Nous pensions que sa tête se perdait dans les nues. Tu es petit, mon Père, mais nous voyons dans tes yeux la grandeur des pins et le vol de l'aigle. "

Le Hot de ces barbares allait toujours gi'ossissant, et au mois de juin, leur nombre s'était élevé à plus de mille, " qui passait la journée à chanter, danser et boire-". Les citoyens de Montréal, en ja-oie à ces hordes siiiis frein, étaient témoins de bacchanales aussi

1 — Bougainville ajoute plus loin dans son Jovrnal : " Dans Ifiurs oreillPH allotij^ôeH sont des annoaux dp Hl do laiton. Ils ont i»our couvertes des peaux <le eastors et cUs bceufs illinois. Ils portent des lances, des Hèelies et <les carquois, laits do peaux «le l)êteM. (^luujue bande va danser à son tour devant les maisons «les jirincipaux de la ville."

2 — Journal <lc Moutciifiii.

impossibles à décrire qu'elles étaient impossibles à réprimer.

Les Mohicaiis, dont il y avait plusieurs venus de la Belle-Ilivière, avaient passé l'hiver à dévaster les frontières de la Virginie. " Un de leurs jjartis, rapporte Montcalm, a fait prisonnier un officier anglais qu'ils ont mangé, leur ayant i)aru bien gras. (Quoiqu'ils n'exercent plus guère ces sortes de cruautés, il n'y a point d'années que dans de certains moments, ils ne brûlent quelques prisonniers. En général, tous les sauvages domiciliés, depuis qu'ils sont de la prière, ont renoncé à ces sortes de cruautés. Dans les premiers moments, après le combat, ils tuent assez 'volontiers leurs prisonuiers ; mais, s'ils les conservent, ils se contentent de leur donner la bastonnade ^ ".

La difficulté, pour le moment, était de nourrir tous ces guerriers, qui faisaient une consommation énorme de vivres. La disette, particulièrement à Québec, était extrême : " Le pain y manc[ue, écrivait Bougainville, et le peu que l'on en a est de la plus mauvaise qualité. L'intendant a été obligé de taire distribuer aux habitants deux mille miuots de grains pour faire les semences. Cette quantité n'est pas à beaucoup près suffisante, et une partie des terres demeurera non ensemencée. On sera même obligé de faire descendre des vivres des entrepôts destinés à la subsistance des troupes, pour nourrir la ca})itale ".

1 — Journal de Montcalm Lettres de Montcalm à Bourla-

maque, 13 juin 1757.

La pënurie n'était pas aupsi grande dans les paroisses de Montréal ; mais les dépôts de l'armée étaient presque vides. Montcalm proposa au gouverneur de faire une levée de vivres dans les campagnes ]iour nourrir trente hommes par compagnie, pendant un mois, " On ne sait, ajoute ironiquement le marquis, s'il acceptera cette sage proposition, (^ui n'est pas partie de sa minerve ".

Montcalm se trompait : Yaudreuil consentit. Si ce gouverneur avait un tort, c'est qu'il aimait trop les Canadiens; et s'il hésitait à les pressurer, c'est qu'il connaissait leur dévouement. Il savait que ceux-ci ne lui refuseraient rien. " Prenez tout ce que nous avons, disaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé ".

" A peine, remarque Lévis, avions-nous des vivres pour tenir un mois ; mais, comptant sur les secours de France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort George ^ ".

Dès le 8 mai, M. de Bourlamaque était en marche pour Carillon, avec les bataillons de Royal-Eoussillon et de Béarn, Son corps d'armée allait être porté à treize cents hommes, et avait ordre de camper entre le fort et la redoute construite sur le bord de la falaise, et de s'y retrancher par des abatis.

Avant de l'aller rejoindre, la Sarre et Guyenne avaient été arrêtés sur le Kicluîlieu pour réparer le fort Saint- Jean et le chemin de Chaml)ly. La Reine, ramené de la côte de lieaujiré, statioimait à (^)uébec, où ce régiment jtouvait être secouru en peu de jours, si une flotte anglaise ])araissaitdans les eaux du fleuve.

1 — Journal du chevalier de Léoia, p. SI.

Ce danger, toutefois, n'était guère à craindre pour le moment ; car la France tenait encore à Louisbourg les clefs du Saint-Laurent.

Aucune escadre anglaise n'oserait s'aventurer dans les détroits du golfe, tant qu'on verrait le drapeau blanc flotter au-dessus de la forteresse qui dressait làbas ses fiers bastions dans les brumes du nord. C'était à l'abri de ses canons que venaient se réfugier les corsaires français qui croisaient dans ces mers, et qui déjà avaient fait sur les Anglais des prises estimées à cent mille écus ^

D'après les rapports des prisonniers fiiits récemment, on s'était convaincu au Canada que c'était de ce côté que l'Angleterre concentrait ses forces, lorsque aiTivèrent enfin de France les nouvelles si impatiemiuent attendues. Elles ranimèrent tous les courages. La France avait, en effet, noblement répondu, (hélas ! c'était pour la dernière fois), aux appels que lui avait faits le marquis de Vaudreuil. Elle envoyait à peu près tous les secours en hommes, vivres et munitions qui lui avaient été demandés. Les premiers navires arrivés en rade avaient amené des vivres et cent soixante-dix hommes d'un corps de volontaires étrangers, nouvellement formé eu France, aux ordres du maréchal de Belle-Isle. Ce corps, dit Montcalm, avait pour uniforme : habit blanc, parements verts et veste verte.

Quelques jours après, deux vaisseaux apportant quatre cents hommes de recrues, six officiers d'artillerie

'onm

1 — Jommal de MonIcaJm.

et vingt cauonniers, annoncèrent l'an-ivée, àLouisbourg, de l'escadre de M. Dubois de La Motlie, avec le régiment de Berry, en destination de Qnébec,

Désormais sans crainte de ce côté, Montcalm ne songea plus qu'à pousser ses troupes en avant. Le régiment de la Eeiue avait eu ordre de partir de Saint- Jean, le 1" juillet; celui de la Sarre, le 2 ;" celui de Languedoc, le 4 ; celui de Guyenne, le G ; les troupes de la marine, les milices et les sauvages, du 8 au 14. Outre les régiments de la ligne, l'armée se composait de mille hommes do la marine, deux mille cinq cents Canadiens, dix-huit cents sauvages, deux compagnies de canonniers avec un parc, et une compagnie d'ouvriers.

" Je vais, le 9, chanter la gueiTe au lac des Deux- Montagnes, écrivait le marquis à sa femme ; le 10, au Saut-Saint-Louis. Grande et ennuyeuse cérémonie. Je pars le 12, et je compte qne nous aurous événement tout à la fin du mois ou les premiers jours du prochain 1 ".

Une triple décharge de mousqueterie avait accueilli le général à sa descente au village des. Deux-Montagnes 2. Les trois tribus qui formaient ce village : les Iroquois, les Népissings et les Algonquins, rangés sur la grève, sous la conduite de leur missionnaire, l'escortèrent jusqu'à l'église, et de là au ])resbytère, où les chefs lui firent les compliments d'usage. Dans la soirée, tous les guerriers, séi)arés par tribus, étaient assis en rang, sur la natto, daiia la grande sali"' <lu cnnsoil, vaste

1 — .1 ,V"" /(/ mniquine de Montcalm, le (i juillet 17"»7, 2 — \ dix lifiioM <lo Monti'éul.

MONTCALM ET LÊVIS 223

cabane de trois cents pieds de longueur, éclairée par quelques chandelles qui jetaient des lueurs blafardes sur les faces cuivrées de cette multitude. De distance en distance, étaient suspendues des chaudières remplies de la viande du festin, c'est-à-dire de trois boiufs, dont le marquis avait fait présent à ses hôtes. On eût dit une réunion de sorciers, observe liougainville, qui était invité ù y jouer un des principaux rôles.

Après les discours <les trois chefs et la réponse du général Hotchig, ce fameux chef népissing qui avait tué par accident l'ingénieur Des Combles, et qui depuis lors n'avait pas quitté le sentier de la guerre pour ^e faire tuer ou venger cette mort, prit une tête de lueuf par les cornes, et la promena le long de la cabane, en dansant et en hurlant sa chanson de guerre. *' Les autres chefs des trois nations, ajoute Bougainville, ont fait la mènii cérémonie, et je l'ai chantée au nom du marquis de Alontcalm, ce cjui a été fort applaudi. Ma chanson n'était autri3 cho^e que les mots : foulons les Anglais aux pieds, cadencés sur le mouvement des airs sauvages. Ils ont ensuite présenté au marquis de Montcalm le premier morceau, et le festiir de gueire ayant commencé, nous nous sommes retirés.

" Le lendemain, 10, nous avons été au Saut-Saint- Louis. Deux canots, montés chacun de dix sauvages nus, les plus beaux hommes de tout le village, matachés de rouge et de bleu, ornés de bracelets d'argent et de porcelaine, sont venus au-devant de nous, sur le fleuve, à un quart de lieue du Saut....

" Ces deux canotées formaient en vérité un coup d'œil charmant, et qui eût tix'é les regards de tous les Européens.

" Même cérémonie qu'au lac des Deux-Moutagues ; de plus, les Iroquois m'ont adopté dans leur tribu.... Me voilà donc chef de gueiTe iroquois. Ma famille est celle de la Tortue, la première pour l'éloquence et les conseils, la deuxième pour la guerre, celle de l'Ours étant la première ".

Pendant que le général parcourait le village du Saut-Saint-Louis, et présentait son aide de camp ù sa tribu, qui le saluait de son nouveau titre : Garoniatsigoa, c'est-à-dire le grand ciel en courroux, le chevalier de Lévis, arrivé le 7, à Carillon, où il venait de remplacer le froid et méthodique Bourlamaque, hâtait le mouvement de l'armée. Il avait laissé ce colonel au fort avec deux batadlons, pour y faire continuer les travaux et faire avancer l'artillerie et les munitions. Lui-même s'était établi à la Chute avec quatre bataillons, et en trois jours il avait ouvert un chemin entre Carillon et le lac Saint-Sacrement. Pour ne pas retarder la marche de l'artillerie, il faisait passer, de nuit, les divisions et les bateaux, tirés à bras, à mesure (ju'ils arrivaient.

Il était important de dérober ces opérations aux Anglais, d'autant qu'ils étaient plus alertes que l'année précédente, et que leur.s éclaireurs avaient eu des escarmouches avec nos patrouilles. Néanmoins la supériorité de nos troupes dans ce genre de guerre, qui leur tloinuiitla plupart du temps l'avantage, augmentait leur confiance et leur audace.

M. de Langy fut ciuirgé d'aller, avec cent (Janadien.s et sauvages, explorer la côte occidentale du lac Suint- Sacrement jusqu'au fort George, afin de s'assurer s'il y

avait possibilité d'y faire passer un corps d'année. A peine avait-il fait cinq lieues de marche, qu'il tomba sur un parti de trente éclaire urs anglais. Quatre seulement de ces malheureux échappèrent; dix-huit furent tués, les huit autres faits prisonniers ^ ^ ^

Sur ces entrefaites arriva à Carillon l'intrépide Marin, avec quatre cents Outaouais, Folles-Avoines, Sauteux, et autres sauvages des pays d'en haut. M. de Lévis ne lui laissa que deux jours pour se préparer, adjoignit cent cinquante Canadiens à trois cents de ses sauvages, et le dépêcha du côté oriental du lac Saint- Sacrement, pour masquer nos mouvera3nts sur la gauche, et pousser une reconnaissance jn-^qu'au fort Edouard. Il suivit la grande voie qui menait de ce côté, c'est-à-dire la tête du lac Champlain, appelée alors la Baie, et la rivière au Chicot, qui s'y décharge. A cinq lieues du fort Edouard, la navigation de cette rivière est interrompue par une cascade auprès de laquelle avait été bâti l'ancien fort Anne, alors abandonné. Marin y laissa ses canots. Lorsqu'il arriva eu vue du fort P^louard, plus de la moitié de ses sauvages, cédant à leurs caprices ou à leurs superstitions, l'avaient quitté.

Il s'approcha cependant et tomba à l'improviste sur une patrouille de cent hommes qu'il dispersa et poursuivit jusqu'auprès des remparts. Au bruit de la fusillade, une partie de la garnison sortit de ses retranchements. Elle s'avança " en bataille jusqu'à l'entrée

1 — Journal de Lévis, p. 83.

du bois, en faisant, sans aucun effet, des décharges régulières. Les sauvages, à l'abri de gros arbres, tiraient à coup sûr, et ils disent en avoir beaucoup tué. La fusillade a duré quelque temps, après quoi ils ont fait leur retraite, poursuivis pendant plus d'une lieue ; mais qui pourrait atteindre un sauvage qui fuit i " ?

Marin n'avait eu qu'un seul de ses hommes tué, et cinq sauvages blessés légèrement. Les sauvages avaient fait quatre prisonniers - et levé trente-deux chevelures ; mais, observe Bougainville, ils savent avec une en faire deux et même trois.

Montcalm reconnut la main puissante de Lévis, en examinant les travaux faits aux camps de Carillon. Le parc d'artillerie et les bateaux étaient transportés ;. il ne restait plus en arrière que quelques munitions de gueiTe et les munitions de bouche ^.

Le général, arrivé avec les dernières troupes de la marine et le reste des sauvages (18 juillet), se fixa à ('arillon, et envoya M. de Itigaud, venu avec lui, commander au Portage et aux postes avancés, tandis que " les sauvages se plaçaient où il leur plaisait ". M. Dumas fut chargé d'organiser les milices par brigades, {'t de former un bataillon des troupes de la marine, en choisissant pour officiers ceux qui étaient moins propres il marcher avec les sauvages et à faire hi guerre de partisans.

L'inspection îles listes avancés, que fit Montcalm dans la journée dn 21, fut accompagnée d'une scène

1 Journal de Mimicalm.

2 — Journal de Lévis, ]>. S4.

3 — Idem.

caractéristique que le marquis s'est plu à retracer. Il s'était embarqué pour se rendre à la Chute, dans un canot pagayé par plusieurs sauvages des pays d'en haut. Durant tout le trajet, un jeune guerrier se tenait debout dans le canot et chantait en s'accorapagnant du tambourinet indien. Derrière lui était assis le plus vieux sauvage de l'expédition, Pennahouel, le Nestor de la forêt. Dans son récitatif, modulé sur un ton qui ne manquait pas de grâce, le jeune guerrier disait ses derniers rêves: "Le manitou m'est apparu ; il m'a dit: de tous ces jeunes gens qui te suivent à la guerre, tu n'en perdras aucun ; ils réussiront,, se couvriront de gloire, et tu les Aimèneras tous sur leur natte ". Des cris d'applaudissements l'interrompaient de temps eu temps. Le vieux chef prit à la fin la parole, et lui dit d'un ton solennel : — " Mon fils, avais-je tort de t'exhorter à jeûner ? Si, semblable aux autres, tu eusses passé le temps à manger, à sacrifier à ton appétit, tu ne te serais p£is rendu le manitou favorable ; et voilà qu'il t'a envoyé des rêves heureux, et qui font la joie de tes guerriers".

Le camp de ces sauvages retentissait jour et nuit de semblables jongleries. Ils piquaient en terre une perche au bout de laquelle était suspendu leur manitou : c'était un équipement, une peau de bête ou un chien mort, auquel ils offraient en sacrifice des bouts de tabac, 'juelques bouffées de leur pipe, ou des morceaux de viandes qu'ils jetaient au feu. Le reste du temps se passait à danser, h se divertir ou à se baigner. Leur habileté à nager et à plonger faisait l'étonnement des blancs.

228 MONTCALM ET LKVIS

Les mœurs des sauvages chrétiens formaient un contraste avec celles de ces païens. Vêtus en général avec plus de décence, ils se montraient plus traitables, étaient munis de mousquets dont ils se servaient avec une rare habileté, tandis que la plupart des autres n'étaient armés que de flèches, de lances ou d'espontons. Leurs missionnaires, qui les avaient suivis, exerçaient sur eux une grande influence : c'était l'abbé Piquet, de la Présentation ; l'abbé Matavet, du lac des Deux-Montagnes, tous détix sulpiciens ; et le P. Ptoubaud, jésuite de la mission des Abénakis de Saint-François, Ces missionnaires les réunissaient matin et soir pour la prière, les prêchaient, les confessaient et leur disaient chatiue jour la messe, qu'ils entendaient avec un recueillement qui était une leçon pour l'armée. Ils étaient cependant bien encore les enfants de la nature, avec des instincts grossiers et de violentes passions. Ils avaient leurs jeux, leurs danses et leurs festins de guerre, dont le P. Koubaud a fait une très curieuse description.

" Figurez-vous, dit-il, une grande assemblée de sauvages, j)arés de tous les ornements les ])lus capables de défigurer une physionomie à des yeux européens. Le vermillon, le blanc, le vert, le jaune, le noir, faits avec de la suie ou de la raclure des marmites ; un seul visage sauvage réunit touteg ces dilférentcs couleurs, méthodiquement ajtpliquées à l'aidi' d'iiu peu de suif ([ui Hert «le p()innia<l»\ Voilà le fard (jui sf met en o'uvrc dans ces occasions d'appareil, pour embellir non seulement le visage, mais encore la tête, prescjue tout à fait i-asée, Il un i)etit flocon do cheveux près, réservé sur le.

sommet pour y attacher des plumes d'oiseaux, ou quelques morceaux de porcelaine, ou quelque autre colifichet. Chaque partie de la tête a ses o^nements marqués : le nez a son pendant. Il y en a aussi pour les oreilles, qui sont fendues dès le has âge, et tellement allongées par les poids dont elles ont été surchargées, ([u'elles viennent Hotter et battre sur les épaules. Le reste de l'équipement répond à cette bizarre décoration : une chemise barbouillée de vermillon, des colliers de porcelaine, des bracelets d'argent, un grand couteau suspendu sur la poitrine, une ceinture de couleurs variées, mais toujours burlesquement assorties, des souliers de peau d'orignal ; voilà quel est l'ascoutremeut sauvage. Les chefs et les capitaines ne sont distingués de ceux-ci que par le hausse-col, et de ceux-là que par un médaillon, qui représente d'un côté le portrait du roi, et au revers Mars et Bellone, qui se donnent la main, avec cette devise : Vlrtus et honor. " Figurez-vous donc une assemblée de gens ainsi y)arés et rangés en haie. Au milieu sont placées de grandes chaudières remplies de viandes cuites et coupées par morceaux, pour être plus en état d'être distribuées aux spectateurs. Après un respectueux silence, (pli annonce la majesté de l'assemblée, quelques capitaines, députés par les différentes nations qui assistent à la fête, se mettent à chanter successivement. Vous vous persuaderez sans peine ce que peut être cette musique sauvage, eu comparaison de la délicatesse et du goût de l'européenne. Ce sont des sons formés, je dirai presque au hasard, et qui quehyuefois ne ressemblent pas mal à des cris et à des hurlements de loups. Ce

n'est pas là l'ouverture de la séance, ce n'en est que l'annonce et le prélude, pour inviter les sauvages dispersés à se porter au rendez- vous général. L'assemblée, une fois formée, l'orateur de la nation prend la parole, et harangue solennellement les conviés

" La harangue finie, on procède à la nomination des capitaines qui doivent commander dans le parti. Dès que quelqu'un est nommé, il se lève de sa place et vient se saisir de la tête d'un des animaux qui doivent faire le fond du festin. Il l'élève assez haut pour être aperçu de toute l'asseiliblée, en criant : Voilà la fête de l'ennemi. Des cris de joie et d'applaudissements s'élèvent alors de toutes parts et annoncent la satisfaction de l'assemblée. Le capitaine, toujours la tête de l'animal en main, parcourt tous les rangs en chantant sa chanson de guerre, dans laquelle il s'épuise en fanfaronnades, en défis insultants pour l'ennemi, et en éloges outrés qu'il se prodigue,

" A les entendre se prôner dans ces moments d'un enthousiasme militaire, ce sont tous des héros à tout emporter, à tout écraser, k tout vaincre. A mesure qu'il passe en revue devant les sauvages, ceux-ci répondent à ces chants par des cris sourds, entrecoupés et tirés du fond de l'estomac, et accompagnés de mouvements de corjts si ])laisants, qu'il faut y être fait pour les voir de sang-froid. Dans le cours de hi chanson, il a soin d'insérer de temps on temps quelques plaisanteries grotesques. 11 s'arrête alors comme pour s'ap])laiidir, ou j)lutôt pf>ur recevoir les applaudissements sauvages, que mille cris confus font retentir à ses oreilles. Il ])rolongo Hu jiromenade guerrière aussi longtemps (pic le jeu lui

plaît. Cesse-t-il de lui plaire, il la termine en jetant avec dédain la tête qu'il avait entre les mains, pour désigner par ce mépris affecté, que c'est une viande de toute autre espèce qu'il lui faut pour contenter son appétit militaire

" Enfin, la fête s'achève par la distril)ntion et la consommation des viandes ^ ".

De Carillon au pied de la Chute, où était débarqué Montcalm, il n'y a guère plus d'une demi-lieue navi- .gable, La cascade (j[ui forme la rivière à cet endroit, bondissant sur un lit de rochers, faisait mouvoir un moulin à scie, d'où on tirait le bois nécessaire aux constructions. Au delà, la rivière se fraye un lit sinueux et bruyant, en se précipitant de rapide ^n rapide jusqu'à la Chute. C'est là, au milieu d'une vaste clairière, fortifiée par des abatis et une redoute, (|ue se dressaient les tentes du chevalier de Lévis, avec ses quatre régiments de la Reine, Languedoc, Guyenne et la Sarre. Après avoir accompagné Montcalm autour de son camp, le chevalier lui fit visiter la demi-lieue de chemin qu'il venait d'ouvrir, et qui aboutissait au Portage, où étaient lancés les bateaux en eau calme, pour entrer de là dans le lac George, à un quart de lieue plus haut. Le charroyage des munitions se faisait toujours avec une extrême activité, malgré les pluies fréquentes qui, en détrempant le chemin, avaient rendu les transports difficiles. La tête de ce chemin était gardée par le camp de M. de liigaud, fortifié comme celui de la Chute. Après avoir passé en revue le

1 — Lettres édifiantes et curieuses, tome VI, p. 192.

bataillon de la marine et les brigades canadiennes, les deux commandants se rendirent aux postes avancés, et ils éprouvèrent une vive satisfaction en y voyant massés la plus grande partie des sauvages, qu'ils s'étaient donné des peines infinies à faire avancer jusque là, afin d'éclairer la marche de l'armée, dès qu'elle s'ébranlerait. " C'est que, dit Montcalm, au milieu des bois de l'Améri(|ue, on ne peut pas plus se passer d'eux que de la cavalerie en plaine ".

Le cordon de sentinelles établi autour du camp rendait presque impossible l'approche des espions. Tandia que les patrouilles faisaient la ronde aux environs, fouillaient les taiUis et les ravins, les vigies montées sur des canots avaient r,œil sur le lac George. Malgré toutes ces précautions, quelques sauvages agniers parvinrent à se glisser à cent cin(puinte pas du camp, s'y tinrent cachés toute la nuit dans un fourré, d'où ils tirèrent sur un piquet de grenadiers qui se rendaient à la Chute, et levèrent deux chevelures i . M. de Yilhers se lança à leur poursuite avec ses limiers; mais inutilement, car " ceux qui avaient fait le couj) étaient sûrs de leurs Jambes - ".

Chaque jour, une berge montée juir neuf Canadiens et un officier, sous le commandement de M. de Saint- Ours, allait à la découverte jusciu'aux environs des îles ([\û j)arsènK'nt le milieu du lac. Le 20 juillet, elle revint après avoir eu une rencontre, durant laquelle l'oflicier, M. de Gros Bois, fut tué, et M. de Saint-Ours, bh^s.sé

1 — Journal </<• Lrris, |i. .s.i.

2 — Journal Ht: Moulcahn, 23 juillet.

légèrement, avec deux miliciens. Encouragés par ce petit succès, les éclaire urs anglais s'aventurèrent plus avant dans le lac: six berges ayant paru entre les chenaux des îles, dans la soirée du 23 juillet, quatre cents sauvages, cinquante Canadiens et soldats, sous la conduite de MM. de Langlade et de Corbière, allèrent se mettre en embuscade dans les îlots qui se trouvent au pied du Pain-de-Sucre, précisément à l'endroit où avait campé, l'hiver précédent, le détachement de M. de Eigaud. Lss canots tirés à terre et abrités sous le feuillage, ils attendirent jusqu'au lendemain le passage des berges qu'on apercevait dans le lointain. Ces berges, au nombre de vingt-deux, montées par trois cent cin- (|uante miliciens du New-Jersey, commandés par le colonel Parker, étaient i)arties la veille du fort George, et s'étaient mises en panne pour la nuit. A l'aube du jour, elles s'étaient remises en mouvement sur trois divisions, à une assez bonne distance les unes des autres. Elles s'avancèrent silencieusement à travers le gracieux groupe d'îles, qui allait être témoin d'une des plus horribles tragédies dont il soit fait mention dans les annales de l'Amérique.

Dès que les trois berges qui faisaient l'avant-gaide furent parvenues en face de l'embuscade, elles furent cernées et prises sans avoir tiré un coup de fusil. Les trois autres qui suivaient eurent le même sort. Les seize dernières s'avancèrent en bon ordre jusqu'à la portée du fusil. Selon leur habitude invétérée, les sauvages tirèrent troj) tôt. Les berges répondirent par quelques décharges, puis commencèrent à tourner jwur battre en retraite ; mais les sauvages ne leur en don-

234 MONTCALM ET LÊViS

nèrent pas le temps. Avec une agilité incroyable, ils se précipitèrent dans leurs canots et les assaillirent de toutes parts. Alors commença une scène de carnage indescriptible, et qu'on se refuserait à croire, si elle n'était racontée par les témoins oculaires. La vue, les cris, l'agilité de ces géants cuivrés, brandissant leurs lances ou leurs casse-tête rougis de sang, frappèrent les équipages d'une telle épouvante, qu'ils ne firent presque aucune résistance. " Les sauvages, dit Montcalm, plongeaient dans l'eau pour les darder, comme ils font pour le poisson, et aussi pour couler à bas les berges, en les prenant par dessous et les faisant chavirer ". Deux berges seulement réussirent à s'échapper. Près de deux cents prisonniers tombèrent entre les mains des sauvages ^ et, malheureusement aussi, plusieurs barils de rhum, avec lequel ils s'enivrèrent. Ce fut ensuite une orgie et des cruautés sans nom exercées sur les prisonniers, dont trois furent mis à la chaudière et mangés. Le commandant Parker, fait prisonnier avec les autres, eut le bonheur de s'échapper.

Le P. Roubaud, témoin de la rentrée de l'expédition au camp, en a foit \in récit tout plein de l'épouvante qu'il en ressentit : " On vit ])araître au loin, dans la rivière, dit-il, une barque française (jui nous amenait cinq Anglais, liés et conduits par des Outaouais dont ils étaient les prisonniers. La vue de ces malheureux ca]>tifs répandit la joie et l'allégresse dans le cœur des assistants; mais c'était, dans la ])lupart, une joie féroce

1 — Ixî P. Uoubinul porte lo cliitlVi' dos priHonniers A. cent ciii(|iuint»-Hopt. \m relation do lapriHc du fbrt(î(5orgo, publiée <liinM lu Gazelle île Francf, lo porto à cont ciiKiiianto et un.

MONTCALM ET LÊVIS 235

€t Ijarbave, qui se produisit par des cris effroyables et par des démarches bien tristes pour l'humanité. Un millier de sauvages, tirés des trente-six nations réunies sous l'étendard français, étaient présents et bordaient le rivage. Dans l'instant, sans qu'il parût qu'ils se fussent concertés, on les vit courir avec la dernière précipitation vers les bois voisins. Je ne savais à quoi devait aboutir une retraite si brusque et si inopinée. Je fus bientôt au fait. Je vis revenir un moment après ces furieux, armés de bâtons, qui se préparaient à faire à ces infortunés Anglais la plus cruelle des réceptions. Je ne pus retenir mon cteur à la vue de ces cruels préparatifs. Les larmes coulaient de mes yeux ; ma douleur cependant ne fut point oisive. J'allai, sans délibérer, à la rencontre de ces bêtes farouches, dans l'espérance de les adoucir ; mais hélas ! que pouvait ma faible voix, que pousser quelques sons que le tumulte, la diversité des langues, plu§ encore la férocité des cceura rendaient inintelligibles ? Du moins, les reproches les plus amers ne furent-ils pas épargnés à quelques Al)énakis qui se trouvèrent sur mon chemin; l'air, vif qui animait mes paroles les amena à des sentiments d'humanité. Confus et honteux, ils se séparèrent de la troupe meurtrière, en jetant les cruels instruments dont ils se disposaient à fiiire usage. Mais qu'était-ce que quelques bras de moins, sur deux mille déterminés à frapper sans piété ? Voyant l'inutilité des mouvements que je me donnais, je me déterminai à me retirer, pour n'être pas témoin de la sanglante tragédie qui allait se passer. Je n'eus pas fait quelques pas, qu'un sentiment de compassion me rappela sur le

rivage, d'où je jetai les yeux sur ces malheureuses victimes dont on préparait le sacrifice. Leur état renouvela ma sensibilité, La frayeur qui les avait saisies leur laissait à peine assez de force pour se soutenir ; leurs visages consternés et abattus étaient une vraie image de la mort. C'était fait de leur vie. En effet, ils allaient expirer sous uns grêle de coups, si leur conservation ne fut venue du sein même de la barbarie, et si la sentence de mort n'eût été révoquée par ceux mêmes, qui, ce semble, devaient être les premiers à la jjrononcer.

" L'officier français qui commandait dans la barque s'était aperçu des mouvements qui s'étaient faits sur le rivage ; touché de cette commisération si naturelle à un honnête liomme, à la vue des malheureux, il tâcha de la faire passer dans le cœur des Outaouais^ maîtres des prisonniers ; il mania si adroitement leurs esprits qu'il vint à bout de les rendre sensibles, et de les intéresser en faveur de la cause des misérables. Ils s'y i)ortèreut avec un zèle qui ne pouvait qu'infailliblement réussir. A peine la berge fut-elle assez près du rivage pour (jue hi voix pût y porter, qu'un Outaouais, prenant fièrement la parole, s'écria d'un ton menaçant : " Ces prisonniers sont k moi ; je jn-étends qu'on me res])ecte en respectant ce qui m'ajjpartient ; trêve d'un mauvais traitement dont tout l'odieux rejaillirait sur ma tête ". Cent officiers français auraient parlé sur le même ton, (|ue leurs discours n'auraient abouti qu'à leur attirer, h eux, des mépris, et à leurs captifs, des redoublements de coui)S ; mais un sauvage craint son semblable et ne craint ([uc lui. Leurs moindres disj)utes

vont à la mort ; aussi, n'en viennent-ils guère là. Les volontés de l'Outaouais furent donc aussitôt respectées que notifiées, ies prisonniers furent débarqués sans tumulte et conduits au fort "....

A leur passage au camp de Lévis, le chevalier tenta de racheter un colonel de la milice anglo-américaine, qui se trouvait au nombre des captifs ; mais, dit-il, il ne fut pas possible de le retirer de leurs mains, quelque offre qu'il fit faire pour cela, et il fut emmené dans le pays des sauvages ^

Le P. Roubaud ajoute dans son récit, qu'il vit passer par bandes les infortunés captifs, traînés, la corde au «ou, le visage terrifié, le corps ruisselant de sueur. Ayant remarqué l'un d'eux qu'il reconnut pour un officier, à quelques lambeaux d'uniforme qui lui restaient, il s'approcha d'un des Outaouais qui l'emmenait, et, lui adressant la parole de l'air le plus caressant qu'il pût, il lui fit comprendre qu'il désirait racheter ce prisonnier. L'Outaouais le repoussa avec un geste si menaçant, que le Père se retira tout effrayé.

Quel(pie temps après, comme il parcourait à l'entrée de la nuit le camp indien, il remarqua un gi'oupe de sauvages faisant festin autour d'un bûcher. Au bout de quelques perches plantées en terre, pendaient des morceaux de viandes qui gi'illaient à la flamme. Le Père s'approche et recule d'horreur en apercevant un des Indiens tenant une tête humaine qu'il dévorait : c'était celle d'un i)risonnier qui venait d'être jeté à lu chaudière. Aux remontrances que lui fit le Père, le

1 Journal de Lévis, p. 87.

sauvage répondit froidement, en continuant son festin : " Toi avoir le goût français, moi, sauvage, cette viande bonne pour moi ".

Montcalm prend occasion de ces horreurs pour rendre justice aux sauvages chrétiens. " Ce ne sont, dit-il, que ceux d'en haut qui commettent ces cruautés ; nos domiciliés n'y prennent aucune part. Ils se confessent toute la journée ^ ".

Montcalm tint conseil sur conseil avec les sauvages, durant la journée du 25, sans réussir à racheter les malheureux captifs qui, exposés à chaque instant à être assommés, étaient en proie à des terreurs pires que la mort. La victoire avait rendu les sauvages plus insolents et plus intraitables que jamais.

Ce ne fut qu'après minuit qu'ils consentirent, non pas à rendre la liberté à leurs captifs, mais à permettre de les envoyer au marquis de Vaudreuil, en se réservant le droit de 'les reprendre au retour. Ils exigèrent même que le marquis de Montcalm donnât à chaque bande, un reçu signé de sa main. L'escorte et les canots étaient prêts à recevoir ces malheureux qui furent dirigés sur Montréal.

Depuis leur victoire, les sauvages ne parlaient plus (jne du jjartir; ils voulaient à tout ])rix s'en retourner dans leur i»ays. Ils avaient fait couj), disaient-ils, et c'était tenter le Maître de la vie (^ue de s'exposer à de ncniveaux combats. Montcalm se hâta de convoquer deux gi'ands conseils de toutes les nations sauvages : l'un au cam}) de la Chute, l'autre à celui du Portage,

1 — Jour nul de Montcalm.

MONTCALM ET LÊVIS 239

pour les rattacher à l'expédition et leur faire connaître la marche de l'armée. Trois orateurs céléVjres y portèrent la parole : Kisensik, de la tribu des Népissings ; Lamotte, de celle des Folles- Avoines ; et le vieux Pennahouel, orateur des Outaouais, le plus remarquable de tous. C'était un homme d'un esprit et d'une sagacité extraordinaires, autrefois l'ennemi acharné des Français, mais devenu leur ami dévoué, surtout depuis qu'il s'était lié d'amitié avec le marquis de la Galissonière, qui avait admiré son intelligence et s'étai t amusé de ses spirituelles saillies.

Pendant que Montcalm prononçait son discours, un gros arbre tomba fortuitement à quelques pas do l'assemblée. Le général, sans perdre sa présence d'esju'it, interpréta pour lui ce présage : " Voilà, s'écria-t-il, comment l'Anglais sera renversé, comment tomberont les murs du fort George. C'est le Maître de la vie qui nous l'annonce ".

Lamotte accepta l'augure au nom des tribus d'en haut ; et Pennahouel, se levant avec solennité, l'appuya l)ur ces paroles :

— " Mon père, moi, qui de tous les sauvages compte le plus de lunes, je te remercie au nom de toutes les nations et au mien, des bonnes paroles que tu viens de nous donner ; je les approuve ; personne ne nous a jamais mieux parlé que toi. C'est le manitou de la guerre qui t'inspire ".

Un grand nombre d'officiers français, attirés par la curiosité, étaient accourus au Portage, et formaient un second cercle autour du grand conseil qui siégeait au centre du camp. Aucun de ces officiers, quelque accoii-

240 AIONTCALM ET LÉVIS

tumé qu'il fût aux scènes d'opéra et aux féeries des boulevards parisiens, n'avait vu de spectacle plus théâtral et mieux fait pour frapper l'imagination. Tout y prêtait à la fois : le lieu, les hommes et les choses. Ce camp militaire, avec ses tentes dressées dans une clairière, au milieu d'une vallée déserte, entre deux chaînes de montagnes couvertes, de la base au sommet, de forêts vierges, dans toute la splendeur de leur feuillage d'été, «xhalant sous un ciel napolitain, de chaudes effluves chargées de senteurs sauvages ; ces officiers pimpants, aux blancs uniformes galonnés d'or, aux cheveux poudrés sous leur chapeau à panache, qu'on eût dit de petits maîtres déplacés en un tel lieu, s'ils n'avaient été aussi braves qu'élégants; et autour d'eux, les coudoyant, les frôlant de leur corps nu, des Sakis, des lowas de l'extrême ouest, des Mascoutins, mangeurs d'hommes ; enfin, toute cette agglomération plus semblable à une mascarade qu'à une armée^; et en perspective, une victoire assombrie par une sanglante tragédie.

Kisensik, l'orateur des Népissings, debout au milieu du conseil, porta la parole au nom des sauvages chrétiens :

— " Mes frères, dit-il en s'adressant aux nations des pays d'en haut, nous sauvages domiciliés, vous remercions d'être venus nous aider à défendre nos terres contre l'Anglais qui les veut usurper. Notre cause est bonne, et le Maître de la vie la favorise. En pouvez-vous douter, mes frères, a})rès le beau coup que vous venez de faire ? Nous l'avons admiré, nous vous en fai8t)ns notre compliment ; il vous couvre do

gloire, et le lac Saint-Sacrement, teint du sang de Corlar i, attestera éternellement cet exploit. Que <iis-je ? Il couvi-ira aussi de gloire nous, vos frères, et nous en tirons vanité. Notre joie doit encore être plus grande que la tienne, mon père, continua-t-il, en s'adressant au marquis de Montcalm, toi, qui as passé le grand lac, non pour ta propre cause; car ce n'est pas sa cause qu'il est venu défendre, c'est le grand roi qui lui a dit : Pars, passe le grand lac, et va défendre mes enfants. Il va nous réunir, mes frères, et nous lier par le plus solennel des nonids. Accceptez-le, avec joie, ce nœud sacré, et que rien ne puisse plus le rompre ".

Cette harangue fut rendue aux nations par les dittérents interprètes et reçue avec applaudissements. Le marquis de Montcalm leur fit dire ensuite : — " Mes enfants, je suis ravi de vous voir tous réunis pour les bonnes affaires. Tant que durera votre union, l'Anglais ne pourra vous résister. Je ne puis mieux vous parler que votre frère Kisensik vient de le faire. Le grand roi m'a sans doute envoyé pour vous protéger et vous défendre, mais il m'a recommandé surtout de chercher à vous rendre heureux et invincibles, en établissant entre vous cette amitié, cette union, ce concours pour opérer les bonnes affaires, qui doivent se trouver entre des frères, enfants du même père, du irrand Ononthio ".

1 — Nom sous lequel les sauvages désignaient les Anglais.

242 MONTCALM ET LKVIS

Alors Montcalm, levant le collier à six mille grains, qu'il tenait entre ses mains, ajouta : — " Par ce collier, gage sacré de sa parole, symbole de bonne intelligence et de force par la liaison des différents grains qui le composent, je vous lie tous les uns avec les autres, de manière qu'aucun de vous ne puisse se séparer avant la défaite de l'Anglais et la destruction du fort George ".

Cette parole fut alors rapportée par les divei's interprètes, et le collier jeté au milieu de l'assemblée.

Il fut relevé par les orateurs des différentes nations, (|ui les exhortèrent à l'accepter, et Pennahouel, en le présentant à celles des pays d'en haut, leur dit :

— " Voilà maintenant un cercle tracé autour de nous par le grand Ononthio, cpi'aucun de nous n'en sorte ; tant que nous resterons dans son enceinte, le Maître de la vie sera notre guide, nous inspirera ce que nous devons faire, et favorisera toutes nos entreprises. Si quelqu'un en sort avant le temps, le Maître de la vie ne répond plus des malheurs qui pourront le frapper ; (pie son infortune ne retombe que sur lui, et non sur les nations qui se promettent ici une union indissoluble et la plus grande obéissance à la volonté de leur père ".

Les officiers français s'étaient peu à peu glissés à travers les rangs et obstruaient la vue des orateurs. Les Sakis, les Folles-Avoines et les Renards qTiittèrent alors l'assemblée, jjarce que, disaient-ils, on les empêchait de voir leur ])ère et d'entendre sa ])ar()le.

IjC manpiis de Montcalm, averti à temps, les envoya chercher, et Ht retirer les curieux.

L'assenjblée paraissait avoir réussi, qujintl on api^-it que les Miamis s'étaient dérobés secrètement avec leurs

MOXTCALM ET LÉVIS 243

canots, qu'ils avaient portages à travers les bois, de crainte d'être retenus. Cette désertion amena un ébranlement général : deux cents sauvages s'en allèrent, le reste ne fut retenu qu'à force de cajoleries, de présents et de promesses. La plupart d'entre eux, bivouaques à la sortie du lac, s'y livraient jour et nuit à des orgies indescriptibles. Les bûchers qu'ils allumaient de tous côtés, sans la moindre précaution, mirent le feu au camp de M. de Contrecœur, qui, à partir de ce jour, porta le nom de Camp Brûlé. Faute de viande fraîche, ou de prisonniers anglais à manger, ils envahirent un parc où l'on tenait en réserve un troupeau de bétail, en tuèrent dix-huit et les dévorèrent. Cette hécatoml)e, ou, comme l'appelle Bougainville, cette Saint-Barthélémy de bestiaux les calma.

Enfin, le 29 juillet, l'armée commença à se mettre en mouvement. Elle comptait huit raille dix-neuf hommes, de toutes armes, répartis comme suit : '

2,570 hommes de troupes de terre ;

0,470 de troupes de la marine et de milice ; 180 canonniers ;

1,799 sauvages.

Chaque tribu, imitant, sans le savoir, une coutume de la plus haute antiquité, fit le dénombrement de sa troupe en présentant autant de bûchettes qu'elle comptait de gueiTiers i.

Il avait été convenu que l'armée marcherait en deux divisions : la première, sous M. de Lé vis, suivrait par terre la rive occidentale du lac, tandis que la seconde

J Voir note à la fin du chapitre.

irait par eau. Le rendez-vous ëtait à la baie de Ganaouské (North West Bay), où M. de Lévis devait signaler son arrivée par trois feux placés en triangle sur le flanc de la montagne. Comme la route de terre à travers un pays montueux, obstrué d'épaisses forêts, était beaucoup plus pénible et plus longue, le détacliement du chevalier partit deux jours avant celui de Montcalm. Ce premier détachement, de deux mille cent soixante et dix hommes, l'élite des troupes françaises et canadiennes, accompagné de huit cents sauvages, portait pour tout bagage, une couverte par chaque homme, avec son havresac et ses armes ^.

Le soir du 29 juillet, il alla bivouaquer à une demilieue du Portage, au Camp Brûlé. On se mit en marche à quatre heures du matin. Les sauvages et les volontaires de Villiers, coureurs de bois à toute épreuve, faisaient l'avant - garde, frayant la route à travers les broussailles, les branches d'arbres et les troncs renversés couverts de mousse, où l'on enfonçait jusqu'à la cheville du pied. 11 faut avoir marché dans nos forêts prnnitives ])our avoir une juste idée

] DÉTACHEMENT DU OHEVAUER DE LÉVIS : — M. de Seiie-

zergue», lieutenant-colonel, coznmandant le régiment do la

Sui-rn ; M. lo chevalier <lo Ijipause, capi tunie aido-major de ( J u yoniu' ; (i compagnies do grenadiers, do 4") hommes ohaiiue... 270

0 jiituiots do troupes de terre 300

'1 i)i(|Uots de lu marine 100

;{ brigados do milicos do 400 hommes ciiaf|ue 1200

Volontaires aux ordres do M. <le Villii-rs ;{(»0'

Sauvages «lo dirtën-ntos nations 800

Total 2^70

{Jovrnal de Léeis, p. 88.)

de l'enchevêtrement de végétations inextricables qui s'élèvent partout sur un terrain semé de toute espèce d'inégalités et d'obstacles. On fit ainsi la montée et la descente delà Montagne-Pelée par une chaleur d'Italie. Le détachement marchait sur trois colonnes : les grenadiers au centre ; deux brigades canadiennes avec les piquets de la ligne et de la marine à droite ; deux brigades canadiennes sur la gauche. Ou campa à quatre heures du soir dans une forte position, après avoir fait quatre lieues. Les troupes, non accoutumées à ce genre de marche, étaient éreintées. Un bon nombre de traînards, deux officiers, un de la ligne, l'autre de la marine, étaient restés eu arrière à bout de forces.

L'expédition continua sa marche dans le même ordte les deux jours suivants, et arriva, le soir du premier d'août, à la baie de Ganaouské par une pluie d'averse. Le chevalier de Lévis, aussi ferme de corps que de volonté, avait supporté galamment les fatigues du soldat. Après avoir solidement établi son camp au bord d'un ravin, (|ui le protégeait de front, tandis que sa gauche s'appuyait sur le lac, et sa droite sur le flanc de la montagne, il fit allumer les signaux convenus.

En partant du Portage, les Indiens avaient suspendu à des arbres un capot, une paire de mittasses et un brayet, auxquels ils avaient sacrifié. Les missionnaires, qui avaient élevé leur autel dans le voisinage, en conçurent des scrupules, et eurent l'idée assez singulière de consulter Montcalni pour savoir si on pouvait célébrer la messe en un lieu où l'on sa'crifiait au diable. Le casuiste militaire, dit ironiquement Bougainville, répondit qu'il valait mieux la célébrer là que de ne pas la célébrer du tout.

Les sauvages, restés au camp, ennuyés d'une longue inaction, mécontents d'ailleurs de la défense qui venait d'être faite de leur livrer de la boisson, n'eurent pas la patience d'attendre la levée du camp. Ils partirent en canots le dimanche soir, 31 ji^Uet, avec trois cents Canadiens qu'on leur avait adjoints, et allèrent camper à quatre lieues sur une pointe du lac, où ils devaient attendre le marquis de Montcalm, Ce lieu était infesté de serpents à sonnettes, que les sauvages s'amusèrent à poursuivre et à tuer. Çà et là, le long de la grève, gisaient des berges abandonnées et des cadavres en putréfaction, tristes vestiges de la défaite des Anglais,

Le matin du 1" août, les deux cent quarante-sept bateaux de transports étaient échelonnés à la sortie du lac, prêts à recevoir l'armée.

Cent hommes de garnison et cent travailleurs armés avaient été laissés à Carillon ; cinquante au camp du Portage où se trouvait le dépôt des vivres. De fortes averses avaient retardé l'embarquement des troupes qui ne fut terminé que dans l'après-midi. A cinq heures du soir, la flottille avait rejoint les sauvages, dont les cent cinquante canots d'écorce, lancés à son approche, et se plaidant à l'avant-garde, attirèrent tous les regards par l'aspect original qu'ils offraient. " Ce coup d'd'il, dit Montcalm, était curieux, même pour un militaire accoutumé h voir les armées européennes, mais qui ne peut se représenter le si)ectacle de quinze cents sauvages nus dans leurs canots ^".

1 — Journal de Montcalm.

Le lac, avec ses promontoires abrupts et sou archipel d'îles, à travers lequel circulait la flottille, disparut peu à peu dans les ténèbres d'une nuit pluvieuse. Vers les onze heures, on vit briller, à l'horizon des montagnes, quelques lumières qui paraissaient comme trois étoiles, et qui grandirent à mesure qu'on s'approchait. Elles annonçaient la présence du chevalier de Lévis. Avant le jour, les deux corps d'armée s'étaient rejoints et prirent quelque repos.

" Comme nous étions, dit Montcalm, à portée des découvreurs ennemis, on avait défendu de tirer et de faire du feu, ni de battre la caisse, dans la crainte d'être découverts. Le Français, qui ne doute de rien, a tiré, fait du feu, et même sonné du cor, comme pour une partie de chasse ^ ".

La matinée fut employée à distribuer des vivres pour quatre jours au détachement de M. de Lévis, qui reprit son mouvement, vers onze heures, à travers un pays plat, couvert de belles forêts, mais entrecoupé de marécages, qui rendaient la marche extrêmement fatigante. Les bateaux avaient ordre de s'avancer en se tenant toujours à la hauteur du détachement. A cinq heures du soir, au pied d'une pointe du sommet de laquelle on découvrait le fort William-Henry, à une lieue de distance, le chevalier de Lévis assit son camp dans une position avantageuse, défendue en avant par un ruisseau, à gauche par le lac, à droite par la montagne, et envoya MM. de Bougainville et Wolff avertir

1 — Journal de Montcalm.

le marquis de Montcalm que les bateaux pouvaient aborder en arrière de ses lignes.

Le beau temps était revenu, tout était tranquille dans le camp avant minuit, lorsqu'on aperçut, à la clarté des étoiles, deux berges qui s'approchaient sur le lac. Personne ne pouvait s'expliquer pourquoi cesberges couraient ainsi à une perte certaine ; car il était impossible de supposer que les Anglais n'eussent eu aucune connaissance de l'approche de l'armée. Cependant, les deux berges avançaient toujours, n'entendant aucun bruit, et attirées par un objet éclatant qu'elles ne pouvaient discerner : c'était une tente dressée^ sur un des bateaux qui, éclairée par les étoiles, ressortait sur l'ombre du rivage. Tout à coup, un des moutons vivants amenés dans les bateaux se mit à bêler. A ce bruit qui décelait une embuscade, les berges firent volte-face et se mirent à gagner précipitamment le rivage oi)posé. Aussitôt des hurlements épouvantables sortirent du gosier de mille sauvages, qui se précipitèrent dans leurs canots à la poursuite. Berges et canots «lisparurent dans l'ombre, et l'on n'entendit plus que les cris qui continuaient toujours en s'éloignant. Les équipages des berges, en arrivant au rivage, tirèrent quelques cou];s de fusil et se jetèrent dans les bois. Un sauvage Népissing avait été tué et deux autres blessés. Trois jjrisonniers anglais furent amenés au camp et interrogés. Ils apprirent que le commandant du fort Oeorge avait su, la veille, raj)i)roche do l'anuée ; " qu'à six lieures du soir, il lui était arrivé un renfort de mille hommes avec quatre pièces de canon et un convoi de vivres de cinquante chariots ; que l'ordre

avait été donné pour venir au-devant de nous pour nous attaquer ; qu'à minuit, on devait tirer un coup de canon qui était le signal pour jirendre les arme?, et que l'on marcherait à la pointe du jour ^ ".

A la suite de cette déposition, les malheureux prisonniers, dont les sauvages ne voulurent pas se de^saisir, furent ramenés dans leur camp et massacrés la nuit même par les parents du Népissing tué dans le combat. Ce chef fut iiduiméavec toute la pompe des cérémonies indiennes. " Le cadavre, dit le P. Koubaud, avait été paré de tous les ornements que la plus originale vanité puisse mettre en œuvre : colliers de porcelaine, bracelets d'argent, pendants d'oreilles et de nez, habits* magnifiques ; tout lui avait été prodigué ; on avait emprunté le secours du fard et du vermillon pour faire disparaître sous ces couleurs éclatantes, la julleur de la mort. On n'avait oublié aucune des décorations d'un militaire sauvage : un hausse-col, lié avec un ruban de feu pendait négligemment sur sa poitrine, le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche, la lance à la main, la chaudière remplie à ses côtés. Dans cette attitude guerrière, on l'avait assis sur une éminence revêtue de gazon qui lui servait de lit de parade. Les sauvages, rangés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelques moments un silence sombre. L'orateur le rompit en prononçant l'oraison funèbre du mort ; ensuite succédèrent les chants et les danses, accompagnés du son des tambours de basque, entourés de grelots ".

1 — Journal de Lévis, p. 96.

250 MONTCALM ET LÊVIS

A l'aube du jour, la dépouille du guerrier fut déposée dans la tombe, avec des provisioDs pour son voyage au pays des âmes i.

Armée du roi en Canada, sur le lac Saint-Sacrement, dans les camps de Carillon, de la Chute et du Portage.

Le 29 juillet 1757.

Le marquis de Montcalm, maréchal de cami) ; Le chevalier de Lévis, brigadier ;

Le sieur de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur des Trois- Rivières, commandant les troupes de la colonie ; Le sieur de Bourlamaque, colonel ; Le chevalier de Montreuil, m^jor général.

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