Mémoires, vol. II, p
2 — 4 octobre 1759.
MONTCALM ET LÊYIS
On prépara un grand nombre d’échelles, et tout ce qui était nécessaire à l’expédition. L’ordre de marche fut même écrit et prêt à être proclamé. La question la plus difficile était celle des vivres ; on espérait cependant la résoudre. Chaque habitant fut requis de tenir prêt un mois de provisions, tant pour lui-même que pour les soldats qu’il logeait. Mais un obstacle imprévu . força d’ajourner l’expédition : les froids excessifs tirent arrêter les moulins, et empêchèrent de réduire les blés en farine. On fut même obligé de faire descendre près des deux tiers de la garnison du fort Lé vis, sans quoi elle serait morte de faim. Le général aurait voulu entretenir pendant tout l’hiver un gros corps de sauvages et de coureurs canadiens clans les bois de Lorette, d’où ils auraient fait des courses continuelles aux environs de Québec, pour empêcher la garnison anglaise de couper du bois, et la tenir nuit et jour en alerte ; mais la même difficulté des vivres le contraignit de renoncer à ce projet. Le major Dumas, réduit à sa faible garnison de Jacques-Cartier, ne put que détacher de petits partis pour inquiéter les avant - postes anglais. Ceux - ci s’étaient établis avec du canon dans les églises de Lorette et de Sainte-Foye, qu’ils avaient entourées de solides retranchements palissadés, munis de nombreuses garnisons.
Le fort Jacques-Cartier, dont on distingue encore très bien les restes sur le côté droit de la rivière, avait une forme oblongue fort irrégulière. Son enceinte contournait la crête d’un promontoire qui rappelle Québec en miniature. Les constructions du fort étant trop petites pour loger toute la garnison, une partie des
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soldats s’étaient fait à l’extérieur des cabanes avec tout ce qu’ils avaient pu trouver. La misère s’y montrait plus grande encore qu’à Montréal. Les troupes étaient presque nues ; leurs vêtements usés et déchirés tombaient en loques h Elles ne pouvaient vivre qu’en achevant de ruiner les habitants des paroisses environnantes.
“ A peine, dans chaque famille, raconte un ancien, curé du lieu, put-on conserver ce qui était absolument nécessaire pour la subsistance. Heureuse celle où on laissait une seule vache. Ceux des habitants qui purent conserver un mouton ou deux, n’y réussirent qu’en cachant soigneusement ces animaux jusque dans leurs caves, pour les soustraire aux recherches continuelles que l’on faisait pour se procurer des aliments 1 2 ”.
Le fort Jacques- Cartier devint le dépôt général du matériel et de l’équipement destinés à l’expédition contre Québec. Lévis n’avait attendu que l’ouverture des chemins d’hiver pour en faire commencer le transport,
sur des traîneaux expédiés de Montréal et des forts voisins. Tandis que Bourlamaque, épuisé, gardait la chambre pour réparer ses forces ; que Bougainville, plus exténué encore, prenait le lit 3, le général ne parais-
1 — Lettre cle la RocJiebeavcour à Bougainville. 28 octobre
2 — L’abbé Gatien, Histoire de la paroisse du Cap-Santé. “ Nous sommes obligés de leur enlever de force le peu d’animaux qui leur restent pour leur vie, étant à la dernière extrémité à, ce sujet ”. Lettre du chevalier de Lévis, 14 juillet 1760 p. 371.
3 — Il avait même été forcé de le garder avant de quitter la Pointe-aux-Trembles. De Caux à Bougainville, 1er novembre
sait pas s’apercevoir des fatigues et continuait à se livrer à un travail herculéen. Voyant l’impossibilité de faire avancer immédiatement son armée, il songea à profiter du temps où le passage des glaces devant Québec, au fort de l’hiver, y rend la traversée du fleuve difficile et dangereuse, pour porter un détachement de quatre cents hommes à la Pointe-Lévis. Par cette manœuvre, il enlèverait aux Anglais la meilleure partie de leurs approvisionnements venant de cette côte, et s’en servirait pour sa propre armée. Malheureusement, la continuité du froid retardant toujours la mouture des grains, fit ajourner jusqu’à la fin de janvier le départ de l'expédition. Le capitaine de Saint-Martin, qui la commandait, émule de Eepentigny en bravoure et en intelligence, n’arriva à la Pointe-Lévis que pour voir le pont de glace se former devant la ville.
La rumeur de l’attaque projetée du chevalier de Lévis y avait transpiré, causé de vives alarmes et donné cours à des rapports fantastiques. Le général français, disait-on dès le mois de novembre, rassemblait une armée de quinze mille hommes, composée des troupes régulières et de tout ce qu’il y avait de plus aguerri parmi les Canadiens, et s’avancerait bientôt pour emporter Québec d’assaut. En décembre, on précisait le jour de cet assaut : il se ferait dans la nuit du 22 ; car le nouveau Don Quichotte (c’est ainsi qu’on désignait le général) se vantait de venir dîner à Noël dans Québec, à l’ombre du drapeau français. Il avait fait construire une quantité d’échelles, et exerçait ses troupes en leur faisant escalader des remparts de neige. Des informa-
tions prises à de meilleures sources firent taire les moqueries.
L’infatigable Repentigny se montrait si actif, avec sa poignée d’hommes campés à la Pointe-aux-Trembles, il surprenait, tuait ou enlevait si souvent les sentinelles ou quelques-uns des “ bûcheurs ” qu’on craignait l’apparition de ses francs-tireurs jusque sous les murs de Québec. Ses partis de sauvages venaient de prendre coup sur coup six Anglais qui s’amusaient à patiner sur les glaces au pied du cap h Le général Murray réitéra la défense déjà faite de ne laisser franchir les portes de la ville à aucun soldat sans qu’il eût un passeport.
Saint-Martin se fortifia dans l’église et le presbytère de la Pointe-Lévis, et mit en marche plusieurs convois de vivres. Connaissant bien quel épouvantail étaient les sauvages pour les Anglais, il fit savoir à Québec qu’il avait à*sa disposition un bon nombre d’habiles perruquiers prêts à faire la chevelure à tous les demandants.
Le 13 février, à la pointe du jour, le major Dalling traversa le fleuve sur la glace avec l’infanterie légère, quelques pièces d’artillerie, et commença à canonner l’église, pendant qu’un autre corps de deux cents hommes descendu plus bas, l’attaquait du côté de l’est. Le capitaine de Saint-Martin, dont le détachement était beaucoup diminué par l’envoi de plusieurs partis dans les paroisses environnantes, pour y faire des levées de vivres, fut abandonné aux premiers coups de canon par les sauvages qui gagnèrent les bois. Il fit cependant
I — Journal de Malartic , p. 306.
une résistance opiniâtre, jusqu’à ce que se voyant sur le point d’être cerné par des forces supérieures, il se replia sur le coteau voisin, où il continua à se défendre, puis derrière des retranchements construits un peu plus haut pendant le siège, d’où il retraita en bon ordre jusqu’au delà de la rivière Chaudière. Quoique les rangers qui s’attachèrent à sa poursuite, fussent monté sur des raquettes aussi bien que ses hommes, ils ne purent lui faire que seize prisonniers, dont un officier.
Quelques jours après, sur l’avis qu’un parti ennemi venait faire une reconnaissance, “ il passa la rivière, s’embusqua et les attaqua. Il en tua beaucoup, fit quelques prisonniers et dispersa le reste 1 ”. Il s’avança même jusqu’en face de Québec, après avoir grossi sa troupe d’une partie de la garnison de Jacques- Cartier, envoyée par Dumas pour reprendre le poste de la Pointe-Lévis ; mais les Anglais y étaient en force, barricadés et munis de canons. Une sortie conduite par Murray en personne avec plusieurs régiments, l’obligea de battre en retraite. Bourlamaque, qui était descendu jusqu’à la Pointe-aux-Trembles pour se mettre à la tête de l’expédition, reconnut l’impossibilité de s’approvisionner de ce côté, et retourna à Montréal. Les Anglais se vengèrent de ces attaques en incendiant une centaine de maisons à la Pointe-Lévis, trois moulins et plusieurs autres constructions au calvaire de Saint- Augustin. Le capitaine Donald McDonald, avec cinq cents Ecossais et troupes légères, y avait surpris un poste où commandait le capitaine Herbin, avec cent
1 — Journal de Lé vis, p. 239.
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cinquante hommes, l’avait mis en déroute et en avait pris la moitié. Herbin n’eut que le temps de fuir, laissant derrière lui sa montre et son chapeau à plumes. Il fut blâmé par M. de Repentigny, qui aurait eu le temps d’accourir, si on lui avait fait les signaux convenus. L’alarme fut grande à Jacques-Cartier. On crut que les Anglais arrivaient en masse pour emporter le fort d’assaut. La milice des Trois-Rivières et deux cent vingt-cinq hommes du régiment de Languedoc furent mis en mouvement. Dumas les fit rétroarader, sur les rapports de ses éclaireurs qui lui apprirent que les ennemis avaient repassé la rivière du cap Rouge.
La frontière du lac Champlain avait été fort tranquille dans le cours de cet hiver. Les Anglais s’étaient tenus renfermés dans Saint-Frédéric et Carillon; et les Français, faute de vivres, n’avaient pu y faire que de rares courses. A la fin de l’hiver cependant, M. de Langy y dirigea une découverte avec son habileté et son audace ordinaires. Il tendit une embuscade avec un parti de sauvages au-dessus de Saint-Frédéric, et fit neuf prisonniers dont trois officiers. Ce fut son dernier exploit. A la descente des glaces qui eut lieu peu de jours après, ayant voulu traverser le fleuve pour aller à la chasse, son canot chavira sur un glaçon et il se noya. Sa mort fut un deuil pour toute la colonie. Aucun chef de parti ne fut plus estimé ni plus digne de l’être.