‹ Guerre du Canada, 1756-1760Chapitre 14 sur 29 · MORT DE MONTCALM. — CAPITULATION DE QUÉBEC · texte numérisé non relu

MORT DE MONTCALM. — CAPITULATION DE QUÉBEC

La bataille d’Abraham , considérée au point de vue du nombre, ne fut qu’une sanglante escarmouche, puisque les deux armées réunies ne formaient pas dix mille hommes. Mais, observée au point de vue des résultats, elle est un événement dans le xvme siècle. Elle a sonné l’heure de l’indépendance américaine, d’où est née la grande république qui tend aujourd’hui à déplacer le centre de la civilisation. Les Anglais n’avaient eu que six cent soixante-quatre hommes tués, blessés et manquants. Les régiments qui avaient le plus souffert étaient ceux des Ilighlanders, du Royal -Américain et d’Anstruther, les trois qui s’étaient battus contre les Canadiens. La perte des Français n’avait guère été plus considérable que celle des Anglais. Elle était de sept ou huit cents hommes tués, pris ou blessés, d’après le Journal tenu à l' armée; seulement de six cents soldats et de quarante officiers, au rapport de Vaudreuil.

Mais jamais déroute n’avait été plus complète : elle fut d’autant plus irrépressible, qu’il n’y avait pas de corps de réserve. Il eût été pourtant si facile de faire sortir cinq ou six cents hommes de la ville, où ils étaient inutiles, puisque la bataille se livrait sous ses murs. Mais telle avait été la précipitation de l’attaque, qu’on n’avait pas même songé à la possibilité d’un échec. L’armée avait été saisie d’un affolement incroyable.

« Triste spectacle pour ceux qui regardaient des fenêtres de l’hôpital général, écrit M. de Foligné. Jamais je ne me serais imaginé que la perte d’un général pouvait causer une déroute que j’ose dire sans exemple. »

Les détachements de milices canadiennes, appelés dès le matin du saut Montmorency pour garder l’ouvrage à cornes, et qui se composaient des meilleurs coureurs de bois, avaient bondi comme des lions dans leurs cages en voyant l’armée taillée en pièces, sans pouvoir lui porter secours.

Le chevalier Johnstone, qui servait à cheval en qualité d’aide de camp, avait

1 <' Si AI. le marquis de Lévis y eût commandé en chef (au Canada), les Anglais ne l’auraient pas pris. Ce général eût porté, après que les Anglais eurent abandonné le camp du saut, la majeure partie de ses forces sur les hauteurs de Québec, et aurait éclairé de très près leurs mouvements dans cette partie; s’il eût été à l’année le 13 septembre 1739, il se serait opposé à ce que nous attaquassions : il y avait dix à parier contre un que l’armée attaquante serait battue, étant obligée de descendre des hauteurs qu’elle occupait, de traverser un chemin creux qui séparait les deux années ; et, supposé qu’il y eût nécessité d’attaquer, il fallait faire des dispositions, former trois colonnes avec les cinq bataillons, placer les Canadiens dans les intervalles et les laisser tirer et marcher suivant leur usage; je suis persuadé que nous aurions été vainqueurs. La bataille du 28 avril suivant le prouve. Nous aurions encore pu attaquer le 14 septembre les Anglais, qui, ayant perdu leur général, étaient au moins aussi embarrassés que nous. » ( Journal de Malcirtic, p. 368.)

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été entraîné par le flot des fuyards jusqu’au penchant du coteau Sainte -Geneviève; il s’était arrêté au fond d’un ravin pour encourager des soldats à sortir d’une fondrière une pièce de campagne. En regagnant la hauteur, il fut fort surpris de se trouver au milieu de l’armée anglaise, qui s’était avancée pendant qu’il s’attardait dans le ravin avec les canonniers. Comme il montait un superbe cheval noir, les ennemis le prirent pour un des commandants, et le saluèrent par une volée de coups de fusil... Quatre halles déchirèrent ses habits. Une autre vint se loger dans le pommeau de sa selle, et quatre atteignirent son cheval sans toutefois le renverser. Il le lança à toute bride vers la côte voisine, qu'indiquait de loin un moulin à vent placé à son sommet. 11 traversa les champs de Saint-Roch en prenant la direction de la boulangerie, et rentra dans l’ouvrage à cornes, où son cheval, épuisé par le sang qui jaillissait de ses blessures, s’affaissa sous lui.

« Il était impossible d’imaginer, dit-il, le désordre et la confusion qui régnaient dans l’ouvrage à cornes. La peur et la consternation paraissaient générales. Les troupes étaient tellement démoralisées, qu’elles croyaient que l’ennemi n’avait qu’à se présenter devant les ponts pour se rendre maître de la place. »

C’était cependant un ouvrage solidement construit, placé sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, large en cet endroit de soixante-dix pas et guéable seulement à marée basse, à une portée de mousquet plus bas. Le côté regardant la rivière et les hauteurs se composait d’une rangée de hautes et fortes palissades, plantées perpendiculairement et percées d’embrasures pour recevoir des pièces de gros calibre. La face donnant sur le chemin de Beauport consistait en terrassements, joints par deux ailes aux palissades.

Le tumulte et l’eflarement augmentaient dans la place à mesure que les troupes s’y entassaient. Les derniers régiments étaient encore sur l’autre rive, celui de Royal -Roussillon même venait à peine de déboucher des rues du Palais, qu’un cri général retentit dans l’enceinte : « Il faut couper le pont de bateaux ! » De vieux officiers, tels que les capitaines de Montgay et de la Mothe, criaient tout haut au marquis de Vaudreuil que l’ouvrage à cornes allait être dans un instant pris d’assaut, le sabre à la main; que toute l’armée serait taillée en pièces sans merci, et que la seule chose qui pouvait la sauver était une capitulation immédiate et générale, livrant le Canada à l’Angleterre.

S’il fallait en croire Johnstone, l’unique témoin qui ait laissé un récit circonstancié de cette scène, il aurait été le seul qui eût gardé son sang-froid et sa présence d’esprit. On a déjà vu comment au début du siège il avait voulu faussement s’attribuer le mérite d’avoir le premier indiqué à Lévis l’existence des gués de la rivière Montmorency. Il prétend encore que c’est lui qui dans celte dernière occasion a empêché que le pont de bateaux ne lut coupé et que Vaudreuil ne signât sur-lechamp la capitulation. Son récit, quant au reste, paraît digne de foi et jette du jour sur les premières heures qui suivirent la bataille.

« Grâce, dit-il, au crédit dont je jouissais dans l’armée, à cause de l’estime et de la confiance que M. de Lévis et M. de Montcalm m’avaient toujours témoignées publiquement, j’allai trouver M. Ilugon, chargé de livrer les laissez-passer dans l’ouvrage à cornes, et je le priai de m’accompagner au pont. Nous y courûmes, et, sans demander qui avait donné l’ordre de le couper, nous renvoyâmes les soldats dont les haches étaient déjà levées pour exécuter cet acte insensé et coupable.

<r M. de Vaudreuil s’était enfermé dans une maison située dans l’ouvrage à

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cornes avec l’intendant et quelques autres personnes. Je soupçonnai qu’ils étaient occupés à rédiger les articles de la capitulation, et j’entrai dans la maison. Je n eus que le temps de voir l’intendant, une plume à la main, écrivant sur une feuille de papier. M. de Vaudreuil me dit que je n’avais pas le droit d’assister aux délibérations. Je lui répondis qu’il avait raison, et je me retirai la rage dans le cœur. »

Johnstone était encore sous le coup de la rebuffade qu’il venait de s’attirer quand il vit s’approcher M. Dalquier, commandant de Béarn, vieil officier aussi loyal que brave, couvert de cicatrices apportées des champs de bataille. Johnstone s’emporta devant lui contre Yaudreuil, et conjura Dalquier de ne point consentir à la honteuse capitulation qu’allait proposer ce gouverneur, laquelle, d’un trait de plume, ferait perdre à la France une colonie dont la conservation avait coûté tant de sang et de dépenses. Johnstone, ayant perdu son cheval, prit à pied le chemin de Beauport pour aller rejoindre Poulariés, resté dans le ravin. A peine avait-il fait trois ou quatre cents pas, qu’il vit venir cet officier au grand galop de son cheval. Il l’arrêta et lui répéta ce qu’il venait de dire à Dalquier. Poulariés répondit que, plutôt que de consentir à une capitulation, il aimerait mieux verser jusqu’à la dernière goutte de son sang. 11 dit ensuite à Johnstone d’aller prendre possession de sa maison, de s’y regarder comme chez lui et de s’y rendre immédiatement pour y prendre quelque repos. Puis, piquant des deux, il partit comme un éclair pour l’ouvrage à cornes.

« Je continuai ma route, reprend le chevalier, le cœur navré, à la pensée de mon ami bien -aimé, M. de Montcalm, l’esprit bouleversé, perdu dans un abîme de réflexions à la vue des changements que la Providence avait amenés dans l’espace de trois ou quatre heures. »

Rarement, en effet, un revirement de fortune avait été plus soudain et plus complet. La veille encore tout faisait espérer une prochaine délivrance : la saison avancée, l’armée assiégeante, découragée après plus de deux mois de tentatives toujours repoussées, l’inaction d’Amherst sur le lac Champlain, les nouvelles rassurantes venues des Rapides. Et maintenant tout était perdu ! les Anglais victorieux maîtres des hauteurs, Montcalm expirant dans les murs de Québec, l’armée française défaite, abattue, désorganisée, privée de son chef, n’ayant pas parmi les officiers supérieurs restés à sa tête un homme capable de le remplacer !

« Ah! monsieur, écrit Bougainville à Bourlamaque, quelle journée cruelle, et qu’elle a détruit tout ce qui nous intéressait! Mon cœur est déchiré par tous ses endroits sensibles; le vôlre ne le sera pas moins. Nous serons heureux si la mauvaise saison qui s’avance sauve le pays d’une ruine totale1. .»

Bougainville, dans celte lettre, cherche à excuser sa conduite et à rejeter sur autrui, selon ses propres termes, « la perte de la plus belle position du monde et prescpie de notre honneur. » C’était cependant sur lui avant tout autre que retombait la responsabilité de ce désastre. C’était lui qui, chargé de veiller jour et nuit, s’était le premier laissé surprendre. De son propre aveu, il fut averti à huit heures du matin. Joannès affirme même qu’il le fut par les fuyards, et par conséquent plus tôt 2. Quoi qu’il en soit, il savait dès huit heures, par la lettre de Yaudreuil, la descente des Anglais au Foulon. 11 se mit immédiatement en marche; mais, au lieu de

1 18 septembre.

2 Mémoires sur la campagne de /75SC

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voler au secours de Montcalm, il s’arrêta à Sillery, où il se mit en tête de prendre d’assaut une maison en pierre où les Anglais s’étaient fortement retranchés. 11 y sacrifia inutilement les braves volontaires de Duprat, dont plusieurs se firent tuer avec de M. de Brignolet, lieutenant de la Sarre, il y fut repoussé et continua à perdre un temps précieux. C’était au moment même où Montcalm, prêt à livrer bataille, s’écriait : « Est-il possible que Bougainville n’entende pas cela? »

Bougainville entendait distinctement la fusillade et le canon des deux armées, puisqu’il n’était qu’à une demi-lieue des plaines d’Abraham; mais l’aveuglement qui s’était emparé de lui depuis la veille le poursuivait encore, et il semblait cloué au sol. Ce ne fut que vers midi qu’il ouvrit les yeux en apprenant la perte de la bataille.

Vaudreuil faisait défiler l’armée, dont chaque corps alla reprendre ses positions au camp de Beauport. Dans le conseil de guerre convoqué au quartier général, les officiers supérieurs furent loin de montrer la fermeté que laisse entendre Johnstoneb Ils furent tous unanimes à déclarer qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre que de retraiter à Jacques-Cartier. Le gouverneur et l’intendant déployèrent seuls quelque énergie. Ils étaient d’opinion de réunir les débris de l’armée au corps de Bougainville et de renouveler l’attaque en la combinant avec une sortie de la garnison. Vaudreuil expédia un courrier à Montcalm pour lui demander son avis. Le général mourant lui répondit qu’il n’y avait que le choix entre trois partis : renouveler le combat, retraiter à Jacques- Cartier, ou capituler; mais il ne voulut pas donner de décision entre ces trois partis.

« Si j’eusse attaqué, dit Vaudreuil, contre l’opinion de tous les officiers principaux, je m’exposais à perdre la bataille et la colonie, vu leur mauvaise volonté1 2. »

La retraite sur Jacques-Cartier fut donc décidée, mais tenue secrète jusqu’au moment du départ.

A quatre heures et demie du soir, Vaudreuil écrivit à Lévis : « Nous venons d’avoir une très malheureuse affaire. Dès l’aurore, les ennemis ont surpris M. de Vergor, qui commandait à l’anse du Foulon. Ils se sont bien vite emparé des hauteurs. M. le marquis de Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je faisais l’arrière -garde et hâter le pas aux troupes de milices qui étaient sur ma roule. J’avais fait prévenir M. de Bougainville, qui dans l’instant s’est mis en marche du cap Rouge avec les cinq compagnies des grenadiers, deux pièces de campagne, la cavalerie et tout ce qu’il y avait de meilleur. Quoique l’ennemi nous eût prévenus , sa position était très critique. Il ne nous fallait qu’attendre le moment de l’arrivée de M. de Bougainville, parce que, tandis que nous l’attaquerions avec toutes nos forces, il serait pris par les derrières; mais le malheur nous en a voulu, au point

1 « Divers officiers des troupes de terre n’hésitèrent point à dire tout haut, en présence du soldat, qu'il ne nous restait d’autre ressource que celle de capituler promptement pour toute la colonie. » ( Journal tenu à l’armée .) « Il (Vaudreuil) pensait qu’on pouvait rattaquer le lendemain à la pointe du jour... J’étais aussi de cet avis; mais tous les officiers du conseil insistèrent pour la retraite a faire a Jacques -Cartier. » (Bigot au ministre, 25 octobre,) L’intendant écrivait avec beaucoup de sens au chevalier de Lévis :

« De la Pointe -aux -Trembles, le 15 septembre.

„ N’auriez -vous pas pensé, monsieur, comme moi qu’il aurait été mieux de rassembler tous les corps de M. de Bougainville, qui étaient l’élite des troupes et des milices, faire sortir tout de la ville, à la réserve de l’artillerie et des éclopés, et donner sur l’ennemi à la pointe du jour, si on n’avait pu le faire dès le jour même? vous auriez formé dix mille hommes au moins contre trois ou quatre. Il y aurait eu bien du malheur si vous ne les eussiez pas battus. »

2 Vaudreuil au ministre, 5 octobre.

que l’affaire s’est engagée avec beaucoup trop de vivacité. L’ennemi, qui était sur une éminence, nous a repoussés, et, malgré notre opiniâtreté, nous a contraints à faire notre retraite. Nous avons eu beaucoup de monde de tués et de blessés. Le temps ne saurait me permettre de vous faire aucun détail à ce sujet; d’ailleurs je n’en suis pas encore bien instruit. Ce qu’il y a de certain et de plus fâcheux, c’est que M. de Montcalm a reçu plusieurs blessures également dangereuses ; on craint beaucoup pour lui. Personne ne désire plus que moi que ce ne soit rien. D’après cet événement, voici, monsieur, dans quelles circonstances nous nous trouvons réduits : 1° Nous ne sommes pas en état de prendre notre revanche dès ce soir, notre armée est trop découragée , et nous ne saurions la ranimer. Si nous attendons à demain, l’ennemi sera retranché dans une position inattaquable. 2° Je ne puis ni ne consentirai jamais à capituler pour toute la colonie. 3° Notre retraite devient donc indispensable, d’autant mieux que nous y sommes forcés par nos propres subsistances. D’après toutes ces considérations, je pars dès ce soir avec les débris de l’armée pour aller prendre poste à Jacques -Cartier, où je vous prie, monsieur, de vouloir bien me venir joindre sitôt ma lettre reçue. Vous sentez qu’il est d’une très grande conséquence que vous fassiez toute la diligence possible. Je vous attendrai avec beaucoup d’impatience. »

Cette lettre de Vaudreuil est beaucoup plus calme qu’on serait porté à le croire, en lisant ce que disent ses ennemis sur l’état d’agitation et de trouble où il aurait été plongé. On remarque encore plus les égards et le ton de modération avec lesquels il parle de Montcalm, si peu d’heures après la défaite qu’il se croyait en droit de lui reprocher pour n’avoir pas suivi son avis.

Yaudreuil disait à Montcalm lui -même dans la dernière lettre qu’il lui écrivait à six heures du soir :

cc Je ne puis assez vous réitérer combien je suis vivement peiné de vos blessures; je me flatte que vous en guérirez dans peu, et que vous êtes bien convaincu que personne n’y prend plus d’intérêt que moi pour l’attachement que je vous ai voué de tous les temps. J’aurais fort souhaité entamer dès aujourd’hui une nouvelle affaire avec l’ennemi ; mais tous les commandants des corps m’en ont représenté l’impossibilité, eu égard à la position avantageuse des Anglais, à la diminution et au découragement de l’armée, et qu’il n’y avait pas à différer notre retraite. L’opinion de ces messieurs se trouvant appuyée de la vôtre, je consens, quoique avec douleur, par l’envie que j’ai de me soutenir dans la colonie à quelque prix que ce soit, d’autant mieux que ce n’est qu’en prenant ce parti que je puis me servir des uniques et faibles ressources qui nous restent pour la subsistance de l’armée. Je joins ici, monsieur, la lettre que j’écris d’après cela à M. de Ramezay avec l’instruction que je lui adresse, contenant les articles de la capitulation qu’il doit demander à l’ennemi. Vous verrez qu’ils sont les mêmes dont j’étais convenu avec vous. Ayez la bonté de lui faire tenir le tout après que vous l’aurez lu; ménagez-vous, je vous prie, ne pensez qu’à votre guérison. »

Montcalm fit répondre par son secrétaire :

« Monsieur le marquis de Montcalm, sensible à vos attentions, me charge d’avoir l’honneur de vous écrire qu’il approuve tout; je lui ai lu votre lettre, et le modèle de capitulation que j’ai remis à M. de Ramezay, suivant vos intentions, avec la lettre que vous lui écrivez à cette occasion. »

Marcel ajoutait en post-scriptum :

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« Monsieur le marquis de Montcalm ne va guère mieux; cependant il a le pouls un peu meilleur à dix heures du soir, »

Le défaut d’énergie de Vaudreuil ne se fit jamais autant sentir qu’après la défaite du 13 septembre. Sans doute qu’il avait raison de ne pas renouveler la bataille contre l’avis de ses principaux officiers; mais il n’était pas nécessaire de combattre immédiatement : l’objet essentiel était de conserver Québec. Il ne devait donc pas décamper avant d’y avoir pourvu, d’autant plus que sa position au delà du Saint-Charles était pour le moment sans danger. Les Anglais, épuisés de veilles et de fatigues, occupés à se retrancher, ne pouvaient songer à venir l’attaquer. Une pareille témérité les aurait exposés à perdre le fruit de leur victoire et l’espérance de prendre Québec, objet de leurs vœux. L’armée française avait encore plus besoin de repos. Une nuit de sommeil l’aurait ranimée et remise de sa consternation. La ville ne se serait pas réveillée avec le désespoir de se voir abandonnée, et l’on aurait pu prendre le temps de la ravitailler en y transportant les dix jours de vivres qui se trouvaient au camp de Beauport, et qui furent en partie perdus. Enfin, la retraite à Jacques -Cartier n’était nullement nécessaire. L’armée n’avait qu’à faire sa jonction avec Bougainville qui se repliait sur Lorette, et à venir dresser ses tentes à Sainte- Foye, où, adossée à de grands bois, elle aurait été en peu de temps mise hors d’attaque derrière de bons retranchements *.

Elle eût été plus rapprochée de ses dépôts de vivres, dont le transport n’était pas plus difficile qu’avant la bataille. Vaudreuil, avec toutes ses forces réunies, aurait pu se tenir en continuelles communications avec Québec, que les Anglais n’étaient pas en état d’investir. La saison avancée ne leur aurait pas permis de prolonger longtemps le siège, dont les opérations auraient pu être sans cesse arrêtées ou retardées par des attaques de jour et de nuit combinées avec des sorties de la garnison. Il est probable que ce fut l’opinion de Montcalm, jointe à celle de tous les chefs de corps ne suggérant d’autre plan de retraite que celui de Jacques -Cartier, qui l’emporta sur toutes les autres considérations.

Une nuit sombre et froide succéda à la funeste journée du 13 septembre. Le silence régnait dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus. Seules les batteries de la pointe Lévis grondaient encore, lançant de fois à autres quelques projectiles qui rayaient d’un trait de feu le ciel bas et obscur. A neuf heures, l’armée se mit en marche sur une seule colonne, au milieu d’un profond silence. Les tentes restèrent dressées, et le soldat n’emporta avec lui que des munitions et quatre jours de vivres. Le « gouvernement » de Québec, avec six cents hommes de celui de Montréal, faisait l’avant-garde, suivi de la brigade de la Sarre, formée des cinq bataillons. Enfin l’artillerie et une partie des équipages, escortés par la garde du pont, fermaient la marche. Un officier de cavalerie, laissé dans le camp avec cent trente hommes, fit enclouer les canons restés dans les batteries, sauter un dépôt de poudre, couper les ponts et mettre le feu à la batterie flottante. La colonne s’allongea sur le chemin de Charlesbourg, où elle arriva à trois heures du matin, et à six au village de Lorette, où elle fit halte. Une foule de miliciens affamés et découragés profitèrent de l’obscurité pour regagner leurs foyers, afin de veiller aux

1 Le Journal tenu à l’armée, rédigé évidemment par un militaire de grande expérience, insiste sur ce projet de retraite, dont il démontre l’opportunité et les avantages.

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soins de leurs familles et de leurs récoltes, « peu inquiets, dit un contemporain, du maître auquel ils appartiendraient désormais1. »

L’armée fit halte vers midi à Saint-Augustin, et arriva à cinq heures du soir à la Pointe -aux -Trembles, où elle fut logée dans le village. Elle n’atteignit Jacques- Cartier que dans l’après-midi du 15, après avoir été retardée au passage de la rivière par les réparations qui se faisaient au pont.

Enfin , épuisée par quatorze lieues de marche 2 et encore plus par l’abattement de la défaite, elle put prendre quelque repos et sécher ses vêtements, trempés de pluie, dans les maisons et les granges du voisinage.

Le dernier billet de Montcalm écrit par son secrétaire, à dix heures du soir, avait été remis à Vaudreuil avant qu’il eût quitté le camp de Beauport. Le porteur de ce billet ne lui avait pas caché que le général était expirant. Montcalm avait été transporté dans la maison du docteur Arnoux, chirurgien du roi, lequel se trouvait alors à l’ile aux Noix avec Bourlamaque. Son frère, le jeune Arnoux, chirurgien comme lui, fut appelé à sa place. Il examina attentivement la plus grave des deux blessures; puis, hochant la tête, il regarda l’illustre patient.

« La blessure est mortelle? interrogea Montcalm.

— Oui, répondit Arnoux sans ambages.

— J’en suis content, répliqua Montcalm; combien ai -je encore de temps à vivre?

— Pas vingt- quatre heures.

— Tant mieux! repartit le mourant; je ne verrai pas les Anglais dans Québec. :»

Son fidèle aide- de-camp Marcel était accouru auprès de lui dès qu’il avait appris

sa blessure. Il s’établit à son chevet et ne le quitta plus.

C’est à Marcel que Moncalm confia ses dernières recommandations; il le chargea d’écrire à Candiac et d’aller à son retour en France porter un suprême adieu à sa mère, à sa femme, à ses enfants. Au chevalier de Lévis, son meilleur ami, il légua tous ses papiers.

Quand M. de Ramezay, commandant de la garnison, vint lui demander des avis sur la défense de Québec, il le congédia en lui disant : « Je n’ai plus d’ordres ni de conseils à donner; le temps qui me reste est très court, et j’ai à traiter des affaires bien plus importantes! »

Cependant, à travers les ombres de la mort qui l’enveloppaient, il entrevit un dernier devoir public à remplir : celui d’implorer la clémence du vainqueur pour le peuple de colons dont la défense lui coûtait la vie. 11 écrivit au successeur de Wolfe, le brigadier Townshend : « L’humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu’ils m’avaient inspirés. Qu’ils ne s’aperçoivent pas d’avoir changé de maître. Je fus leur père, soyez leur protecteur. »

Un instant après entra le vénérable évêque de Québec, dont la figure de mourant portait l’empreinte d’une douleur inexprimable. 11 le prépara à la mort et lui administra les derniers sacrements, que le général reçut avec l’ardeur de sa foi méridionale. Mar de Pontbriand ne voulut pas le quitter avant d’avoir reçu son der-

1 Journal de Montcalm, rédigé par son secrétaire.

2 Par les détours que l’armée avait faits, car il n’y a que dix lieues de Québec à la rivière Jacques- Cartier.

Mort de Montcalm, d’après une gravure de la Bibliothèque nationale.

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nier soupir. « Je meurs content, répéta de nouveau le général, car je laisse les affaires du roi, mon maître, entre de bonnes mains; j’ai toujours eu une haute opinion des talents de M. de Lévis. » Il rendit le dernier soupir le 14 septembre, à l’aube du jour. Il n’était âgé que de quarante-sept ans et six mois.

Du moment que Marcel lui eut fermé les yeux, il écrivit au chevalier de Lévis : « C’est avec un cœur pénétré de la plus vive douleur que j’ai l’honneur de vous donner avis de la perte que nous venons de faire de M. le marquis de Montcalm, ce matin à cinq heures. Je ne l’ai pas quitté un moment jusqu’à sa mort, et je crois que c’était ce que je pouvais faire de mieux, surtout après en avoir eu la permission de lui. C’était une marque d’attachement et de reconnaissance que je lui devais des bontés dont il m’a honoré et des services qu’il m’a rendus; aussi ne les oublierai -je de ma vie. »

Telle était la confusion qui régnait dans Québec, qu’il fut impossible de trouver un ouvrier pour faire le cercueil de l’illustre général, cc Voyant cet embarras, dit l’annaliste des ursulines, notre contremaître, vieux Français du Dauphiné, connu dans nos traditions sous le nom de bonhomme Michel, ramassa à la hâte quelques planches, et parvint à confectionner, en versant des larmes abondantes, une boîte informe peu en rapport avec la précieuse dépouille qu’elle devait renfermer. » Le corps du brave soldat y fut déposé, et, à neuf heures du soir, le cortège funèbre se mit en marche vers l’église des ursulines, traversant des rues jonchées de débris et de pans de murs renversés. Derrière le cercueil marchaient, mornes et silencieux, le commandant de la garnison avec ses officiers, suivis de plusieurs citoyens, auxquels se joignirent, à mesure qu’ils avançaient, des gens du peuple, des femmes et des enfants. Aucun son de cloches, aucune salve d’artillerie, n’annonçaient les funérailles d’un général. Les rares coups de canon qui éclataient lançaient des projectiles. La foule emplit l’église, dont les ténèbres n’étaient éclairées que par les cierges rangés autour des tréteaux sur lesquels la bière fut déposée. A droite, tout près de la grille de la chapelle conventuelle, une bombe avait défoncé le plancher et fait une excavation dans le sol : la cavité avait été agrandie et creusée en fosse.

Le curé de Québec, l’abbé Resche, assisté de deux chanoines de la cathédrale, entonna le chant du Libéra, auquel répondirent les assistants et le chœur des huit religieuses restées à la garde du monastère. Puis le cercueil fut descendu dans la fosse. <r Alors, dit la chronique du couvent, éclatèrent les pleurs et les sanglots; il semblait que la Nouvelle -France descendît dans la tombe avec la dépouille du général. » Ses ennemis le crurent; mais ils se trompaient. L’épée de la France venait seulement de passer dans une autre main. Les vaincus devaient se relever de ce désastre, en vaincre de plus grands et se frayer un nouvel avenir.

Le deuil régnait aussi dans le camp des vainqueurs. Sur la flotte, les pavillons avaient été mis en berne, et la sentinelle veillait, l’arme renversée, devant la cabine où reposait le corps inanimé deWolfe. Parmi les blessés des deux partis transportés sur les vaisseaux gisait, frappé à mort, un des principaux officiers de l’armée française, le sage et intrépide Senezergues, trop oublié de l’histoire.

Lorsque, à la fin de la bataille, Townshend eut rejeté les Français jusqu’à la rivière Saint-Charles, il rappela ses régiments sur les plaines d’Abraham et les remit en ordre de bataille pour faire face à un autre ennemi qui, d’un moment à l’autre, pouvait tomber sur ses derrières. La cavalerie de la Rochebeaucour et les tètes de colonnes de Bougainville commençaient en effet à se montrer à l’horizon; mais elles

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se replièrent avant d’en venir aux mains, et disparurent derrière le rideau des bois. Dès que le commandant anglais se fut assuré que tout le corps de Bougainville battait en retraite, il fit commencer les travaux de retranchements. Avant la nuit, il avait déjà fait enlever du plateau toutes les broussailles et les touffes d’arbres, amener des pièces d’artillerie, tracer des redoutes, fortifier les maisons et armer de canons le moulin à vent de la côte Sainte-Geneviève.

Un grand nombre de blessés avaient été portés à l’hôpital général. « Nous étions, raconte la Mère de Saint-Ignace, témoin oculaire, au milieu des morts et des mourants qu’on nous amenait par centaines à la fois, dont plusieurs nous touchaient de très près. Il fallut ensevelir notre juste douleur et chercher à les placer.

« L’ennemi était maître de la campagne et à deux pas de notre maison ; il semblait que nous eussions tout à appréhender... La nuit, qui approchait, redoubla nos inquiétudes. »

Vers minuit, de grands coups retentirent à la porte du monastère. Deux jeunes religieuses qui portaient des bouillons passaient près de la porte et vinrent l’ouvrir. Elles reculèrent de frayeur en se voyant en face d’une escouade de soldats anglais. Celui qui les commandait paraissait un officier de haut grade. « Il entra sans escorte, continue la chronique de l’hôpital, et demanda à voir les trois supérieures qu’il savait être réunies ici. Les révérendes Mères se présentèrent avec une contenance calme et digne, mais non pas toutefois sans trahir quelque peu leur surprise au sujet de cette visite nocturne. « Rassurez -vous, mesdames, et veuillez aussi raser surer toutes vos sœurs; vous ne serez inquiétées en aucune sorte, leur dit avec « courtoisie le brigadier général Townshend, car c’était lui. Seulement, ajouta-t-il, « afin de pouvoir mieux vous protéger, je vais faire investir votre maison. »

« Nos Mères n’eurent qu’à s’incliner et à subir leur sort. Aussitôt un détachement de deux cents hommes se rangea en ordre sous nos fenêtres. »

Avant l’aurore du 14, le bruit se répandit dans Québec que l’armée avait abandonné le camp de Beauport. On ne voulut pas d’abord y croire, en apercevant aux clartés du soleil levant, — un beau soleil d’automne, — les tentes dressées, comme auparavant, le long de la côte. Mais, quand on se fut assuré que le camp était désert, la panique s’empara de toute la population et' gagna jusqu’aux officiers de la garnison. Malheureusement le commandant de la place n’était pas à la hauteur du danger. « 11 ne savait pas seulement donner l’ordre, » dit le capitaine Bouchot. « La désolation fut entière, écrit Ramezay, le découragement universel et porté à l’excès; les plaintes et les murmures contre l’armée qui nous abandonnait devinrent un cri public; je ne pus, dans un moment aussi critique, empêcher les négociants, tous officiers des milices de la ville, de s’assembler chez M. Daine, lieutenant général de police et maire de la ville ; là ils prirent le parti de capituler et me présentèrent en conséquence une requête signée dudit sieur Daine et de tous les principaux citoyens. »

Ce qui surtout jetait l’épouvante dans la population, c’était l’irritation des Anglais depuis le massacre du fort William-Henry, les menaces qu’ils faisaient continuellement d’en tirer vengeance, les ravages commis dans les campagnes à la fin du siège, enfin les cruautés des rangers. C’était pour soustraire la ville à ces vengeances qu’à l’ouverture du siège, Montcalm et Vaudreuil s’étaient concertés pour rédiger les articles de la capitulation remise à Ramezay le soir du 13. Une foule de familles qui, à l’approche des Anglais, s’étaient réfugiées des faubourgs dans l’inté-

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rieur des murs, avaient porté la population de la ville à six mille âmes, dont deux mille sept cents femmes et enfants, mille malades ou invalides à l’hôpital général, quinze cents miliciens ou marins et six cents hommes de l’armée régulière. Pour toute cette population déjà affamée depuis longtemps, il n’y avait que pour huit jours de vivres à demi- ration. Dans la soirée du 13, l’intendant n’avait pu faire passer dans la ville, faute de voitures, qu’une cinquantaine de quarts de farine sur le dépôt de provisions qui se trouvait au camp. Lorsque Ramezay envoya chercher ce qui en restait, il avait été pillé par les Indiens et par la population famélique du voisinage.

Ramezay convoqua un conseil de guerre, auquel assistèrent quatorze officiers de divers corps. Il communiqua les instructions du marquis de Yaudreuil le prévenant de ne pas attendre que la ville fût prise d’assaut, et de capituler dès qu’il manquerait de vivres. Le conseil se montra aussi déconcerté et abattu que les commandants de bataillons assemblés l’avant-veille par Yaudreuil, et se prononça pour la capitulation. Un seul, l’héroïque Jacquot de Fiedmond, commandant de l’artillerie de la ville, fut d’avis de réduire les rations et de résister jusqu’à la dernière extrémité. Cet officier s’était déjà distingué à Beauséjour en s’opposant à la capitulation proposée par Yergor, et avait été souvent remarqué par Montcalm.

Si, au moment du conseil de guerre, Ramezay était excusable de capituler, il ne l’était plus le lendemain; car, avant la fin de cette journée, il avait reçu de Yaudreuil deux messages : l’un verbal, l’autre par écrit, l’assurant d’un prompt secours de vivres et de troupes. Un officier d’ordonnance, le chevalier de Saint- Rome, était arrivé en même temps au cap Rouge, où il avait remis à Bougainville une lettre du gouverneur lui enjoignant de faire escorter de Saint-Augustin à Québec un convoi de soixante quarts de farine que cet officier y conduisait. « La cavalerie, mandait Yaudreuil , me paraît la troupe la plus convenable. L’objet le plus intéressant est maintenant d’empêcher la ville de manquer et de s’assurer de l’objet qui occupe les ennemis.» Le gouverneur insistait dans un post-scriptum : « Donnez tous moyens possibles à M. de Saint- Rome pour exécuter sa mission. »

Bougainville écrivit en même temps à Ramezay un billet dans lequel il lui indiquait plusieurs endroits dans la ville où il pourrait trouver des farines rccélées par des particuliers.

Le commandant, résolu à capituler, ne communiqua à personne les lettres de Yaudreuil et de Bougainville. Celui-ci avait exécuté avec promptitude les ordres du gouverneur. Malgré la pluie torrentielle qui tombait depuis deux jours, le capitaine de Belcour était entré dans Québec le matin du 17. A une heure après midi, ce jour-là, la Rochebeaucour écrivit de Charlesbourg à Bougainville : « Je viens d’envoyer M. de Belcour, que vous connaissez très intelligent, à la ville, dire à M. de Ramezay que sûrement je lui porterai ce soir cent quintaux de biscuits. Belcour et moi avons bien reconnu le terrain et la position de l’ennemi, et certainement il ne nous empêchera pas d’entrer ce soir à marée basse. »

En sortant de Québec, l’intrépide Belcour, qui n’avait avec lui que trente cavaliers, alla prendre possession de l’ouvrage à cornes, d’où il canonna les détachements anglais qui venaient à sa portée.

Cependant se passait à Jacques-Cartier un événement qui relevait les espérances ; le chevalier de Lévis, arrivé de Montréal, prenait le commandement de l’armée. Il n’avait fait qu’une course de cette ville à Jacques -Cartier, où il avait trouvé le

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désastre plus grand encore qu’il ne l’avait craint. A son premier mot, on reconnut l’homme supérieur. Il s’était fait indiquer en arrivant le quartier général où Vaudreuil s’entretenait avec les principaux officiers. « On n’abandonne pas dix lieues de pays pour une bataille perdue! » leur dit-il. Il blâma hautement la retraite sur Jacques-Cartier et ordonna une marche en avant. Lajoie de son arrivée fut immense. La confiance revint aux plus faibles, et Vaudreuil reprit toute l’énergie dont il était susceptible. Le roseau avait trouvé l’appui du chêne. « Le grand nombre de fuyards que je commençai à rencontrer aux Trois-Rivières, écrit Lévis, me prépara sur le désordre où je trouverais l’armée.

« Je ne connais point d’exemple pareil. On avait généralement tout abandonné au camp de Beauport : tentes, marmites et tous les équipages.

« La situation où je trouvai l’armée, manquant de tout, ne me découragea pas. Sur ce que M. de Vaudreuil me dit que Québec n’était pas pris et qu’il y avait laissé une assez nombreuse garnison, je pris la résolution, pour réparer la faute qu’on y avait faite, d’engager M. de Vaudreuil à faire remarcher l’armée au secours de cette place. Je lui représentai que c’était le seul moyen pour empêcher l’évasion entière des Canadiens' et des sauvages, qui se retiraient chez eux, et de ranimer en même temps le courage de tout le monde; qu’en marchant en avant nous ramasserions beaucoup de traîneurs ; que les habitants des environs de Québec rejoindraient l’armée; que, par la connaissance que nous avions du pays, nous pourrions nous approcher fort près des ennemis; que, si nous trouvions leur armée mal postée, nous pourrions l’attaquer, ou qu’au moins, en nous approchant (de la place), nous prolongerions le siège par les secours que nous ferions passer en hommes et en vivres; que nous pourrions aussi l’évacuer et la brûler, quand nous ne pourrions plus la soutenir, afin qu’il ne restât aucune ressource aux ennemis pour s’y établir l’hiver. »

Lévis eut bien vite rétabli la discipline et communiqué son activité autour de lui. Dès quatre heures le lendemain matin 18, l’armée était en marche, et Bougainville en avait été prévenu. Depuis la journée du 13, celui-ci avait tâché de réparer par sa belle conduite ce qu’il avait eu à se reprocher dans les derniers événements. Pendant que l’armée battait en retraite, il avait proposé à Vaudreuil, qui l’avait approuvé, de garder sa position au cap Rouge et d’occuper Lorette pour se tenir en communications avec la ville. Le 17 au matin, le mauvais temps ayant rendu les chemins affreux et retardé le convoi de M. de Saint-Rome, il fit partir en avant ses cavaliers, avec des sacs de provisions posés en travers de leurs selles. Vaudreuil, qu’il en avait informé, lui écrivait le même jour : « J’apprends avec plaisir, par votre lettre, que la cavalerie est à Charlesbourg. J’approuve fort le projet que vous avez d’aller au camp avec sept à huit cents hommes pour protéger le passage à Québec du biscuit qui est à Charlesbourg, et dont la cavalerie se chargera, et d’affecter beaucoup de vous montrer dans le camp, afin de donner à croire à l’ennemi que nous l’occupons.

« Je ne doute pas que vous n’ayez prévu à avoir de bons guides. Cependant je vous observe que vous pourriez faire votre route par Bourg- Royal. Vous ne manquerez pas sans doute de profiter du retour de votre cavalerie pour faire transporter tout ce qu’il sera possible de tirer des magasins ou du camp. »

Ramezay était informé de ces mouvements et des secours de toute espèce qui lui arrivaient; mais, au lieu d’en profiter pour relever le moral de la garnison, il ne

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chercha que des prétextes pour capituler au plus vite. Un grand nombre de soldats, profitant de ses dispositions, refusaient de combattre et mettaient bas les armes. D’autres désertaient à l’ennemi ou se jetaient dans la campagne; certains officiers donnaient l’exemple de l’insubordination. Il y eut de violentes altercations, et le major de la ville, Joannès, s’emporta au point de frapper deux d’entre eux du plat de son épée.

Bien loin de partager les sentiments de Ramezay, le brave Fiedmond redoublait le feu de son artillerie. Pendant que les canons de la basse ville tiraient à toute volée sur la pointe Lévis, les nouvelles batteries qu’il avait fait ériger du côté de terre foudroyaient les ouvrages et le camp des Anglais. Ceux-ci avaient poussé leurs approches du côté de la porte Saint- Louis, où ils avaient commencé une redoute dont Fiedmond retardait la construction en la faisant battre continuellement en brèche.

À dix heures du matin, Ramezay ordonna à Joannès d’arborer sur les remparts le drapeau parlementaire et d’aller proposer la capitulation ; mais Joannès se révolta avec indignation contre cet ordre. « Je protestai, dit-il, devant tout le monde, de l’avis que j’avais donné au conseil de guerre, puisque les choses changeaient de face; et je proposai de faire par moi -même des recherches plus exactes pour trouver de la farine. On ne parla donc plus de capitulation jusqu’à quatre heures du soir. »

Mais alors l’amiral Saunders, profitant du vent de nord-est qui soufflait depuis deux jours, avec des orages de pluie, fit avancer six de ses gros vaisseaux, qui vinrent s’embosser en face de la basse ville. La garde de tranchée des Anglais s’approchait en ce moment de la porte Saint-Jean pour débarrasser le terrain des buissons et des abris qui pouvaient servir d’asile aux francs-tireurs. La ville crut à une attaque simultanée du côté de terre et de mer : on battit la générale. Fiedmond et Joannès proposèrent à Ramezay d’évacuer la basse ville, « séparée de la haute par des coupures, » et de renforcer celle-ci par les troupes qu’on y ferait monter. Mais cet officier, qui, au dire de Joannès, n’avait jamais vu la guerre que dans un bois et ignorait la façon de défendre une place, refusa de suivre cet avis. Il fit arborer le drapeau du côté de la rade et de la terre. « Je le fis arracher, continue Joannès, ne croyant pas qu’on eût changé d’avis, mais je reçus dans l’instant un ordre par écrit d’aller capituler, et le mémoire me fut remis en conséquence. » Joannès ne songea plus dès lors qu’à traîner les négociations en longueur et à faire surgir des difficultés, afin de donner aux secours annoncés le temps d’entrer en ville. « Je gagnai par là, dit-il, jusqu’à onze heures du soir, que le général anglais me prescrivit pour avoir la réponse; je rentrai donc dans la ville et rendis compte à M. de Ramezay des difficultés que j’avais fait naître. » La Rochebeaucour chevauchait en ce moment avec sa cavalerie, à travers la pluie, le vent et l’obscurité, le long des battures de Beauport, et s’engageait dans le gué de la rivière Saint-Charles. Dans une demi-heure il allait pénétrer dans la ville. Onze heures sonnaient. Ramezay, bien loin d’écouter les adjurations de Joannès, se hâta de lui donner un second ordre par écrit pour conclure la capitulation, et le renvoya au camp anglais. A peine était-il sorti de la porte Saint- Louis, que la Rochebeaucour entrait par la côte de la Canoterie , avec ses sacs de biscuits ruisselant d’eau. Ramezay, tout déconcerté, lui balbutia qu’il était trop tard, que Joannès était rendu auprès du général anglais pour conclure la capitulation. « Après lui avoir représenté, dit la Rochebeaucour, que certainement il allait avoir du secours, il m’a laissé entrevoir

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que si on lui refuse quelque article, il romprait tout, à condition que le lendemain vous lui enverriez de quatre à cinq cents hommes, chose qui peut être exécutée jusqu’à présent, quant à la communication. Je me chargerais, si vous vouliez, de les faire passer avec les vivres. »

Ramezay se débarrassa de la présence importune de la Rochebeaucour, en le berçant de promesses qu’il était décidé à ne pas remplir.

Joannès prolongea la négociation jusque dans la matinée du lendemain. Lévis était alors en marche avec toute l’armée. 11 descendit de cheval à la Pointe- aux- Trembles, pour écrire à Bougainville : « Vous ne devez pas douter de tous mes regrets de la perte que nous venons de faire (de M. de Montcalm); elle est des plus grandes. Je l’ai regretté comme mon général et mon ami. Il me laisse une besogne bien difficile à faire, et nos plus habiles en seraient embarrassés. Il faut faire pour le mieux. La position où nous trouverons les ennemis nous décidera pour le parti à prendre. »

Lévis venait d’écrire à Bourlamaque dans le même sens, en lui annonçant qu’il était en marche pour secourir Québec. 11 le priait de cacher le désastre autant que possible et ménageait sa susceptibilité. L’ile aux Noix, si bien défendue par Bourlamaque, ne l’inquiétait pas. 11 comptait sur lui pour le seconder et l’aviser. Enfin il le priait de le tenir au courant de tout1.

Le retour du beau temps, qui rendait la marche de l’armée plus facile, la présence de Lévis, qui avait le soin de se montrer d’un régiment à l’autre, faisant paraître sur sa figure martiale un air calme et confiant, avaient ramené dans les rangs la bonne humeur et l’entrain. On se rassurait sur le sort de Québec, dans la pensée que le commandant n’oserait agir sans de nouveaux ordres, puisque le gouverneur avait révoqué ses premières instructions et ordonné de tenir jusqu’à l’extrémité. L’armée marcha toute la journée du 18. Elle entrait le lendemain, au soleil couchant, à Saint- Augustin et se préparait à y passer la nuit, lorsque éclata l’incroyable nouvelle que Ramezay avait signé la capitulation. Le capitaine Daubrespy, de la garnison de Québec, expédié par lui, en remit les articles à Vaudreuil. Un cri d’indignation s’éleva dans toute l’armée. « Il est inouï, écrit le général de Lévis , que l’on rende une place sans qu’elle soit ni attaquée ni investie. »

Bougainville, qui marchait à l’avant-garde, avait dépassé Charlesbourg le 18 au soir, et n’était plus qu’à trois quarts de lieue de Québec, prêt à s’y jeter avec six cents hommes d’élite, quand il apprit la fatale nouvelle : « Telle a été, dit- il avec amertume, la fin de la campagne du monde la plus belle jusqu’à ce moment. »

Townshend s’était montré très facile sur les termes de la capitulation, car sa position était très critique, et il voulait Québec à tout prix. Il s’étonnait même de la bonne fortune qui lui en ouvrait les portes avant qu’il eût tiré un seul coup de canon. La garnison obtint les honneurs de la guerre : elle devait sortir de la ville tambour battant, mèche allumée, avec deux pièces de campagne et douze coups

1 Bourlamaque répondit à cette lettre, le 21 septembre: « La confiance que votre arrivée a rendue aux troupes battues a passé jusqu’à celles-ci, et l’on s’attend à vous voir bientôt rétablir nos affaires. Ce qui est sûr, et je le dis sans compliment, parce que je suis dans l’usage de n’en point faire, c’est qu’elles sont en bien bonnes mains.

« Je me ferai toujours gloire de vous seconder de mon mieux... Ce ne sera jamais par mes avis, dont vous n’avez assurément pas besoin , mais par mon attention à vous aider, encore moins comme citoyen que comme votre serviteur et votre ami. Je vous supplie de me regarder comme tel. »

Québec après le bombardement : place Notre -Dame -des -Victoires.

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à tirer; les soldats et les marins seraient transportés en France; les citoyens ne seraient pas inquiétés pour avoir servi, et conserveraient leurs biens, leurs droits et leurs privilèges avec le libre exercice de la religion catholique. Les habitants des campagnes qui mettraient bas les armes auraient droit aux mêmes avantages b

Le 18, avant le coucher du soleil, les portes de la cité furent ouvertes. Le général Townshend, avec son état-major, suivi de trois compagnies de grenadiers et d’un détachement de l’artillerie traînant une pièce de campagne sur laquelle flottait le drapeau britannique , traversa la haute ville et s’arrêta en face du château Saint- Louis. Le commandant de la place, qui l’y attendait, lui en remit les clefs. Les blancs uniformes de France s’alignèrent une dernière fois devant les portes et défilèrent en silence pour faire place aux sentinelles anglaises. Un corps de marins, détaché de la flotte, sous le commandement du capitaine Palifer, prit possession de la basse ville. Des salves d’artillerie saluèrent le drapeau d’Angleterre, arboré à la fois sur le sommet de la côte de la montagne et sur la citadelle, d’où il ne devait plus descendre.

Restait le soin de garder cette conquête en passant l’hiver au milieu des ruines, privé de toute communication et à portée d’un ennemi actif et audacieux. L’orgueilleux Townshend , impatient de retourner en Angleterre pour jouir d’un triomphe que d’autres avaient plus mérité que lui, confia cette difficile tâche au brigadier James Murray. Les neuf régiments de la ligne, avec l’artillerie et une compagnie de rangers, formant un effectif de sept mille trois cent treize hommes, restèrent sous ses ordres. Les autres compagnies de rangers, avec les grenadiers de Louisbourg et les marins, se préparèrent à remonter sur la flotte. Le major Elliot, avec un corps de cinq cents hommes, alla déloger les Français de l’ouvrage à cornes et y laissa une forte garnison. En attendant qu’un nombre suffisant de maisons fût réparé pour servir de casernes, les troupes vinrent camper sous les murs de la ville.

Le 21 septembre, Murray lança une proclamation annonçant qu’il était permis aux habitants des environs de Québec de rentrer dans la paisible possession de leurs biens et de vaquer librement à leurs affaires. <r Mais, dit Foligné, quels biens veut-il que nos habitants aillent occuper, après les ravages qu’il a fait commettre, brûler leurs maisons, emmener les bestiaux et piller les meubles? C’est à partir de ce jour qu’on vit sortir du fond des bois nos pauvres femmes, traînant après elles leurs petits enfants mangés des mouches, sans hardes, criant la faim. Quel coup de poignard pour de pauvres mères qui ne savent si elles ont des maris et où elles les prendront, et quelle assistance elles donneront à leurs pauvres enfants à l’entrée d’une saison pendant laquelle elles ont de la peine à se garantir, lorsqu’elles sont arrangées dans leurs ménages; les sièges de Jérusalem et de Samarie ne représentent rien de plus affreux. » Il n’y eut cependant que les familles des environs immédiats de Québec qui, n’ayant pas le moyen d’aller chercher un asile ailleurs, firent la paix avec les Anglais. A l’exception de ces infortunés, qui n’avaient plus qu’à choisir entre la mort et la soumission, les Canadiens en masse s’obstinèrent à vouloir combattre, à rester attachés à cette France qui ne songeait plus à eux. On ne trouve pas dans l’antiquité d’exemple d’une fidélité plus touchante, ni d’un courage plus persévérant.

1 Public Record Office, Quebec and Louisbourg , t. LXXXVIII, Capitulation de Québec.

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Les gelées d’automne commençaient à se faire sentir. Toutes les troupes et les matelots furent mis en réquisition pour faire disparaître des plaines les travaux d’approches, enlever les décombres des rues, réparer les maisons, compléter les fortifications, couper et transporter du bois de chauffage, enfin débarquer et emmagasiner les vivres et les munitions. Au commencement d’octobre, l’armée put être logée, tant bien que mal, dans l’intérieur des murs et dans le palais peu endommagé de l’intendance. Les ursulines et les hospitalières de l’IIôtel-Dieu rentrèrent dans leurs monastères respectifs, occupés en partie par les troupes. La plus stricte discipline fut établie dans tous les postes. Jour et nuit, par le froid, la pluie ou le beau temps, des patrouilles sillonnaient les routes du voisinage, afin de prévenir toute surprise. Le commandement de la place aurait pu être confié à un plus habile tacticien, mais non pas à un homme mieux doué pour s’attirer l’estime et la confiance des Canadiens.

Dans les derniers jours d’octobre, le canon des remparts répondit au salut de la flotte qui appareillait pour l’Angleterre. Le Royal -William emportait à son bord les restes embaumés du général Wolfe.

Peu de jours auparavant, le capitaine Marcel, au moment de partir pour la France avec la garnison prisonnière, était allé dire un dernier adieu, dans l’église des ursulines, aux restes de son général, qui, lui, ne devait plus revoir le beau ciel de Provence, ni ses plantations d’oliviers, ni son moulin à l’huile, ni les hôtes tant aimés de Candiac!

En Angleterre, la nouvelle du succès de Wolfe eut l’air d’avoir été préparée comme un coup de théâtre. La lettre désespérée qu’il avait adressée à Pilt, peu de jours avant sa mort, venait d’être publiée et causait un désappointement universel.

« Puisque le général doutait, disait -on, le public avait raison de désespérer. »

Trois jours après, on apprit du même coup la défaite de Montcalm, la mort de Wolfe et la chute de Québec.

« Les incidents d’un drame, dit Horace Walpole, n’auraient pu être conduits avec plus d’art pour faire passer un auditoire de l’abattement à une soudaine exultation. On désespérait, on triomphait, on pleurait; car Wolfe était tombé à l’heure de la victoire. »

Le jeune héros fut porté aux nues. Toute la surface du royaume parut en feu sous les clartés des illuminations. Un seul endroit, Blackheath, demeura obscur et silencieux; car là une mère, veuve depuis peu, pleurait la mort du meilleur des fils. Ses concitoyens, respectant sa douleur, s’abstinrent de toute réjouissance publique. Lady Montagu écrivait à la comtesse de Bute :

« Il faut regretter le général Wolfe, non le plaindre. Je suis de votre sentiment : on ne doit avoir de compassion que pour sa mère et pour sa fiancée. »

Le grand ministre qui avait deviné le génie du héros de Québec fit son panégyrique dans la chambre des Communes, et la reconnaissance du peuple anglais lui a élevé un monument dans l’abbaye de Westminster.

La France de Louis XV se hâta d’oublier la mémoire de Montcalm, qui lui pesait comme un remords. La France d’Amérique s’en est toujours souvenue. Elle a oublié ses fautes, pour ne se rappeler que ses vertus et son héroïsme. Le nom de Montcalm est inscrit sur ses monuments et ses places publiques. L’histoire et la

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poésie se sont donné la main pour célébrer sa gloire, devenue un héritage national. Le mausolée élevé sur son tombeau, un siècle après sa mort, n’est pas moins honoré que celui de Wolfe à Westminster.

l’iiiver de 1750-00. — la colonie abandonnée a elle-même

Le général de Lévis s’était d’abord replié à la Pointe- aux-Trembles, après avoir laissé deux détachements à la garde des ponts du cap Rouge : l’un sous Bougainville, à l’embouchure de la Rivière; l’autre sous Repentigny, à quelque distance plus haut. Il s’arrêta deux jours pour donner un peu de repos à son armée et se retira ensuite à Jacques-Cartier, où il lit travailler activement à la construction du fort. Son avant-garde campa au calvaire de Saint- Augustin, et les régiments de Royal-Roussillon et de Guyenne dans la plaine de Deschamhault, pour y empêcher un débarquement et assurer ses communications avec Trois-Rivières.

Une lettre inquiétante du chevalier de la Corne rappela Vaudrcuil à Montréal. Les Iroquois de la Présentation avaient fait prisonniers neuf découvreurs anglais, porteurs de dépêches d’Amsherst, indiquant que le brigadier général Gage, alors à Chouaguen, allait s’avancer par les rapides, pendant que lui-même attaquerait l’ile aux Noix.

En entrant à Montréal, le gouverneur écrivit à Lévis :

« J’arrivai en cette ville le 1er de ce mois, sur les dix heures du matin, avec monsieur l’évêque. Nous abrégeâmes beaucoup les fatigues du voyage en profitant d’une goélette qui était aux Trois-Rivières, prête à mettre à la voile.

« Vous trouverez ci-joint deux lettres de M. de Bourlamaque... Il ne doute pas que la colonie ne soit attaquée à Pile aux Noix dans cinq ou six jours au plus tard.

<r J’aurais déjà mis nos milices en mouvement, si les vivres ne m’arrêtaient. Tout ce que je puis faire de mieux actuellement, c’est de disposer toutes choses pour les l'aire marcher aussitôt que M. de Bourlamaque me les demandera. Il n’a encore aucune nouvelle de l’ennemi. Je lui ai fait passer une cinquantaine de sauvages de très bonne volonté, qui, j’espère, lui mèneront des prisonniers.

« Je n’ai aucune inquiétude pour les parties où vous commandez; il me suffit, monsieur, que vous soyez à la tête des forces que j’y ai laissées. Ménagez, je vous prie, votre santé; vous savez que rien n’égale l’intérêt que j’y prends. »

Bourlamaque, épuisé par les fatigues de la campagne et souffrant d’une fièvre qu’il ne pouvait guérir, se préparait cependant sans relâche à recevoir Amherst, que la chute de Québec avait paru réveiller de sa torpeur. Bourlamaque n’avait alors à sa disposition que deux mille deux cents hommes, sur lesquels il serait peut-être obligé de prélever des détachements pour fortifier Chambly et Saint-Jean.

« Les bras manquent, écrit-il à Lévis le 21 septembre; il ne reste ici que cinq

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cents Canadiens, dont plus de cent vingt malades ou estropiés. Les soldats vont aussi tous à l’hôpital; pluies continuelles, campés dans un marais, peu de nourriture. Je ne sais s’il en restera beaucoup de sains dans un mois. Quoi qu’il en soit, je tâcherai d’attraper le bout de la campagne et de bien me battre d’ici là, si l’ennemi se présente. J’espère qu’il ne me surprendra pas et qu’il ne me fera point de prisonniers. J’ai reconnu la baie de Missiscouy. Je voudrais être a la place de M. Amherst; j’attaquerais par là sans difficultés. Au reste, je m’y prépare autant que je le puis avec si peu de monde, et si harassé de travail. »

Ce fut seulement au milieu d’octobre que le général anglais mit son armée en mouvement.

« Elle est partie de Saint-Frédéric le M , écrit Bourlamaque, au nombre de dix ou douze mille hommes, précédée d’une avant-garde de soixante bateaux ou berges, d’un brigantin de vingt pièces de canon de dix -huit, d’un senau1 aussi fort que notre goélette et de plusieurs bateaux armés de gros canons ; un seul en porte six de vingt-quatre.

« Nos chebecs2 ont été surpris sans doute et n’ont point vu cette avant-garde. Ils étaient à leur poste ordinaire, près des îles aux Quatre-Vents, quoique j’eusse mandé au commandant que pour peu qu’il craignît d’être coupé, il eût à rapprocher sa croisière et sa station, parce que l’essentiel était d’entrer dans la rivière avant les Anglais. La goélette était placée à la pointe de la Grosse- lie pour garder le passage de la baie de Missiscouy. Le 12, au point du jour, elle fut accueillie par le brigantin et le senau. Le premier lui donna la chasse et allait le prendre, lorsqu’il s’échoua. La goélette se réfugia dans le fond de la baie de Missiscouy.

« Les chebecs, que le brigantin n’avait pas vus, étaient aux prises avec les berges et en avaient enlevé une, lorsque le vent manqua tout à coup, puis vint le nord-est. Le brigantin déchoué en profita pour retourner sur les chebecs. A l’entrée de la nuit, M. de Laubara, après avoir vu le corps de l’armée anglaise près des îles aux Quatre-Vents, se réfugia dans l’anse des Tsonnonthouans, où il coula bas ses trois bâtiments, et se mit en marche le 13 au matin par les bois, ayant précédemment dépêché deux chaloupes pour m’avertir de la marche des ennemis et du rapport des prisonniers.

« Le vent de nord -est, qui a duré trois jours avec violence, a empêché cette armée de s’approcher d’ici; elle a marché depuis hier matin, et je la crois bien près de la rivière.

« La goélette, sortie par le nord-est de la baie de Missiscouy, est vis-à-vis l’extrémité de l’ile Lamothe, près de la côte du nord, et attend inutilement depuis trois jours un vent du sud-ouest, le seul qui puisse la faire marcher. 11 y a à parier dix contre un qu’elle est prise ou brûlée à présent. La perte de ces bâtiments est un grand malheur pour la défense de la rivière.

« J’ai demandé des secours à M. de Vaudreuil, ayant trop peu de monde pour espérer de garder cette frontière. J’ignore ce qu’il m’enverra. Mes retranchements sont finis depuis quelque temps, et j’étais après le fort d’hiver. Tout est suspendu; il faut songer au plus pressé. Si l’on est assez heureux pour repousser ou lasser l’ennemi, on fera comme on pourra.

1 Espèce de bric®

2 Bâtiments à trois mâts à voiles et à rames.

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« Par le rapport des prisonniers, il paraît que M. Amherst s’est concerté avec M. Gage pour agir en même temps.

« La saison est avancée ; malheureusement il fait sec depuis longtemps et le plus beau temps du monde, quoique froid, depuis peu de jours.

« Montréal est dans la consternation, et je crains fort que cet abattement n’empêche les miliciens de marcher. Nous avons tous envie de bien faire. J’ai pris toutes les précautions que le temps, le peu de monde que j’avais et la nature du pays m’ont permises. Nous nous battrons de notre mieux, arrivera ce qui pourra. »

Il est incroyable qu’après toutes ces démonstrations Amherst n’ait pas agi. Contrarié par les vents, il jugea la campagne trop proche de sa fin pour continuer sa marche et retourna à Saint- Frédéric. Bourlamaquc en disait sa surprise à Lévis :

« Je crois la saison trop avancée (25 octobre) actuellement pour que M. Amherst entreprenne. Je ne comprends pas trop comment il mettra sa tête en sûreté : il fait là une sotte campagne. »

Bourlamaque jugeait sévèrement, dans la même lettre, la conduite de M. de Laubara :

« La perte des chebecs est une énigme pour moi. Cet homme, aussi malheureux, je crois, qu’il est ignorant, a coulé ses bâtiments sans essayer sa marche, sans avoir essuyé un coup de canon et sans avoir cherché à profiter de l’obscurité pour se sauver. Je ne lui donnerais pas, je crois, le commandement de la galiote de Saint- Cloud. »

Les équipages et les soldats débarqués des chebecs furent réduits, pour 11e pas mourir de faim en route, à manger jusqu’au cuir de leurs chaussures.

Avant la clôture de la navigation, Vaudreuil écrivit une série de dépêches, qu’un des vaisseaux du munitionnaire devait essayer de porter en France après avoir risqué le passage devant Québec. En informant la cour des événements de la campagne, Vaudreuil rendait Montcalm responsable des derniers malheurs, et lui attribuait la perte imminente de la colonie. Montcalm avait eu de grands torts visà-vis le gouverneur. L’ayant pour chef, il n’avait jamais cessé de miner son autorité. Il n’était pas d’invectives et de ridicules qu’il n’eût déversés sur lui. Il avait tout fait pour le perdre et pour le supplanter dans le commandement. Mais Vaudreuil se donna un bien plus grand tort en portant des accusations après que la mort eut fermé les lèvres qui auraient pu lui répondre, et en s’attribuant à luimême la plus large part dans les succès des campagnes précédentes.

Le général de Lévis écrivit au marquis de Belle- Isle :

« Faute de munitions de guerre et de bouche, il nous sera impossible de faire aucune expédition ni entreprise cet hiver; bien heureux si nous pouvons nous soutenir. Nous finirons de manger la plus grande partie du reste des bœufs et chevaux.

« Nous aurons à nourrir dans les postes de trois à quatre mille personnes, y compris les sauvages, ce qui achèvera de consommer le peu de ressources qui pourront rester dans la colonie.

« Nous n’avons d’autres ressources, pour faire subsister les troupes, que de les faire nourrir par les habitants des gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières; celui de Québec ayant été dévasté par les armées, à peine pourra-t-il suffire pour nourrir ses habitants.

« Nous conserverons trois frégates pour qu’au printemps nous puissions garder le courant du Richelieu, pour empêcher que les ennemis ne remontent le fleuve,

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avec leurs berges ou d’autres bâtiments, jusqu’aux Trois-Rivières et même jusqu’à Montréal.

« Si le roi veut soutenir celte colonie, elle n’est pas encore sans ressources, et s’il lui plaît d’envoyer au mois de mai une escadre qui devance celle d’Angleterre et qui nous rende maîtres du fleuve, avec six mille hommes de troupes de débarquement et quatre mille hommes de recrues pour les bataillons et les troupes de la marine qui sont ici...

« Si le roi ne juge pas devoir donner du secours, je dois vous prévenir qu’il ne faut plus compter sur nous à la fin du mois de mai. Nous serons obligés de nous rendre par misère; manquant de tout, il nous restera du courage, sans aucune ressource pour le mettre en usage. »

La garnison de Niagara, échangée pour d’autres prisonniers, rencontra sur les frontières l’armée d’Amherst qui rentrait dans ses quartiers d’hiver. Le capitaine Pouchot y fut félicité pour sa belle défense et fêté par les officiers anglais.

Les preuves d’inexpérience données par Bougainville au cours du siège de Québec le firent reléguer au second rang par Levis. Le général se disposait à partir pour Montréal, afin d’y préparer durant l’hiver sa fameuse campagne de 1760. Avant de quitter Jacques-Cartier, il remit le commandement de ce poste avancé à un soldat éprouvé, le major général Dumas, qui s’était si fort distingué à la Monongahéla, et tout récemment à la bataille d’Abraham. Sur les six cents hommes qu’il lui laissa, deux cents environ resteraient aux ordres de Repentigny, à la Pointe-aux-Trembles. A l’île aux Noix, M. de Lusignan commanderait les quatre cents soldats de garnison, tandis que le colonel de Bourlamaque irait prendre quelque repos à Montréal. Aux rapides, le capitaine Desandrouins continuerait les travaux du fort Lévis avec trois cents hommes. Le régiment de la Reine prit ses quartiers d’hiver sur la rivière Chambly, celui de Guyenne entre Sorel et Varennes, Royal - Roussillon à Boucherville et à Laprairie, Béarn dans l’ile de Montréal, la Sarre à l’ile Jésus, Berry entre Terrebonne et Berthier, et Languedoc dans le gouvernement des Trois- Rivières.

Autour de la rade déserte de Québec, les froids de novembre jetaient des franges d’écume glacée et des taches de neige sur les cimes des Laurentides. L’hiver du Canada s’annonçait par de fortes gelées, avec un temps calme, un soleil éclatant, ou par des coups de vent presque toujours nord-est, amenant les jours sombres, un ciel gris, des nuages de plomb versant de froides averses. Le tonnerre du canon, le roulement de la mousqueterie , avaient cessé. Les rivages de Beauport et de la pointe Lévis étaient devenus des solitudes. L’agitation et la vie s’étaient concentrées sur le cap de Québec. L’enceinte des murs regorgeait de soldats anglais, écossais, anglo - américains , se croisant sur les places publiques, dans les rues, sous les portes, avec une population muette, atterrée, en quête d’un abri ou d’une bouchée de pain. Un témoin oculaire écrit qu’on ne peut se faire une idée du chaos qui régnait dans la place tant parmi les Anglais que parmi les Français. Elle était devenue le rendez-vous des filous, de tous les êtres sans aveu qui se livraient au désordre et au pillage, malgré les exemples de sévérité donnés par le commandant, On voyait des gens courir à droite, à gauche, sans savoir où ils allaient. Chacun cherchait son bien, et, ne le trouvant pas, prenait celui de son voisin. Une partie des habitants, chassés de leurs maisons pour faire place aux troupes, sortaient de la ville et allaient se réfugier au delà de Jacques -Cartier. D’autres, trop pauvres

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pour fuir, avaient à peine un coin pour se retirer dans leurs propres demeures envahies par les Anglais.

La ville se 1 éveillait chaque matin au son des tambours et du clairon, comme dans un camp. Tout y annonçait la proximité de l’ennemi, la sévérité de la discipline militaire, la rigueur de la loi martiale appliquée aux citoyens, les précautions prises contre les allants et venants, les corps de garde stationnant à toutes les

Le major général Dumas, plus tard gouverneur de l’île de France, d’après un tableau appartenant à la famille Dumas, de Montauban.

issues, le cordon de sentinelles faisant cercle autour des remparts, les postes avancés échelonnés sur les routes jusqu’à Lorette et Sainte-Foye. A l’intérieur des maisons, toute lumière devait être éteinte à dix heures du soir; aucun citoyen ne pouvait sortir dans la rue, la nuit, sans un fanal à la main, et jamais après dix heures.

Avant la fin de l’automne, la froideur des rapports entre ennemis commença à s’adoucir. Les vainqueurs furent bientôt subjugués par les grâces, la courtoisie et la spirituelle conversation des dames canadiennes. Knox s’en fait l’écho dans plus d’une page de son Journal.

Il ne tarit pas d’éloges sur les religieuses hospitalières, celles de l’hôpital général en particulier, dont il eut l’occasion de connaître la charité et le dévouement. Ce fut pour lui une agréable diversion quand il reçut l’ordre d’aller pendant

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une semaine y commander la garde, veiller à la discipline et observer l’ennemi, dont la cavalerie s’était montrée dans le voisinage. Ce monastère, avec son hôpital délicieusement situé dans un endroit salubre, au bord de la rivière Saint- Charles, à un mille de Québec, était alors ouvert aux blessés des deux armées, qui y jouissaient des mêmes soins.

« Quand, dit-il, nos pauvres malades recevaient l’ordre de sortir de nos détestables hôpitaux militaires pour y être transportés, ils ne pouvaient assez exprimer leur joie et leur contentement. »

En rentrant dans ses quartiers, le capitaine trouva la ville toute pleine de rumeurs. Les cavaliers de la Rochebeaucour et des partis de sauvages s’étaient montrés à Sainte -Foye et jusqu’à Beauport, où ils avaient fait quelques prisonniers. Le capitaine Canon, avec la flotte du munitionnaire ancrée au-dessus du Richelieu, avait dessein de forcer le passage devant Québec pour retourner en France. Ce ne fut cependant que le 22 novembre qu’elle parut à la hauteur du cap Rouge. Elle ne se composait que d’une douzaine de voiles, deux frégates et deux autres navires en ayant été détachés pour hiverner à Sorel. Le capitaine Canon appareilla hardiment durant la nuit obscure du 24, et franchit le passage, malgré les boulets et les bombes lancés de la haute et basse ville. Trois frégates et un navire s’étaient échoués dans le trajet. Les équipages les abandonnèrent après y avoir mis le feu. Un de ces vaisseaux, l’Élisabeth, n’ayant pas brûlé, les Anglais envoyèrent une goélette armée pour s’en emparer; mais le commandant français lança sur elle deux de ses embarcations, montées de ses plus braves marins conduits par son second, M. de la Giraudais. Rs l’abordèrent, sous le feu de ses canons et de sa mousqueterie, la saisirent et allèrent triomphalement rejoindre la flotte.

Dans les derniers jours de novembre, la bordée de neige de la Sainte-Catherine étendit comme d’habitude son voile blanc sur le front chauve du cap Diamant et sur la contrée qu’il domine. Les vieux chasseurs prédisaient un hiver précoce et rigoureux : ils faisaient remarquer le départ hâtif des outardes, des harnaches et autre gibier d’automne. Us prétendaient en voir encore des indices dans l’inslinct prévoyant des bêtes forestières. A la mi-décembre, le fleuve charriait déjà d’énormes champs de glaçons. L’hiver du Canada était définitivement établi, avec ses avalanches de neige enveloppant tout de sa blancheur uniforme, ses ouragans, ses nuages de poudrerie, ses froids hyperboréens, ses bises glaciales fouettant les joues, les déchirant comme des morsures. Et quand le ciel redevenait serein, le soleil versait un déluge de lumière sans chaleur sur la nappe éblouissante déroulée à perte de vue ; puis venaient les longues nuits claires, avec leurs aurores boréales et leurs myriades d’étoiles. Les soldats, trop légèrement vêtus, ne savaient comment se défendre contre les rigueurs d’un tel climat. Les sentinelles, quoique relevées d’heure en heure, revenaient avec les pieds, les doigts insensibles, et presque sans connaissance. « Il y a eu à Québec, écrivait Malartic, deux sentinelles de gelées; nos partis enlèvent quelquefois celles des postes avancés. »

« Aux heures de parade, rapporte Knox, sur la place d’armes, nos gardes ont une apparence des plus grotesques sous leurs divers accoutrements. Les moyens que nous inventons pour nous garantir contre l’extrême rigueur de ce climat sont variés au delà de toute imagination. L’uniforme si propre et si régulier du soldat est enseveli sous la grossière robe de fourrure des habitants de la froide Laponie. Nous ressemblons plutôt à une mascarade qu’à un corps de troupes régulières; et il

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m’arrive souvent d’être accosté par des personnes de ma connaissance que je reconnais à la voix, mais qu’il m’est impossible de distinguer sous leur costume. En outre, tout le monde paraît être continuellement pressé; car, au lieu de marcher tranquillement dans les rues, chacun se précipite et va au pas de course. »

Le capitaine fut nommé de garde à la basse ville, un jour que le sol s’était couvert de verglas à la suite d’un dégel accompagné de pluie. « Il nous fut impossible, dit-il, de marcher dans la côte sans danger d’accident avec nos fusils chargés. Force nous fut de nous asseoir et de nous laisser glisser du haut en bas l’un après l’autre. »

Les Highlanders, avec leurs genoux à l’air, selon leur costume national, avaient plus à souffrir du froid que les autres troupes, ceux du moins qui n’eurent pas l’avantage d’être de garde à l’hôpital général et aux ursulines; car les bonnes religieuses, touchées de pitié, employèrent leurs rares loisirs à tricoter de grands bas dont elles leur firent présent.

La coupe et le charroi du hois de chauffage étaient devenus la principale occupation des troupes, malgré les réquisitions de combustible exigées des paroisses voisines. Chaque matin, quand le temps le permettait, des escouades de bûcherons, escortés par de forts détachements destinés à les défendre en cas d’attaque, se rendaient dans les bois de Sillery et de Sainte-Foye, où ils abattaient et débitaient les arbres. D’autres soldats, attelés sur des traîneaux, transportaient le bois en ville.

A Montréal, la population avait à lutter contre un ennemi plus redoutable que le climat, c’était la faim. Jamais, depuis le commencement de la guerre, elle ne s’était aussi cruellement fait sentir. Une barrique de vin se vendait deux mille quatre cents livres, un minot de sel de trois à quatre cents; le pain valait huit sous la livre, le lard quarante, le bœuf vingt; un chou coûtait vingt sous, une douzaine d’œufs cinquante. Durant l’été suivant, la barrique de vin fut portée jusqu’à dix mille livres, et le reste en proportion.

On se demande comment la constance du peuple ne se démentit pas plus que le courage du soldat en présence d’une misère si profonde, venant s’ajouter aux malheurs de la dernière campagne. Deux choses y contribuaient plus que tout le reste: l’accord rétabli entre les chefs, lequel amenait l’unité dans le commandement, et la confiance extraordinaire qu’inspirait l’habileté du général de Lévis. Grâce à son exemple et à ses paroles, les dissensions qui naguère avaient causé tant de maux disparaissaient rapidement. « Des citoyens aisés, dit Pouchot, se faisaient un plaisir de nourrir leurs défenseurs; l’on vivait fort cordialement ensemble, des malheurs communs resserrant cette union. » Pouchot en cite des exemples personnels :

« Monsieur, lui dit un jour une dame, les vivres sont très chers; on a bien de la peine à avoir des provisions. Faisons ordinaire ensemble : ce que vous y mettrez et ce que j’ai nous feront vivre plus aisément. »

Durant les deux mois et demi qu’il séjourna à Montréal, Pouchot pressait souvent cette dame de recevoir quelque argent pour les dépenses qu’il lui causait.

« Nous compterons à la fin de l’hiver, » lui répondait -elle invariablement. A son départ, il lui devait deux mille livres, et, malgré les instances les plus vives, il ne put réussir à faire accepter la moindre somme à cette femme généreuse. <r Plusieurs autres officiers, ajoute Pouchot, ont eu à se louer de procédés pareils. »

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A la fin de l’automne, l’armée avait suivi par la pensée la garnison de Québec embarquée pour l’Europe. A la veille du départ, quelques-uns de ses officiers, comme Joannès, Marcel et autres, avaient obtenu l’autorisation d’aller dire adieu à leurs camarades à Jacques-Cartier, et s’étaient chargés de messages pour leurs familles et leurs amis. Durant la dernière campagne, on avait été privé de toute communication comme pendant l’hiver. Les derniers liens qui rattachaient au vieux monde s’étaient brisés au départ de la flotte du munitionnaire. Personne ne pouvait dire quand ces liens pourraient être renoués. Le chevalier Le Mercier avait été chargé par Yaudreuil d’aller exposer à la cour de Versailles l’extrémité où était la colonie, et demander de prompts et énergiques secours. Il avait emporté avec lui les dernières dépêches du gouverneur et la correspondance des officiers civils et militaires.

Le peuple aussi bien que l’armée sentaient que le dénouement de la crise ne pouvait tarder. Cette pensée rendait les uns et les autres plus impatients de la paix : les Français pour rentrer dans leur patrie, les Canadiens pour rétablir un peu d’ordre dans leurs foyers dévastés et réparer leurs ruines. En attendant, la société de Montréal s’étourdissait comme avait fait celle de Québec durant les Envers précédents. Le faible traitement des officiers pouvait à peine suffire aux premiers besoins de la vie, attendu le prix exorbitant de toutes choses. On conçoit l’avidité avec laquelle ces officiers couraient à toutes les distractions, au sortir de l’esclavage militaire et de la dure campagne qu’ils venaient de faire. Où prenaient- ils des ressources? « Le jeu y suppléait, dit Pouchot. Le plus gros qu’on imagine en France n’est rien en comparaison de celui qui se jouait. L’intendant et les dames de sa société, ainsi que les officiers canadiens, qui la plupart avaient beaucoup gagné par leurs pacotilles, perdaient des sommes dont les officiers français profitaient. Quelques-uns de ceux-ci ont rapporté en France beaucoup d’argent. »

Vaudreuil et Lévis fermaient les yeux ou ne réagissaient que faiblement contre ces entraînements, qui surgissaient en partie de la situation. Ces amusements jetaient la ville dans un tourbillon qui y maintenait la vie et faisait oublier bien des privations. Les deux commandants étaient d’ailleurs absorbés par un bien plus grand souci : celui de préparer la revanche. La parfaite entente qui régnait entre eux doublait leurs moyens d’action; d’autre part, le tyrannique intendant, menant de front, comme toujours, les plaisirs et les affaires, créait des ressources à force d’activité, portait partout son œil d’oiseau de proie, et se faisait livrer par les habitants ce qui leur restait de grains et de bestiaux, sans autre compensation qu’un papier-monnaie tellement discrédité, qu’on n’en voulait plus. « Guerre et pitié ne s’accommodent point, » écrivait-il à Lévis.

Le plan de campagne du général fut prêt avant le 1er décembre : il était aussi hardi que promptement conçu et clairement élaboré. Dans le mémoire qu’il présenta au gouverneur, il lui faisait comprendre que la célérité était la condition du succès, et il proposait d’emporter Québec d’assaut au cœur de l’hiver. Vaudreuil, séduit par l’exposé lucide du général , donna son assentiment sans hésitation, et l’entreprise fut résolue. On prépara un grand nombre d’échelles et tout ce qui était nécessaire à l’expédition. L’ordre de marche fut même écrit et prêt cà être proclamé. La question la plus difficile était celle des vivres; on espérait cependant la résoudre. Chaque habitant fut requis de tenir prêt un mois de provisions, tant pour lui-même que pour les soldats qu’il logeait. Mais un obstacle imprévu força

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d ajourne! 1 expédition : les froids excessifs firent arrêter les moulins et empêchèient de réduire les blés eu larine. On fut même obligé de faire descendre prés des deux tiers de la garnison du fort Lévis, sans quoi elle serait morte de faim. Le génér al aurait voulu entretenir pendant tout l’hiver un gros corps de sauvages et de coureurs canadiens dans les bois de Lorette, d’où ils auraient fait des courses continuelles aux environs de Québec, pour empêcher la garnison anglaise de couper du bois et la tenir nuit et jour en alerte; mais la même difficulté des vivres le

Lévis n’avait attendu que l’ouverture des chemins d’hiver pour faire commencer le transport du matériel sur des traîneaux expédiés de Montréal et des forts voisins.

contraignit de renoncer à ce projet. Le major Dumas, réduit à sa faible garnison de Jacques-Cartier, ne put que détacher de petits partis pour inquiéter les avantpostes anglais. Ceux-ci s’étaient établis avec du canon dans les églises de Lorette et de Sainte-Foye, qu’ils avaient entourées de solides retranchements palissadés, munis de nombreuses garnisons.

Le fort Jacques -Cartier, dont on distingue encore très bien les restes sur le côté droit de la rivière, avait une forme oblongue fort irrégulière. Son enceinte contournait la crête d’un promontoire qui rappelle Québec en miniature. Les constructions du fort étant trop petites pour loger toute la garnison , une partie des soldats s’étaient fait à l’extérieur des cabanes avec tout ce qu’ils avaient pu trouver. La misère s’y montrait plus grande encore qu’à Montréal. Les troupes étaient presque nues; leurs vêtements, usés et déchirés, tombaient en loques. Elles ne pouvaient vivre qu’en achevant de ruiner les habitants des paroisses environnantes.

« A peine dans chaque famille, raconte un ancien curé du lieu, put-on conserver ce qui était absolument nécessaire pour la subsistance. Heureuse celle où on

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laissait une seule vache. Ceux des habitants qui purent conserver un mouton ou deux n’y réussirent qu’en cachant soigneusement ces animaux jusque dans leurs caves, pour les soustraire aux recherches continuelles que l’on faisait pour se procurer des aliments. »

Le fort Jacques-Cartier devint le dépôt général du matériel et de l’équipement destinés à l’expédition contre Québec. Lévis n’avait attendu que l’ouverture des chemins d’hiver pour en faire commencer le transport, sur des traîneaux expédiés de Montréal et des forts voisins. Tandis que Bourlamaque , épuisé, gardait la chambre pour réparer ses forces; que Bougainville, plus exténué encore, prenait le lit, le général ne paraissait pas s’apercevoir des fatigues et continuait à se livrer à un travail herculéen. Voyant l’impossibilité de faire avancer immédiatement son armée, il songea à profiter du temps où le passage des glaces devant Québec, au fort de l’hiver, y rend la traversée du fleuve difficile et dangereuse, pour porter un détachement de quatre cents hommes à la pointe Lévis. Par cette manœuvre, il enlèverait aux Anglais la meilleure partie de leurs approvisionnements venant de cette côte, et s’en servirait pour sa propre armée. Malheureusement la continuité du froid, retardant toujours la mouture des grains, fit ajourner jusqu’à la fin de janvier le départ de l’expédition. Le capitaine de Saint-Martin, qui la commandait, émule de Bepentigny en bravoure et en intelligence, n’arriva à la pointe Lévis que pour voir le pont de glace se former devant la ville.

La rumeur' de l’attaque projetée du chevalier de Lévis y avait transpiré, causé de vives alarmes et donné cours à des rapports fantastiques.- Le général français, disait-on dès le mois de novembre, rassemblait une armée de quinze mille hommes, composée des troupes régulières et de tout ce qu’il y avait de plus aguerri parmi les Canadiens, et s’avancerait bientôt pour emporter Québec d’assaut. En décembre, on précisait le jour de cet assaut : il se ferait dans la nuit du 22; car le nouveau don Quichotte (c’est ainsi qu’on désignait le général) se vantait de venir dîner à Noël dans Québec, à l’ombre du drapeau français. Il avait fait construire une quantité d’échelles, et exerçait ses troupes en leur faisant escalader des remparts de neige. Des informations prises à de meilleures sources firent taire les moqueries.

L’infatigable Bepentigny se montrait si actif, avec sa poignée d’hommes campés à la Pointe-aux-Trembles, il surprenait, tuait ou enlevait si souvent les sentinelles ou quelques-uns des « bûcheurs », qu’on craignait l’apparition de ses francs-tireurs jusque sous les murs de Québec. Ses partis de sauvages venaient de prendre coup sur coup six Anglais qui s’amusaient à patiner sur les glaces au pied du cap. Le général Murray réitéra la défense déjà faite de ne laisser franchir les portes de la ville à aucun soldat sans qu’il eût un passeport.

Saint-Martin se fortifia dans l’église et le presbytère de la pointe Lévis, et mit en marche plusieurs convois de vivres. Connaissant bien quel épouvantail étaient les sauvages pour les Anglais, il fit savoir à Québec qu’il avait à sa disposition un bon nombre d’habiles perruquiers prêts à faire la chevelure à tous les demandants.

Le 13 février, à la pointe du jour, le major Dalling traversa le fleuve sur la glace avec l’infanterie légère, quelques pièces d’artillerie, et commença à canonner l’église, pendant qu’un autre corps de deux cents hommes descendus plus bas l’attaquait du côté de l’est. Le capitaine de Saint-Martin, dont le détachement était beaucoup diminué par l’envoi de plusieurs partis dans les paroisses environnantes pour y faire des levées de vivres, fut abandonné aux premiers coups de canon par

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les sauvages, qui gagnèrent les bois. Il fit cependant une résistance opiniâtre, jusqu’à ce que, se voyant sur le point d’être cerné par des forces supérieures, il se replia sur le coteau voisin, où il continua à se défendre, puis derrière des retranchements construits un peu plus haut pendant le siège, d’où il retraita en bon ordre jusqu’au delà de la rivière Chaudière. Quoique les rangers qui s’attachèrent à sa poursuite fussent montés sur des raquettes aussi bien que ses hommes, ils ne purent lui faire que seize prisonniers, dont un officier.

Quelques jours après, sur l’avis qu’un parti ennemi venait faire une reconnaissance, « il passa la rivière, s’embusqua et les attaqua. Il en tua beaucoup, fit quelques prisonniers et dispersa le reste, d II s’avança même jusqu’en face de Québec, après avoir grossi sa troupe d’une partie de la garnison de Jacques-Cartier, envoyée par Dumas pour reprendre le poste de la pointe Lévis; mais les Anglais y étaient en force, barricadés et munis de canons. Une sortie conduite par Murray en personne, avec plusieurs régiments, l’obligea de battre en retraite. Bourlamaque, qui était descendu jusqu’à la Pointe-aux-Trembles pour se mettre à la tête de l’expédition, reconnut l’impossibilité de s’approvisionner de ce côté, et retourna à Montréal. Les Anglais se vengèrent de ces attaques en incendiant une centaine de maisons à la pointe Lévis, trois moulins et plusieurs autres constructions au calvaire de Saint-Augustin. Le capitaine Donald Mac-Donald, avec cinq cents Écossais et troupes légères, y avait surpris un poste où commandait le capitaine Herbin, avec cent cinquante hommes, l’avait mis en déroute et en avait pris la moitié. Herbin n’eut que le temps de fuir, laissant derrière lui sa montre et son chapeau à plumes. Il fut blâmé par M. de Repentigny, qui aurait eu le temps d’accourir si on lui avait fait les signaux convenus. L’alarme fut grande à Jacques-Cartier. On crut que les Anglais arrivaient en masse pour emporter le fort d’assaut. La milice des Trois- Rivières et deux cent vingt- cinq hommes du régiment de Languedoc furent mis en mouvement. Dumas les fit rétrograder, sur les rapports de ses éclaireurs, qui lui apprirent que les ennemis avaient repassé la rivière du cap Rouge.

La frontière du lac Champlain avait été fort tranquille dans le cours de cet hiver. Les Anglais s’étaient tenus renfermés dans Saint-Frédéric et Carillon, et les Français, faute de vivres, n’avaient pu y faire que de rares courses. A la fin de l’hiver cependant, M. de Langy y dirigea une découverte avec son habileté et son audace ordinaires. Il tendit une embuscade avec un parti de sauvages au-dessus de Saint- Frédéric, et fit neuf prisonniers, dont trois officiers. Ce fut son dernier exploit. A la descente des glaces, qui eut lieu peu de jours après, ayant voulu traverser le fleuve pour aller à la chasse, son canot chavira sur un glaçon, et il se noya. Sa mort fut un deuil pour toute la colonie. Aucun chef de parti ne fut plus estimé ni plus digne de l’être.

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