‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 17 sur 85 · CRE · texte numérisé non relu

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ace, Il faudrait, en effet, un corps de fer pour ne pas se ressentir de ces fatigues. Je continue à bien vivre avec mon général, 11 me comble de bontés. Je fais aussi tout mon possible pour le satisfaire ; il doit être content de sa campagne, Elle a été heureuse et même brillante, puisque partout, très inférieurs en nombre nous avons enlev "aux Anglais une des places les plus importantes de ce pays, et qu’ils n’ont pu nous entamer en aucune partie. Puissent cette campagne et les succès que nous avons eus en Europe nous valoir la paix. Nous la désirons ici plus vivement que personne, Quel pays, mon cher frère, et qu'il faut de patience pour supporter les dégoûts qu’on s'attache à nous y donner. [Il semble que nous soyons d’une nation différente, ennemie même, Mais il faut être prudent, et j’admire la manière dont se conduit notre général. Tout ce que

je puis vous dire, c’est qu’en quittant ce pays nous

chanterons de bon cœur lZn exitu Israël ?.

Deux jours après, Bougainville ajoutait (9 novembre): “J'arrive enfin à Québec, sur eau, à pied, en cahotant, et j'ai fait mon entrée dans la capitale en charrette, C’est ainsi qu’on voyage dans ce pays-01..…

“Qu'il va se passer de temps avant que j'entende parler de vous ! C’est un désagrément de ce malheureux pays auquel je ne m’accoutumerai jamais ?.

Sans doute, c'était une rude épreuve pour les militaires français d’être relégués si loin de leur pays, et séquestrés Gu reste du monde pendant la plus grande partie de année, Mais s'ils avaient comparé, avec moins d’égoiïsme, leur sort avec celui des Canadiens, ts

auraient compris que les sacrifices qne la guerre impo-

sait aux Francais étaient loin d’être aussi pénibles que ceux qu’elle infligeait aux colons. Ils les avaient vus dès le printemps arrachés en masse de leurs foyers par une conscription qui n’épargnait pas même les enfants trop faibles pour supjorter la guerre. Ils avaient vu leurs terres abandonnées, presque sans culture, faute de bras, S'il y avait un poste dangereux à garder, un parti d'éclaireurs à former, une expédition à envoyer au loin dans les bois, pour aller frapper avec les sauvages contre lennemi, c'était presque uniquement les Canadiens qui en étaient chargés.

Dans l’intérieur du camp, les préférences pour la nourriture et pour le logement étaient aux soldats franais, Tandis que ceux-ci étaient logés sous des tentes, les Canadiens s’abritaient comme ïls le pouvaient, Quand la rareté des vivres se faisait sentir, c'était par les Canadiens qu’on commençait les retranchements.

Maintenant que la campagne était terminée, presque toute l’armée était distribuée dans les paroisses où l'habitant, à peine arrivé de cette campagne, durant laquelle il n'avait pas recu de solde, était forcé de recevoir dans sa maison, de chauffer et de nourrir le nombre de militaires qu’on lui imposait, Tout cela pour dix sous par jour par personne, payés presque toujours en papier-mornaie déprécié, qui devait à la fin être en grande partie renié par le roi. Ajoutons à cela la corruption administrative dont le peuple était la première victime, et dont les militaires étaient les premiers à se plaindre,

Si du inoins en compensation de tant de sacrifices, les Canadiens avaient senti leurs services reconnus et

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appréciés ; mais, au contraire, ils se voyaient traités avec hauteur, quelquefois avec dureté, trop souvent avec mépris. De là les récriminations, les antipathies qui dégénéraient en haïines mutuelles.

Chaque partie devenait injuste l’une envers l’autre, Les Canadiens, trop confiants en eux-mêmes, n'ayant jamais connu la grande guerre, n’estimaient pas à leur juste valeur ces régiments français, rompus à la discipline, éprouvés au feu, seuls capables de tenir tête aux masses européennes qui menacaient le Canada. De leur côté, les soldats de France blessaient profondément lorgueil des miliciens en se moquant de leur manière de combattre et en les taxant de lâcheté. La vérité est que ces deux corps de troupes avaient chacun des qualités particulières, également précieuses, dont la réunion, sous une main habile, formait l'armée la mieux adaptée au genre de guerre qui se faisait en Amérique, La campagne qui venait de s'achever glorieusement en était une preuve éclatante 1,

Le véritable mot de la situation avait été prononcé par Lévis avec une sûreté de jugement, qui ne se démentit pas un seul jour depuis le commencement jusqu’à la fin de cette guerre, Il écrivait de Carillon au maréchal de Belle-Isle, 9 octobre :

‘“ Malgré le succès de cette campagne, où, s’il y a eu

| — FH faut dire que ces animosités sortaient assez peu du cercle de la haute classe civile et militaire. Montcalm notaït dans son Journal, le 23 novembre 1756: “ Le Canadien et le soldat s'accommodent très bien ensemble”. Ils s'accommodaient si bien que, malgré les obstacles qu'y mettaient les commandants, un grand nombre de mariages se firent entre les soldats, les officiers et les Canadiennes.

du bien joué, il y a eu aussi du bonheur, La paix est à désirer partout, et surtout dans un pays où il y a des obstacles inconnus en Europe ”.

Lévis était incontestablement l’homme le plus complet, le caractère le plus remarquable qu’il y eût alors dans la colonie. On va le voir grandir avee les événements ; et, à la fin de cette guerre, quand après la défaite d'Abraham, tout sembiera perdu, on le verra rassembler les débris de l’armée, et venir sur le même champ de bataille gagner une dernière victoire, qui aurait probablement sauvé la colonie, si le roi Louis XV ne l’avait pas trahie par uu lâche abandon.

Lévis se tint toujours au-dessus des mesquines querelles qui l’entouraient, Il chercha sans cesse à les apaiser ; 1l n’en parle ans sa correspondance que pour tâcher d’y apporter remède,

Dans les scènes de cette guerre, qui souvent rappellent celles de l’Iliade, Lévis, à côté de Montcalm, représente le sage Ulysse auprès du bouillant Achilles.

Le général écrivait à sa femme (3 novembre) :

“Je passerai mon hiver avec le chevalier de Lévis, quiest bien mon ami, Dites à M. de Mirepoix qu'il fait toute ma douceur, et il n’y a nui compliment à cela. Je ne suis pas sans sujets d'humeur, mais je n’en écris pas. Embrassez ma mère, mes filles ; aimez-moi tendrement, Au lieu d’un baril d’anchois et un d'olives, doublez cette provision, Je vous adore, ina très chère, et je serai au comble de mes vœux de vous rejoindre en octobre 1757, Ainsi soit,

“ Tous les enfants de Montpellier, au nombre de quatre-vingts, en bonne santé ?.

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Six jours après, il ajoutait à sa mère : “ Je vais donc être, ma mère, six à sept mois sans vous écrire, Aussi, quoiqu'il n’y ait que quelques jours que j'aie écrit à M" de Montcalm, je veux aussi vous renouveler les assurances de ma respectueuse tendresse, Ma santé est bonne, et j'espère que le repos de l’hiver dont javais grand besoin me fera grand bien. Tout ce qui est avec moi est en bonne santé, Je compte passer mon hiver ici, sauf un mois que j'irai passer à Québec lorsque nous pourrons voyager sur les glaces, J’embrasse tendrement la très chère, ma fille et notre cher Massillan.

“M. de La Corne envoie six belles queues de martre à M" de Montcalm. Si elles arrivent à bon port, à Paris, la très chère aura un manchon, Une autre année, je songerai à en envoyer un à ma fille; mais j'aimerais mieux lui porter ?.

Le 15 novembre, deux coups de canon tirés des remparts de Québec, répondirent au signal d'adieu de la frévate l'Abénaquise, qui venait de mettre à la voile, emportant les dernières dépêches du Canada. Désormais, toute communication avec la France était interrompue jusqu'au mois de mai suivant. Parmi les citoyens et les militaires qui la suivirent de l'œil jusqu’à ce qu’elle eût disparu derrière la falaise de Lévis, se trouvait probablement Bougainville, le plus attristé de tous, quoiqu'il fût un des mieux partagés.

La société de Québec, accoutumée à cet isolement, n'en perdait pas une heure de sa gaieté habituelle,

Le célèbre botaniste suédois, Pierre Kalm, qui &

visité le Canada en 1749, et y a séjourné plusieurs

mois, à tracé une peinture aussi curieuse qu'exacte de cette société :

“ La différence, dit-il, entre les manières et les coutumes des Français au Canada, et celles des Anglais dans les colonies américaines, est la même qui existe entre ces deux nations en Europe. Ici, les femmes en sénéral sont belles ; elles sont bien élevées et vertueuses, et ont un laisser-aller qui charme par son innocence même, et prévient en leur faveur; elles s’habillent beaucoup le dimanche, maïs les autres jours elles s'occupent assez peu de leur toilette, sauf leur coiffure qu’elles soignent extrêmement, ayant toujours les cheveux frisés et poudrés, ornés d’aiguilles brillantes et daigrettes. Chaque jour de la semaine, le dimanche excepté, elles portent un mantelet petit et élégant, sur un court jupon, qui va à peine à la moitié de la jambe; et dans ce détail de leur ajustement, elles paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leurs souliers sont élevés et très étroits ; je m'étonne qu’ainsi chaussées, elles puissent marcher à l'aise, En fait d'économie domestique, elles surpassent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se gênent pas de jeter tout le fardeau du ménage sur leurs maris, tandis qu’elles se prélassent toute la journée, assises, les bras croisés, Les femmes en Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout parmi le bas peuple; on les voit toujours aux champs, dans les prairies, aux étables, ne répugnant à aucune espèce d'ouvrage, Cependant elles se relâchent un peu à l'égard de la propreté des ustensiles et des appartements... En général, cependant, les

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du ménage; et j'ai vu avec plaisir les filles du meilleur monde, voire même celles du gouverneur, habillées pour l’occasion, aller dans les cuisines et les celliers pour s'assurer que tout y était en ordre,

“ Les hommes sont extrêmement polis, et saluent, en ôtant leurs chapeaux, chaque personne indistinctement qu'ils rencontrent dans les rues, Il est d'usage de remettre une visite le lendemain même, en eût-on des vinstaines à faire dans la journée...

“ La politesse des habitants, ici, est bien plus raffinée que celle des Hollandais et des Anglais des colonies appartenant à la Grande-Bretagne ; mais, en revanche, ces derniers ne donnent pas autant de temps à leur toilette que les Francais, Les dames, surtout, ornent et poudrent leurs cheveux chaque jour et se papillotent chaque nuit. Cette coutume frivole n’est pas introduite dans les colonies anglaises. Les gentilshommes portent généralement leurs propres cheveux, mais il y en a qui font usage de perruques, Les gens de condition mettent du linge garni de dentelles; tous les officiers de la couronne ont l'épée. Les gentilshommes, même ceux d’un rang élevé, le gouverneur général excepté, lorsqu'ils vont en ville par un jour qui menace d’être pluvieux, portent leurs manteaux sur le bras gauche, Les amis de l’un et l’autre sexe, qui ne se sont pas vus depuis quelque temps, se saluent en s'embrassant mutuellement, lorsqu'ils viennent à se rencontrer...

“ Chose curieuse ! tandis que beaucoup de nations imitent les coutumes françaises, je remarque qu'ici ce sont les Français qui, à maints égards, suivent les coutumes des Indiens, avec lesquels ils ont des rapports

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