‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 23 sur 85 · SAU V · texte numérisé non relu

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A ieur passage au camp de Lévis, le chevalier tenta de racheter un colonel de la milice anglo-américaine, qui se trouvait au nombre des captifs ; mais, dit-il, il ne fut pas possible de le retirer de leurs mains, quelque offre qu’il fit faire pour cela, et il fat emmené dans le pays des sauvages 1,

Le P. Roubaud ajoute dans son récit, qu’il vit passer par bandes les infortunés captifs, traînés, la corde au cou, le visage terrifié, le corps ruisselant de sueur. Avant remarqué l’un d'eux qu’il reconnut pour un officier, à quelques lambeaux d’uniforme qui lui restaient, il s'approcha d’un des Outaouais qui lemmenait, et, lui adressant la parole de Pair le plus caressant qu’il pût, il lui fit comprendre qu’il désirait racheter ce prisonnier. L'Outaouais le repoussa avec un geste si menaçant, que le Père se retira tout effrayé.

Quelque temps après, comme il parcourait à l’entrée de la nuit le camp indien, il remarqua un groupe de sauvages faisant festin autour d’un bûcher, Au bout de quelques perches plantées en terre, pendaient des morceaux de viandes qui grillaient à la flamme, Le Père s'approche et recule d'horreur en apercevant un des Indiens tenant une tête humaine qu’il dévorait : c'était celle d’un prisonnier qui venait d’être jeté à la chaudière. Aux remontrances que lui fit le Père, le

l.— Journal de Lévis, p. 87.

sauvage répondit froidement, en continuant son festin : “ Toi avoir le goût français, moi, sauvage, cette viande bonne pour moi ”?,

Montcalm prend occasion de ces horreurs pour rendre justice aux sauvages chrétiens, “Ce ne sont, dit-il, que ceux d'en haut qui commettent ces cruautés ; nos domiciliés n’y prennent aucune part, Ils se confessent toute la journée 1”,

Montcalm tint conseil sur conseil avec les sauvages, durant l journée du 25, sans réussir à racheter les malheureux captifs qui, exposés à chaque instant à être assommés, étaient en proie à des terreurs pires que la mort, La victoire avait rendu les sauvages plus insolents et plus intraitables que jamais.

Ce ne fut qu'après minuit qu'ils consentirent, non pas à rendre la liberté à leurs captifs, mais à permettre de les envoyer au marquis de Vaudreuil, en se réservant le droit de les reprendre au retour. Ils exigèrent même que le marquis de Montcalm donnât à chaque bande, un recu signé de sa main. L’escorte et les anots Ctaient prêts à recevoir ces malheureux qui furent dirigés sur Montréal.

Depuis leur victoire, les sauvages ne parlaient plus que de partir; ils voulaient à tout prix s’en retourner dans leur pays. Ils avaient fait coup, disaient-ils, et c'était tenter le Maître de la vie que de s’exposer à de nouveaux combats. Montcalm se hâta de convoquer deux grands conseils de toutes les nations sauvages : l'un au camp de la Chute, l’autre à celui du Portage,

1 — Journal de Montcalm.

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pour les rattacher à l'expédition et leur faire connaître la marche dé l’armée, Trois orateurs célébres y portèrent la parole : Kisensik, de la tribu des Népissings ; Lamotte, de celle des Folles-Avoines; et le vieux Pennahouel, orateur des Outaouais, le plus remarquable de tous, C’était un homme d’un esprit et d’une sagacité extraordinaires, autrefois lennemi acharné des Français, mais devenu leur ami dévoué, surtout depuis qu'il s'était lié d'amitié avec le marquis de la Galissonière, qui avait adhairé son intelligence et s'était amusé de ses spirituelles saillies,

Pendant que Montcalm prononcait son discours, un gros arbre tomba fortuitement à quelques pas de l'assemblée, Le général, sans perdre sa présence d'esprit, interpréta pour sui ce présage : “ Voilà, s’écria-t-il, comment l'Anglais sera renversé, comment tomberont les murs du fort George. C’est le Maître de la vie qui nous l'annonce ”?,

Lamotte accepta l’augure au nom des tribus d’en haut ; et Pennahouel, se levant avec solennité, l’appuya par ces paroles :

— “Mon père, moi, qui de tous les sauvages compte le plus de lunes, je te remercie au nom de toutes les nations et au mien, des bonnes paroles que tu viens de nous donner; je les approuve ; personne ne nous a jamais mieux parlé que toi. C’est le manitou de la guerre qui t'inspire ”.

Un grand nombre d'officiers français, attirés par la curiosité, étaient accourus au Portage, et formaient un second cercle autour du grand conseil qui siégeait au

centre du camp. Aucun de ces officiers, quelque accou-

tumé qu’il fût aux scènes d'opéra et aux féeries des boulevards parisiens, n'avait vu de spectacle plus théâtral et mieux fait pour frapper l'imagination, Tout y prêtait à la fois : le lieu, les hommes et les choses, Ce camp militaire, avec ses tentes dressées dans une clairière, au milieu d’une vallée déserte, entre deux chaînes de montagnes couvertes, de la base au sommet, de forêts vierges, dans toute la splendeur de leur feuillage d'été, exhalant sous un ciel napolitain, de chaudes efHuves chargées de senteurs sauvages; ces officiers pimpants, aux blancs uniformes galonnés d’or, aux cheveux poudrés sous leur chapeau à panache, qu'on eût dit de petits maîtres déplacés en un tel lieu, s'ils n'avaient été aussi braves qu'élégants ; et autour d'eux, les coudoyant, les frôlant de leur corps nu, des Sakis, des lowas de l’extrême ouest, des Mascoutins, mangeurs d'hommes ; enfin, toute cette agglomération plus semblable à une mascarade qu'à une armée; et en perspective, une victoire assombrie par une sanglante tragédie,

Kisensik, l'orateur des Népissings, debout au milieu du conseil, porta la parole au nom des sauvages chrétiens :

— “ Mes frères, dit-il en s'adressant aux nations des pays d’en haut, nous sauvages domiciliés, vous remercions d’être venus nous aider à défendre nos terres contre l'Anglais qui les veut usurper. Notre cause est bonne, et le Maître de la vie la favoris | pouvez-vous douter, mes frères, après le !

que vous venez de faire ? Nous l vous en faisons notre compliment

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vloire, et le lac Saint-Sacrement, teint du sang de Corlar!, attestera éternellement cet exploit, Que dis-je ? Il couvrira aussi de gloire nous, vos frères, et nous en tirons vanité, Notre joie doit encore être plus oranuv ‘ue la tienne, mon père, continua-t-il, en s'adressant au marquis de Montcalm, toi, qui as passé le grand lac, non pour ta propre cause; car ce n’est pas sa cause qu'il est venu défendre, c’est le grand roi qui lui a dit: Pars, passe le grand lac, et va défendre mes enfants, Il va nous réunir, mes frères, et nous lier par le plus solennel des nœuds. Accceptez-le, avec joie, ce nœud sacré, et que rien ne puisse plus le rompre”.

Cette harangue fut rendue aux nations par les différents interprètes et recuc avec applaudissements.

Le marquis de Montcal:a leu” fit dire ensuite :

—“ Mes enfants, je suis ravide vous voir tous réunis pour les bonnes affaires. fant qne durera votre union, l'Anglais ne nourra vous résister, Je ne puis mieux vous parler que votre frère Kisensik vient de le faire. Le grand roi m'a sans doute envoyé pour vous protéger et vous défendre, mais il m’a rerommandé surtout de chercher à vous rendre heureux et invincibles, en établissant entre vous cette amitié, cette union, ce concours pour opérer les bonnes affaires, qui doivent se trouver entre des frères, enfants du même père, du

crand Ononthio ”,

+— Nom sous lequel les sauvages désignaient les Anglais.

Alors Montcalm, levant le collier à six mille grains, qu'il tenait entre ses mains, ajouta : — ‘ Par ce collier, vage sacré de sa parole, symbole de bonne intelligence et de force par la liaison des différents grains qui le composent, je vous lie tous les uns avec les autres, de manière qu'aucun de vous ne puisse se séparer avant la défaite de l'Anglais et la destruction du fort George ”

Cette parole fut alors rapportée par les divers interprètes, et le collier jeté au milieu de l'assemblée,

I fut relevé par les orateurs des différentes nations, qui les exhortèrent à l’accepter, et Pennahouel, en le présentant à celles des pays d’en haut, leur dit :

— “Voilà maintenant un cercle tracé autour de nous par le grand Ononthio, qu'aucun de nous n’en sorte ; tant que nous resterons dans son enceinte, le Maître de la vie sera notre guide, nous inspirera ce que nous devons faire, et favorisera toutes nos entreprises. Ki quelqu'un en sort avant le temps, le Maitre de la vie ue répond plus des malheurs qui pourront le frapper ; que son infortune ne retombe que sur lui, et non sur les nations qui se promettent ici une union ind'ssoluble et la plus grande obéissance à la volonté de leur père ”

Les ofliciers francais s'étaient peu à peu glissés à travers les rangs et obstruaient la vue des orateurs. Les Sakis, les Folles-A voines et les Renards quittèrent alors l'assemblée, parce que, disaient-ils, on les empichait de voir leur père et d'entendre sa parole,

Le marquis de Montcalm, averti à temps, les envoya chercher, et fit retirer les curieux.

L'assemblée paraissait avoir réussi, quand'on apprit que les Miamis s'étaient dérobés secrètement avec leurs

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canots, qu'ils avaient portagés à travers les bois, de crainte d’être retenus. Cette désertion amena un ébranlement général: deux cents sauvages s’en allèrent, le reste ne fut retenu qu’à force de cajoleries, de présents et de promesses. La plupart d’entre eux, bivouaqués à la sortie du lac, s’y livraient jour et nuit à des orgies indescriptibles. Les bûchers qu’ils allumaient de tous côtés, sans la moindre précaution, mirent le feu au camp de M. de Contrecæur, qui, à partir de ce jour, porta le nom de Camp Brûlé. Faute de viande fraîche, ou de prisonniers anglais à manger, ils envahirent un pare où l’on tenait en réserve un troupeau de bétail, en tuèrent dix-huit et les dévorèrent, Cette hécatombe, ou, comme l'appelle Bougainville, cette Saint-Barthélemy de bestiaux les calima.

Enfin, le 29 juillet, l’armée commença à se mettre en mouvement, Elle comptait huit mille dix-neuf hommes, de toutes armes, répartis comme suit :

2,570 hommes de troupes de terre ;

3,470 de troupes de la marine et de milice ;

180 canonniers ;

1,799 sauvages,

Chaque tribu, imitant, sans le savoir, une coutume de la plus haute antiquité, fit le dénornbrement de sa troupe en présentant autant de bûchettes qu’elle comptait Ge guerriers 1,

Il avait été convenu que l’armée marcherait en deux divisions : la première, sous M. de Lévis, suivrait par terre la rive occidentale du lac, tandis que la seconde

1, — Voir note à la fin du chapitre.

irait par eau. Le rendez-vous était à la baie de

Ganaouské (North West Bay), où M. de Lévis devait d signaler son arrivée par trois feux placés en triangle s sur le flanc de la montagne. Comme la route de d terre à travers un pays montueux, obstrué d’épaisses de forêts, était beaucoup plus pénible et plus longue, le n détachement du chevalier partit deux jours avant di celui de Montcalm. Ce premier détachement, de deux pi mille cent soixante et dix hommes, l'élite des troupes bri francaises et canadiennes, accompagné de huit cents her sauvages, portait pour tout bagage, une couverte par fait chaque homme, avec son havresac et ses armes 1, 86

Le soir du 29 juillet, il alla bivouaquer à une demi- trai lieue du Portage, au Camp Brûlé, On se mit en Ma; marche à quatre heures du matin. Les sauvages L et les volontaires de Villiers, coureurs de bois à toute les épreuve, faisaient l’avant - garde, frayant la route à d'ao

travers les broussailles, les branches d'arbres et les

troncs renversés couverts de mousse, où l’on enfon-

ait jusqu’à la cheville du pied. Il faut avoir marché

dans nos forêts primitives pour avoir une juste idée

1 — DÉTACHEMENT DU CHEVALIER DE Lévis: M, de Senezergues, lieutenant-colonel, commandant le régiment de la Sarre ;

M. le chevalier de Lapause, capitaine aide-major de Guyenne ;

6 compagnies de grenadiers, de 45 hommes chaque... 270

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3 brigades &e milices de 400 hommes chaque. ..........1200 Volontaires aux ordres de M. de Villiers... 800

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(Journal de Lévis, p.88.)

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MONTCALM ET LÉVIS 245 de l’enchevêtrement de végétations inextricables qui s'élèvent partout sur un terrain semé de toute espèce d'inégalités et d'obstacles. On fit ainsi la montée et la descente de la Montagne-Pelée par une chaleur-d’Italie. Le détachement marchait sur trois colonnes : les grenadiers au centre ; deux brigades canadiennes avec les piquets de la ligne et de la marine à droite ; deux brigades canadiennes sur la gauche, On campa à quatre heures du soir dans une forte position, après avoir fait quatre lieues. Les troupes, non accoutumées à ce genre de marche, étaient éreintées. Un bon nombre de trainards, deux officiers, un de la ligne, l’autre de la marine, étaient restés en arrière à bout de forces.

L'expédition continua sa marche dans le même ordre les deux jours suivants, et arriva, le soir du premier d'août, à la baie de Ganaouské par une pluie d’averse. Le chevalier de Lévis, aussi ferme de corps que de volonté, avait supporté galamment les fatigues du soldat, Après avoir solidement établi son camp au bord d’un ravin, qui le protégeait de front, tandis que sa gauche s’appuyait sur le lac, et*sa droite sur le flanc de la montagne, il fit allumer les signaux convenus.

En partant du Portage, les Indiens avaient suspendu à des arbres un capot, une paire de mittasses et un brayet, auxquels ils avaient sacrifié. Les missionnaires, qui avaient élevé leur autel dans le voisinage, en concurent des scrupules, et eurent l’idée assez singulière de consulter Montcalm pour savoir si on pouvait célébrer la messe en un lieu où l’on sacrifiait au diable,

Le casuiste militaire, dit ironiquement Bougainville, répondit qu’il valait mieux la célébrer là que de ne pas la célébrer du tout,

Les sauvages, restés au camp, ennuyés d’une longue inaction, mécontents d’ailleurs de k défense qui venait d’être faite de leur livrer de la boisson, n’eurent pas la patience d'attendre la levée du camp. Ils partirent en canots le dimanche soir, 31 juillet, avec trois cents

Canadiens qu’on leur avait adjoints, et allèrent camper

à quatre lieues sur une pointe du lac, où ils devaient attendre le marquis de Montcalm. Ce lieu étuit infesté de serpents à sonnettes, que les sauvages s’amusèrent à poursuivre et à tuer. Çà et là, le long de la grève, gisaient des berges abandonnées et des cadavres en putréfaction, tristes vestiges de la défaite ‘8 Anglais.

Le matin du 1° août, les deux cent quarante-sept bateaux de transports étaient échelonnés à la sortie du lac, prêts à recevoir l’armée.

Cent hommes de garnison et cent travailleurs armés avaient été laissés à Carillon; cinquante au camp du Portage où se trouvait le dépôt des vivres. De fortes averses avaient retardé l’embarquement des troupes qui ne fut terminé que dans l'après-midi. À cinq heures du soir, la flottille avait rejoint les sauvages, dont les cent cinquante canots d’écorce, lancés à son approche, et se placant à l'avant-garde, attirèrent tous les regards par l’aspect original qu'ils offraient. “ Ce coup d'œil, dit Montcalm, était curieux, même pour un militaire accoutumé à voir les armées européennes, mais qui ne peut se représenter le spectacle de quinze cents sauvages nus dans leurs canots 1”,

1 Journal de Montcalm.

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Le lac, avec ses promontoires abrupts et son archipel d'îles, à travers lequel cireulait la flottille, disparut peu à peu dans les ténèbres d’une nuit pluvieuse. Vers les onze heures, on vit briller, à l’horizon des montagnes, quelques lumières qui paraissaient comme trois étoiles, et qui grandirent à mesure qu’on s’approchait, Elles annoncaient la présence du chevalier de Lévis. Avant le jour, les deux corps d'armée s’étaient rejoints et prirent quelque repos.

“ Comme nous étions, dit Montcalm, à portée des découvreurs ennemis, on avait défendu de tirer et de faire du feu, ni de battre la caisse, dans la crainte d’être découverts. Le Français, qui ne doute de rien, a tiré, fait du feu, et même sonné du cor, comme pour une partie de chasse 1”,

La matinée fut employée à distribuer des vivres pour quatre jours au détachement de M. de Lévis, qui reprit son mouvement, vers onze heures, à travers un pays plat, couvert de belles forêts, mais entrecoupé de marécages, qui rendaient la marche extrêmement fatigante, Les bateaux avaient ordre de s’avancsr en se tenant toujours à la hauteur du détachement. A cinq heures du soir, au pied d’une pointe du sommet de laquelle on découvrait le fort William-Henry, à une livue de distance, le chevalier de Lévis assit son camp dans une position avantageuse, défendue en avant par un ruisseau, à gauche par le lac, à droite par la montagne, et envoya MM. de Bougainville et Wolff avertir

1 Journal de Montcalm,

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le marquis de Montcalm que les bateaux pouvaient aborder en arrière de ses lignes, Le beau temps était revenu, tout était tranquille dans le camp avant minuit, lorsqu'on apereut, à la clarté des étoiles, deux berges qui s’'approchaient sur le lac. Personne ne pouvait s'expliquer pourquoi ces berges couraient ainsi à une perte certaine ; car il tait impossible de supposer que les Anglais n’eussent eu aucune connaissance de l'approche de l’armée. Cependant, les deux berges avançaient toujours, n’entendant aucun bruit, et attirées par un objet éclatant qu’elles ne pouvaient discerner : c'était une tente dressée sur un des bateaux qui, éclairée par les étoiles, ressortait sur l'ombre du rivage. Tout à coup, un des moutons vivants amenés dans les bateaux se mit à bêler. A ce bruit qui décelait une embuscade, les berges firent volte-face et se mirent à gagner précipitamment le rivage opposé. Aussitôt des hurlements épouvantables sortirent du gosier de mille sauvages, qui se précipitèrent dans leurs canots à la poursuite. Berges et canots disparurent dans l’ombre, et l’on n’entendit plus que les cris qui continuaient toujours en s’éloignant. Les équipages des berges, en arrivant au rivage, tirèrent quelques couxs de fusil et se jetèrent dans les bois. Un sauvage. Népissing avait été tué et deux antres blessés. Trois prisonniers anglais furent amenés au amp et interrogés. Ils apprirent que le commandant du fort George avait su, la veille, approche de l’armée ; “ qu’# six heures du soir, il lui était arrivé un renfort

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MONTCALM ET LÉVIS 249 avait été donné pour venir au-devant de nous pour nous attaquer ; qu'à minuit, on devait tirer un coup de canon qui était le signal pour prendre les armes, et que l’on marcherait à la pointe du jour 1”,

A la suite de cette déposition, les malheureux prisonniers, dont les sauvages ne voulurent pas se dessaisir, furent ramenés dans leur camp et massacrés la nuit même par les parents du Népissing tué dans le combat, Ce chef fut inhuméavec toute la pompe des cérémonies indiennes. “ Le cudavre, dit le P, Roubaud, avait été paré de tous les ornements que la plus originale vanité puisse mettre en œuvre : colliers de porcelaine, bracelets d'argent, pendants d'oreilles et de nez, habits magnifiques ; tout lui avait été prodigué ; on avait emprunté le secours du fard et du vermillon pour faire disparaître sous ces couleurs éclatantes, la pâleur de la mort, On n'avait oublié aucune des décorations d’un militaire sauvage : un hausse-col, lié avec un ruban de feu pendait négligemment sur sa poitrine, le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche, la lance à la main, la chaudière remplie à ses côtés. Dans cette attitude gueïrière, on l'avait assis sur une éminence revêtue de gazon qui lui servait de lit de parade. Les sauvages, rangés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelques moments un silence sombre, L'orateur le rompit en prononçant l’'oraison funèbre du mort ; ensuite succédèrent les chants et les danses, accompagnés du son des tambours

de basque, entourés de grelots ?.

1 Journal de Lévis, p. 96.

A l'aube du jour, la dépouille du guerrier fut déposée dans la tombe, avec des provisions pour son voyage au pays des âmes 1.

Armée du roi en Canada, sur le lac Saint-Sacrement, dans les camps de Carillon, de la Chute et du Portage. Le 29 juillet 1757.

Le marquis de Montcalm, maréchal de camp ; Le chevalier de Lévis, brigadier ; Le sieur de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur des Trois- Le) ? © Rivières, commandant les troupes de la colonie ; Le sieur de Bourlamaque, colonel ; Le chevalier de Montreuil, major général.

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