AUTRE RELATION
DE LA VICTOIRE REMPORTÉE PAR LES TROUPES DU ROI A CARILLON, LE 8 JUILLET 1758 *
Le marquis de Vaudreuil, incertain des mouvements des ennemis, avoit, au commencement de cette campagne, cru devoir partager ses forces. Il avoit destiné le chevalier de Levis à exécuter une expédition secrète avec un détachement d’élite, dont quatre cents hommes choisis dans les troupes de terre. Le reste de ses troupes fut envoyé aux ordres du marquis de Montcalm pour défendre la frontière du lac Saint-Sacrement. Le marquis de Montcalm arriva le 30 juin à Carillon. Les rapports des prisonniers faits quelques jours auparavant ne lui permirent pas de douter que les ennemis n’eussent assemblé, près les ruines du fort William- Henry, une armée de vingt à vingt-cinq mille hommes et que leur projet ne fût de marcher incessamment à lui.
Il fit aussitôt part de ces nouvelles au marquis de Vaudreuil et ne balança pas à prendre une position en avant qui pût en imposer aux ennemis, retarder leurs
* Cette relation, qui n’est pas signée, est un abrégé de la précédente ; on y trouve cependant des différences et quelques détails nouveaux Note de l’éditeur.
mouvements et donner aux secours de la colonie le temps d’arriver. En conséquence, le sieur de Bourlamaque eut ordre d’occuper le Portage à la tête du lac Saint-Sacrement avec les trois bataillons de la Peine, Guyenne et Béarn. Le marquis de Montcalm avec ceux de la Sarre, Royal-Roussillon, Languedoc et le premier de Berry, occupa de sa personne les deux rives de la rivière de la Chute - du - lac - Saint - Sacrement, ainsi nommée parce que en cet endroit le lac Saint-Sacrement, rétréci par des montagnes, y vient en bouillonnant décharger ses eaux dans la rivière de Saint-Frédéric et dans le lac Champlain. Le second bataillon de Berry fut chargé de la garde et du service du fort de Carillon.
Le marquis de Montcalm fit en même temps reconnoître et déterminer par les sieurs de Pontleroy et Desandrouins, ingénieurs, la position d’un camp retranché qui pût couvrir ce fort ; et, comme nous n’avions que peu de Canadiens et seulement quinze sauvages, il tira des bataillons frauçois deux troupes de volontaires dont il donna le commandement au sieur Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et Duprat, capitaine dans celui de la Sarre.
Le 3 au soir, des découvreurs que nous avions sur le lac Saint-Sacrement, avertirent qu’ils y avoient vu un grand nombre de berges, qui dévoient [être] et qui étoient en effet l’avant-garde de l’armée ennemie. L’ordre fut aussitôt donné aux troupes du camp du Portage et de la Chute de prendre les armes et de passer la nuit au bivouac et de déblayer les équipages. Les volontaires de Duprat furent envoyés prendre poste sur une rivière que l’on appelle la rivière de Bernetz, laquelle
vient, entre les montagnes dont ce pays est couvert, se jeter dans celle de la Chute.
Les ennemis pouvoient nous tourner par les derrières de ces montagu'es, et il étoit nécessaire d’en être instruits. 0'n détacha trois cent cinquante hommes aux ordres du sieur de Trépezec, capitaine au régiment de Béarn, pour se porter entre la Montagne-Pelée et le camp du Portage. On prit aussi des mesures pour éclairer le débarquement que les ennemis pouvoient faire sur la rive droite du lac Saint-Sacrement.
Le 6, à quatre heures du matin, on aperçut en vue du Portage l’avant-garde de l’armée ennemie. Sur-lechamp, le marquis de Montcalm envoya ordre aux sieurs de Pontleroy et Desandrouins de tracer en avant de Carillon, sur. le terrain déjà déterminé, des retranchements en abatis, et au premier bataillon de Berry d’y travailler avec ses drapeaux.
Les ennemis commencèrent à débarquer sur les neuf heures. Le sieur de Bourlamaque fit alors sa retraite en leur présence avec les trois bataillons du Portage dans le meilleur ordre du monde ; il se joignit au marquis de Montcalm, qui l’attendoit en bataille sur les hauteurs de la rive droite de la Chute avec Royal- Roussillon et le premier bataillon de Berry. Ces cinq bataillons réunis passèrent la rivière, en rompirent le pont, et, avec ceux de la Sarre et Languedoc, occupèrent les hauteurs qui bordent la rive gauche.
Cette retraite se seroit faite sans perdre un seul homme, si [le détachement du sieur de Trepezec n’avoit été abandonné] du petit nombre de sauvages qui lui servoient de guides. Il se perdit dans ces
montagnes couvertes de bois et vint, après douze heures de marche, tomber dans une colonne angloise, qui marclioit vers la rive de la Chute. Nous avons eu dans ce détachement six officiers et environ cent cinquante soldats tués ou pris. Tl s’est longtemps défendu ; mais il a fallu céder au nombre. Les Anglois ont fait une perte considérable en la personne de milord Howe, maréchal des logis de leurs armées et colonel d’un des régiments de la Vieille-Angleterre.
Sur les six heures du soir, le sieur Duprat ayant donné avis que les ennemis poussoient une tête vers la rivière de Bernetz avec des pionniers et que leurs desseins étoient évidemment d’y jeter un pont, le marquis de Montcalm lui envoya ordre de se replier et commença lui-même sa retraite vers les hauteurs de Carillon, où il arriva au soleil couché. Dès le soir même, une partie des troupes réglées vinrent occuper les deux rives de la Chute, longeant vers la rivière de Bernetz, et s’y retranchèrent. Le reste de leur armée occupa le terrain du débarquement du Portage et se retrancha pareillement.
Le 7, l’armée françoise fut toute employée au travail des abatis. Cet abatis flanquoit une trouée derrière laquelle on devoit placer six pièces de canon pour la battre ainsi que la rivière.
La droite appuyoit également une hauteur dont la pente n’étoit pas si roide que celle de la gauche. La plaine, entre cette hauteur et la rivière Saint-Frédéric, etoit flanquée par une batterie de quatre pièces de canon qui n’a été finie que le lendemain de l’action.
De plus, le canon du fort étoit dirigé sur cette place ainsi que le débarquement qui pouvoit se faire à la gauclie.
Le centre, suivant la sinuosité du terrain, conservoit le'sommet des hauteurs, et toutes les parties se flanquoient réciproquement. Plusieurs à la vérité y furent, ainsi qu’à la droite et à la gauche, battus ou écharpés par les ennemis ; mais c’est qu’ils ne nous donnèrent pas le temps d’y élever des traverses. Cette espèce de retranchement étoit fait de troues d’arbres couchés les uns sur les autres, ayant en avant des arbres renversés dont les' branches coupées et appointies produisoient l’effet de chevaux de frise.
Entre six et sept heures du soir, les piquets de nos troupes détachés aux ordres du chevalier de Lévis arrivèrent au camp, et le chevalier de Lévis y arriva dans la nuit.
Toute la journée, nos volontaires firent le coup de fusil avec les troupes légères des ennemis. Le général Abercromby s’étoit de sa personne, avec une partie des milices et le reste des troupes réglées, avancé jusqu’à la Chute. Il y avoit fait [mettre] plusieurs berges et pontons montés de deux pièces de canon chacun. Ces troupes élevèrent aussi dans cette partie des retranchements les uns en avant des autres, dont le plus près de notre abatis en étoit à peine à une portée de canon, bfous passâmes la nuit au bivouac le long des retranchements.
Le 8, on battit la générale à la pointe du jour, afin que toutes les troupes pussent connoître leurs postes pour la défense du retranchement, suivant la disposition
ci-dessous qui étoit à peu près celle dans laquelle on y avoit travaillé. L’armée étoit composée de huit bataillons : ceux de la Eeine, la Sarre, Eoyal- Roussillon, Languedoc, Guyenne, les deux bataillons de Berry et celui de Béarn, et de quatre cent cinquante Canadiens ou soldats de la marine ; ce qui faisoit en tout trois mille six cents hommes combattants.
A la gauche de la ligne furent postés les bataillons de la Sarre et de Languedoc et deux piquets arrivés la veille. Les volontaires de Bernard et de Duprat gardoient la trouée percée sur la rivière de la Chute.
Le centre étoit occupé par le premier bataillon de Berry, par celui de Eoyal-Eoussillon et le reste des piquets du chevalier de Lévis.
La Eeine, Béarn et Guyenne défendoient la droite, et, dans la plaine, entre l’escarpement de cette droite et la riviere de Saint-Frédéric, on avoit posté les troupes de la marine et les Canadiens, retranchés aussi par des abatis. Dans tout le front de la ligne, chaque bataillon avoit derrière lui une compagnie de grenadiers et un piquet en réserve, tant pour soutenir leurs bataillons que se porter où il seroit nécessaire.
Le chevalier de Lévis fut chargé de la droite, le sieur de Bourlamaque de la gauche ; le marquis de Montcalm se réserva le centre.
Cette disposition réglée et connue, les troupes se remirent aussitôt au travail. Partie fut occupée à perfectionner 1 abatis, le reste à perfectionner les batteries mentionnées ci-dessus et une redoute qui devoit encore prolonger la droite.
Le matin de ce jour, le colonel Johnson arriva à l’armée angloise avec trois cents sauvages chactas, loups et des cinq-nations, et le capitaine Jacob avec cent cinquante autres bientôt après. Nous les vîmes ainsi que quelques troupes légères sur une montagne qui est vis-à-vis Carillon, de l’autre côté de la rivière de la Chute. Ils firent une grande fusillade qui n’interrompit point le travail et on ne s’amusa point à leur répondre.
A midi et demi, l’armée angloise déboucha sur nous. Les compagnies des grenadiers, les volontaires et brigades arrivés en bon ordre, rentrèrent dans la ligne au moment même, et au signal convenu toutes les troupes furent à leurs postes.
La gauche fut la première attaquée par deux colonnes angloises ; l’une cherehoit à tourner le retranchement et se trouva sous le feu du régiment de la Sarre ; l’autre dirigea sa marche sur un saillant entre Languedoc et Berry. Le centre, où étoit Boyal-Roussillon, fut attaqué presoue en même temps par une troisième colonne. Une quatrième attaqua la droite entre Béarn et la Reine. Ces différentes colonnes étoient entremêlées de leurs troupes légères et meilleurs tireurs, lesquels, couverts par des arbres ont fait sur nous le feu le plus meurtrier.
Au commencement de l’affaire, quelques berges et pontons partis de la Chute s’avancèrent en vue de Carillon. La bonne contenance des volontaires de Bernard et de Duprat que soutenoit le sieur de Poulariés, capitaine de grenadiers, et un piquet de Royal- Roussillon, et quelques coups de canon tirés du fort, les forcèrent de se retirer.
Les différentes attaques furent presque toutes l’aprèsmidi et presque partout de la plus grande vivacité.
, Comme les Canadiens et troupes de la colonie ne furent point attaqués, ils dirigèrent leurs feux sur la colonne qui attaquoit notre droite et qui se trouvoit quelquefois à portée d’eux. Cette colonne composée de grenadiers anglois et de montagnards d’Ecosse, continua .sa charge pendant trois heures, sans se rebuter ni se /rompre ; et plusieurs d’entre eux se sont fait tuer à quinze pas de notre abatis. Sur les cinq heures, la ■ colonne qui avoit attaqué vivement Royal-Roussillon, se rejeta sur le saillant défendu par le régiment de Guyenne et par la gauche de celui de Béarn. La colonne qui avoit attaqué la droite s’y rejeta aussi, en sorte que le danger devint urgent à cette partie. Le chevalier de Lévis s’y porta avec quelques troupes de la droite que les ennemis ne faisoient plus que fusiller. Le marquis de Montcalm y accourut aussi avec quelques-unes de réserves et les ennemis éprouvèrent une résistance qui ralentit leur ardeur. La gauche soutenoit toujours le feu des deux colonnes qui tentoient de percer dans cette partie. Le sieur de Bourlamaque y avoit été dangereusement blessé sur les quatre heures, et les sieurs de Senezergues et de Privât, lieutenants-colonels de la Sarre et de Languedoc, suppléoient à son absence en donnant les meilleurs ordres. Le marquis de Montcalm s’y porta plusieurs fois et fut attentif à y faire passer du renfort dans les moments de crise.
Sur les six heures, les deux colonnes de la droite abandonnèrent l’attaque de Guyenne et vinrent faire
encore une tentative contre Royal- Roussillon et Berry, et enfin un dernier effort à la gauche.
A sept heures, l’armée ennemie ne s’occupa plus que de sa retraite, favorisée par le feu des troupes légères, lequel s’entretint jusqu’à la nuit. Ils abandonnèrent avec le champ de bataille leurs morts et une partie de leurs blessés. L’obscurité de la nuit, l’épuisement et le petit nombre de nos troupes, les forces de l’ennemi étant malgré leurs pertes encore infiniment supérieures à nous, la nature de ces bois dans lesquels on ne pouvoit sans sauvages s’engager contre une armée qui en avoit quatre ou cinq cents, plusieurs retranchements élevés en échelons depuis le champ de bataille jusqu’à leur camp, voilà les obstacles qui nous ont empêchés de suivre les ennemis dans leur retraite. Nous comptions même qu’ils reviendroient le lendemain prendre leur revanche, et nous travaillâmes toute la nuit à nous défiler des hauteurs voisines par des traverses, à perfectionner l’abatis des Canadiens et à finir les batteries de la droite et de la gauche commencées la matin.
Le 9, nos volontaires ayant averti le marquis de Montcalm que les postes de la Chute et du Portage paroissoient abandonnés, il donna ordre au chevalier de Lévis d’aller le lendemain à la pointe du jour avec les grenadiers, les volontaires et des Canadiens reconnoître ce qu’étoit devenue l’armée ennemie.
Le chevalier de Lévis s’avança jusqu’au delà du Portage et trouva partout les traces d’une marche précipitée : des blessés, des vivres, des équipages abandonnés, des débris de berges et de pontons brûlés, preuves incontestables de la grande perte que les
ennemis ont faite. ISTous l’estimons à quatre mille hommes tués ou blessés ; s’il en falloit croire quelquesuns d’entre eux et la promptitude de leur retraite, elle seroit encore plus considérable ; ils ont perdu plusieurs officiers principaux.
Les sauvages des Cinq-Nations sont restés spectateurs à la queue des colonnes. Ils attendoient sans doute pour se déclarer l’événement d’un combat qui ne paroissoit pas aux Anglois devoir être douteux. L’acte que nous avons entre les mains, publié dans leurs colonies pour la levée et l’entretien de cette armée, annonçoit l’invasion générale du Canada, et ces mêmes termes sont exprimés dans toutes les commissions de leurs officiers domiciliés. Il leur est dû la justice qu’ils nous ont attaqués avec la plus vive opiniâtreté. Il n’est pas ordinaire que des retranchements le soient sept heures de suite sans aucun relâche.
Cette victoire est due à la bonne manœuvre de nos généraux avant et pendant l’action et à la valeur incroyable des troupes. Tous les officiers de l’armée s y sont conduits de façon que chacun d’eux mériteroit un éloge particulier. Nous avons eu environ quatre cent cinquante hommes tués ou blessés, dont trentehuit officiers.
(Suit VÊtat des tués et blessés, comme dans la relation précédente ).