CHAPITRE IV
L'inlrigue espagnole.
J’ai donné les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu’à commencer le drame. Selon la méthode ordinaire, je dois, dès ce moment, entamer le récit de l’imbroglio politique.
C’est le conseil que le lecteur me donne, cl l’art peut-être aussj. Le puis-je en vérité? L’histoire me le défend, et elle parle plus haut que tout art littéraire. Si j’ouvrais ici le récit, j’aurais beau faire ensuite, il resterait toujours obscur.
Qu’on ne s’y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons nommés, en tout, trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les grands acteurs réels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires, entraînés qu’ils sont tout à rheure
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SOUS riafluence souveiaine qui les emportera el eux el leurs projets juste au rebours de leurs projets. Celte influence est l’espagnole.
Je ne puis 'davantage chercher en Charles-Quinl la fixité de mon fil historique. On le verra essayer quelque temps de petites résistances contre le grand mouvement espagnol pour en être bientôt entraîné.
Où donc sera mon ancre? La chercherai-je h Rome? Le nom de Rome incontestablement fil l’unité de la grande conspiration catholique. Unité nominale.
Rome fut divisée sur le dogme; ses plus éminents cardinaux différaient entièrement (à Trente) sur la mesure des concessions à faire. Et, politiquement, Rome fut pitoyable, s’étant mise à faire une guerre folle à l’Espagne qui la défendait.
Pour reprendre, les Guises, Chailes-Quint et le pape, dans leurs variations, ne me fournissent aucunement le solide point de départ dont ce livre a besoin.
Sa base est en deux choses qu’il faut donner d’abord, en deux acteurs qu’il faut poser en face : VEspagne et le Protestantisme.
Je dis l’Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec toutes ses finesses politiques, avec sa mécanique législative de Trente, etc., n’aurait pas pu lutter s’il ne lui était survenu un élé-
ment nouveau, très-spécial, qui réchauffa tout.
Elément national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par toute l’Europe, substituant le roman à la poésie, et (chose inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police !
Cette police est l’ordre des jésuites, ordre essentiellement espagnol, qui très-longtemps n’a que des généraux espagnols.
Ordre dominateur, comme l’Espagne l’est alors, absorbant et engloutissant, qui transforme toute' l’Eglise, jésuitise ses ennemis mêmes, impose s^ méthode à tout prêtre, à tout moine, si bien que tout ordre rival, ne confessant plus qu’à ce prix, doit se faire jésuite ou périr.
Encore une fois, voilà les deux acteurs, et il n’y en a pas d’autres : la Réforme, l’intiiguc espagnole; l’Espagne et le protestantisme.
L’Espagne envahit par l’épée, le roman, la police. Et la France, au roman, opposa la poésie.
La j)oésie du cœur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites héroïques, les lointaines migrations, les hymmes du désert et les chants du bûcher.
Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la grande école, Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Ecosse, en Angleterre, l’infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre Angleterre.
Donc, en ce chapitre, VEspagne. Au chapitre suivant les martyrs.
L’Espagne avait une prise très-forte sur l’Europe, et jiar sa grandeur, et par sa misère (qui compte tout autant en révolution).
Grandeur incontestable, par l’immensité des possessions, par le reflet des Indes, le prestige du monde inconnu, par l’ascendant de l’or, par 1a renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n’était pas moins dans le respect de l’Europe, dans la fière attitude des Espagnols, dans leurs prétentions, qu’on ne contestait qu’à moitié, dans la servile imitation qu’on faisait de leurs mœurs et de leurs costumes, dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue.
La vie noble, pour toute l’Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole, le loisir, la noble paresse. Et l’Espagne, en effet, entrait de plus en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l’avait occupée au moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l’est encore plus de penser. L’Inquisition, qui jgouverne (surtout depuis 1559), ferme une à une toutes les voies où pourraient s’échapper l’esprit.
Tout cela sous Charles-Quint. C’est une manie des historiens d’opposer toujours les règnes de