PRÉFACE
a chanson de Gui de Bourgogne est du nombre des poèmes qui racontent la conquête fabuleuse de l'Espagne par Charlemagne; mais parmi ces récits légendaires elle tient une place à part, comme la chanson d'Otinel, et paroh aussi avoir été faite après coup , en dehors de la tradition, lorsque le sujet étoit épuisé. On s'en aperçoit dès le début , qui rappelle celui de la chanson de Roland , mais dans la forme plus que pour le fond :
.XXVII. anz{\) tous plains acomplis et passez, Fu U rois en Espaigne , o lui son grant barnê.
Il y a loin de ce chiffre à celui du poëme de Roncevaux :
Caries li reis, nostre emperere magne, Set anz tuz pleins ad ested en Espaigne.
Et ce n'est point là une de ces exagérations que les trouvères de la seconde époque se per-
i. Lisez : vingt et sept ans.
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mettoient si volontiers, sans autre motif que celui de renchérir sur leurs prédécesseurs ; notre poète ne pouvoit guère se contenter à moins , puisqu'il lui falloit donner le temps de naître et de grandir à ses personnages, qui sont les fils des paladins dont la légende entoure Charlemagne en Espagne.
Parmi ces paladins figure, il est vrai , un Gui de Bourgogne ; mais ce n'est pas le héros de notre poëme ; ce n'est pas non plus son père ; il n'a de commun avec lui que le nom. Ce Gui de Bourgogne joue un grand rôle dans la chanson de Fierabras, c'est-à-dire dès le commencement de l'expédition d'Espagne. Il est fait prisonnier avec d'autres chevaliers par l'amiral Balan; inspire un vif amour à la belle Floripe, fille de Balan et sœur de Fierabras; est délivré par elle , lui et ses compagnons; l'épouse, au dénouement du poème , après nombre de batailles où il fait merveilles à côté de Roland, et partage avec Fierabras la couronne d'Espagne.
Celui qui a donné son nom à notre poëme devient aussi roi d'Espagne, mais sans partage. A cette circonstance près , c'est un personnage tout nouveau. Plus jeune d'une génération que le héros de la chanson de Fierabras , il n'intervient qu'à la fin dans l'expédition contre les Sarrasins, et lorsqu'elle s'est déjà prolongée au-delà de vingt-sept ans. Il est né le jour où elle commençoit , et ne connoît point son père , Sanson de Bourgogne, qui est parti à la suite de Charlemagne. Il a pour compagnons de jeunes chevaliers de son âge, oui ont aussi grandi loin de leurs pères et ne les ont jamais vus. Tous ces
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enfants de France , comme le poète les appelle , se réunissent un jour sur la grève de Seine , au nombre de cinquante mille , et prennent la résolution d'élire un roi en remplacement de Charlemagne, depuis si longtemps absent. Ils ne veulent
I)oint déshériter le grand empereur ; mais ils veuent être gouvernés; ils veulent se donner un chef qui soit juge du bien et du mal , et par là éviter de recourir à la force pour terminer leurs différends. C'est Gui de Bourgogne qui est élu, et contraint , comme le Visigoth Wamba , d'accepter la couronne, sous peine d'avoir la tête tranchée. Il accepte donc; mais, au lieu de gouverner en paix son nouveau royaume , à peine a-t-il reçu de ses vassaux le serment de foi et d'hommage , qu'il leur ordonne de se préparer à aller rejoindre leurs pères. Trompés dans leur attente, ils maudissent l'heure où ils l'ont couronné , et à leurs murmures se joignent les lamentations de leurs mères ; mais , liés par leur serment , ils obéissent au jeune roi et le suivent en Espagne.
Notre poëme est le récit de cette expédition des fils marchant au secours de leurs pères. Il commence à l'élection de Gui de Bourgogne et se termine au moment où le jeune roi , après une suite brillante d'exploits et de conquêtes , vient se jeter aux pieds de Charlemagne , se mettre à sa merci , et emporter d'assaut la ville de Luiserne, que l'empereur assiégeoit inutilement depuis sept ans.
La fable , comme on le voit , est entièrement neuve. C'est une invention dont on ne retrouve le germe ni dans la chronique de Turpin ni ailleurs , et qui non-seulement sort de la tradition ,
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mais la trouble et la contrarie en plusieurs points, même sans nécessité , et notamment par le choix du héros. Si, comme nous le pensons, la chanson de Fierabras est antérieure à celle-ci , notre poëte a du connoître une composition aussi importante , qui a été chantée au midi comme au nord de la France , traduite ou imitée en plusieurs langues étrangères, rajeunie et reproduite sans cesse dans les versions en prose qui en ont été publiées depuis le XV e siècle jusqu'à nos jours. On se demande , en ce cas, pourquoi il a introduit sur le même théâtre , et pour ainsi dire dans la même action , un second personnage du nom de Gui de Bourgogne , dont le rôle est incompatible avec celui du premier, puisque l'un et l'autre devient roi d'Espagne. Rien n'est moins conforme aux habitudes de nos plus anciens trouvères , qui prenoient grand soin de ne point confondre leurs personnages et de les rattacher les uns aux autres , en telle sorte qu'ils ont créé des familles dont on a pu établir la généalogie. Voilà surtout ce qui nous fait penser que le poëme de Gui de Bourgogne doit être mis au nombre des dernières chansons de geste.
Il ne nous paroît pas, cependant, postérieur au commencement au XIII e siècle, et pourrait bien remonter jusqu'au XII e , à en juger par la langue et par certains détails de mœurs et de costume ('). Ce qui est assuré, c'est que l'un des
i . V. par exemple, à la page 3 j, le portrait du duc Naimes :
Sa barbe U baloie jusc*au neu du braier, Par desour les oreilles ot les guernons treciis , Derier el haterel gentement atachiés.
Par guernons, il faut entendre ici les cheveux des tempes,
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deux manuscrits qui nous en restent est d'une, écriture du XIII e siècle, et plutôt de la première moitié que de la seconde. Ajoutons que le dit des deuxbordeors ribaus, qui date certainement aussi du XIII e siècle, fait mention de notre poëme, dont il indique le titre. On sait que dans cette pièce, si curieuse pour l'histoire littéraire, se trouve une énumération des chansons de geste qui étoient le plus en faveur à cette époque , et que tout bon ménestrel étoittenu de connoître. On sait encore que les titres de ces chansons y sont à dessein grossièrement altérés , pour montrer l'ignorance du jongleur qui se pique de les savoir. Aussi l'auteur lui fait-il dire :
Si sai de Guion d'Alcschans Et de Vivien de Borgoigne.
En rétablissant l'ordre interverti , on retrouve le titre de Vivien d'Aleschans, qui est celui d'une des branches de la grande geste de Garin de Monglane ou de Guillaume au court nez , et le titre de Guion de Borgoigne, qui est celui de notre poëme.
1 1 semble résulter de ce témoignage que le roman de Gui de Bourgogne étoit populaire au XIII e siècle et se récitoit avec succès. On peut demander, en ce cas , pourquoi on n'en retrouve aucune trace dans les littératures étrangères , cjui , alors plus encore qu'aujourd'hui, puisoient si vo-
que le duc Naimes portoit tressés et rattachés derrière le cou. C'est une mode du règne de Louis Vil. — - Sur ce sens du mot erenon , consultez le traité de Gautier de Biblesworth récemment publié par M. Thomas Wrigth (Volume of vocabularies, etc., p. 146).
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lontiers à la source de Pimagination françoise. C'est une question à laquelle nous essayerons de répondre.
Nos anciens poèmes, et en particulier nos poëmes héroïques , ont été , à l'étranger, ou traduits , ou imités , ou compilés , et ce sont naturellement les compilations qui nous ont le plus emprunté. L'ouvrage le plus considérable en ce genre est le recueil italien connu sous le titre de Realidi Francia, où l'on s'est proposé d'écrire une sorte d'histoire delà maison de France, en commençant par l'empereur Constantin pour finir à l'empereur Charlemagne et à son neveu Roland , le champion, ou, suivant l'expression italienne, le gonfalonier de l'Eglise. Cette prétendue histoire est composée tout entière à l'aide de nos anciennes chansons de geste , mais de celles-là surtout qui rentroient dans le plan de l'ouvrage. Si l'auteur des Reali di Francia n'a tiré aucun parti de la chanson de Gui de Bourgogne, il n'en faudroit pas conclure qu'il ne l'a pas connue , mais que, forcé comme il l'étoit de supprimer les détails qui s'adaptoient mal au corps de son récit, il a dû laisser de côté un poëme aussi épisodique et aussi peu en harmonie avec les autres (').
L'auteur de la Stagna isioriaîa , autre composition italienne , qui peut être considérée comme une suite en vers des Reali di Francia , a recueilli
i. Nous ne parlons pas seulement ici de la partie des Reali di Francia qui a été dès longtemps publiée et qui se réimprime sans cesse en Italie. Elle s'arrête précisément au récit de la grande lutte de Charlemagne contre les Sarrasins d'Italie et d'Espagne; mais la partie inédite, qui forme les VII e et VIII e livres, et qui renferme ce récit, ne fait aucune mention de Gui de Bourgogne.
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et groupé avec un certain art tous les récits poétiques relatifs à la conquête de l'Espagne ; mais, embarrassé sans doute par la difficulté de faire mouvoir dans son cadre le Gui de Bourgogne de la chanson de Fierabras et celui de notre poème, ou ne sachant auquel donner la préférence, il a pris le parti de négliger Pun et l'autre. Dans la Spagna istoriata , c'est Olivier qui figure comme duc de Bourgogne, Sanson est comte de Picardie , et tout l'épisode des amours de Gui et de Floripe a été omis.
Bien loin de l'Italie, en Islande, nous retrouvons une compilation où l'on a aussi réuni et fondu un certain nombre de nos anciens poëmes sous le titre de Saga Karla Magnusar og Kappa Hans. Les chansons d'Ogier le Danois, de Witikind de Saxe, d'Aspremont, de Roncevaux, et même la chanson d'Otinel, en ont fourni les principaux éléments. Le compilateur na rien emprunté à celle de Gui de Bourgogne, et touours, selon nous, parce qu'elle s'écarte trop de a tradition.
Il est vrai qu'il ne s'en rencontre pas non plus de traduction isolée; mais que conclure de là contre notre poëme ? Aujourd'hui même les ouvrages qui obtiennent , comme on dit , les honneurs d'une traduction à l'étranger, sont-ils toujours ceux qui en semblent le plus dignes ? Et ne voyons- nous pas, au moyen âge, le poëme d'Otinel , par exemple , deux fois traduit en Angleterre , trouver place encore dans le recueil islandais dont nous venons de rappeler le titre ? La chanson de Gui de Bourgogne , très supérieure
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à celle d'Otinel , méritoit mieux cette fortune à tous égards.
Il faut convenir que la donnée en doit paroître extravagante à un critique moderne ; mais l'impossible, le merveilleux, le surnaturel, étoientles ressorts ordinaires que mettoit en jeu l'imagination des trouvères , et ce n'est pas de notre point de vue qu'il faut juger leurs inventions. Quoi qu'il en soit , une fois admise la supposition excessive sur laquelle repose toute la fable de Gui de Bour-
S;ogne , on reconnoîtra sans doute avec nous que e poète en a su tirer bon parti, et en a fait sortir quelques scènes, tantôt sérieuses, tantôt plaisantes , qui dévoient produire un grand effet sur les auditeurs du temps, et sont encore capables d'intéresser aujourd'hui un lecteur intelligent et sans préjugés littéraires. Ce qui ajoute beaucoup au mérite de ces scènes, c'est l'animation et la vivacité des dialogues, où paroît s'être exercé de préférence le talent de notre trouvère anonyme , et où il nous semble qu'il a réussi de façon à se distinguer de ses contemporains. Nous nous plaisons à lui rendre cette justice au moment où nous remettons en lumière son œuvre, depuis si longtemps enfouie et oubliée. C'est la seule manière dont nous puissions répondre à l'appel pressant cju'il adressoit jadis à ses auditeurs (lui ou le jongleur qui récitoit son poëme) :
Qui or voldra chançon oïr et escouter,
Qu'il est huimîs bien tans qu'il me doie doner.
Autrement pour le françois moderne : « Allons,
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Messieurs , un peu de courage à la poche ! » Cet appel se trouve presqu'à la fin du poème 0), un peu avant le dénouement, ce qui explique le troisième vers : « C'est le moment de me donner; il en est bien temps. »
La chanson de Huon de Bordeaux renferme, vers le milieu, une parenthèse de ce genre, et plus curieuse encore , où le jongleur renvoie ses auditeurs au lendemain pour entendre la suite de sa chanson, en leur recommandant de lui rapporter chacun une maille. Ces appels, ces recommandations , qui ne s'adressoient pas sûrement à de grands seigneurs , nous paraissent marquer une époque de décadence, où les chansons de geste sont déjà descendues des hauteurs habitées par les barons dans les rues des villes ou des bourgs.
Il ne nous reste que deux manuscrits de la chanson de Gui de Bourgogne : l'un appartient à la bibliothèque de Tours; l'autre est conservé au Musée britannique.
Le premier, qui est de beaucoup le meilleur, et dont nous reproduisons le texte, forme un petit volume in-8, de 72 feuillets. Il est sur vélin et d'une écriture du XIII e siècle; l'exécution en est modeste , mais assez correcte. Ce manuscrit provient du monastère de Marmoutiers. Nous le désignons par la lettre a.
Le second manuscrit fait partie de la bibliothèque Harléienne, sous le n° 527. Il a été succinctement décrit dans le catalogue de cette bibliothèque, p. $41, col. 1; mais M. Francisque Mi-