GUSTAVE DORÉ
Pourquoi l’œuvre capitale du Salon de sculpture a-t-elle été reléguée si loin, à l’extrémité du jardin, devant la porte de sortie? Pourquoi n’a-t-on pas tiré un excellent parti du Vase de Gustave Doré, pour l’ornementation de l’exposition? Jamais organisateurs n’ont eu cependant à leur disposition un morceau plus franchement décoratif, plus apte par sa forme pure et sa composition tournante à servir de motif central. Jamais ils n’ont eu à placer une œuvre plus nouvelle, plus originale, plus digne d’égards. Manquentils donc de goût? c’est peu probable.
Appartiennent-ils à la coterie qui fait depuis longtemps une guerre sourde à M. Gustave Doré, qui tient ce grand artiste dans une sorte d’ostracisme et qui cherche inutilement à empêcher, par de petites combinaisons machiavéliques, son fier et vaste génie d’éclater aux yeux de tous? Je ne veux pas croire à des intentions si mesquines et si odieuses.
D’ailleurs, que le Vase de Gustave Doré se trouve là ou ailleurs, le public saura bien le trouver et l’admirer comme il le mérite.
Ce vase, en bronze, haut de deux mètres et demi, ce vase monumental chante le poème de la vigne.
Sur son pied, des petits « culs*nuds d'amour » protègent les ceps contre leurs ennemis. Ceux-ci chassent une araignée ; cet autre taquine un mulot ; celui-là se bat avec un serpent. L’un d’eux cause confidentiellement avec un
phalène. Deux amours, enfin, deux adorables ravageurs, se font la courte échelle pour cueillir une grappe de raisin.
Descendant du col de la bouteille, les pampres se divisent en trois guirlandes dont les arcs se dessinent sur la partie cambrée du vase. 11 y a ainsi trois encadrements naturels de feuillage et trois points d’attache enrichis chacun d’un sujet décoratif. Ces six motifs content les jeux d’un faune et d’une nymphe, d’un silène et d’une déesse. Avant d’avoir mordu aux grappes blondes, la nymphe est pure et la déesse chaste ; mais les amours* n’ont pas plutôt approché de leurs lèvres les coupés où brille le sang du vin, que la nymphe s’abandonne aux baisers du faune et que la déesse s’étend lascivement dans les vignes et demande à prolonger son ivresse extatique.
Cette description ne rend pas la poésie des formes gracieuses accumulées sur les reins du Vase, l’intensité de vie qui anime ce monde galant, les contrastes d’indolence et de passion, de laideur et de beauté, la pureté sculpturale des corps de femme, la robustesse redoutable des faunes et la grâce des amours disséminés partout, nichés sous les feuilles, hissés au goulot de la bouteille, tapis dans les rinceaux.
Ce magnifique Vase, dont on a vu le plâtre à l’Exposition de 1878, est un pur chef-d’œuvre. Au point de vue de la décoration monumentale des parcs, des palais, des places publiques, je ne
SUPPLÉMENT DU CLAIRON
vois rien dans la sculpture moderne qui lui soit comparable. Quel relief, quel cachet artistique donnerait à une ville la possession de ce merveilleux bronze ! Ce poème de la vigne semble appelé à faire la gloire d’une des capitales de nos principales régions vinicoles : Bordeaux, Cette, Dijon, Reims...
ou Bercy. Je mets en fait qu’une petite ville quelconque de France, la moins bien partagée sous le rapport archéologique et monumental, si elle avait le bonheur ou l’adresse d’acquérir cette œuvre sculptée et de la dresser sur sa principale place, attirerait à elle, avant peu, un courant de touristes aussi fort que Sens avec sa cathédrale, Saint- Malo avec ses murailles, ou Bayeux avec la tapisserie de la reine Berthe ; mais je fais des vœux pour que Paris ne laisse pas échapper cette rare occasion, et place ce chef-d’œuvre au parc Monceaux ou à THôtel-de- Ville.