M.D.L. XXXII
Cette partie va du folio 61 au 91^ et dernier où se trouve, au verso, un avis de : A l'Angelier aux Lecteurs, et l'errata.
A Poitiers, au temps des Grands Jours en 1579, vivaient deux « haultes et honnestes dames », Madeleine et Catherine Des Roches, toutes deux poètes, et, ce qui ne gâtait rien, l'une et l'autre remarquablement belles, Catherine, la tille, surtout.
Leur maison était le rendez-vous des beaux esprits du pays poitevin. « C'es- « toit, dit Hilarion de Coste, l'escole du « sçavoir, l'Académie d'honneur, et la
« demeure des Muses. Là ces doctes et « chastes pucelles avoient estably leur tt Parnasse et leur Hélicon, où les sça- (( vants avoient ce contentement d'ad- « mirer l'éloquence, la bonne grâce et «i la gentillesse d'esprit des plus doctes « dames, non seulement du Poitou, « mais de la France. »
Le président des Grands Jours, Estienne Pasquier, attiré par la renommée de ces dames, alla les voir; et dans sa lettre à Pierre Pithou, il parle ainsi de sa visite et du motif qui donna lieu à ce volume de poésies :
« ... A peine estions-nous arrivez, 't Monsieur Loisel et moi, à Poitiers, ■c que je luy donnay advis, pour ne « demeurer oiseux (car nos grans « Jours n'estoient encores ouverts), a- d'aller voir mes Dames Des Roches, « mère et fille, honneurs vrayement, « et de la ville de Poitiers et de notre « siècle... » — Ils arrivent, on les introduit, ils sont reçus avec toute la grâce imaginable et la conversation s'engage, courtoise et de bonne manière comme bien l'on peut penser. — « ... Estant donc là avecques elles, je « commençay à m'en escrimer au « moins mal qu'il me fut possible...
« Comme nous estions en discours, « mon bonheur voulut que j'apper- « ceusse une Pulce qui s'estoit parquée (( au beau milieu du sein de la fille, (i Ayant donc ce nouvel object devant « moy, je dis à Madame Des Roches « par forme de Cocq à l'Asne que « j'estimois cette Pulce, la plus pru- « dente et hardie que l'on eust sceu « désirer; prudente, d'avoir entre « toutes les parties de ceste Dame, « choisi ce bel hébergement ; et très « hardie de s'estre mise en si beau « jour, parceque, si je me mutinois, je « me donnerois assez tost la loy de « l'oster, et en estre le meurtrier, pour tt la voir prendre la hardiesse de se « loger en si haut Heu : et comme ce
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« propos fut rejette d'une bouche à « l'autre, par une contention mignarde, « finalement je luy dis, que puisque « cette Pulce avait receu tant d'honte neur de se repaistre du sang d'elle, «c et d'estre aussi honorée de nos pro- <« pos, elle méritoit encore d'estre «c enchâssée dans nos papiers, et que « volontiers je m'y employerois, si « ceste Dame vouloit faire le sem- « blable; ce qu'elle m'accorda libérale- « ment... »
Le fait accepté, de part et d'autre on se mit à l'œuvre. Catherine Des Roches arriva bonne première dans ce steeplechase d'un nouveau genre, et voici le début de sa pièce :
Petite Pulce frétillarde, Qui d'une bouchette mignarde Sucçotes le sang incarnat Qui colore un sein délicat, Vous pourroit-on dire friande Pour désirer telle viande?...
et ainsi de cette allure, cent vers environ.
Estienne Pasquier la suivit de près:
Pulce, qui te viens percher Dessus ceste tendre chair, Au milieu de deux mamelles De la plus belle des belles, Qui la picques, qui la poings, Qui la mords à tes bons poincts, Qui t'enyvrant sous son voile, Du sang, ains du Nectar d'elle.
Chancelles, et fais maint sault Du haut en bas, puis en hault :
O que je porte d'envie A l'heur fatal de ta vie...
Plus de cent vers aussi sur ce ton. Si la muse trébuche un peu, on ne saurait toutefois lui refuser de l'entrain.
A l'instigation de Pasquier, d'autres entrèrent en lice, et adressèrent aux Dames Des Roches leurs offrandes poétiques. Le volume nous donne les noms de tous les concurrents. Après Catherine Des Roches et Pasquier, c'est Barnabe Brisson, le plus savant
jurisconsulte de son temps, puis Joseph de l'Escale, Antoine Loisel, Claude Binet, Odet Turnèbe, Macefer, Raoul CaUier, de la Guéronnière, P. de Lommeaud, Pierre de Soulfour, Jacques Courtin de Cissé, dont les poésies ont été publiées en i-^Si, Paris, Gilles Beys, in-i2; Jacques Mangot, F. de la Couldraye, Raphaël Gallodon, César Boulenger, tous avocats et les plus renommés du parlement de Paris; Nicolas Rapin, à la fois magistrat, poète et soldat, l'un des auteurs de la Satire Ménippée; René Chopin, jurisconsulte et publiciste distingué; Pierre Scévole de Sainte-Marthe, le docte et judicieux historien; le grand philologue Joseph- Juste Scaliger, et, enfin, Achille de Harlai, comte de Beaumont, conseiller d'Etat, premier président au parlement de î'aris, la gloire incontestée de l'ancienne magistrature française.
Ce livre bien léger, sans doute, a pourtant son importance. Il montre d'abord le goût littéraire de l'époque, et ensuite les moeurs d'une génération où de graves personnages, les plus considérables par le talent, le caractère et le savoir, ne pensaient pas compromettre leur dignité personnelle en se livrant de temps à autre à ces petites débauches d'esprit.
Madeleine et Catherine Des Roches, toutes deux, la même année et le même jour moururent de la peste qui sévit avec tant de violence, en 1587, à Poitiers. La mort ne put désunir ces deux femmes liées par le sang, les habitudes et la tendresse; elles quittèrent ce monde, la main dans la main, comme elles avaient vécu.
L'édition originale de La Puce de Madame Des Roches est très rare, et le prix des exemplaires assez élevé. — M. r. de Thouvenin, 126 fr., Solar; m. r. de Trautz, 202 fr., même vente; V. f. de Bauzonnet, 100 fr.; ex. de \ Arm. Bertin, de Solar et de Turquety,
V. ant., fil., tr. dor. de Bauzonnet^ 125 fr. P. GuyPellion, fév. 1882;!'./.,' dos orné, fil., tr. dor. de Simier, 89 fr,. Lord H***, avril 1882; mar. la Vollière, fil. à Jroid, tr. dor. de Duru, 100 fr., G. K***, avril 1882; mar. r., dos orné, fil, dent, int., tr. dor. de Thibaron- Echaubart. 265 fr., E. M. B., mai 1882; m. lieu, fil., dent, int., tr. dor. de Lortic, 150 fr., M. P., janv. 1883.
Le Manuel indique une édition de 1581. C'est incontestablement une inadvertance, car le privilège est daté de 1582. Il n'y a eu d'autres éditions que celle de 1583, et celle de 1610 rééditée en 1868 dans la collection dite : le Cabinet du hihliophile. Celle-ci, mar. r., dos orné, tr. dor. de ChamboUe, 41 fr., Edm. Maas, mai 1882.