LÉSIONS SYPHILITIQUES DU PÉRIOSTE ET DES OS
Ces lésions sont fréquentes et souvent très-graves. Elles appartiennent à la syphilis tertiaire; c’est là un fait qui ne donne point de prise à la discussion; à peine citc-t-on quelques rares exceptions à cette règle. Les produits morbides, les lésions, ont une marche différente de celle des maladies analogues, mais qui procèdent d’une autre cause, soit locale, soit constitutionnelle. La spécificité ici s’accuse surtout par les modifications que le traitement imprime à la maladie. Cependant examinées en elles-mêmes, ces lésions ne présentent pas de caractère anatomique tellement particulier qu’on doive les décrire avec de grands développements. Aussi, renverrons-nous le lecteur aux traités de pathologie externe pour la description des maladies du périoste et des os. La syphilis osseuse comprend plusieurs variétés : d’abord les troubles fonctionnels et les sensations douloureuses, douleurs ostéocopes, puis la périostose et la périostite, V ostéite, les exostoses, la carie et la nécrose.
36° DOULEURS OSTÉOCOPES.
Existe-t-il des douleurs spéciales à la syphilis ? O11 l’a cru longtemps. Les douleurs des os, nocturnes, sont, en tout cas, un des symptômes les plus caractéristiques de la syphilis tertiaire. Ces douleurs sont-elles idiopathiques, sans lésions, sans trouble matériel ? Cela est impossible à croire, mais elles dénoncent des lésions qui échappent encore à nos sens.
Ces douleurs ostéocopes précèdent donc et annoncent les lésions apparentes des os et du périoste. Elles ne doivent pas être confondues avec les douleurs rhumatoïdes ou névralgiques.
§ I. — Siège.
Les douleurs ostéocopes se montrent surtout dans les os superficiels, tels que le crâne, la clavicule, les tibias, le cubitus et la partie interne du radius, la tête et l’extrémité inférieure du périnée; en général la tête des os longs, le sternum, le maxillaire inférieur, les os du nez, les côtes, plus rarement le métacarpe ou le mé-
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
ta tarse. Ou a observé qu’elles siègent clans la partie la plus dense et la plus compacte des os.
§ II. — Symptômes.
Le début consiste en une sensation vague de gène, en une sorte d’engourdissement sans limite exacte. La localisation se fait peu à peu et de véritables douleurs apparaissent en un point fixe. Ces douleurs sont très-aiguës, déchirantes, perforantes, devenant insupportables sous l’influence de la moindre compression.
Le caractère d’exacerbation nocturne est très-important à noter; il est constant dans cette affection. Diverses explications ont été produites pour ramener ce fait à une interprétation rationnelle. Ricord a émis l’opinion que la chaleur du lit causait ce retour des douleurs; en effet on observe que les malades qui se couchent pendant le jour, soit par suite d’exigences professionnelles ou par tout autre motif, souffrent pendant le jour, et inversement que ceux qui se tiennent levés pendant la nuit, n’éprouvent pas alors ces douleurs. La rémission des douleurs pendant le temps de la veille et de la station n’est pas complète. Les tissus ne présentent aucune altération appréciable, ni rougeur, ni gonflement, aucun des signes de l’inflammation. L’état général subit l'influence fâcheuse de ces douleurs et de cette insomnie. La dyspepsie et par suite le dépérissement surviennent avec l’anémie et une irritabilité nerveuse excessive. Chez quelques malades la mélancolie est portée au comble. Localement, il y a gène de certaines fonctions; la locomotion, l’exercice des membranes en général, se font moins bien ; la respiration peut devenir pénible par suite de douleurs ostéocopes siégeant dans le sternum ou dans les côtes.
§ III. — Diagnostic.
Le diagnostic offre quelques difficultés, parce que la lésion apparente peut longtemps faire défaut. Le médecin ne peut se guider que par l’expression plus ou moins juste des sensations que le malade éprouve. Une douleur peut être attribuée à plusieurs causes; l’erreur est facile. Si la confusion a lieu seulement entre les douleurs rhumatoïdes et les douleurs ostéocopes, on pourra facilement la corriger en examinant les signes que nous avons décrits : dans les douleurs rhumatoïdes du début de la vérole, ce sont les parties charnues des membres ou les parties fibreuses, tendineuses, voisines des articulations, qui sont le siège du mal; d’ailleurs la douleur n’atteint pas de grandes proportions. Dans le cas de douleur ostéocope, ce sont les os eux-mêmes, certains os, les plus superficiels, qui sont le siège de la douleur, laquelle est excessive et très-limitée. Dans le premier cas le mercure, dans le second l’iodurc de potassium, amèneront un prompt soulagement.
§ IV. — Pronostic.
Il ne saurait se tirer des douleurs elles-mêmes ; traité à temps, ce symptôme disparaît cl le malade échappe aux suites nécessaires de la maladie. Abandonné à lui-même, il voit les douleurs se transformer en une lésion matérielle, soit périostose, ostéite, exostose, carie ou nécrose.
OSTÉITE SYPHILITIQUE. — EXOSTOSE.
o7° PÉRIOSTITE OU PÊRIOSTOSE SYPHILITIQUE.
On est convenu fie décrire à part et de considérer comme lésion isolée la périostite. bien que l’os lui-même soit affecté en même temps à la surface. Quelquefois on n’a pas d’autre signe de l’ostéite que la périostite elle-même. On distingue trois espèces de périostite : 1° phlegmoneusc , 2° gommeuse, 3° plastique, c’est à cette dernière espèce qu’on donne le nom de périostose.
1 0 La périostite phlegmoneuse a tous les caractères propres aux phlegmasies, douleur, chaleur, gonflement; la peau devient rouge et adhère aux tissus sousjacents, une tumeur apparaît eu tout semblable à un phlegmon. Les téguments amincis se perforent et laissent écouler un pus d’abord épais, ensuite séreux et ossifluent. Si le traitement n’arrête pas les progrès du mal, il survient une ulcérat ion dont la base est formée par la surface osseuse dénudée et cariée.
2° La périostite gommeuse n’offre pas la marche rapide et les symptômes douloureux de la périostite phlegmoneusc; elle survient plus lentement et a son siège entre le périoste et l’os. Elle consiste en une tumeur à base fixe dont le volume n’excède pas celui d’une noix. Cette tumeur offre une dureté médiocre; elle rétrocède et se résorbe. Le liquide qui la forme est gommeux, visqueux et paraît analogue à celui des autres gommes syphilitiques, quelquefois comparable à de la matière caséeuse ( gomme caséeuse).
3° La périostite plastique ou périostose débute comme la périostite phlegmoneuse par des phénomènes inflammatoires, des douleurs ostéocopes, sans rougeur à la peau et sans tendance à la suppuration. Elle consiste en un épanchement de plasma entre le périoste et l’os. Ce plasma est résistant et tend à s’organiser; tel est le point de départ des exostoses.
38° OSTÉITE SYPHILITIQUE.
§ I. — Formes de la maladie.
L ostéite syphilitique peut être destructive et produire la nécrose (ostéite sèche) ou la carie (ostéite humide) ; du bien elle est plastique ou hyperplastique ; la suractivité de la vie se traduit par une genèse nouvelle, par un produit osseux franc et persistant. C’est là ce qu’on appelle exostose.
Au début, le point où l’os nouveau doit se produire est le siège de douleurs ostéocopes intenses, le plus souvent nocturnes. Peu à peu, au point précis où se montre la douleur, apparaît une tumeur dure, dont le volume varie beaucoup et qui fait un relief sensible au doigt et à l’oeil. La peau est tendue, pâle, lisse, les nerfs superficiels, les vaisseaux et les muscles mêmes peuvent être comprimés et gênés par ces tumeurs.
11 résulte de cet accident un trouble fonctionnel et une difficulté à exécuter les mouvements, surtout dans le cas d’exostose tibiale. On distingue les exostoses en deux classes : 1° exostoses parenchymateuses ; 2° exostoses épiphysoires.
L'exostose parenchymateuse consiste en un écartement des tubes osseux par la matière plastique épanchée; si la résorption se fait à temps, il ne reste aucune déformation ; quelquefois cette résorption a lieu plus lard ; en ce cas, il y a des vides Vàlleix, 5* édit. I 30
MALADIES CONSTITUTIONNELLES
et des tassements osseux, une atrophie plus ou moins étendue et qui peut compromettre la solidité de l’os. — Un autre cas est celui où l’ostéite a condensé le tissu osseux et où celui-ci, dur, épais, prend l’apparence de l’ivoire (éburnation).
L 'exostose épiphysaire se développe à la surlace de l’os, souvent dans le périoste lui-même; elle est plus isolée, mieux circonscrite que la précédente. Elle est moins gênante et cause moins de douleurs; elle se termine rarement par résolution cl elle devient presque toujours éburnée.
§ II. — Symptômes et pronostic.
Par elle-même, l’exostose n 'offre aucun danger, c’est un os difforme mais sain; cependant ce développement osseux survenu en dehors des prévisions et de l’agencement normal du squelette peut occasionner des accidents variés. Sur un os superficiel et isolé, il y a seulement gène; sur une épiphyse, il peut se produire une difficulté à mouvoir l’articulation, et même quelquefois une luxation.
La compression exercée sur les muscles les atrophie ; sur les nerfs, elle donne lieu à des névralgies ou à des paralysies. Rodel a cité un cas d’atrophie musculaire progressive causée par une exostose.
Le danger est beaucoup plus sérieux si l’exostose se développe dans les cavités contenant des organes délicats et qui ne peuvent être impunément comprimés, telles que les cavités rachidienne ou crânienne. C’est ici que du diagnostic dépend la vie du malade. Il n’y a point de signe physique, rien qui parle aux sens, ni tumeur, ni lésion anatomique apparente; les symptômes doivent guider le médecin et le conduire à la source du mal. Il peut se produire des paralysies partielles, des paraplégies, des accidents convulsifs épileptiformes, de l’hémiplégie, du coma, du délire. On ne peut énumérer ici tous les troubles du système nerveux que peut occasionner une compression de la moelle épinière ou du cerveau. La mort peut survenir rapidement, ou bien il peut se faire que le malade demeure frappé d’un trou bit; fonctionnel incurable. C’est ici que les renseignements recueillis de la bouche du malade et les notions acquises par l’examen direct de sa personne, la découverte des moindres traces ou cicatrices, des stigmates, doivent être soigneusement appréciés. Le traitement par l’iodure de potassium peut faire disparaître ces graves accidents, et c’est là un des succès les moins contestables dont puisse s’enorgueillir la médecine.