LA COUR ET LE JARDIN
La partie de la cour dans laquelle on pénètre, après avoir passé la grande porte d*entrée, sert de magasin provisoire à certaines pièces incomplètes ou nouvellement achetées, qui n*ont pas encore leur place marquée dans les galeries. Ainsi les n*^ 6000 et 6004 sont les morceaux d'une chapelle monolithe , élevée par le roi Nectanébo de la XXX' dynastie, à Bubaote, et détruite, <»«-- -'>" ^* '^' .<. il y a quelques années, par un haut fonctionnaire égyptien : j'espère en retrouver les autres débris et la re- . *..£•... construire. -/, . . . '^^- ' ^ ■ ; s* - - , .
6002. — Marbre blanc. — H. 1"^ 90.
Aigle gigantesque de beau travail grec. L'île de Thasos, d'où il provient, forme, avec le bourg de Kavala, un fief héréditaire dans la famille de Mohammed Ali, et dépend du souverain régnant de TÉgypte. L'aigle, envoyé en cadeau à IsmaîUPacha, il y a quelques années, a été donné par ce prince au musée de Boulaq. — Ep. ptolémaîque. Thasos.
8 La cour et le jardin.
6006. — Basalte noir. — H. i"* 75.
Déesse Sokhît à tête de lionne. La déesse Sokhit est la grande amie du dieu Phtah; elle compose avec Phtah et son fils Imhotpou la trinité adorée à Memphis. Elle a un rôle violent, celui de destructrice des ennemis du Soleil : il est souvent question , dans les textes , de sa flamme dévorante qui anéantit les méchants. Le roi Âmenhotpou III, de la XVIII' dynastie, lui avait consacré, dans le temple de Moût à Thèbes, une salle spéciale, qu'il avait remplie de statues semblables à celle qui est inscrite sous le n° 6006. Il en restait encore cent cinquante vers le milieu du siècle dernier; mais, depuis cette époque, tous les musées de TEurope en ont fait enlever des spécimens, et on n'en voit plus aujourd'hui qu'une soixantaine en assez mauvais état. Le n° 6006 porte le cartouche d'Amenhotpou III. — XVIII* dyn. ..^*-^ Karnak.
6007. — Granit gris. — H. i"^ 60; larg.
Le dieu Ammon et une reine d'Ethiopie. Ce monument, le seul de ce genre qu'il y ait jusqu'à présent dans les musées d'antiquité égyptienne, m'avait été signalé, en 1882, par M. Berghoff, qui fut, quelques mois plus tard, pris et décapité'par le Mahdi : il a été expédié au Caire, sur ma demande, par Gigler-Pacha, et nous est parvenu dans les premiers jours de i883. Il appartient aux derniers temps de la civilisation égyptienne en Ethiopie, comme le prouvent la grossièreté du travail et la barbarie du style. — Ep. romaine.
t ' .- Naga.
La cour et le jardin. 9
Deux grands sphinx séparent TAvant-cour de la cour réelle et du jardin du Musée. Celui de gauche (n** 6008) est seul authentique : l'autre n'est qu'un moulage en plâtre du précédent. Le sphinx n'était pas pour les Égyptiens la combinaison arbitraire d'un corps de lion et d'une tête humaine : c'était, même pour les savants de l'époque romaine, la reproduction d'un animal d'espèce rare, qui vivait dans le désert. La réunion dans un même être de la force du lion et de l'intelligence humaine le rendait particulièrement redoutable : aussi en fit-on un dieu, Harmakhouti, Harmakhis, le soleil levant et couchant, auquel est consacré le grand sphinx de Gizéh. Le roi, étant fils du soleil et identifié souvent avec Harmakhis, la forme du sphinx servit à représenter les rois dans certaines circonstances. On n'a trouvé jusqu'à présent de sphinx isolé que le grand sphinx de Gizéh : les sphinx vont toujours par couples et forment en avant des temples de longues avenues. Le sphinx femelle est fort rare dans l'Egypte pharaonique : je ne l'ai vu encore que sur quelques basreliefs, où il représente une reine. Certains sphinx royaux ont non-seulement la tête mais les bras de l'homme : ils sont généralement en bronze et de petites dimensions. Le sphinx n? 6008 porte le cartouche de Ramsès II.
Passés les sphinx, on se trouve dans une sorte d'avenue bordée à droite et à gauche de grands sarcophages. Les trois de gauche sont grecs et proviennent des catacombes d'Alexandrie : lornementation en est assez légèrement ébauchée, et rappelle le style de l'époque romaine. Les trois de droite sont égyptiens d'époque ptolémaîque et ont été découverts à Saqqarah.
lo La cour et le jardin.
6015. — Granit gris taché de rose. —
H* l"^ 20; larg. I™ 10; long. 2"» 40.
Sarcophage d'Onkhhapî, fils de Tafnakht et de la dame Tatet : le petit cercueil en forme de momie qu*il renferme contenait jadis le corps du dernier possesseur.
L'habitude a toujours été, à Memphis, de déposer les morts de distinction dans de grands sarcophages rectangulaires à chevet plus ou moins arrondi. Aux anciennes époques, ces sarcophages, qui étaient la maison éternelle du mort, sont quelquefois décorés en forme de maison {cf. Salle de V Ancien Empire n° 964), et presque toujours en granit rose. Â Tépoque saîte et ptolémaîque, on les taillait de préférence dans le granit gris ou dans le basalte et ils portent d'innombrables tableaux sculptés avec une finesse remarquable. Le sujet en est emprunté à Tun des livres les plus curieux de la mythologie égyptienne, le Livre de savoir ce qu*il y a dans Venfer. Les Égyptiens se figuraient le monde souterrain, le monde de la nuit, comme une série de couloirs et de grandes chambres voûtées, remplies d'être fantastiques bons ou méchants. Il était partagé en douze régions, dont chacune répondait à Tune des douze heures de la nuit. La barque du soleil, sur laquelle le défunt était censé s'embarquer après de la mort, entrait chaque soir dans ces contrées ténébreuses et n'en sortait que le lendemain matin, à l'aube; pour que le mort pût accomplir sans danger dans ce voyage, il devait connaître à fond toute la population infernale. C'est à lui donner les renseignements nécessaires qu'était consacré le livre en question. Chaque heure était décrite minutieusement, avec le nom et
La cour et le jardin. 1 1
rétendue du territoire qu*elle occupait, le nom et la fonction de chacun de ses habitants, leur voix, leurs discours, les dimensions des serpents qui gardaient les portes de communication d'une heure à Tautre. Les figures représentent d'abord la barque solaire avec son équipage et les génies qui la traînent à la cordelle, puis les êtres décrits dans chaque section du texte. Le mort savait donc ce qu'il allait voir, dès avant de commencer le voyage ; il était assez familiarisé avec la forme des divinités infernales, pour distinguer celles qui lui étaient favorables de celles qui lui étaient hostiles. Ce grand livre à images était trop étendu pour qu'il fût aisé de le représenter en entier sur un sarcophage; aussi se bornait-on le plus souvent à en reproduire une partie, trois ou quatre heures entières, le plus souvent celles du milieu de la nuit, et des extraits des autres heures. — Ep. grecque. Saqqarah,
6013. — Granit gris. — H. i™ 35.
6014. — Granit gris. — H. i™ 3o.
Sarcophages du même type que le précédent, trouvés au fond du même puits, à Saqqarah, et ayant appartenus à deux frères du nom de Zeho, en grec Téos ou Takhos, tous les deux fils de la même mère Betiti, tous les deux généraux dans l'armée égyptienne sous l'un des premiers Ptolémées. Le couvercle du n° 6014 n'a pas été fait pour la cuve et en diffère par la pierre et par les dimensions ; il avait appartenu à un autre personnage, dont le nom et les titres ont été grattés pour faire place au nom et aux titres de Zeho. — Ep. grecque. Saqqarah.
" Wifi ■' >«-.>. :.OvW
12 La cour et le jardin.
Au bout de cette petite allée, sur la gauche, s'élève le tombeau de Mariette-Pacha, le fondateur du Musée de Boulaq. Il est précédé d'une plateforme en ciment, sur laquelle sont placés quatre petits sphinx en calcaire blanc d'un travail assez grossier. Aussi bien les a-t-on choisis, non à cause de leur mérite artistique, mais à cause de leur provenance : ils faisaient partie de la grande avenue de sphinx, qui conduit du Sérapéum Grec au tombeau des Apis, et rappellent la première découverte de Mariette sur le sol d'Egypte. Derrière les sphinx, et monté sur un socle quadrangulaire, se dresse le sarcophage qui renferme le corps : il est en marbre de Montreux, et taillé à l'imitation des sarcophages égyptiens de l'Ancien Empire. A la tête, sur un haut piédestal à moitié caché par des plantes grimpantes, s'élève une statue colossale de Ramsès II, découverte à Tanis en 1 860. Le monument a été dessiné et construit par un des plus fidèles amis de Mariette, l'architecte Ambroise Baudry : les frais en ont été couverts par une souscription publique.
Mariette (Auguste Ferdinand) naquit à Boulognesur-mer le II février 182 1. Il appartenait à une famille de marins et de lettrés. Son grand-père a laissé en manuscrit une de ces collections d'œuvres mêlées, vaudevilles, comédies de mœurs, poésies fugitives, où se plaisaient les littérateurs provinciaux du siècle passé. Son père était simple employé à la mairie de sa ville natale.
Élevé au collège de Boulogne, il y devint professeur dès vingt ans, et y demeura attaché à divers titres jusqu'à la fin de 1848. Il essaya d'abord de la peinture, puis du journalisme, devint rédacteur en chef d'un
La cour et le jardin. i3
journal d'intérêt local, composa des nouvelles, des romans, des feuilletons humoristiques, et, entre temps, trouva moyen d'étudier des questions d'archéologie provinciale. Le seul de ces premiers essais qui vaille la peine d'être conservé est une brochure, publiée en 1 846 sous forme de Lettre adressée à M, Bouilletf auteur d'un Dictionnaire historique et biographique, sur la position de Portus Itius : la donnée en était fausse, mais le jeune auteur y marquait déjà la plupart des qualités qui l'ont rendu célèbre plus tard, une grande habileté de discussion, la clarté et la vigueur du style, beaucoup de pénétration. Nul doute que, s'il eût suivi la voie dans laquelle il venait de s'engager, il ne fût parvenu à tenir un rang élevé dans le domaine de l'archéologie classique : le hasard le rejeta du côté de l'Orient,
Le graveur Vivant Denon, qui avait fait partie des artistes attachés à T expédition française en Egypte, avait laissé en mourant une petite collection d'antiquités rapportée de ses voyages. Une caisse de momie, qui provenait de cette collection, fut exposée à la mairie de Boulogne, et le jeune Mariette rédigea, à cette occasion, une petite notice de quelques pages, dans laquelle il conseillait à ses concitoyens de l'acquérir pour le Musée. Son conseil fut suivi ; Mariette se procura pour étudier les textes qui couvraient le cercueil quelques livres traitant de l'Egypte, et ce qui n'avait d'abord été qu'un amusement devint une passion sérieuse. U fut bientôt assez fort pour se hasarder à aborder la discussion des textes; manquant d'appui dans sa ville natale, il s'adressa à Charles Lenormant, le seul des élèves directs de Champollion qui continuât alors en
14 La cour et le jardin.
France la tradition du maître. Le mémoire qu*il soumit au jugement du savant parisien portait sur l'interprétation et le classement des cartouches qui recouvrent la Chambre des Ancêtres, enlevée au temple de Karnak et déposée à la Bibliothèque Nationale par Prisse d*Âvennes. Il est resté inédit, mais je Tai retrouvé dans les papiers de Mariette, et en le lisant, on comprend Tadmiration qu'il inspira aux personnes qui eurent communication du manuscrit. Encouragé nonseulement par C. Lenormant, mais par Alfred Maury, par Ferdinand de Saulcy, par Adrien de Longpérier, Mariette se décida à venir chercher fortune à Paris. Après quelques mois d'attente, Tamitié du peintre Janron lui procura une petite place d'adjoint au Louvre : renonçant au professorat, il se livra tout entier à l'archéologie égyptienne.
C'était dans les premiers jours de 1848. Le traitement du nouvel employé fut des plus modestes. Au bout de quelques mois, il s'aperçut que la place, pour honorable qu'elle fût, ne suffisait pas à lui assurer les moyens de soutenir sa famille. Les chances d'avancement étaient nulles, car le vicomte Emmanuel de Rougé, son supérieur immédiat, était jeune et ne songeait pas à se retirer devant lui. Il se mit en tête d'aller chercher fortune en Egypte et demanda au gouvernement français les ressoures nécessaires au voyage. Tattam venait d'attirer l'attention des savants sur les richesses renfermées dans les couvents jacobites de l'Ég^'pte : Mariette composa rapidement un long essai de bibliographie copte, qui est demeuré inédit, et sollicita une mission, à l'effet d'aller étudier et acquérir ce qui pouvait rester dans les cloîtres de manuscrits coptes et
La cour et le jardin. l5
syriaques. Il obtint sans peine ce qu'il demandait et débarqua à Alexandrie, le 12 octobre i85o.
La mission qu*il s*était imposée était des plus délicates à remplir : le patriarche copte, justement irrité^ des procédés bizarres employés par Tattam pour former sa collection, avait fait mettre les manuscrits en sûreté. Les négociations traînèrent et retinrent Mariette au Caire pendant plusieurs semaines. Il profita de ces loisirs forcés pour visiter les environs de la ville, Gizéh, Dahshour et surtout Saqqarah. Il avait remarqué partout, à Alexandrie comme au Caire, des sphinx en calcaire d'assez mauvais style, mais chargés de graffiti où le nom d'Osiris était associé sans cesse à ceux d*Apis et de Sérapis. Le hasard lui fit trouver un jour, dans la région nord du plateau de Saqqarah, un sphinx qui présentait les mêmes caractères. Cette rencontre fortuite éveilla au fond de sa mémoire le souvenir d*un passage de Strabon, où le voyageur grec raconte que le Sérapéum de Memphis est dans un lieu très sablonneux, et qu'on y voit des sphinx enfouis, les uns jusqu'aux épaules, les autres jusqu'à mi-corps. L'idée que le Sérapéum, si longtemps cherché en vain, était là, s'empara de lui avec une telle force qu'il en oublia les manuscrits et le patriarche copte. Il assembla quelques ouvriers, et commença des fouilles en règle le i novembre 1 85o. Jusqu'au cent trente quatrième sphinx de l'avenue, tout marcha régulièrement, puis l'allée tourna brusquement à gauche et, pendant quelques jours, il ne découvrit plus rien. Il finit pourtant par se remettre sur la bonne piste et déboucha, après le cent quarante et unième sphinx, sur un dromos spacieux, dallé de belles pierres : deux mois de
lô La cour et le jardin.
fouilles mirent au jour l'ensemble de monuments qui s'y trouvaient, un hémicycle décoré de statues grecques, deux chapelles, une procession de génies montés sur des animaux, et conduisirent les travailleurs jusqu'à la porte du Sérapéum. Là, un obstacle imprévu les arrêta : des marchands d'antiquités, pour la plupart agents consulaires de diverses nations européennes, jaloux du succès de Mariette, réussirent à obtenir d'Abbas-Pacha la suspension des fouilles. L'appui du gouvernement français aplanit en partie les difficultés, une somme de So.ooo frs., votée le i6 août i85i par l'Assemblée Nationale, permit de reprendre avec plus d'activité, et, dans la nuit du 1 2 au 1 3 novembre, Mariette pénétra dans les souterrains du Sérapéum. Ce qu'il y trouva, le monde savant le connaît : soixante quatre Apis, dont les plus anciens remontent à la XVIII® dynastie, et dont le plus moderne est presque contemporain de Cléopâtre , des milliers de stèles votives, de figurines funéraires, d'amulettes, de bijoux, qui font aujourd'hui l'ornement du Musée du Louvre. La chronologie des taureaux, suffisamment établie par les dates d'inhumation, apporta de nouvelles informations pour le rétablissement de la chronologie des rois égyptiens du Nouvel-Empire. Toute l'année i852 se passa à déblayer et à dépouiller le Sérapéum : dans les premiers jours de i853, Mariette se transporta avec ses ouvriers au pied des Pyramides de Gizéh.
Cette fois, il travaillait aux frais d'un particulier : le duc de Luynes l'avait chargé de dégager la partie antérieure du grand Sphinx. Il découvrît, à une centaine de mètres vers le Sud-Est, un temple de l'Ancien Empire, construit en blocs énormes de granit et d'albâtre,
La cour et le jardin. 17
mais ce fut le seul résultat sérieux de sa campagne. Il était du reste pressé de revenir en France. Nommé conservateur-adjoint au Musée Égyptien du Louvre, il s'occupa de classer Timmense collection qu'il avait rapportée du Sérapéum, et d'en préparer la publication. Il débuta par donner dans le Bulletin Archéologique de VAthénceutn Français (i855 — 1856) d&s Renseignements sur les soixante-quatre Apis trouvés dans les souterrains du Sérapéum : cette étude a été arrêtée à la XXVI* dynastie par la disparition du Bulletin et n'a jamais été terminée. En même temps, et comme complément de ce premier travail, il publiait un Choix de monuments et de dessins découverts ou exécutés pendant le déblaiement du Sérapéum (Paris i856, A. Bertrand, in -4®) et un Mémoire sur la mère d*Apis (Paris i856, A. Bertrand, in -4*^), où il ébauchait une théorie alors nouvelle de la religion égyptienne. Ajoutons, pour en finir avec ce premier épisode, le plus glorieux de sa vie, que les monuments du Sérapéum et la relation de la découverte ont été poursuivis longtemps par une véritable fatalité. La publication, commencée une première fois en 1861, reprise en 1864 et poussée jusqu'à la XXVI" dynastie, recommencée en 1876 de concert avec moi, n'est pas encore terminée : seul, le premier volume, qui renferme le journal des fouilles et le récit de la découverte, a pu être livré au public en 1882.
Les mêmes difficultés de vie qui avaient une première fois décidé Mariette à quitter Paris, se représentèrent plus fortes à son retour. Il n'était pas depuis un an sur. le sol natal, qu'il aspirait déjà à le quitter pour reprendre sa carrière aventureuse aux bords du Nil.
i8 La cour et le jardin.
Les circonstances politiques favorisèrent son dessein. Âbbas-Pacha, qui avait tant contrarié les fouilles du Serapéum, était mort en 1854, laissant le pouvoir à son oncle Saïd -Pacha, ami de la France. Encouragé par M. de Lesseps, le nouveau prince pria le gouvernement français de lui prêter Mariette pendant un hiver, celui de 1857 — 1858 : il s*agissait de préparer des fouilles pour un voyage que le prince Napoléon projetait en Egypte. Le voyage n'eut pas lieu, mais le Pacha, gagné par la bonne humeur de Mariette, lui donna le titre de Bey, l'autorisa à multiplier les chantiers de fouilles, à lever des ouvriers par la corvée, et à fonder un musée, qui fut établi provisoirement à Boulaq. La création, l'agrandissement et le maintien de ce musée devinrent désormais la grande préoccupation de Mariette. On ne saurait imaginer les trésors de diplomatie qu'il dut dépenser, pour arracher aux divers souverains de l'Egypte le terrain et l'argent nécessaires à son œuvre. Une crue du Nil, qui menaça de tout détruire en 1878, lui permit enfin de disposer le local selon ses intentions, mais le classement définitif, sans cesse retardé par le manque de fonds, dura des années et n'était pas encore achevé quand il mourut.
Seul maître du sol antique de l'Egypte, Mariette voulut l'exploiter sur un plan grandiose : il l'attaqua sur trente-sept points à la fois, de l'embouchure du Nil à la première cataracte. Un petit nombre seulement de ces ateliers réussit à souhait. Les fouilles du Delta ne donnèrent de résultats sérieux qu'à San, sur les ruines de l'antique Tanis : on y mit au jour, outre des monuments importants de la XlIP, de la XIV^, de la XIX* et de la XXI' dynasties, des statues et des sphinx d'un
La cour et le jardin. 19
type particulier que Mariette attribua aux Hyksos. Sais, Thmuis, Bubaste^ ne produisirent presque rien, mais les succès obtenus sur remplacement de Tantique Memphis compensèrent largement cet échec. La ville même est difficile à explorer, à cause du bois de palmier et des villages qui la recouvrent; mais les nécropoles, de Gizéh à Meîdoum, sont inépuisables. Mariette s^attaqua d*abord aux Pyramides et ouvrit, en 1858, le Mastabat el-Faraoun, qu*il crut être le tombeau d'Ounas de la V* dynastie. L'ayant trouvé vide et nu, il se confirma dans Tidée que les Pyramides ne renfermaient jamais d ' inscriptions, et qu'à les explorer, il perdrait son temps et son argent. Il reporta tous ses efforts sur les tombes privées, dont la mission de Lepsius avaient révélé l'importance, et les examina avec ordre et méthode. Les fouilles, menées activement de 1858 à 1863, puis reprises en 1877, après avoir traîné pendant des années, ont fait connaître plus de trois cents tombes nouvelles, à Gizéh, à Saqqarah, à Méîdoum. Il fit connaître quelques-uns des résultats obtenus jusqu'en 1867 dans son mémoire : Sur les tombes de V Ancien Empire qu'on trouve à Saqqarah (Revue Archéologique, 1867, 1. 1), et se préparait à tout publier quand la mort vint le surprendre. J'ai retrouvé dans ses papiers des morceaux d'introduction et des notices plus ou moins détaillées de cent cinquante tombes, matériaux à peine dégrossis de ce mémoire Sur les Mastabas : le gouvernement français les a publiés tels quels (1882— 1884).
Abydos, Dendérah, Edfou et Thèbes profitèrent le plus de son activité. On peut dire qu'avant lui Abydos
20 La cour et le jardin.
était inconnue : en vingt ans, il y fit sortir de dessous terre le temple de Séti 1er, deux temples de Ramsès II, les restes du grand temple d*Osiri8, plus de deux cents tombes, et quinze mille monuments de différente nature, dont la plupart sont aujourd'hui au Musée de Boulaq. A Dendérah, déblaiement du grand temple d'Hathor et d'une partie des édifices environnants. A Thèbes, grandes fouilles au temple d'Ammon à Karnak, à Médinét-Thabou, à Déîr el-Baharî, dans la plupart de villages qui couvrent aujourd'hui l'emplacement de la grande métropole égyptienne. A £dfou, une ville entière s'était établie sur les toits du temple et rendait l'étude impossible: elle fut transportée dans la plaine, et le temple sortit intact de son linceul de décombres. Et je ne fais que mentionner en passant les recherches fructueuses qu'il exécuta lui-mémef ou fit exécuter tout le long de la vallée par son fidèle auxiliaire, le peintre italien Louis Vassali, qu'il avait connu en 1858, et qui est resté jusqu'en 1883 Conservateur du musée de Boulaq.
Saïd-Pacha, qui l'avait si bien soutenu, mourut en janvier 1863, et Ismaïl-Pacha monta sur le trône. Le nouveau souverain, tout occupé de grands desseins politiques, n'attachait que peu d'importance à l'archéologie: il continua cependant les traditions de Saïd et ne suspendit point- les travaux. Mariette, nommé commissaire égyptien a l'Exposition Universelle de 1867, transporta à Paris les plus belles pièces du Musée de Boulaq, et fit connaître à l'Europe émerveillée les richesses et le beautés inconnues de la civilisation égyptienne. Il profita de son succès pour commencer à publier le résultat de ses fouilles. Il
La cour et le jardin. 21
avait dressé à ce sujet un plan grandiose : son œuvre devait être comme un livre immense , dont chaque chapitre renfermerait tout ce qu*une localité déterminée aurait produit; Tensemble s'appellerait Fotu7/e5 exécutées en Egypte* La première partie formait deux volumes in- folio , renfermant les monuments trouvés au Gebel-Barkal en Nubie, et les principaux textes des temples de Séti 1er et de Ramsés II, à Abydos. Ces deux volumes, à peine mis en vente (1867), furent retirés du commerce et dépecés : les planches de Gebel-Barkal furent insérées plus tard dans les Monuments Divers, les autres dans les deux volumes éi'Ahydos, et, de l'ouvrage primitif, il ne reste plus à ma connaissance que trois exemplaires. Aussi bien, Mariette, de retour en Egypte au lendemain de l'exposition, avait reconnu que son plan était trop vaste, et s'était résigné à publier isolément les matériaux de l'œuvre, au fur et à mesure qu'ils seraient assemblés en quantité suffisante. Le tome premier d'AbydoSj paru en 1869, ne renfermait plus que les planches et le texte relatifs au temple construit par Séti 1er.
Les malhetirs de la France en 1870, les embarras politiques et financiers de l'Egypte, la maladie, les chagrins domestiques, interrompirent brusquement l'activité de Mariette. Mariette était resté veuf en 1864, avec sept enfants vivants de onze qu'il avait eus : la mort soudaine de sa fille aînée, puis celle d'une autre fille et d'un fils qu'il aimait tendrement, l'assombrirent d'année en année. Les infirmités vinrent avec les chagrins. A la force morale il joignait une force physique prodigieuse et une vigueur de tempéra-
22 La cour et le jardin.
ment, dont il avait parfois abusé dans Tardeur de la recherche scientifique. Dès 1861, les analyses médicales signalaient en lui les germes de la maladie terrible, le diabète sucré, dont il devait mourir vingt ans plus tard: le rude hiver de 1870, qu'il passa tout entier à Paris, fit de Tathlète d'autrefois un valétudinaire confirmé. Il n'en continua pas moins ses travaux: Dendérah fut publié en six volumes de 1870 à 1876, Kamak et Dé'ir el-Baharî livrés au public, les Monuments Divers commencés. En 1877, le diabète se déclara avec une violence telle, qu'au mois de Juin, Mariette, condamné par les médecins, passa pour n*avoir plus que quelques jours à vivre. Il se rétablit pourtant, et cette reprise de santé fut marquée par un redoublement d'activité : le deuxième volume d*Abydos et le Catalogue général des monuments trouvés dans cette ville sont de cette époque. Mais la maladie était trop avancée déjà pour qu'on pût faire autre chose qu'en retarder les progrès. Mariette songeait à rédiger enfin les Mastabas et projetait, dans une lecture faite à l'Institut en 1879, une longue série de travaux, sans paraître soupçonner que ses jours étaient comptés. Un dernier voyage en France, qu'il fit en 1880, acheva de l'épuiser : menacé de mort s'il retournait en Egypte, il prit la mer contre l'avis des médecins, gagna Alexandrie, puis le Caire à grand peine. Un moment, on crut avoir conjuré le mal, mais ce fut une illusion qui ne dura que quelques heures : il mourut le 17 Janvier au soir, après une agonie terrible de huit jours, et fut enterré le lendemain. Les derniers travaux qu'il ait commandés venaient d'amener l'ouverture,
La cour et le jardin. 23
à Saqqarah, de deux pyramides royales remplies d'inscriptions.
On pourra juger diversement certaines parties de son œuvre : de toute manière, il faudra reconnaître qu'il eut le génie de la découverte. Homme de cabinet au début de sa carrière, les aventures de sa vie errante Tempêchèrent de pousser bien loin ses études de philologie : elles développèrent les qualités archéologiques qu'il portait en lui. Il avait l'esprit logique et systématique : avant de rien entreprendre, il se traçait à lui-même un plan d'action d'où il ne s'écartait plus par la suite. Aussi la plupart de ses découvertes ne sont-elles pas dues au hasard : quand il trouvait le Sérapéum, il savait d'avance où il fallait chercher pour bien trouver, ses grands travaux d'Abydos n'ont été entrepris qu'après de longues méditations, et son exploration de ûendérah n'est que la démonstration matérielle d'une théorie conçue à priori. Cette méthode, si elle a des avantages, a aussi des inconvénients, et Mariette en a souffert : il a vécu trente ans au pied des pyramides de Saqqarah, sans les ouvrir, et cela, parce qu'une théorie à priori lui enseignait que nulle pyramide ne peut renfermer d'inscriptions. La logique, qui l'avait si bien servi ailleurs, le desservit ici.
Mariette - était décqré de la plupart des ordres de l'Europe : il était membre de l'Académie des Inscriptions et Belles - Lettres depuis 1878, et pacha. Il a laissé de nombreux papiers que le gouvernement français a achetés et publiés en partie.
De l'autre côté du tombeau de Mariette, l'allée
24 La cour et le jardin.
aboutit k un ensemble formé d*un colosse, d'une table d'offrandes et de deux sphinx.
6030 et 6032. — Granit rose. — H. i^^ 40;
larg., o"* 84; long. 2^ 50.
Les deux sphinx ont été légèrement restaurés : ils représentent le Pharaon Thoutmos III dont ils portent les cartouches. — XVIII® dyn. Karnak,
6031. — Granit rose. — H. 3"^ 30.
Ramsès II, debout, tient deux enseignes surmontées, celle de droite d'une tête de Moût, celle de gauche d*une tête d'Hathor. Il est coiffé d*une grosse perruque, sur laquelle est posé le disque solaire et vêtu d'un pagne à tablier, chargé de six uraeus lovées. Contre la jambe gauche est représenté le treizième fils de Ramsès II, qui fut régent pendant les dix-sept dernières années du règne de son père, et lui succéda sous le nom de Ménephtah. — XIX® dyn.
Tanis.
6033. — Granit rose. — Larg. o™ 74; long. G"* 50.
Les Égyptiens déposaient au pied des statues ou des stèles qu'ils plaçaient dans les tombeaux et dans les temples, des blocs de pierre, ordinairement rectangulaires, et munis, au milieu de, l'un des côtés, d'une saillie creusée en forme de gouttière. La face supérieure en est évidée plus ou moins profondément, et porte souvent, en relief, des ronds qui représentent les pains d'offrande, des vases à libation couchés à plat, et d'autres objets qu'on avait l'habitude
La cour et le jardin. 25
d'offrir aux morts ou aux dieux. C'étaient de véritables autels, sur lesquels au moment du sacrifice, on déposait successivement les portions de la victime, les gâteaux, les fruits, les légumes, et sur laquelle on versait les liquides, Teau, le vin, Thuile, la bière etc., qui faisaient partie du sacrifice: de là le nom de tables (Voffrandes ou de tables à libations qu'on leur donne communément.
La table d'offrandes n** 6033 a été consacrée par Thoutmos III à son père Âmmon Râ, lors de la construction d'une des salles du temple de Karnak. — XVIIP dyn. Karnak.
Dans l'espèce de petite cour qui s'étend derrière le colosse de Ramsès II, entre le Musée et le Nil, on remarque, contre le mur le plus rapproché du sphinx de Thoutmos III:
6025. — Calcaire blanc. — H. 2"* 49; larg. i"» 84.
Stèle de Ptahhotpou. -^ V® dyn. Saqqarah.
6027. — Calcaire blanc. — H. 2"* 57; larg. I™ 82. - .
Stèle de Papinas. — VP dyn. ' Saqqarah,
6028. — Granit noir. — H. i"* 20.
Statue de la princesse Nofirt, femme d'Ousirta- i-sen 1er, — . xir dyn. Tanis,
6029. — Granit gris. — L. i"* 75; larg.
26 La eour et le jardin.
Sarcophage du roi Psamitik II de la XXVI* dyn. Ce sarcophage se trouvait à ûamanhour, dans la maison d*un des notables du pays. Son existence m'ayant été signalée par M. Emile Brugsch-Bey, Conservateur du Musée, je Tai fait transporter à Boulaq en juin 1883. Il est de travail grossier et inachevé : Tintérieur en a été évidé juste assez pour recevoir la momie. La cavité n*a que i m 40 de longueur, ce qui nous permettrait de penser que Psamitik II, dont le règne fut fort court et très insignifiant, mourut avant d'atteindre à Tâge d'homme.
Il est peu probable que notre sarcophage provienne de Damanhour même ou des environs : il a dû être porté dans cette ville de Sa el-Haggar, Tantique Sais, où était, au témoignage d'Hérodote, la sépulture de famille des Psamitik. — XXVI* dyn.
Damanhour.
La façade du Musée n'est pas encore complètement garnie de monuments : on y voit pour le moment, une grande stèle de l'an ler d'Amasis (XXVI* dyn.), une table d'offrandes d'Ousirtasen 1er (Xir dyn.), un gros scarabée sculpté en relief sur un large bloc de granit, et une patte de sphinx gigantesque. Des deux côtés de la porte siègent deux colosses légèrement restaurés:
6020. — Granit gris. — H. 2*" 35.
Roi, assis, sans barbe, probablement un des rois de la XIII* ou de la XIV* dynasties. Ramsès II a usurpé cette statue et y a fait graver son nom.
Tanis,
Les vestibules et la salle historique de Touest. 27
6021. — Granit gris. — H. 2™ 60.
Roi/ assis, coiffé du pschent. Comme la précédente, elle représentait un roi de la XIII* ou de la XIV® dynastie, mais a été usurpée par Ramsès IL
Tanis.