‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 112 sur 226 · Les plantes, — Pic d' Asblancs. — Lac de Lhéou · texte numérisé non relu

Les plantes, — Pic d' Asblancs. — Lac de Lhéou

Les autres monts du Bastan1, tristes et repoussants par leur nudité , auront encore de l’intérêt pour ceux qui voudront s’élever jusqu’à leurs âpres cimes. Le botaniste qui a besoin de ménager ses forces pourra aller sur le Casaou d’Eslibe au-dessus de Belpouey, premier gradin du Bugaret, faire une ample moisson de plantes sous-alpines; mais plus heureux celui qui , dans les premiers mois d’été , pourra escalader les hauteurs d’Ereslideou d’Ashlancs, parées alors de tout l’éclat du printemps.

Le mois de juillet est l’époque de l’année la plus favorable pour voir dans leur parure les hauteurs du Bastan. Les beaux panaches de la grande saxifrage, et les touffes rouges des primevères alpines, ornent tous les rochers. Dans les lieux humides, autour de la saxifrage aquatique et de la simple parnassie , se groupent les pédiculaires , les grasseies et les barlsies, dont les corolles pourprées contrastent avec le blanc pur des premières ; et sur toutes les pentes du milieu, des arbousiers et des genièvres qui à chaque pas répandent en l’air des nuages de pollen, au-dessus des antiques au disque doré , et des élégantes anémones , les grandes gentianes montrent de loin leurs verticilles jaunes, auprès du vérâtre, qui, fier d’être la plus haute plante des montagnes, balance orgueilleusement ses longs thyrscs verts. Mais la plus aimable de tout ce cortège de la Flore des hauts lieux, celle qui. pareille à la vertu modeste, semble vouloir se dérober aux regards, ou plutôt à la beauté coquette qui ne se cache à demi que pour exciter à la chercher, c’est la rose des Pyrénées, dont le vif incarnat brille sous le gazon. Si elle est la plus humble des roses , elle peut du moins le disputer en éclat à la plus belle de ses sœurs. Combien, d’ailleurs, n’est-

* Les Pyrénées, par M. Chauscnque.

elle pas dédommagée de son humilité par une laveur précieuse (pie la nature accorde à elle seule, par Le privilège fabuleux d’èlre sans épines. Celte Heur charmante, qu'un axiome de morale nous présente comme chimérique , dont le vulgaire ne parle que comme d’un être imaginaire , ne se trouve jamais en ell'el dans l’atmosphère épaisse et corrompue des plaines. C’est aux cimes des Alpes ou des Pyrénées que , pour la cueillir, il faut s’élever à travers mille fatigues, dans ces régions élhérées où l’on ne respire qu’un air pur, où l’âme ne se nourrit que de hautes pensées. De quels moyens la nature ne se sert-elle pas pour se dévoiler à ceux qui l’observent? et n’est-ce pas une grande leçon qu’elle a voulu nous donner?

De quel plaisir fut pour moi sa première découverte ! C’était sur la Piquette, non moins célèbre à Raréges par la variété de ses minéraux que par le grand nombre de ses plantes. Par une belle matinée de juin, j’y montai avec quelques curieux. Après une stalion obligée â la jolie fontaine qui découle de ses premiers rochers, nous entreprîmes étourdiment d'escalader en droite ligne la montagne, là où, jusqu’à la cime , elle est d’une forte inclinaison, sans nul point de repos. De longues arêtes la partagent régulièrement en plusieurs couloirs herbeux où l’on gravit en s'aidant des mains autant que des pieds, au-dessus de précipices de plus en plus approfondis. Après un ressaut scabreux, nous nous trouvâmes à la base d’un nouveau couloir, plus large et moins rapide, dont l’aspect nous enchanta : ce ravin, depuis longtemps en repos, avait pris la forme d’un berceau de verdure où quantité de plantes étaient dans tout l’éclat de leur floraison. Les myosotis , les petites gentianes et les centaurées ressemblaient à des saphirs sur le gazon à côté des renoncules et des anémones blanches ou soufrées ; et les aconits , les benoîtes , les arniques , opposaient l’or de leurs pétales au rose vif des silènes et des thymélées dont le parfum suave dominait. Mais la reine de ce parterre alpestre , c’était la rose des Pyrénées : quoique à demi cachée sous l’herbe, elle y brillait parmi les autres fleurs; les yeux se plaisaient à l’y chercher, et s’y reposaient avec charme.

C’est le seul lieu des environs de Baréges où j’ai trouvé la renoncule thorn , petite plante remarquable en ce qu’elle

ENVIRONS DE BAKÉGES. — PIC D’ASBLANCS. XU n’a qu’une feuille et une fleur jaune, et par sa qualité vénéneuse dont les peuples du Nord faisaient, dit-on, usage pour empoisonner leurs flèches; mais ici la nature avait mis le remède ù côté du mal, en la faisant croître auprès de l’aconit (inthora (pii, quoique vénéneux lui-même, passait pour son contre-poison, ainsi que son nom l’indique. La Piquette, faisant partie d'un chaînon de transition, premier revêtement de l’axe granitique, est la mine d’où sortent la plupart des cristaux (pie les montagnards vendent aux étrangers. J’y ai recueilli, outre le cristal de roche, l’amianthe, l’asheste et la chlorite qui y sont très-communes ; l’axinite ou schorl violet, le thallite ou schorl vert, la prehnite, ladulaire, la stilhile, les grenats noirs, rouges et blancs, et plusieurs autres espèces; inajs leurs gîtes, toujours dans les flancs de ces longues arêtes, sont très-dangereux à atteindre. J’y ai vu éprouver des impressions très-fortes de vertige, entre autres à M. de Fayole, que j’y avais conduit, et qui, couché à plat et les yeux fermés, me demandait encore de m’asseoir sur lui pour l’empêcher de rouler; et des effets de la raréfaction de l’air qui m’étonnaient à moins de 2,(>00 mètres, tandis que les mêmes individus en étaient exempts sur d’autres points plus élevés. Le sentiment d’un péril presque constant en était sans doute la cause. De sa cime , qui plonge sur les régions désolées d’Escoubous et d’Aiguecluse , on a d’ailleurs les mêmes vues que de l’Ayré, excepté sur Néouvieille, dont on découvre une moins grande étendue, à cause du pic d’Escoubousqui en cache une partie.

Le pic de Lavas Blancs ou d'Asblancs, qui domine Baréges au nord, d’où descendent comme du ciel ces terribles lavanges qui le menacent chaque printemps d’une destruction totale, présente aussi aux curieux un champ fertile d’herborisations et une vue qui ne le cède qu’au pic du Midi. Impatient de sortir du triste ravin des bains, je montais avant le jour les étroits sentiers sans cesse effacés sur ses flancs, et je me reposais. en foulant les prairies de Couratgé, à l’heure où la terre se dégage des ténèbres, et où le diligent montagnard commence à animer ces plateaux. Plus haut, les pentes sont abandonnées au parcours; la fatigue y commence, ainsi que les plaisirs du botaniste ami des fleurs sauvages. Au bout d’une heure on se trouve à la naissance des deux ravins profonds qui vomissent leslavanges. Ces ornières profondes,

332 PYRÉNÉES.— KOUTE 17.

dont est sillonnée la montagne, s’évasent en entonnoir, et c'est de là que partent les premières pelotes «le neige qui, croissait dans leur cliuie de masse et de vitesse, vont tout écraser au fond. Ce qui peut donner une idée de la puissance de ces éboulements tombés d’nne hauteur de 2,600 mètres, c’est la violence de l’air qu’ils chassent devant eux. La dernière fois que la maison Ducos fut détruite , on trouva des meubles et d’autres objets assez haut dans les bois, sur la pente opposée. Ainsi, avant le choc même de l'avalanche, la maison avait été renversée, et ses débris dispersés comme par l'effet d'une trombe.

Dans un des vallons supérieurs, moins rempli de verdure que de pierres et de neige, était un troupeau. A sa couleur fauve, à ses formes lestes j’y distinguai un isard paissant tranquillement avec les moulons, loin des chiens et des pasteurs. Dès qu’il m’aperçut, il partit comme l’éclair. Sa course n’était qu’une suite de bonds précipités, et en peu d’instants il fut hors de vue. I ne autre fois, pendant que je m’y reposais, un vautour vint se percher sur une pointe de roc au-dessus de ma télé. Immobile, respirant à peine, je contemplai longtemps ce tyran des airs, qui ne se plaît que sur les hauteurs inhabitées, où il vient dévorer à loisir sa proie. Je vis sa tête chauve, son fort bec, scs serres redoutables, et ses grandes ailes qu’il étendait en s’épluchant au soleil. Les vautours des Pyrénées sont moins grands que les lemmer-geyers des Alpes, qui sont probablement de la même espèce, à la couleur près, que les condors des Andes; ces derniers atteignent jusqu’à onze pieds d’envergure, et paraissent avoir les mêmes mœurs. Ces terribles oiseaux, plus grands et plus forts que les aigles, n'habitent que les parties désertes des plus hautes chaînes du globe, oit ceux-ci se montrent rarement. Dans les Andes le séjour ordinaire des condors est entre 3,200 et 6,000 mètres; mais ils parcourent tous les climats et s’élèvent à une grande hauteur dans l'atmosphère. Ce sont probablement les animaux qui peuvent à leur gré (sans être poussés de force par les courants ascendants, comme il arrive aux insectes) s’éloigner le plus de la terre, et vivre dans ces couches supérieures oit l’air est prodigieusement dilaté.

A la suite de l’isard , j’atteignis les dernières roches, et bientôt je couronnai le pic lui-même. L’n ciel serein m’avait

ENVIRONS DE BAKÉGES.— LAC DE LHÉOU. 333 fait espérer une belle vue de la plaine, mais elle était cachée sous une étendue sans bornes de vapeurs immobiles et mamelonnées; désappointement qui arrive souvent, et que rien du fond des vallées ne peut faire prévoir. L’aspect des montagnes était très-beau, quoique beaucoup moins étendu que celui du pic du Midi. A l’ouest, dans un roc énorme, à ma hauteur, était la profonde coupure du Pêne- Taillade, un des plus étranges passages des Pyrénées; et sous le pie, le petit lac de Lhéou, se déversant de sa haute plate-forme dans le vallon de Baudéan , me montrait ses eaux tranquilles et les molles pelouses qui l’entourent Sur le petit espace de la cime oit je reposais, avait poussé une touffe de l’armoise des rochers dont l’odeur aromatique est des plus suaves. C’est une des plantes que les bergers suisses appellent gniipi, qui pour eux ont toutes les vertus. La fatigue d’une longue ascension eût suffi pour rendre le repos bien doux, et je jouissais en même temps d’un spectacle toujours beau dans son étrangeté. A demi couché près de l’armoise, j’en respirais les parfums avec un air vif et tonique, tandis que mes yeux erraient sur les pics et sur les neiges, depuis celui du Midi jusqu’aux noires murailles de la Brèche, ou à la coupole aérienne du mont Perdu; depuis les cimes brillantes de la Garonne, visibles par l’ouverture du Tourmalet, jusqu’aux fleurons inaccessibles de Vignemale. Toutes ces masses, oit le temps s’exerce sans relâche, plus ou moins élevées que mon horizon, je me les représentais comme les restes d’un long plateau, soulevé par la puissance sans limite des fluides souterrains, et dès le premier jet ébauché dans ses formes; attaqué ensuite par les météores et les eaux qui n’ont cessé de sillonner ses flancs, d'approfondir ses vallées et d’aiguiser ses mille pics. Si je portais mes regards sur cette mer mamelonnée qui des bornes de 1 horizon s’avancait jusqu’à moi , j’étais comme un naufragé sur une côte inhospitalière et sauvage, où rien ne m’annonçait la présence ni les secours de mes semblables; puis, la face tournée vers le ciel, je m’abandonnais à une rêverie vague, où je repassais confusément cette foule d’impressions qui s’étaient succédé. Si le sentiment de ma position sur un pic sourcilleux s’affaiblissait par moments, la vue des glaces de Néouvieille, ou de la pointe du Monîaigu environné de vagues aériennes, ranimait mes singulières sensations, et je

me plaisais à retomber de nouveau dans une méditation sans but comme sans objet défini.

Du lac de Lhéou oh j'étais descendu, repassant la crête par une petite brèche a l'est, je repris le chemin du Bastan par ce long contrefort dont la bulle de Sers est le premier degré. D’un plateau herbeux où les vérâtres, l’ellébore des anciens, croissent à hauteur d’homme, j'eus une rare vision: les nuages de la plaine avaient pénétré dans les vallées, et en flocons isolés rampaient dans les fonds, l.e soleil s’abaissait à ma droite, et à gauche mon ombre se projetait sur un de ces nuages, où j’aperçus un iris formant le cercle entier, excepté au point le pins près où il était interrompu par l’ombre de mon corps prolongée jusqu'au centre. Saussure en a vu un semblable du liant du Salève. Ce n’est que dans les montagnes qu’on peut voir des iris entiers; et il est rare que le soleil, l’observateur et le nuage soient dans les situations relatives nécessaires pour produire cet elle t d’optique.

Hauteur. — Col du Tourmalet, 2,2o2 mètres.

Géologie.— Ln dépôt de schiste micacé s’étend depuis la vallée d’Aure jusqu’à celle de Caulerets; il commence à peu près au pic d’Arbizon et passe au nord de Néouvieille, en décrivant un vaste contour autour de cette protubérance granitique. Il constitue le eau d'Espada, le Tourmalet, le pic du Midi en Bigorre, le pic de Mont aigu, et toutes les montagnes qui bordent, soit au nord, soit au sud, la vallée du Bastan, où sont situés les bains de Ii anges ; car le schiste argileux et le calcaiie alternent avec du feldspath compacte et du quartz, lesquels composent les pics nommés le eau d'Espada, la campuna île lu I tique , Ceubère, pic d' Ereslids , pic de Bergons, tous situés sur le côté méridional de la vallée du Bastan.

De la vallée du Bastan ce terrain passe dans la grande vallée de Baréges, où on le trouve depuis au-dessous de Luz jusqu’à la petite vallée de Pragnères. Il y est composé particulièrement de schiste argileux, souvent quarlzeux, et de calcaire.

De cette vallée il doit se prolonger dans la vallée de Cauterc-ls; je ne l’y ai pas vu moi-même; mais, d'après les observations de M. Picot de I.a Peyrouse, on trouve dans le quartier de montagne nommé la Pet frère, près de Caulerets, les mêmes roches qui constituent les montagnes de la vallée du Bastan. (M. Chaiipentieb.)

nii PILURliUTTE A CAUTERETS.

Page 1