‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 173 sur 226 · C. D'UZER · texte numérisé non relu

C. D'UZER

Après les merveilles de l’art, la simple nature va nous présenter des tableaux d’une grandeur et d’une magnificence qui laissent bien au-dessous d’eux les ouvrages de l'homme.

Allons dans la belle vallée de Campan : c’est lit que les étrangers se plaisent à faire des excursions nombreuses; aussi la route qui y conduit est-elle sans cesse parcourue

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ou par des chars élégants, ou par des cavalcades brillantes, ou par de modestes piétons, curieux de contempler les sites admirables qui s'offrent de toutes parts1 *. Quelle route pittoresque et variée ! Située entre deux chaînes de montagnes couvertes jusqu’au sommet d’une belle végétation, elle est embellie par le cours des eaux de l’Adour, qui s’élèvent tumultueusement au-dessus des rochers nombreux qui s’opposent à leur passage. Le pic du Midi de Bigorre, enveloppé de ses neiges, se présente comme un énorme géant : le spectateur étonné croit voir son sommet voisin de la voûte du ciel, tandis que les monts qui l’entourent semblent ramper à ses pieds*.

Quel est ce hameau qui se présente d’abord ?

C’est le village de Gerde. En se rendant dans ce séjour élevé, jetons en passant un regard sur ses panlières : on ne verra pas sans plaisir la chasse aux ramiers qu’on y fait , chasse qui appartient à nos contrées3.

Attirés par des objets d’un plus grand intérêt, nous poursuivons notre route. Plus loin se voit le village d'Asté. Bâti au pied du mont Chéris, il est dominé par les ruines d’une ancienne forteresse. Le voyageur sentimental ira les interroger ; et se laissant entraîner à la méditation, il gémira de trouver des monuments de la furie des guerres dans un

1 On sera tenté certainement en sortant de Ragnêres de monter aux allées Maintenon.

* C’est une remarque qui ne saurait échapper au voyageur naturaliste; ce pic, d’une élévation gigantesque (2,877 met.) sur les premiers échelons des Pyrénées, laissant, pour ainsi dire, toutes les élévations voisines à sa base. Si la puissance qui a créé le monde n’était i n li nie, on dirait qu’elle a voulu faire un essai sur ce point, avant de créer ces masses imposantes qu’on trouve au centre de la chaîne.

* Des arbres symétriquement alignés, entre lesquels on place des fdets perpendiculairement; des hommes liuchés à l’extrémité de quelques perches plus élevées que les arbres, et attendant au passage des volées de ramiers; une sorte de maillet qu’on lance dans l’air pour les forcer à s’abattre entre les arbres, où ils trouvent un piège inévitable : telle est celle chasse, (pii attire beaucoup de curieux. Elle est très-anciennement pratiquée. Le poète du Parlas en parle comme d’une chose remarquable à Bagnères.

pays que la nature semble avoir disposé pour être l’asile de

la paix’.

Gravissons la montagne ; gardons-nous toutefois de faire ce vovage sans être accompagnés d’un guide*. Il nous citera la suite chronologique des hommes recommandables qui ont visité cette montagne , une des plus fertiles pour le botaniste; il nous fera remarquer cette masse énorme de marbre qui présente une excavation considérable, et nous dira que les rochers supérieurs ont résisté à la puissance qui creusa Je flanc de la montagne, et qu’ainsi s'est formée cette voûte de soixante pieds au moins, qui s’élance d’un seul point avec la majesté de l’aigle qui prend son vol dans l’espace. Il nous guidera sûrement dans celle crevasse perpendiculaire où l’on oublie les fatigues et les dangers en y voyant un jardin des plus gracieux offrir des milliers de plantes plus rares les unes que les autres*. Parvenu enfin au sommet, il nous donnera une leçon de géographie sur la plus belle carte que l’œil de l’homme puisse embrasser. Il nous dira le nom de ces milliers de villes et de hameaux disséminés à nos pieds depuis Bagnères jusqu’aux anciennes capitales de la Luieune et du Languedoc. Si nous possédons un de ces instruments d’optique qui rapprochent les distances, il nous dirigera de façon à apercevoir ces diverses cités*; si, tout à coup, par un de ces accidents que j’appellerai heureux pour ceux qui

i La forteresse de Tanto, bâtie par les Anglais, dit la tradition. Les bonnes gens en font aujourd’hui la demeure des sorciers.

1 Le bon Jacou, mort il n’y a pas longtemps, était le guide par excellence, l'infaillible cireront du mont Lhéris. Son aïeol conduisit le grand Tournefort dans cette partie des Pyrénées; son père et lui, jaloux de soutenir l’illustration de leur famille, furent toujours aux ordres des curieux, l'ne inscription indique la maison où il vivait, et dans laquelle les savants qui l’ont rendu célèbre aimaient à se reposer-

3 Cne foule de plantes y croissent à l’envi : elles se mêlent sans confusion. La famille du lis aux brillants calices s'élève au-dessus du plus grand nombre, tandis que Y Aconit Lycolomt, emblème de la perfidie, cache sous la cavité de son casque les poisons que ses neciairesdistillent.Ce lieu est le plus riche des Pyrénéesen végétaux.

'• Aidé d'une bonne lunette, le voyageur verra Toulouse à sa droite et Bordeaux à sa gauche.

BAGNÈRES-DE-BIGORRE.— PROMENADES. 497 se plaisent aux grandes scènes de la nature, l’horizon s’obscurcit; si les nuages, voyageant de vallée en vallée, s’accumulent sous nos pieds, si' le tonnerre vient à gronder ; après nous avoir fuit remarquer celle mer immense, dominée çà et là par des îles ou couvertes de forêts, ou n’offrant que des rochers ou des neiges éternelles, il nous laissera admirer en silence ces vagues nuancées de mille couleurs, traversées dans tous les sens par des traits de feu qui leur donneront l’aspect d'un océan de laves incandescentes; et lorsque nous voudrons, quoique à regret, revenir sur nos pas, notre guide nous conduira encore, non sans quelque frayeur, à travers les torrents, la foudre et les éclairs'. Nous nous arrêterons sur le bord du puits d’Arris , gouffre immense dont les profondeurs ont été explorées il y a quelques années par M. Géruzet ; nous raisonnerons sur les causes qui ont formé cette excavation extraordinaire , et nous nous éloignerons , poursuivis par le croassement de plusieurs nuées de corneilles, dont le puits d’Arris est la retraite assurée*.

En spectacle moins imposant mais plus gracieux nous attend au pied de celle montagne. Déjà nous voyons Medous : celle demeure, naguère habitée par une communauté religieuse , est aujourd’hui une propriété particulière s. Com-

' On ne peut pas se natter d’avoir une idée de la majesté des phénomènes naturels, si l’on n'a pas vu le spectacle qu'on décrit ici. Les nuages, occupant les vallées et enveloppant les montagnes jusqu’à leur parlie moyenne, représentent la mer et ses Ilots avec une assez grande exactitude. Les pics qui les dominent figurent très-bien des lie* disséminées çà et là. On est saisi d'etonnement. Mais lorsque les nuages sont chargés de fluide électrique, que les éclairs les traversent dans tous les sens, que le tonnerre gronde sous les pieds du spectateur, tandis que le soleil brille sur sa tète, il serait difficile de décrire tout ce qui se passe dans son âme. Des sentiments de terreur et d’admiration la partagent tour à tour, y ue doit-il éprouver, s’il est obligé, par des circonstances impérieuses, de traverser les nuages électriques!

- Celte excavation est attribuée à un éboulement souterrain, ou à la main de l'homme qui aurait extrait quelque utile minéral.

3 Medous (ut bâtie jadis par Suzanne de (îrammont d'Aslé, marquise de Monlpeial. On v voyait naguère le mausolée de son petilneveu Demi, vicomte d'Asie.

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ment décrire ce site enchanteur, aujourd'hui négligé? Que n’appartieiU-il à un homme de goût et fortuné qui seconderait la nature, loin de la contrarier! Ces jardins magniiiques, qui n’existèrent que dans l'imagination du Tasse, seraient bientôt réalisés. Quelle fertilité! quels points de vue, tour-à-lour graves ou riants! Allons admirer une source étonnante qui, après avoir versé ses eaux aussi vives que limpides dans un beau bassin , continue à alimenter au loin un long canal. On croit voir du cristal fondu s’écouler par deux larges ouvertures placées au pied d une montagne, lfes poissons aussi vifs que l’eau qui les apporte sorleut de ces gouffres profonds dans lesquels nul mortel n'a jamais pénétré. L'œil peut suivre aisément, à la faveur de l’extrême limpidité de l’eau, le jeu sémillant et animé de ses habitants. A la moindre agitation des objets qui les entourent, on les voit remonter avec vivacité le courant de leur élément, pour se hâter de rentrer dans les antres inaccessibles qui les ont vus naître. On ne se lasse pas de voir celle masse de cristal liquide, soit au moment où elle s’échappe du rocher, soit lorsqu’elle s’étend majestueusement en un vaste miroir.

Nous ne pouvons quitter ces lieux pittoresques sans fixer notre attention sur une ouverture voisine de cette source, ouverture d’où l’on entend sans cesse sortir, avec un certain bruit, un courant d’air. En s’échappant, il tient dans une agitation continuelle les plantes qui se trouvent dans sa direction. Ce phénomène a souvent fait raisonner ou déraisonner un grand nombre de ceux qui ont voulu l’expliquer. Les premiers habitants de ces lieux ont dû croire, sans doute, qu'une divinité avait établi sa demeure secrète dans cette retraite enchantée. Peut-être venaient-ils aussi lui apporter leurs offrandes? Aujourd’hui que la physique, plus éclairée, a fait briller son (lambeau sur un grand nombre d’efTets naturels, qui paraissaient autrefois merveilleux, on rend raison de et même phénomène d’une manière satisfaisante >.

1 l.a source d’eau vive n’est autre chose qu’un embranchement de l’Adour, qui prend au-dessus de Campan, et qui s’en détache par des voies souterraines , cl qui va sortir dans le jardin de .Hedous par les deux ouvertures dont nous avons parle. Celle où on observe un sifflement continuel (qu'on me passe ce mol) doit communiquer avec le canal souterrain, (.'agitation violente, le

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Ne nous éloignons pas de ce site sans jeter la vue sur un châtaignier, remarquable par sou élévation et par une tige si parfaitement droite qu’elle est d’une régularité mathématique. Comment se fait-il que la cime de cet arbre étonnant se cache dans les nues, tandis que ceux qui l’entourent, vivant sur le même sol, végétant depuis le même nombre d années, ne s élèvent qu’à une hauteur moyenne y image bien naturelle de 1 éducation. Les mêmes soins sont prodigués a un grand nombre d’élèves. Combien en est-il qui profitent de ces avantages? Ne faut-il pas des siècles pourvoir s élever de ces génies privilégiés qui dominent majestueusement les générations savantes?

Le village de /inmlnui . que nous allons traverser, ne nous offrira rien de plus remarquable du côté des beautés naturelles : mais nous rappellerons avec intérêt que ce bourg s honore d’avoir vu naître un homme qui commandait l’estime générale, par les services qu’il a rendus à l’humanité.

I ne inscription indique la maison où est né Larrey.

Nous louchons bientôt le territoire de Campait ; mais gravissons ce mamelon à notre droite, dont le site parait si pittoresque : c’est l’ancien prieuré de Saint-Paul. Celte habitation n’était qu’une masure il y a peu de jours; aujourd hui, c’est une solitude qui joint à* l’élégance de l’architec ture toutes les recherches du luxe, où les dehors ne cèdent en rien à la heaulé des détails intérieurs. On dirait que le propriétaire a eu la prétention de lutter avec la nature et de la vaincre. Inutiles efforts! Voyez celle belle vallée, ce bassin animé par le village de l'Esponne. Quel nouvel aspect enchanteur! quelle riante culture ! Les sommités sont couronnées de noirs sapins ; les Uancs de la montagne sont couverts de vastes forêts de hêtres; on voit au-dessous de fertiles prairies parsemées d’un grand nombre d’habitations rurales , cl le torrent qui baigne cette vallée sc prête encore à lui donner toute l’activité du commerce b D’un autre côté b paysage de Campait étale les mêmes beautés sur de plus larges dimensions, et le pic du Midi, dont la proximité rend

dégagement de l’air que ces eaux entraînent avec elles, voilà I explication naturelle du phénomène.

1 Ce torrent est flottable, et sert à l'exploitation îles bois du differentes communes.

l’élévation plus majestueuse, ne semble dominer de tels sites que pour ajouter à leurs charmes par l’opposition de ses arides rochers *. Si le spectateur reporte sa vue sur cet ancien séjour religieux, placé au milieu de ce vaste et merveilleux tableau, quelle idée n’aura-t-il pas de la puissance de la nature devant les faibles productions de l’homme *!

Hâtons-nous de traverser le bourg de Campan. La fameuse grotte de Campan, célébrée jusqu’à ce jour dans les itinéraires, n’offre plus aucun intérêt : elle a été complètement dévastée dans ces dernières années.

11 existe trois grottes sur la montagne du Bédat. 11 y en a une qui est très-profonde ; on peut y descendre avec un peu d’intrépidité. On v remarque un ruisseau et des sortes de chambres qui semblent plutôt l’ouvrage de l’art que de la nature.

La route de la Marbrière, celles de Campan et de Gripp, vous offrent des sites non moins intéressants que ceux que nous avons décrits ; l’une mène au port de Paillole, où l’on peut voir la belle marbrière s. A la gauche, avant de s’élever vers la Hourquelle, qu’on doit franchir, on embrasse le spectacle imposant de la vallée d’Arrau ; l’autre se dirige vers le Tourmalet, passage qui conduit au val de Barèges. On ne passe pas à Gripp sans s’arrêter devant une cascade formée par l’Adour tout entier. La hauteur de cette chute n’est pas très-considérable; cependant on la contemple avec un étonnement mêlé de ce plaisir qu’on éprouve tou-

1 Le spectateur sera surtout frappé de l’efTel de celte opposition lorsqu'il approchera de Campan. Les montagnes qui se trouvent à sa gauche ne présentent que des rochers arides, tandis que celles qui bornent la vallée à sa droite étalent le luxe d'une belle végétation.

! Celte propriété appartient aujourd’hui à M. Foster, Anglais d’origine. Il ne saurait s’offenser de l'avantage que j’ai donné à nos sites alpins sur les ouvrages de l’art. On doit lui savoir gré de celte belle construction, qui sert à faire mieux sentir le prix de nos beautés naturelles.

3 La roule de la marbrière est magnifique; on se rappellera qu'elle a fourni les marbres de la colonnade du palais de Trianon. L’exploitation, abandonnée depuis Louis X1Y, en a été reprise par MM. Coslallai et Céruiet.

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jours à voir les grands effets de la nature : on s’en éloigne avec peine. Heureux celui qui possède les principes d’un art qui reproduit les objets sensibles plus exactement que la parole ne décrit la pensée! Il s’éloigne avec moins de regret, lorsqu’il emporte le tableau des lieux qui ont excité son admiration. Il reverra toujours son ouvrage avec intérêt; et, loin de ces grands modèles, il ressentira encore ces vives impressions qu’il éprouva en leur présence *.

Il faut remarquer que l’étranger peut se rendre en voiture jusqu’au faîte du col d’Aspin, d’où l’on peut contempler à l’aise la belle vallée d’Aure et ses magniliques montagnes.

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