COIRE
De Milan à Lecco par terre, voyez route 31. Mais nous conseillons au voyageur qui a du temps à lui de faire ce voyage par eau ; il sera plus long que par la voie de terre, mais aussi plus pittoresque par l'aspect des riantes collines qui bordent \’Adda . De Milan nous prenons le canal de la Martesana , qui conduit à Trezzo , où l'on entre dans VAdda; ensuite, quittant cette jolie rivière pour entrer dans le canal de Padernot qui bientôt nous remet dans \Adda , nous arrivons jusqu’à Lecco sur le lac de Côme, d'où s’échappe cette belle rivière.
A Lecco , deux voies s’olfrent encore au voyageur. Il peut continuer à suivre par terre la rive orientale du lac de Côme jusqu'à Riva , traversant les jolis villages de Mandello , Olcio , Varenna avec ses jolies maisons et ses deux bonnes auberges. Ensuite la route traverse plusieurs galeries taillées dans le roc , dont la plus longue peut avoir 90 mètres de longueur. De distance en distance on a pratiqué dans ces galeries des ouvertures donnant sur le lac, et qui non-seulement éclairent la route , mais procurent au voyageur de ravissants points de vue. On arrive ensuite à Bellàno , qui possède plusieurs manufactures de soie, et qu’on ne fait que traverser ; ensuite à Dervio , qu’on atteint après avoir traversé une galerie percée dans le marbre. Une heure de marche nous conduit à Piona, où nous jouissons de la vue magnifique qu’offre le majestueux mont L,egnonc} dont la hauteur est d’environ
Gl/iDE EN ITALIE.
2,660 mètres au-dessus du niveau du lac. Sans quitter les pittoresques rives du lac, nous arrivons à
Colico, bourg assez Important. Ici Ja route se bifurque: la branche qui se trouve à notre droite; remonte l’Adda supérieur , et conduit au mont Stelvio ; celle que nous suivons ne quitte le lac qu'à
Riva, petite ville située à son extrémité nord : elle est bien bâtie, possède une jolie église paroissiale , et commerce eu soie, huile, et surtout en truites du lac, qui pèsent jusqu'à J 2 kilogrammes. Pop. 6,400 hab.
On peut aussi, de Lecco , au lieu de suivre la routé que nous venons d’indiquer , prendre le steamer qui relâche à Colico y et de là prendre un bateau pour aller à Riva ( voyez route 30).
De Riva y une heure de marche conduit à
Chiavenna, où l’on passe la Mèra sur un beau pont de pierre. Hôtels : Coradi , la Poste. Chiavenna est une petite ville assise sur les deux rives du torrent Méra , au confluent de ce dernier avec le Liro . Elle est très-commerçante à cause du passage continuel des marchandises qui vont d’Italie en Allemagne ou d’Allemagne en Italie. On y voit un beau monument que M. Jérôme Stampa fit élever dans ses jardins à la mémoire de Louis Castelvetro , homme de lettres aussi célèbre par ses talents que par ses malheurs ; et l'on remarque dans l’église paroissiale de Saint-Laurent les fonts baptismaux, qui présentent un bas-relief du xmc siècle. Les environs de cette petite ville sont on ne peut pas plus pittoresques : la promenade publique de Prato-Giano , environnée de jolies maisons de campagne et de jardins adossés à d’immenses blocs de granit noircis par le temps , est trèsfréquentee. Le voyageur curieux pourra aller voir, à la distance d’environ une demi-lieue de la ville, dans la vallée Breggalia , la superbe cascade de Piuro , dite d 'Aqua Fragia. C’est près de là qu’en 1618 un considérable éboulement des montagnes ensevelit sous ses ruines la riche bourgade de Piuro ou Pleurs avec tous ses habitants. On visitera avec plaisir, à peu de distance de cet endroit , un bel établissement où l’on travaille la pierre ollaire pour en fabriquer toutes sortes d’ustensiles destinés aux usages dômes-
tiques. Nous invitons l’étranger à visiter aussi la cascade de Cordonna , à environ quatre milles de Chiavenna. Il y verra un fleuve tout entier se précipiter d’une hauteur considérable. Au haut de la cascade est un petit pont sur lequel Il faut monter pour jouir de ce spectacle imposant.
En quittant Chiavenna , l’aspect du pays que traverse la route offre des scènes ravissantes. Avant d’arriver au petit village de Betf la route monte et tourne rapidement le flanc de la montagne. De ce lieu , si nous portons nos regards vers Chiavenna , un panorama superbe se déroule sous nos yeux; une campagne charmante nous laisse voir ses riches vignobles, ses arbres à fruit , ses mûriers, ses nombreux villages et ses jolies habitations. Ensuito la route se replie sur ellemême , et pénètre dans la vallée du IJro , qui se rétrécit derechef. Le lit du Liro devient plus profond, et l’on ne tarde pas à arriver à un endroit où ses flots, s’accumulant avec fracas dans un bassin étroit, blanchissent d’écume les rochers qui s’opposent à leur passage ; le voyageur serait étourdi de ce bruyant tumulte du torrent, si un long parapet en mur ne le rassurait. Remontant ce cours d'eau , on rencontre le bourg de Saint- Jacques. Passé ce bourg , la vallée redevient riante et pittoresque ; les montagnes qui bordent le Liro se parent d'une riche végétation, et leurs bases sont couvertes de beaux pâturages. Ensuite on arrive, après avoir franchi un pont assez élevé, au petit village de Gallivaggio , dont l’église est située au milieu d’un épais bois de châtaigniers, sur la paroi d’une roche dont la cime élevée et menaçante se replie en avant.
De Gallivaggio jusqu’au village de Vho , la vallée ne tarde pas à reprendre un caractère agreste et sauvage; et, passé le village de Lirone , que nous laissons à gauche, les montagnes se rapprochent de la route, et leurs flancs, dépouillés de toute verdure, déchirés en mille sens divers, montrent les traces terribles des grandes révolutions de la nature. C’est au milieu de ces ruines Imposantes, appelées ruines de Cima-Canda , que la route est portée, comme par un prodige, du petit village do Gallivaggio jusqu'à Campo- Dolcino. Avant d’entrer dans cette pittoresque localité, la route monte en zigzags le long des flancs de la montagne
fcülDE EN ITALIE.
Stozzo , sur les parois de laquelle on lit une inscription en l’honneur de l’empereur François Ier. Campo-Dolcino est situé dans un bassin large et agréable , couvert de pâturages et de champs où mûrissent l’orge et le seigle.
Cet endroit présente un coup d’œil des plus attrayants. Le pont de bois sous lequel le torrent Rabbiosa précipite en mugissant ses flots et les blocs de pierre qu’il entraîne avec lui; l’autre pont de pierre, d’une seule arche, jeté à une hauteur considérable sur les deux rives du même torrent , à l’endroit où il entre dans la vallée; l’église qui s’élève à l’écart sous l’ombre solitaire d’un bosquet de frênes : tous ces objets se groupent d’une manière si charmante, qu’on ne peut se lasser d’en admirer l’ensemble. Campo-Dolcino jouit d’une température fraîche et égale, même dans les mois les plus chauds de l’année.
Une heure de marche conduit le voyageur dans le romantique village Isola.
De ce lieu pour revenir à Campo-Dolcino , on rencontre le Liro , qui, semblable à une bande argentée, descend des glaciers de la montagne voisine. La route , se prolongeant ensuite sur les bords de ce torrent, traverse le triste village lV Isola, environné de prairies , et s’avance dans une gorge étroite qui laisse à peine assez de place pour le chemin et le fleuve. On ne tarde pas à rencontrer une autre galerie de 12G mètres de longueur, et construite en pierre pour garantir la route de la chute des avalanches. Peu après avoir passé cet endroit, on voit auprès de Pianazzo une superbe cascade qui, se précipitant du sommet de la montagne couverte d’arbres , paraît s’élancer du sein des nues : à droite de la cascade, au milieu des rochers, serpente un sentier étroit et rapide qui met en communication Campo-Dolcino avec les pays supérieurs de Pianazzo et de Madesimo . La route, suivant ensuite tantôt la rive gauche, tantôt la rive droite du Liro , est partout pittoresque.
Quittant Isola, les parois de la montagne, d’un côté, se précipitent à pic dans le ravin, de l’autre s’élèvent jusqu’aux nues ; alors la route , presqu’au niveau des glaciers , est , pour ainsi dire, suspendue sur un gouffre épouvantable dont on ne peut mesurer la profondeur. Ensuite nous
arrivons à la Galerie delle cirque Rosse , on, comme on l’appelle aussi , il Passa délia Morte , Passage de la Mort; le paysage qui environne ce passage offre un caractère terrible. Au sortir de cette galerie des eaux rouges , la route monte , passe le ravin appelé Valbianca sur un superbe pont de pierre , et pénètre dans une galerie taillée dans la roche avant 202 mètres de long : un peu plus loin on pénètre de nouveau dans une autre galerie, longue de 221 mètres 80 centimèt., sur 4 mètres 20 centimèt. de hauteur.
Avant d’arriver au col du Splügen , le voyageur rencontre la douane, et une auberge b. l’extrémité d’une plaine triste et sauvage, dont l’ensemble, appelé Maison de la Montagne, est bien en harmonie avec l’âpreté et la nudité du lieu.
Sur le col du Splügen , dont le point le plus élevé marque la limite entre la Suisse et le territoire italien , on trouve une maison cantonnière , bâtiment destiné à offrir un abri aux voyageurs surpris par le mauvais temps : il y a trois maisons semblables disposées le long de la route, depuis le col de la montagne jusqu’à Chiavenna .
Du village de Splügen , qui se trouve à la base du versant nord de la montagne , il faut , pour atteindre le col , passer d’abord le Rhin sur un beau pont couvert, construit en mélèzes ; et la route , forcée de s’élever énsuite considérablement dans un petit espace , se replie souvent en zigzags. Ce trajet cependant n’est pas long , et l’on ne tarde pas à sortir de la vallée de Splügen , que d’éternels glaciers environnent, pour se trouver au sommet de la montagne, qui a 2,117 mètres d’élévation au-dessus du niveau de la mer. Ce passage est quelquefois assez dangereux; aussi y at-on établi une cloche que l’on sonne pendant les tourmentes mêlées de neige, afin d’indiquer aux voyageurs la route qu’ils doivent tenir pour ne pas s’égarer. On se sert aussi pour cet effet de longues perches plantées de distance en distance sur les bords de la route , et qu'on appelle Stazer .
Revenons à la route du Splügen . Cet ouvrage immense n’a coûté que cinq ans de travail : la partie qui se prolonge depuis Chiavenna jusqu’au sommet de la montagne , sur nne ligne de 32,000 mètres, fut commencée en 18 1 8 et
achevée en 1820 ; l’autre partie, sur le territoire des Grisons, qui parcourt une ligne de 7,613 mètres depuis la cime de la montagne jusqu’au village de Spliigen , fut terminée en 1822. Cette magnifique route, surmontant comme par prodige les obstacles les plus imposants , et n’offrant malgré cela , même dans les endroits les plus rapides , qu’une inclinaison de sept à huit mètres sur cent, doit être sans contredit comptée au nombre des plus beaux ouvrages dont l’industrie humaine puisse s’enorgueillir (1).
Le premier village que le voyageur rencontre deux heures après avoir quitté Splügen, c’est Souvers , situé à l’entrée d’une plaine couverte de bois qu’on appelle Salva-Plana ; ensuite la route plonge dans le défilé qu’on appelle les Rof feln : c’est là que la rivière d’ Avers, au sortir de la vallée de Farrera , se précipite dans le Rhin qui , descendant de la vallée de Rlîinwald , lutte avec fureur contre les obstacles que les Roffeln opposent à sa course rapide, et offre un spectacle également sublime et effrayant. Cependant ce défilé est moins sauvage et d’un aspect moins affreux que le passage de la Yia-Mala. — On quitte ce sombre passage près du château de Bérembourg , et bientôt on arrive au village d'Andeer , où l’on trouve la meilleure auberge de toute la contrée.
On entre ensuite dans la vallée de Schams ; le premier village qu’on rencontre en la quittant est celui de Zillis . Cette vallée forme un bassin ovale d’une lieue et demie de longueur ; elle contient onze villages et les ruines de plusieurs châteaux , et offre , surtout au sortir de l’affreuse gorge de la Yia-Mala, un aspect des plus gracieux. Le Rhin postérieur , qui la traverse , y grossit ses eaux de six petites rivières ou torrents.
La route continue encore pendant un court espace au milieu de la riante et gracieuse vallée de Schams , et nous conduit à l’église de Saint- Ambroise. Non loin de là, le
(i) Livres à consulter : Malerische Schildcrungen des Weges in Stoi\ Burde’s : Relse nach Italien. — Die neuen strassen durch Craubundten ilber den Splügen tmd Bernardin ; mit 57 Kupfern nnd einer karte; Zurich, 1828.
chemin passe sur la rive droite du fleuve, au moyen d’un pont; au bout d'une demi-heure, on arrive à un endroit où le Rhin forme une chute considérable , et ses flots se brisent contre les rochers avec une prodigieuse impétuosité. A quelque distance de là , un second pont non moins hardi que le premier reporte le voyageur sur la rive gauche. Ce pont , composé d’une seule arche, a 13 mètres environ de long, et s’élève au-dessus d’un abîme de 160 mètres de profondeur. Bientôt après avoir traversé une roche percée, on passe le Rhin sur un troisième pont de pierre d’une construction très-hardie ; ensuite la route monte jusqu’à la ferme de Ronghella , et une demi- heure de descente conduit à la Nollay qu’on traverse, et on entre à Thusis y un des endroits les mieux bâtis qu’il y ait dans tout te pays des Grisons; il est situé sur la vive gauche du Rhin postérieur et au pied du Heinzenberg : la situation de ce bourg sur la grande route du Splügen le rend fort vivant (1).
La roule qui de Thusis conduit à Coire' est belle et bien entretenue; elle fut construite entre les années 1782 et 1786: elle traverse de riches et populeuses vallées ; passe par Retzuns , Bonadulz , le gros bourg de Reichenau , situé au confluent du Rhin postérieur et du Rhin antérieur, et enfin par le grand village d’Ems, le dernier endroit où l’on parle le roman.
De là , une petite heure de marche nous conduit à Coire (ail. Chur). Auberges: Weisser-Kreutz (laCroix-
(i) RENSEIGNEMENTS. Postes : 2 chevaux, t postillon, n fr. 20 c\; 3. i2 fr. 21 c. ; 4 , 16 fr. «4 c. — Calèche, 1 fr. 51 c., et dans les montagnes moitié en sus — DISTANCES OFFICIELLES, de Coire à Thusis. 2 1. îj2 ; Via Mal a t 2 L 1 ?2 ; Splügen , 3 L; de Colre aux bains de Pfeffcrs, 4 1. — Hôtel , la Croix-Blanche.— Pour parcourir avec fruit le pays des Grisons, nous conseillons aux voyageurs le Manuel du voyageur en Suisse et sur les montagnes des Grisons, Paris, chez L. Maison , 3, rue Christine. On trouve cet ouvrage chez tous les libraires d’Italie et de Suisse. — LIVRES A CONSULTER. Sternberg : Ileise dure h Tyrol ins venetiatische . Regensburg iao6. De Sènones : Voyage pittoresque dans les Grisons. Chapuis de Montla ville : Lettres sur les Criions, in-a°.