‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 127 sur 161 · MAITRE JACQUES · texte numérisé non relu

MAITRE JACQUES

« Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que ron n'est point plus ravi que de vous tenir aux chausses et de faire sans cesse des contes de

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votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde. L'autre que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d'avec vous, pour trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins pour vous avoir mangé un reste de gigot de mouion. Celui-ci, qu'on NOUS surprit une nuii venant dérober vous-même l'avoine

de vos chevaux Enfin, que voulez-vous que je vous dise?....

Vous êtes la fable et la risée de tout le monde, et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain, de fesse-mathieu. » (Molièke, VAvare.)

L'avarice est une sorte de démence incurable quand on l'a laissée prendre racine dans le cœur d'un homme, et elle prend ordinairement naissance de la plus ignoble des passions, l'égoïsme. Cependant toutes les passions peuvent la faire naître, comme l'orgueil, la vanité, l'ambition, la volupté, l'amour même, et en général toutes celles qui ne peuvent être satisfaites qu'au moyen des richesses. On voit néanmoins dans le monde des avares qui ne le sont que pour l'amour de l'argent, quoique cet argent leur devienne inutile, puisque ces malheureux maniaques mourraient plutôt de besoin sur leur trésor que d'y toucher. A Paris, on cite plusieurs exemples de véritables mendiants qui sont morts de froid et de misère sur leur grabat, dans le coin d'un grenier, et qui cependant possédaient, cachées dans leur paillasse, des sommes quelquefois considérables auxquelles ils n'avaient jamais touché.

De l'avarice résulte fréquemment l'usure, les trahisons, la fraude, le parjure, la violence, les injustices et les vices de toutes sortes.

Ne vous liez jamais d'amitié avec un avare, fût-il

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honnête homme si cela est possible, car vous serez toujours victime de mille petites supercheries qu'il emploiera, ne fût-ce que pour vous escroquer quelques dîners ou quelques écus. Mais si, par un hasard qui se présente rarement, vous étiez invité à dîner chez un d'eux, allez-y car vous êtes sûr d'y être magnifiquement traité. Il conçoit qu'il doit recevoir convenablement, une fois par an, les gens sur lesquels il a jeté son dévolu pour lui donner tous ses dîners du reste de Tannée, et vous êtes sûr d^ l'avoir commue parasite au moins une fois par sem^aine. J'ai connu à Paris un ladre fieffé qui, par économie, avait un équipage. Chaque jour, à cinq heures précises, il rendait visite, dans son équipage, aux dames qu'il savait devoir aller soit au spectacle, soit à la promenade. — Mesdames, disait-il en entrant, je laisse une minute mon équipage à la porte pour venir vous présenter mes hommages. ~ C'est bien aimable à vous, monsieur P., mais vous seriez plus aimabie encore si vous vouUez nous prêter votre voiture pour aller ce soir nous promener au bois. — Mon dieu! vous me désolez, mesdames! Figurez-vous que mes chevaux, mion cocher et moi, nous sommes morts de faim, ce qui m'oblige à vous quitter à l'instant. — Si ce n'est que cela, vous dînerez avec nous, on mettra votre équipage sous la remise et votre cocher mangera avec la bonne. Après le dîner, M. P. se souvient qu'il a une affaire, et s'excuse d'accompagner ces dames ; en les quittant il donne l'ordre à son cocher de les conduire chacune à leur porte avant de rentrer, et le voilà parti. Ce n'est qu'alors que François, dont la leçon est faite à l'avance, se souvient que ses chevaux ont faim , et les dames

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s'empressent de lai donner de l'argent pour aller acheter de l'avoine.

Le soir, François monte chez M. P. , dépose sur sa table de nuit les étrennes que les dames lui ont données, et son maître l'autorise à prélever cinquante centimes, comme il est convenu. Le lendemain, une nouvelle ruse amène le même résultat, et grâce à son équipage, M. P. et son domestique sont nourris tous deux presque toute l'année, sans bourse délier.

Le cœur humain renferme quelquefois des bizarreries si étranges que bien fou serait celui qui chercherait à s'en rendre compte. Un soir, à la nuit tombante, un beau fashionable et une charQianle danie , tous deux chargés de faire la quête pour les pauvres d'une paroisse de Paris, montaient à tàton un escalier sombre, sale, étroit, d'une vieille maison de la rue Saint- Jacques. Ils avaient si peu reçu des pauvres gens qui habitaient le premier, le second, le troisième étage, qu'ils hésitaient à monter au quatrième. Cependant, poussés par leur zèle charitable, ils se déterminent, et les voilà devant une mauvaise porte à laquelle ils frappent. Une bonne vint ouvrir, mais comme il n'y avait pas de lumière et que la nuit était devenue sombre, la dame ne se souciait guère d'avancer. Alors, un homme assez mal vêtu et d'une mine peu avenante se présente, et l'engage assez poliment à entrer, ce qu'elle fait avec son cavaher qui n'était guère plus rassuré qu'elle.

— Madame , dit l'individu qui lui faisait les honneurs de son logis, je vous demande pardon si je vous reçois sans lumière ; j'éiais seul à causer avec ma servante, et vous savez le proverbe populaire,

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les paroles n'ont pas de couleur. Et puis , les temps sont si durs, les affaires vont si mal , qu'on ne saurait avoir trop d'économie.

Pendant ce temps-là , Marie , la bonne, allumait la chandelle et jetait dans la cheminée la moitié de l'allumette dont elle s'était servie. Son maître qui s'en aperçut, courut la ramasser, éteignit vivement le bout qui brûlait encore , et remit ensuite le morceau dans la boîte aux allumettes.

— Comment, Marie! devenez-vous folle? avezvous perdu assez la tête pour faire un pareil gaspillage ? dit-il avec une grande colère. Quoi ! vous ne voyez pas que cette allumette était soufrée par les deux bouts et que le morceau qui en reste pouvait vous servir une seconde fois î Me prenez-vous donc pour un millionnaire ? Marie , si vous continuez de telles dilapidations , je serai obligé de vous renvoyer, tenez-vous cela pour dit.

Pendant cette querelle, les deux quêteurs secouaient la tête en se regardant et ils étaient fort tentés de se lever et de partir. Mais enfin , le calme s'étant rétabli , l'avare approcha une chaise de paille , pria la belle quêteuse de s'asseoir, et lui demanda fort poliment le sujet de sa visite.

— En qualité de dame de charité, je venais, monsieur, vous présenter la bourse des pauvres.

~ C'est bien , madame , c'est très bien ce que vous faites ; les honnêtes gens vous sauront gré de la peine que vous prenez et Dieu vous en récompensera.

— Je vois , monsieur, que vous n'êtes pas très riche , du moins d'après ce que vous venez de dire , et si vous trouvez ma visite importune

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— C'est très vrai , madame , je ne suis pas riche , vous Tavez dit , et c'est malheureux pour les pauvres de mon quartier. Mais néanmoins je vais déposer entre vos mains charitables , Tobole de la veuve et de l'orphelin.

Là dessus il se leva , ouvrit un vieux bureau de noyer, en tira trois chiffons de papier qu'il mit dans la main de la dame : c'était trois billets de 1,000 fr. La quêteuse ne put s'empêcher de laisser paraître son étonnement et de porter les yeux sur la boîte aux allumettes.

~ Je vous comprends , madame , mais votre surprise cessera quand je vous aurai dit que c'est pour pouvoir en donner autant aux malheureux chaque année , que je veux chez moi qu'on ne brûle pas de chandelle inutilement et qu'une allumette serve deux fois.

Expliquez cela si vous le pouvez : était-ce de l'économie ? Non, car l'économie ne va jamais jusque-là ! était-ce de l'avarice ? non , car il amassait pour donner! Peut-être cet homme avait-il dans le cœur deux passions contraires qui se combattaient ^ l'une l'avarice , l'autre la charité. Donnez-lui avec cela de la piété, et il croira racheter le péché de la mauvaise passion, en la pratiquant pour lui faciliter la pratique de la bonne. Quoi qu'il en soit, le fait est vrai jusque dans ses plus petits détails.

Les plus grands génies n'ont pas toujours su se garantir de cette honteuse passion. Le célèbre peintre Rembrandt avait chez lui une foule d'esquisses , d'ébauches, etc. , qui de son vivant ne pouvaient avoir aucune valeur, mais qui, après sa mort devaient en ac-

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quérir une fort grande. Poussé par sa sordide avarice, il se met au lit et feint d'être fort malade, puis, quatre jours après , le ladre se cache dans un cabinet écarté et fait répandre le bruit de sa mort. Son Gis , qui était dans la confidence , fait annoncer en Hollande, en Angleterre, en Flandre et en Italie, que tel jour, à telle heure , il y aurait vente publique , aux enchères, de tous les objets de son atelier , entre autres de ses dessins, tableaux, etc. Les plus riches, amateurs de tous pays s'empressent d'arriver à cette vente, et tous, pour avoir dans leur collection quelque chose de lui, paient jusqu'à deschiffonsde papier cent fois et mille fois leur valeur. Le prix total de cette vente monta à des sommes exorbitantes. Huit jours après, le ladre sortit effrontément de sa cachette , fit démentir le bruit de sa mort , et se remit tranquillement à travailler; il se contentait de rire au nez des personnes qui lui reprochaient cette action comme une fourberie.

On sait que Voltaire, chez Frédéric, roi de Prusse, ramassait les bouts de bougies pour les revendre à répicier. Mais voici un trait de son avarice que je crois moins connu. Il demeurait sur le quai qui a conservé son nom, et, pour aller à l'Académie, il passait chaque jour devant la boutique d'un marchand de curiosités, au coin de la rue des Augustins. Il vit en étalage un couteau de chasse très curieusement travaillé et en eut envie. Il monte dans la boutique , s'empare du couteau de chasse, le tourne et retourne dans ses mains, puis finit par en demander le prix.

— Trente livres tournois, lui répond le marchand.

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— Trente livres ! c'est une plaisanterie ! Je vous en offre douze.

— Impossible.

— Voyons, mon cher monsieur Guillaume, soyez raisonnable.

— Je n'en rabattrai pas un sou.

— Je vous en prie !

— Trente livres.

— Je ne suis pas riche, et si vous saviez combien vous m'obligeriez ! (Et Voltaire avait alors quinze cent mille livres de fortune.)

— Impossible.

— Je vous en aurais tant d'obligation ! et puis c'est quelque chose que de m'avoir obligé. Voyons, traitons amicalement, je vous en offre quinze livres.

~ Trente livres : pas un rouge liard de moins.

— Me connaissez-vous, mon bon ami Guillaume?

— Non.

— Eh bien ! je suis Voltaire, le célèbre Voltaire !

— Connais pas, grogna le marchand en secouant la tête.

— Je suis très bien à la cour ; je vous recommanderai au roi.

— Un honnête homme se recommande tout seul.

— Je ferai obtenir une place à votre fils. — • Je n'ai point d'enfant>

— A votre neveu.

— Je n'ai pas de neveu. Prenez garde ; ça ne se touche pas comme ça à pleine main, vous ferez rouiller mon couteau de chasse !

Le marchand le lui ôta brusquement et fat le suspendre à la place où on l'avait pris. Après mille la-

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chelés, mille courbettes faites à un grossier marchand de bric-à-brac, Voltaire se détermina à payer trente livres Tobjet dont il s'était engoué.

RÉSUMÉ

1. De tous les vices, Tavarice est Tun des plus sales et des plus ignobles.

2. Un avare ne peut être aimé de personne, pas même de ses enfants et de sa famille.

3. L'avarice est la folie de l'égoïsme poussé jusqu'à sa dernière limite.

h* L'avare n'est pas aimé ; mais aussi son cœur flétri n'aime personne.

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