‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 136 sur 161 · LE TABAC · texte numérisé non relu

LE TABAC

Un jour, Frédéric-le-Grand, roi de Prusse, élait appuyé contre une fenêtre et paraissait regarder attentivement ce qui se passait sur la place du palais. Un page profita du moment oii il le crut le plus occupé pour s'approcher doucement de la table sur laquelle le roi avait laissé sa tabatière richement garnie de diamants ; il y prit une prise de tabac et la replaça où il l'avait trouvée. Frédéric, qui l'avait vu, se retourna vers lui et lui dit : — 11 me paraît, Monsieur, que vous prenez du tabac ; avez- vous une tabatière ? — iNon, Sire, répondit le page en tremblant.— En ce cas, mettez celle-ci dans votre poche, car elle est trop petite pour deux.

La faute du page fut pardonnée. Mais, même avec ses égaux et ses inférieurs, ce n'est pas moins une grande impoUtesse et un manque de savoir vivre que de prendre du tabac dans leur tabatière déposée sur un bureau, une cheminée, ou toute autre part.

Malgré l'avis de Sganarelle :

Quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale. Le tabac est divin, il n'est rien qui l'égale; Et par les fainéants, pour fuir Toisiveté, Jamais amusement ne fut mieux inventé.

Ne saurait-on que dire, on prend sa tabaUère: Soudain à gauche, à droite, par devant, par derrière,

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Gens de toutes façons, connus et inconnus, Pour y demander part y sont très bien venus. Mais c'est peu qu'à donner instruisant la jeunesse, Le tabac l'accoutume à faire ainsi largesse, C'est dans la médecine un remède nouveau : Il purge, réjouit, conforte le cerveau; De toute noire humeur prompteraent le délivre: Et qui vit sans tabac est indigne de vivre.

Malgré, dis-je^ ces jolis vers de Thomas Corneille, il est très impoli de tendre la main vers une personne qui ouvre sa tabatière, ou de lui demander une prise, de même qu'il est de mauvais ton d'en offrir. On sait que l'organe de l'odorat est très délicat, très irritable, et que la moindre malpropreté peut devenir une cause d'ulcération dans le nez, ou au moins de boutons. Or, peut-on être sûr qu'ime personne qui porte la main dans votre tabatière a les doigts propres. Êtes-vous sûr vous-même que la personne à laquelle vous en offrirez n'éprouvera elle-même aucune] répugnance ?

Vraiment, quand je vois dans tous les rangs de la société les jeunes gens les plus fashionables avoir continuellement la cigarette à la bouche, je n'ai pas le courage de dire qu'il est de mauvais ton de fumer! Cette vilaine habitude, que l'on a été chercher chez les sauvages de l'Amérique, il y a quatre cents ans, ne s'est généralement répandue en France que sous le règne de Louis XIV, dans la marine d'abord, puis dans l'armée, et enfin dans les basses classes du peuple. Ce n'est guère que sous l'empire qu'elle a envahi la bourgeoisie, parce qu'alors il était de mode de se donner une tournure soldatesque et de paraître avoir mérité une part de cette gloire militaire qui faisait alors tourner toutes les têtes. Voilà pourquoi les ca-

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licots sè donnèrent la cigarette, les éperons, la cravache, voire même la moustache. Après la révolution de 1830, la cravache et les éperons disparurent, et la moustache se métamorphosa en une longue barbe de bouc pour se donner l'air d'un farouche républicain, mais la cigarette resta.

Tout par un beau jour, cette ambitieuse cigarette se gUssa de l'estaminet chez les jeunes gens du bon ton; elle entra par l'écurie, pénétra dans le cabinet, dans la chambre de garçon, mais elle s'arrêta à la porte de la salle à manger et n'osa pas s'approcher de celle du salon. L'effrontée, un certain jour, eut la téméraire audace de chercher à s'introduire dans les boudoirs; mais, malgré ses déguisements en chibouque, en pipes chinoise, persane, indienne, etc., elle ne put jamais établir sa tabagie que dans le boudoir d'un bas-bleu. Quelques femmes, plus que galantes, imitèrent le bas-bleu, et ce fut fort heureux, car sans cela jene sais trop oii se serait arrêtée cette mode qui déjà, en Espagne, a envahi une bonne partie des boudoirs bourgeois.

Si l'amour de la cigarette continue à envahir la société comme une tache de graisse puante s'étend peu à peu sur une robe de satin, il est possible que, dans quelques années, elle envahisse quelques salons! jene dis pas non! Mais alors, il n'y aura plus en France ni galanterie, ni bon ton, ni bienséance, et tout sera fmi pour la politesse française. Cette gloire de notre pays, cette suprématie de civilisation que tous les peuples nous reconnaissent, s'évanouira comme se sont évanouies nos suprématies militaire et littéraire. Heureusement, nous n'en sommes pas encore là, et

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quant à présent, un malotru qui s'aviserait d'allumer son cigare dans un salon, serait parfaitement sûr qu'on lui rendrait justice en le faisant jeter à la porte par les épaules. Il y a plus, il serait très inconvenant de se présenter partout oia il peut se trouver des femmes ^ lorsqu'on vient de fumer, parce que les habits s'imprègnent très facilement de l'odeur de la fumée de tabac, et que cette odeur, désagréable pour tout le monde, est insupportable pour les femmes délicates et nerveuses. Quant à moi, qui ne suis pas une femmelette, il s'en faut, l'haleine d'un fumeur m'a toujours tellement incommodé que je ne parle jamais avec un amateur d'estaminet qu'en me tenant à une respectueuse distance. Quant aux personnes qui mâchent du tabac, elles appartiennent généralement à la dernière classe du peuple, et nous n'avons rien à en dire

Le tabac fut introduit en France sous le règne de Henri IV, par un ambassadeur français à la cour de Portugal, nommé Nicot. A son retour, il en offril une certaine quantité à la reine Marie de Médicis, d'où lui vint le nom de pondre de la reine , qu'on lui donnait encore au temps de la minorité de Louis XIV ; mais à cette époque son usage ne se répandit pas encore , parce qu'on le considérait comme dangereux. Jacques P% roi d'Angleterre, en 160a, Urbain VIII, en 1624 , s'élevèrent avec violence contre lui , et en défendirent l'usage sous des peines très sévères; ils furent imités par presque tous les souverains de l'Europe , par le roi de Perse , et l'empereur de Constantinople, auquel il arriva une aventure fort désagréable à ce sujet.

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Le sultan avait rendu un firman par lequel les priseurs et les fumeurs devaient avoir , les premiers le nez coupé, et les seconds la tête tranchée. Comme cet excellent sultan tenait beaucoup à la sévère exécution de ses ordres, il se promenait souvent incognito dans la ville, sous un déguisement, pour s'assurer par lui-même qu'il ne se commettait aucune infraction. Un jour , sous l'habit d'un humble marchand , il se jeta dans un bateau pour traverser le Bosphore et se rendre à Péra. Comme il était seul avec le batelier , il tira de sa ceinture une pipe et un sac à tabac, et se mit tranquillement à fumer. Le batelier surpris lui dit : — Seigneur marchand, vous ne connaissez donc pas le firman de Sa HauLesse noire glorieux sultan?

— Bah ! fit l'empereur en lâchant une magnifique bouffée de famée, ne t'imagines-tu pas qu'il peut nous voir d'ici? — C'est vrai ce que vous dites. — Et toi, est-ce que tu ne fumerais pas une pipe avec moi?

— Seigneur, vous me faites honneur, mais je craindrais.,. — Allons, ne te gêne pas plus que moi. Ton tabac est-il bon ? Voyons.

Le batelier, après avoir jeté un coup d'œil craintif sur la mer pour s'assurer qu'il ne pouvait être vu d'aucune barque, fut ouvrir un petit coffret artistement caché sous la poupe de son bateau, en sortit sa pipe et son sac à tabac qu'il présenta gracieusement à l'étranger. — Pouah! fit celui-ci après l'avoir flairé, c'est une contrebande détestable! Tiens, ajouta-t-il en jetant son propre sac à tabac au matelot, charge ta pipe avec celui-ci et tu en jugeras. Tout en fumant avec déhces, l'un à la proue, l'autre à la poupe, la conversation continua. — C'est singulier, dit le prétendu

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marchand^ que le sultan ait défendu le tabac sous des peines aussi sévères? — C'est un tyran d'autant plus abominable, dit le batelier en baissant la voix comme s'il craignait d'être entendu, qu'il fume lui-même en cachette. — Vraiment? — On le dit.

Comme on approchait du rivage, les deux fumeurs éteignirent leurs pipes et les cachèrent. Un instant après tous deux descendirent à terre, et quand la barque fut amarrée au port, le marchand se dressa devant le batelier et lui dit : — Comment te nommestu ? — Hah Bajari. — Et moi, me connais-tu ? — Non, Seigneur. — Eh bien ! regarde-moi : je suis Amurat, successeur du Prophète, commandeur des croyants, grand sultan de Constantinople.

Le batelier saisit sa rame et en appliqua un si terrible coup sur le dos du commandeur des croyants , qu'il le renversa sans connaissance. Puis il s'enfuit avec tant d'agilité qu'il disparut en un clin-d'œil. Le lendemain , le sultan fit proclamer par la ville que non seulement il pardonnait à Hali Bajari, mais encore qu'il le regardait comme un brave , et que , en conséquence de la haute estime qu'il faisait de son courage , il l'engageait à se présenter pour recevoir une récompense. Mais le rusé Hah se montra aussi prudent après la victoire qu'il avait été brave dans l'action, et on ne le revit jamais.

En France , nous ne sommes pas tout à fait aussi turcs qu'on l'est à Stamboul; la justice n'a jamais coupé ni nez ni tête pour le tabac , elle s'est toujours bornée à couper la bourse, et au moyen des amendes et d'un impôt excessif, elle est parvenue, si ce n'est à déraciner une habitude inutile, au moins à remplir

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les coffres de l'État. Dans le commencement de son Introduction en France,; il s'éleva à son sujet de grandes disputes parmi les médecins, les uns le regardant comme un poison très-nuisible à la santé, les autres comme une panacée universelle , qui devait guérir toutes les maladies. La C^ur, le Parlement et la Sorbonne se mêlèrent vivemement à cette querelle qui s'envenimait de plus en plus chaque jour, et les tribunaux avaient déjà rendu plusieurs jugements pour et contre, lorsqu'un tout petit fait ridicule vint tout-à-coup éteindre cette polémique.

Un individu fut cité devant les tribunaux sous l'accusation d'avoir désobéi aux ordonnances en faisant ostensiblement usage du tabac en poudre, et même en en vendant à ses amis. Malgré la plus belle défense de son avocat, il fut condamné à une forte amende. Or, pendant que le président dictait le jugement, on remarqua qu'il avait devant lui une énorme tabatière et qu'il y puisait largement et presque à chaque phrase. Le jugement rendu, comme le juge levait l'audience, le condamné s'approcha de lui pour lui présenter une observation. — « Monsieur, lui dit sévèrement le magistrat, il faut que les lois s'exécutent. » Puis, radoucissant le ton, il présenta presque gracieusement sa tabatière ouverte, et ajouta : « Vous en offrirais-je. Monsieur? » Tout l'auditoire partit d'un éclat de rire, le jugement ne fut pas enregistré, et depuis ce moment, chacun fut libre de priser et de fumer.

' Il n'est permis à une femme de priser que lorsqu'elle a passé quarante ans; c'est un privilège de malpropreté que son âge lui a donné et que le monde a bien voulu entériner. Malgré cela, je lui conseille

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fort de cacher ce défaut, et je crois que la chose n'est pas aussi difficile qu'on pourrait le croire. M'"^ Dr. prend du tabac depuis l'âge de quinze ans; elle s'est mariée à dix-huit ans, elle en a aujourd'hui trentecinq, et son mari ne se doute pas encore qu'elle ait cette malheureuse habitude.

RÉSUMÉ

1. Gardez-vous de priser ou de fumer, et évitez toutes les occasions de prendre l'une ou l'autre de ces habitudes malpropres.

2. Si l'habitude est prise, soit pour raison de santé ou pour toute autre cause, cachez-la.

3. Une jeune femme qui pribC donne à penser qu'elle est attaquée d'osène ou punaisie.

4. Ayez deux mouchoirs de poche, un blanc et propre que l'on peut voir, un de couleur que vous cachez en société.

5. N'offrez jamais une prise de tabac à quelqu'un, à moins qu'on vous la demande.

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