DES CHERCHEURS D'ESPRIT
Un jour on m'invite à une soirée dans une maison du quartier Laffitte. Gomme j'habitais loin de là, et que je suis un peu casanier, pour me séduire on me dit que j'y verrais un de mes anciens condisciples d'étude , devenu le premier magistrat de la France , c'est-à-dire garde-des-sceaux. Beaucoup de curiosité et un peu de politesse m'engagent à accepter , et au jour dit j'arrive. Après avoir rempli toutes les petites simagrées d'usage, je prie la maîtresse de la maison de me présenter au ministre; nous le cherchons, et enOn nous le trouvons à la porte du petit salon où les dames se retiraient par fois pour faire la causerie intime.
— Ah! dit la dame, après un quart d'heure de recherche nous vous trouvons enfin : où éLiez-vous donc ?
— Vous me pardonnerez de m'être fait chercher , madame, car j'arrive dans l'instant du siège de Troie.
— Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre.
— En ce cas, madame, voyez plutôt.
En effet, nous vîmes sur une causeuse deux dames assises , et le ministre s'était placé un instant à côté d'elles. Pendant qu'il y était la causeuse était bien le sïege de trois,
La dame rit beaucoup ; elle conta le calembour à la foule qui s'assembla autour de nous, et je remarquai que les avocats , les substituts , les procureurs du roi (de province) , ainsi que leurs femmes , rirent à s'épouffer. Il n'y eut guère que les juges inamovibles qui se pincèrent les lèvres et gardèrent un sérieux glacial; je crus mêm,- en voir on, à l'autre
170 «ES CHERCHEtRS D'ESPRIT.
bout du salon , qui haussa les épaules , mais d'un mouvement presque imperceptible.
Quand on eut fini de rire, la dame me présenta, et ie fis mon compliment le plus poliment possible. Le ministre, après m'avoir répondu avec beaucoup d'affabilité, se retourna vers la maîtresse de la
maison : , , j j„„
Madame , lui dit-il , vous voulez donc me des-
tituer ^ , Pourquoi cela , répondit-elle , en s'apprêtant a
rire d'un nouveau calembourg.
- Pourquoi ? parce que si vous me présentez des gens comme monsieur, il ne me sera plus possible de rester chez vous garde-des-sceaux {garde des sots).
La dame , en avalant le rire qui s'épanouissait de]a sur ses lèvres, fit une grimace comme unxhat qui s'étrande, et un silence général annonça clairement au ministre qu'il venait de prendre rang parmi les sots qu'il prétendait garder. Cette idée me fit sourire; il prit le change, crut que je riais du calembour, et il me conduisit dans un coin du salon, où nous causâmes seuls quelques minutes. Mais déjà on nous entourait quand je lui demandai des renseignements sur un dépulé, M. Pétou , qui m'intéressait à cause de là bonne foi qu'il mettait dans ses discussions politiques, et de la dignité de caractère dont il ne s est
jamais écarté.
M. Pétou, me dit-il, eh bien! M. Petou parle!
(Crepitum ventris emittere, aut loqm.)
Au milieu des hourras d'applaudissements et de rires convulsifs , je pus me glisser dans la foule jusqu'à la porte. Je pris lestement ma canne et mon
chapeau , et m'éclipsai comme une ombre chinoise.
Le calembour, exilé des salons de la bonne compagnie, OU;, au moins, n'osant y apparaître que très rarement, s'est réfugié dans la société bourgeoise, où le plus ordinairement il est assez bien accueilli. Là, une des conditions essentielles pour qu'il soit bien reçu , c'est qu'il se présente avec le passeport de la bêtise. Oh ! que c'est bête ! ah ! que c'est mauvais ! s'écrie-t-on; et alors il est permis de rire aux éclats sans compromettre ses prétentions à l'esprit.
Je m'adresse à un monsieur qui fait le bel esprit dans la société de la rue aux Ours ; il ne me répond pas; je réitère ma question : — Ah ! pardon , monsieur, si je ne vous ai pas entendu de suite: mon esprit faisait des culottes.
Comment cela , monsieur !
— Oui , il était ailleurs {tailleur).
Oh ! que c'est bête ! s'écria-t-on de toute part, et le calembour eut le plus grand succès.
Le bel esprit est une variété du faiseur d'esprit , mais il s'en distingue par un ton plus raide , plus vaniteux , et il déteste le bon mot et le calembour , que souvent il ne comprend pas ; c'est toujours lui qui dit : Ah ! que cest bêle ! mais il le dit sans rire. Il a horreur de toute bouffonnerie , et c'est la seule qualité que je lui reconnaisse.
Du reste , c'est un profond littérateur et surtout un grand poète, et s'il est resté ignoré, c'est qu'il l'a bien
i^EL ESPRIT.
voulu , dit-il , car il a dans son portefeuille plusieurs ouvrages de la plus grande force , mais il ne les a pas publiés, parce qu'il craint d'être incompris. Tous les hommes célèbres de Paris lui sont particulièrement connus , et souvent il leur a donné des conseils qui n'ont pas nui à leurs succès, il dit : Mon ami Hugo , mon ami Lîiraartine , mon ami Béranger, et pour peu que vous avez l'air de l'écouter avec quelque intérêt, il pourrait bien tirer de son portefeuille une lettre de chacun de ces messieurs , mais il ne vous montrera que l'adresse et la signature , car la froide politesse du style pourrait n'être pas en parfaite harmonie avec l'amitié intime que ces messieurs lui ont vouée.
J'ai aussi un ami qui a quelque célébrité , mais je ne vous le nommerai pas, parce que je ne vise pas à passer pour un bel esprit. Un jour mon ami , que je désignerai par un B. . se fourvoya dans une voilure publique pour aller à Fontainebleau, et le hasard le plaça au milieu d'un groupe de jeunes gens parmi lesquels se trouvait un bel esprit. La conversation tomba sur un livre que venait de publier B. , et on en fit une critique un peu sévère , pour se donner les manières du journalisme , qui cependant en avait dit du bien. Le bel esprit crut devoir prendre la défense du livre et le fit d'autant plus chaudement qu'il ne l'avait pas lu. Un de ses camarades lui fit remarquer qu'il apportait un peu trop de chaleur dans la discussion.
Eh ! morbleu , dit-il, c'est quand nos amis sont absents qu'on doit les défendre avec plus d'ardeur.
— Ah ! vous connaissez M. B. ?
— Si je le connais ! c'est mon ami intime; il m'invite toutes les semaines à déjeuner chez lui.
— B. , étourdi par Tapiomb du bel esprit, se retourne et se frotte les yeux pour s'assurer qu'il ne se trompe pas , et qu'il n'a jamais vu son ami intime. La conversation continue et le jeune homme ajoute :
— J'ai toujours élé si bien reçu chez mon ami B, que, vraiment, ce serait une affreuse ingratitude que de ne pas chercher à lui rendre au moins une de ses politesses. Aussi je me propose, dès que j'aurai touché ma rente , de lui offrir un dîner chez Véfour.
La voiture, en ce moment , s'arrêtait devant l'hôtel du Cadran bleu, à Fontainebleau, et tous les voyageurs mirent pied à terre. B. s'approche de son ami intime, et lui dit en souriant :
— Monsieur, puisque vous êtes dans l'intention d'offrir à dîner à votre ami B. , profitez de l'occasion : autant vaut ici, au Cadran bleu , qu'à Paris.
— Je ne vous comprends pas, monsieur?
— Vous allez me comprendre. Je suis M. B. , et voici mon bulletin de voiture qui vous le prouvera.
Les camarades rirent à s'épouffer , et le bel esprit resta un peu confus , mais il se remit aussitôt :
— Parbleu î monsieur, je suis très enchanté de la circonstance , puisqu'elle me met en rapport avec un homme de votre mérite , et j'espère que vous voudrez bien me pardonner si , changeant de rôle , c'est moi qui prend l'initiative des invitations. Me ferez-vous l'honneur d'accepter un modeste dîner au Cadran bleu?
L'originalité de l'invitation la fit accepter par M. B. , mais à la condition que chacun paierait son écot. Lorsqu'on apporta la carte, le bel esprit voulut absolument payer pour M. B., et, pour cela, il lui em-
174 I>ïï BEL ESPRIT.
prunta vingt raocs , parce qu'il n'avait pas encore reçu ses rentes,
Lebel esprit recherche particulièrement deux sortes de sociétés : celles où il n'y a que des femmes , et celles où viennent des hommes de lettres en réputation. Dans les premières, il hasarde une petite lecture d'une de ses œuvres légères, quelques vers à Iris, un sonnet à Chloé, voirement une idylle à la rose. Tout cela est d'un genre un peu fade , un peu usé , mais que voulez-vous? dans sa jeunesse il lisait Florian, il rafolait de Dorât , il a suivi les cours d'Ândrieux , et il a eu trois pièces de vers insérées dans VAlmanach des Muses. On ne se décide pas aisément à renoncer à de si beaux titres. Les dames aiment assez la littérature doucereuse et musquée; elles lui font dans le monde une réputation de poète charmant , et il faut bien qu'il se contente de ça en attendant l'immortalité ou le fauteuil académique , ce qui revient au même, à ce qu'on dit.
Il recherche aussi , comme je vous l'ai dit , les salons où l'on rencontre quelquefois des célébrités , et il trouve toujours le moyen de s'y glisser , fût-ce par le trou de la serrure. Malheur à vous si vous venez de publier un ouvrage quelconque qui ait un succès retentissant. Il vous cherche , il vous suit , il vous saisit par le pan de votre habit , par le bout de votre cravate, par un bouton, et vous êtes pris. Il vous cassera le nez à coups d'encensoir, il vous accablera de ses louanges effrontées, il vous assommera de ses compliments ridicules, et vous forcera , pendant une demi-heure, à jouer le rôle d'un sot; car rien ne
' ressemble plus à un sot qu'un homme d'esprit obligé de répondre à des louanges outrées.
lie Bas-Bien.
Si le bel esprit de salon est un être ridicule, que doit-on dire des femmes attaquées de cette fatale manie ? Molière croyait avoir démoli à jamais l'hôtel de Rambouillet, mais hélas il n'a fait que d'en changer les décorations. Nous n'avons plus de précieuses ridicules, il est vrai ! on ne dit plus : voyez l'heure au greffier solaire (1), approchez les commodités de la conversation (2), coupez la svperficie de ce luminaire (3), voici un conseiller des grâces (4), apportez votre àme des pieds (5) ; mais nous avons encore la femme savante, avec ses quatre variétés, savoir : la femme incomprise, le bas-bleu, la puriste et la belle parleuse. Or il est de la nature des femmes de ne rien faire à demi; aussi cette nature devient-elle sublime quand elle les pousse à la vertu et au dévouement.
1° La femme incomprise ne se rencontre jamais que dans les petits salons bourgeois où l'on veut bien la recevoir; vous la reconnaissez au premier coup d'œil à ses souHers crottés et à son chapeau de travers ; elle a de trente à quarante ans, et porte ordinairement des lunettes. Elle n'a pas renoncé à la mode du sac, parce qu'il lui en faut un pour traîner avec elle
(1) Un cadran de pendule,
(2) Un fauteuil.
(3) Mouchez la chandelle.
(4) Un miroir.
(5) Un violon, pour faire danser.
l'JQ m BEL ESPRIT.
trois volumes d'un roman inédit, et le manuscrit d'un drame noir. Elle a un rouleau de papier à l'autre main pour se donner une contenance.
La femme incomprise est essentiellement romantique ! voilà pourquoi elle a une larme qu'elle roule dans son œil bleu en regardant le plafond, un soupir renfermé dans son cœur de femme î Elle accepte volontiers à dîner si elle se trouve là quand vous vous mettez à table. Pendant le dîner elle vous raconte qu'elle a cherché toute sa vie un éditeur et un cœur d'homme, sans pouvoir trouver ni l'un ni l'autre, parce qu on n'a pas voulu la comprendre. Au dessert, elle déroule son manuscrit et vous lit, bon gré mal gré, quatre pages de ses mémoires, où elle vous apprend comme quoi elle est la plus malheureuse des femmes, parce que les libraires-éditeurs sont des ignorants qui ne connaissent pas le beau style ; parce que les directeurs de théâtre sont de stupides spéculateurs qui n'ont pas voulu faire fortune avec son drame ; parce que les hommes sont des brutes qui ne comprennent rien à la délicatesse du sentiment.
Puis, la femme incomprise lève les yeux au ciel, laisse échapper un profond soupir, prend sa demitasse, son gloria, ses deux petits verres d'eaii-de~vie, et elle finit par vous demander vingt francs à emprunter. Si vous êtes riche, prêtez-les lui ; si vous ne l'êtes pas, ne lui prêtez rien, mais donnez lui la moitié de la somme, et vous y aurez gagné chacun dix francs.
2« Le bas -bleu est l'héritier en ligne directe des femmes savantes de Molière. C'est une espèce tout-àfait à part, et qui n'a rien de comniun avec la femme incomprise, si ce n'est la vanité. îl y en a plusieurs
espèces, savoiî': Le grand bas-bleu, le petit bas-bleu, et le bas-bleu politique, qui est le pire de tous. Le grand bas-bleu se rencontre partout, depuis le salon le plus infime, jusque dans le palais ministériel, mais, à vrai dire plus rarement dans ce dernier que dans l'autre. Les salons de la grande société lui sont toujours ouverts ; il n'en est pas tout-à-fait de même pour ceux de la bonne société, parce que le grand bas-bleu foule aux pieds, ordinairement, certains préjugés assez généralement respectés ; aussi ne faut-il pas éplucher les détails de sa vie intime, car, même après avoir trié la part faite par la calomnie, la médisance trouverait encore à mordre.
Quoique sa toilette soit soignée, élégante, et même de bon goût, il y a toujours quelques choses de singulier, d'excentrique, d'original même, auxquelles vous le reconnaîtrez. Il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et même quelquefois du bon sens : c'est le jugement qui est sa partie vulnérable. Il a, comme écrivain, un talent qui sent moins la femme que l'homme, un style fleuri, élégant, plein de charme, un peu creux, quelquefois assez châtié, qu'un peu de logique et de pensées rendraient parfait; imagination plus brillante que réglée ; amour du paradoxe ; morale un peu sophistiquée; enfin une véritable tête d'homme sur un corps de femme, ce qui fait une disparate fort piquante. Le grand bas-bleu a un salon et reçoit ; vous y rencontrez peu de femmes, parce que, d'une part, elles s'y ennuient, et que, d'autre part, le grand bas-bleu déteste la société des femmes; mais, en dédommagement, vous y trouverez tous les hommes de mérite de Paris, depuis le
grand écrivain jusqu'au plus mince feuilletoniste.
Ce salon n'est pas positivement une école de mœurs, mais c'est une véritable académie de conversation; elle y est spirituelle, vive, enjouée, de bon goût, sans pédanterie ; la vanité sait s'y déguiser sous une forme aimable; la critique n'y est ni amère, ni insolente, et la sottise ne s'y rencontre jamais. Enfin, c'est là qu'il faut aller chercher les meilleurs types, non pas du savoir-vivre, mais du savoir-dire. Allez-y donc si vous le voulez, mais n'y conduisez ni votre femme ni votre demoiselle.
Le grand bas-bleu est aussi entaché de la manie de publier ses mémoires qu'il intitulera, confessions, souvenirs, émotions, ou etc., etc., mais, ainsi que le disait Madame de Staël, il ne se peindra qu'en buste, et cela me fait penser à un mot hardi de l'auteur de Corinne. Madame Récamier lui reprochait un jour de n'avoir que des hommes dans son salon. — Vous avez raison, ma bonne amie, mais ces hommes ont du mérite ! Vous savez le proverbe : « Qui se ressemble s'assemble !»
Pour éviter toute interprétation, tenez pour bien entendu que je n'ai eu l'intention, en traçant ce portrait, que de peindre madame de Staël.
Le petit las-bleu pullule partout, se glisse partout, se rencontre partout C'est une sorte de choléra que personne n'oserait se vanter de pouvoir éviter. Sa toilette, qu'il renouvelle au Temple tous les trois mois, est assez ordinairement propre, et pourrait être tolérée dans un salon s'il ne la gâtait pas par un tas de chiffons roses (le petit bas-bleu aime le rose), et par un immense étalage de bijoux en chrysocàle. As-
sez souvent il a été jolie femme avant d'être bas-bleu, etc'est pour cette raison qu'il n'a commencé à écrire qu'à trente-cinq ans ; mais une fois qu'il a mis le doigt dans l'encre, il l'y plonge pour toujours, et ce n'est qu'à sa mort qu'on peut lui retirer son encrier. Il écrit plus ou moins bien, et d'un style plus didactique que brillant ; mais son fort, c'est la compilation et la réminiscence. Son ignorance est profonde, aussi ^ en littérature, adopte-t-il volontiers le genre du roman historique.
Le petit bas-bleu a débuté dans les lettres par une tragédie, puis une comédie, puis un drame, puis un mélodrame, puis un vaudeville, et il peut vous le prouver, car, grâce à l'ineptie des directeurs, il a encore le tout dans son portefeuille. Madame X. racontait l'autre jour à monsieur S., grand calembouriste, qu'elle voulait faire une dernière tentative, et qu'elle s'occupait maintenant d'un opéra avec ballet. — Hé ! madame, lui répondit-il, je crois comme vous que le balais est la partie qui convient le mieux à votre genre de talent ; à votre place je ne m'occupera pas d'autre chose, jo
L'injustice des hommes est cause qu'aujourd'hui le bas-bleu se jette à corps perdu dans le genre moral. Il fait des petits livres intitulés. Conseils édifiants à ma fille, VEssence de 7*ose de la vertu, le 3Iiel de la chasteté^ le Sucre candi de la morale, les Bonbons de la charité, et autres de la même espèce. Sa plume est si féconde dans le genre pédagogue, que si, pour me faire comprendre, je ne vous avais cité des titres bizarres, je serais certainement tombé sur l'intitulé d'un livre publié, et J'aurais eu l'air de faire une person-
nalilé, ce dont Dieu me garde ! Il écrit, à quarante sous la page, dans les journaux d'enfants, de demoiselles et de modes, et il est toujours occupé, parce que le temps qu'il ne passe pas à écrire, il le passe à courir l'éditeur.
L'ignorance ne doute de rien, pour elle rien n'est difficile ; d'où il résulte que le petit bas-bleu est audacieux, et que, si vous le lui demandez, il écrira sur tous les sujets, l'astronomie, la physique, l'histoire naturelle; si vous le payez, il vous fera même un traité d'agriculture. Le tout sera plein d'erreurs, d'aperçus faux, de choses mal comprises, mais qu'importe! Un homme n'a-t-il pas la première moitié de sa vie pour désapprendre ce qu'on lui a enseigné dans sa jeunesse, et la seconde moitié pour se mettre studieusement à la recherche de la vérité ? Et puis, quelles que soient les choses qu'on lui a enseignées et celles qu'il a apprises lui-même, ne faut-il pas qu'il finisse comme lout le monde, par mourir dans l'ignorance ?
La conversation du petit bas-bleu est fort ennuyeuse, parce qu'il est constamment gonflé d'une énorme vanité, et que lorsqu'il ne parle pas de lui ou de ses ouvrages, il médit. Quoiqu'il soit un peu envieux du succès des autres et qu'il se plaise à rabaisser leur mérile dans la pensée de rehausser le sien, sa médisance ne va pas ordinairement jusqu'à la calomnie. Il a de l'esprit sans jugement, de la politesse sans bonté, et de l'obligeance par nécessité. Donnez-lui quinze mille francs de rente, et vous en ferez, pour la société, la pédante la plus insupportable que l'on puisse trouver. Si vous avez une demoi-
selle qui ait une tendance à faire du bel esprit, mettez-la quelques jours en contact avec un petit basbleu, et je vous réponds qu'elle sera guérie pour toujours de cette manie. Vous aurez fait comme ces Lacédémoniens qui montraient un esclave ivre à leurs enfants pour les prémunir contre la funeste passion du vin.
Le bas-bleu politique, pouah ! Que dire de cet être hermaphrodite, qui n'a retenu de Thomme et de la femme que les défauts et le svices. Cette femme a toute l'ignorance de la femme sans éducation, toute la grossièreté d'une harangère, toute l'effronterie d'une fille de trottoir, et toute la morale d'une femme galante. Depuis son enfance elle s'est émancipée elle-même, et elle demande à grands cris, montée sur la borne d'un carrefour, dans les clubs, dans ses livres écrits au cabaret, elle demande l'émancipation de la femme ! C'est-à-dire qu'elle voudrait ravaler les mœurs de son sexe au niveau des siennes. La paresse et Tinconduite l'ont menée à la misère, elle pérore stupidement sur le nivellement des fortunes ; l'envie ronge son cœur corrompu, elle jette sa bave envenimée et impuissante contre les femmes qui ont du mérite et une bonne tenue. C'est la caricature ridicule d'un conspirateur quand même, parce que son sot orgueil la pousse à toutes les ignominies pour acquérir de l'importance. Pour imprimer ses œuvres sans orthographe elle fait des souscriptions et prélève sur la bourse des sots, qui croient à son mérite parce qu'elle pousse jusqu'à l'exagération leurs propres opinions. Du reste elle n'a jamais fait que des espèces de vers "patriotiques, des espèces de chansons patriotiques,
ie
des espèces de brochures patriotiques, et des espèces de drames patriotiques. Tout cela se chante et se lit à la gargote, entre le fromage et le vin bleu, et là, elle domine, tranche, décide, avec tout l'aplomb d'un dictateur. Pouah ! Pouah! chassez-moi cela si jamais ça se présente à votre porte !
RÉSUMÉ
1. Gardez-vous des chercheurs d'esprit si vous ne voulez pas vous ennuyer ; gardez-vous de le devenir vous-même, si vous ne voulez pas ennuyer les autres.
2. Le farceur peut amuser un moment ; mais le plus souvent c'est de lui que l'on rit et non de ce qu'il dit.
3. Dans le monde on accueillera bien par hasard, et de temps à autre, un calembour, mais non le calembouriste.
Le calembouriste et son bagage ennuyeux ne sont plus de mise que dans la petite bourgeoisie,
5. Encore faut-il pour qu'un calembour fasse rire, que l'on puisse dire : « Dieu I que c'est bête ! ))
6. Remarquez bien ici que la bêtise dont on accuse le calembourg est un brevet adressé à celui qui l'a fait.
7. Donc, si vous voulez obtenir un brevet de bêtise, faites des calembours.
8. Les chercheurs d'esprit sont plus exposés que les autres à dire des bêtises. L'expérience le prouve Jtous les jours.
Le Bel Esprit.
9. Le bel esprit a le ton plus rogue et plus élevé que le chercheur d'espriL
10. Il déteste le bon mot et le calembour, que souvent il ne comprend pas.
11. Il a horreur de toute bouffonnerie. C'est un profond littérateur et un grand poète.,, ignoré ou incompris.
12. II a donné des conseils très-utiles à tous les grands écrivains,
13. Il porte toujours dans son portefeuille une lettre de Lamartine, une de Béranger,etune deV. Hugo.
14. Un jour il bouleversera et réformera la littérature française par la pablication de ses œuvres immortelles. Il n'attend, depuis bien longtemps, qu'une chose pour cela, c'est d'avoir trouvé... un éditeur.
15. Si vous ne voulez pas passer pour un sot ridicule et pédant, ne faites pas le métier de belesprit.
jLe Bas-Bîeïi,
16. Le rôle de bas-bleu est le pire qu'une femme honnête puisse jouer dans le monde, quand le basbleu y est reçu.
17. Le bas-bleu est 'héritier en ligne directe des femmes savantes de Molière ; le monde a peu d'estime pour lui.
18. C'est une espèce d'hermaphrodite qui n'a gardé de la femme que les défauts, et qui n'a pris de l'hom-
me que les ridicules et quelquefois les mauvaises habitudes.
19. La femme qui a un grand et véritable talent perd le nom de bas-bleu pour prendre celui d'homme de lettre, d'auteur, ou d'écrivain.
20. Il n'y a pas chez elle hermaphroditisme, mais métamorphose. C'est une femme dont l'esprit et le talent ont fait un homme. Voilà pourquoi, en parlant d'elle, on dit : cette dame est homme de lettres, et non pas femme de lettres.
21. Malgré cela, il est plus honorable pour une femme de jouer dans le monde le rôle de bonne mère de famille et de femme d'ordre que celui de femme auteur. Cette dernière n'est qu'un contre-sens de la nature.
22. La femme la plus estimable est celle dont on parie le moins, et la plus parfaite celle dont on ne parle pas du tout.
23. La femme auteur se met trop souvent au dessus des préjugés. Pour faire étalage d'une philosophie qu'elle n'a pas, elle se fait souvent paraître plus mauvaise qu'elle l'est.
24. L'homme doit se mettre au dessus des préjugés, et la femme s'y soumettre, a dit W Neker.
25. Rien de si rare que la femme homme de lettres, et pourtant tous les bas-bleus prétendent à ce titre.
26. 11 y a plus de bas-bleus par vanité que par conviction de leur talent.