‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 62 sur 161 · FAT · texte numérisé non relu

FAT

Qui n'a pas connu monsieur Férel dans les salons du quartier neuf Saint-George ? Ce serait un très joli jeune homme si la petite vérole ne lui avait pas un peu trop picolé la figure , mais il trouve que ça lui donne un air mâle qui lui sied très bien. C'est un fashionable un peu excentrique , qui corrige quelquefois la mode parce qu'il a la prétention de lui donner de nouvelles allures. C'est lui qui a invente les pantalons larges , collant aux genoux seulement , parce qu'il trouve qu'il a une rotule parfaite , et que rien n'est mieux que de la montrer en étendant les jambes quand il est assis dans un fauteuil, le dos appuyé contre le dossier : c'est sa position favorite. 11 n'y a pas de lion qui ait sa cravate mieux mise , ses bottines mieux vernies et un chapeau plus noir et plus brillant , à larges bords pour garer son teint du soleil • quant à sa chevelure , comme ses cheveux tiennent assez bien la papiUotte , il a imaginé de faire revivre les anglaises et les accroche-cœurs. A cela près , c'est un lion , qui dépense 45 francs par mois pour ses gants seulement.

Jamais Férel ne s'est assis dans un salon sans se placer de manière à pouvoir se mirer à chaque instant dans une glace qu'il ne perd jamais des yeux , même pendant la conversation la plus ammee , afin de réparer à l'instant même le plus petit désordre de sa cravate, de sa chevelure, ou un faux-pli de son habit. Ses airs et ses manières sont constamment étudiées , et ses paroles sont assez souvent une sorte de persifflage, s'il n'est pas tout-à-fait sot comme de coutume.

Il ne parle jamais de ses parents sans dire : « me$

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honorables parents ; monsieur mon père^ madame ma mère ou ma respectable mère; mon oncle le député; mon cousin le savant , etc., etc. » Quand il parle de sa portière et de sa femme de ménage , il les appelle mes gens. Il prend volontiers , dans la conversation , une importance qui va jusqu'au ton protecteur.

Un jour le pauvre fat s'imagina de demander une faveur au ministère , il s'agissait d'un ruban rouge Une personne de sa connaissance , lié d'amitié avec un homme d'état qui pouvait lui faire obtenir très facilement cette grâce , les invita tous deux â dîner et , sous un ingénieux prétexte , trouva le moyen de les laisser seuls ensemble dans son salon pendant une demi-heure , afin que Férel eût le temps de faire sa demande. Après le dîner , le fat se retira le premier:

— Hé bien, monseigneur, dit l'amphitryon à l'homme d'état , avez-vous accordé votre protection à Férel ?

— Comment , répondit le ministre ! il ne me Ta pas demandée , loin de là , car sur la fin de notre conversation il m'avait presque déterminé à lui demander la sienne ! !

Lorsque Férel , dans un salon , surprend une femme à le regarder, il le fait remarquer à ses amis : € Voyez comme elle m'aime, » leur dit-il. Si au contraire elle ne le regarde pas , c'est , dit-il , la ruse d'un cœur qui dissimule en vain sa défaite ; et il le croit ! Il a fait je ne sais combien de malheureuses ! Lui-même n'en sait pas le nombre, et cependant jamais ses amis les plus intimes ne lui ont connu même les apparences d'une liaison de cœur, si ce n'est avec une petite couturière. A ce propos on dit qu'il lui est , arrivé une chose assez plaisante. Un soir, dans la

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foule, on le vola. — Je ne regrette pas mon argent , dit-il à ses amis, mais les lettres de ma maîtresse que ces coquins m'ont prises avec mon portefeuille. — Vous verrez, lai répondit l'un d'eux , qu'ils en reconnaîtront récriture !

Quand Férel ne parle pas de ses ancêtres , dont lui seul connaît l'histoire , il fait l'énumération de sa fortune, dont il n'y a également que lui qui connaisse le chiffre. 11 n'énumère pas ses maisons, ses fermes, mais ses châteaux et ses terres. Il vous affirme qu^il ne conçoit comment un honnête homme peut vivre avec trente mille francs de rente , et cependant il se plaint beaucoup de la dépense qu'il est obligé de faire pour nourrir ses chevaux.

— Au lieu d'avoir des chevaux dans votre écurie , lui dit quelqu'un , que ne dépensez-vous votre revenu à voir des gens d'esprit ?

— Mes chevaux me traînent , mais les gens d'esprit.....

~ Hé bien , ils vous porteront sur les épaules.

Une autre fois il présentait dans un salon un jeune homme de sa connaissance dont la physionomie prévenait peu. Férel , pour faire ce qu'il croyait une bonne plaisanterie , dit à la maîtresse de la maison : « Madame , j'ai l'honneur de vous présenter M. qui n'est pas aussi sot qu'il le paraît. — C'est , madame , ajouta le jeune homme , la différence qu'il y a entre nous deux.

Une chose qui a toujours étonné Férel et qui n'a étonné que lui , c'est que , malgré sa fortune, il n'ait jamais pu conserver un ami , et , que , malgré sa su-

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perbe prestance et son amabilité, il n'ait jamais compromis une femme.

RÉSUMÉ

1. Le fat est un être qui s'aime trop lui-même pour pouvoir se faire aimer des autres.

2. Il y a des fats qui ne sont que ridicules , mais il en est aussi de dangereux.

3. Une femme a tout à perdre dans la société d'un fat , et rien à gagner.

4. On croirait que Dieu a permis le fat , pour la punition des coquettes.

5. L'homme qui , pour satisfaire sa vanité , se vante de ce qu'il n'a pas fait , et perd ainsi la réputation d'une femme , n'est pas un fat , mais un scélérat,

6. Le plus sot de tous les fats est celui qui se vante, non pas de ce qu'il a fait, mais de ce qu'il fera.

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Les moralistes puritains regardent le mensonge comme une infamie qui, dans aucun cas, ne peut être excusée ; mais les puritains de toutes les espèces exagèrent toujours leurs principes jusqu'au fanatisme, de sorte que d'une chose qui peut être bonne dans son essence, ils finissent par faire une chose mauvaise ou impossible.

Les casuistes sont plus tolérants ; ils reconnaissent trois sortes de mensonges : le pernicieux, qu'ils regardent avec raison comm.e un vice abominable ; l'o^-

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ficiem, qu'ils permettent dans certaines circonstances ; et le joyeux, qu'ils ne regardent que cqmnie une simple plaisanterie sans importance.

Voltaire, qui était beaucoup plus homme du monde que moraliste (j'allais presque dire que moral), s'exprime ainsi : « Nous avons attaché d'autant plus d'infamie au mensonge que, de toutes les mauvaises actions, c'est la plus facile à cacher et cellô qui coûte le moins à commettre. Mais dans combien d'occasions le mensonge ne devient-il pas une action héroïque ? Quand il s'agit, par exemple, de sauver un ami, celui qui, en ce cas, dirait la vérité, serait couvert d'opprobre ; et nous ne mettons guère de différence entre un homme qui calomnierait un innocent et un frère qui, pouvant conserver la vie de son frère par un mensonge, aimerait mieux l'abandonner pour dire la vérité. ))

Le mensonge 'pernicieux constitue le calomniateur ; c'est le plus lâche des assassinats. M. B., banquier, à Paris, était un homme de la plus grande probité, et jouissant, dans le commerce, d'une confiance sans borne. Un riche capitaliste , le jeune comte de C. , avait déposé entre ses mains une somme de trois cent mille francs, retirable à sa volonté, sous la condition d'avertir M. B. trois mois d'avance. Un jeune homme assez débauché, M. E. , toléré dans le monde à cause de sa famille , s'imagina de demander en mariage mademoiselle B., et fut refusé par le banquier. Il jura de se venger, et voici comment il s'y prit. Il se lia d'amitié avec le caissier de la maison , et rentraîna à déjeuner avec lui chez Véfour. Là , il le questionna avec finesse sur la position financière de son patron ,

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et à force d'adresse et de vin de Champagne , il parvint à savoir que les échéances du mois de juillet (on était alors à la fin d'avril) seraient très lourdes et gêneraient beaucoup la maison , mais que M. B. était en mesure, s'il n'arrivait aucun retrait de fonds inattendu*

Aussitôt M. E. court de salons en salons pour rencontrer M. le comte de C, et il le trouve enfin, chez une dame où le hasard avait réuni une nombreuse société.

— Soyez le bien venu , M. E. ; vous qui savez tout ce qui se passe en ville vous nous conterez sans doute du nouveau?

— Hélas! madame , je ne sais rien qui puisse vous intéresser.

— Absolument rien?

— Mon Dieu!... quelques caquetages, quelques médisances, de la calomnie peut-être... par exemple, que ce pauvre M. B. est très mal dans ses affaires, et qu'il va faire faillite incessamment. Vous pensez bien, madame, que je n'en crois rien, car je suis trop son ami...

— En effet, je crois me souvenir que vous deviez épouser sa fille.

— Cela est vrai , madame; mais hier matin je suis allé retirer ma parole. Vous sentez qu'un homme qui a de la délicatesse ne va pas épouser une femme..

— Sans dot , n'est-ce pas ?

— Pardon ! je voulais dire qu'un honnête homme qui n'a pas de fortune ne doit pas faire partager ses privations à une femme qu'il aime. Fi donc ! ce serait d'un égoïsrae affreux ! !

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Le lendemain le bruit courait à la Bourse que M. B. allait faire faillite , et toutes les personnes qui avaient déposé des sommes dans sa caisse, aux mêmes conditions que le comte de C. , se hâtèrent d'en demander le remboursement. 11 ne restait donc plus au malheureux banquier qu'à se brûler la cervelle ou à se jeter dans la Seine ! il avait le choix.

Voilà le calomniateur ! voilà l'effet ordinaire du mensonge pernicieux.

Mais, quoi qu'en dise les esprits forts, il y a une Providence pour les honnêtes gens. Au mois de juillet, M. B. solda toutes ses échéances, et, huit jours après, il mariait sa fille au jeune comte de C. Le calomniateur fut le premier à venir le féliciter sur ce mariage.

Le mensonge officieux peut quelque fois devenir une vertu , en tant qu'il peut être très utile à une personne , la sauver même de la mort, sans être le moindrement nuisible à aucune autre. Mais, pour se le permettre il faut avoir beaucoup de bon sens, le tact fin et le jugement sûr; en un mot, il faut savoir acquérir la certitude de ne pas nuire.

Le dernier roi d'Espagne , Ferdinand VII , aimait quelquefois, dans l'intimité, se dépouiller de la gênante étiquette. 11 avait à sa cour un vieux courtisan qui, soit par l'effet de son bon cœur, soit pour se donner un air de franchise original, ne manquait jamais de prendre la défense des absents que la médisance attaquait, et il employait mille petits mensonges officieux pour parvenir à ses fins , ce qui amusait beaucoup le roi. Du reste , il avait un tel aplomb , qu*il était impossible de le démonter , lors même

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qu'on le surprenait ostensiblement sur le fait de mentir.

— Marquis , lui dit le roi , vous connaissez sans doute le comte de Boustos?

— Oui, Sire, j'ai cet honneur-là; c'est même le meilleur de mes amis.

— Eh bien , je suis très mécontent de lui î je sais de bonne source qu'il s'est permis , il y a peu de temps, des propos offensants contre ma royale personne.

— On vous a trompé , Sire ! le comte vous est extrêmement attaché, et il a pour votre majesté autant de dévouement que de respect.

— En êtes-vous bien certain, marquis?

— Parfaitement certain , Sire ; nous nous voyons tous les jours, et hier encore, en dînant ensemble, nous disions mille choses sur le respectueux amour que nous portons tous deux à votre Majesté.

— Hier, dites-vous?

— Oui , Sire , hier encore.

— Mais comment cela se peut-il ? il y a quinze jours qu'il est mort !

— Quoi! il est mort... Eh bien! ajouta le vieux courtisan sans être le moins du monde déconcerté : Requiescat in pace. Puis il fit le signe de la croix et se mit tranquillement à parler d'autre chose.

Le mensonge officieux touche quelquefois de bien près à ce que )a vertu a de plus sublime. Lorsque le prince de Galles, fils du m.alheureux Charles P% eut perdu la bataille de Worcester, ses Écossais l'abandonnèrent , et il fut obligé de se sauver seul , à travers champs. Après avoir erré et couché dans les bois

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pendant quelques jours, il se trouva tellement excédé de fatigue qu'il entra dans un château, à tout hasard, pour y demander l'hospitalité. Or , il arriva que ce château appartenait précisément à un partisan de Cromwell. Néanmoins le brave gentilhomme le reçut et le cacha.

Un des généraux du protecteur, qui suivait le prince à la piste , se présente peu d'instants après au château et le réclame.

~ Je ne l'ai pas vu , dit le baronnet.

— Monsieur, ajoute le général, vous savez que le décret est précis, et que si vous mentez, si vous avez donné asile au prince, vous êtes passible de la peine de mort.

— Je n'ai pas vu le prince , je ne lui ai pas donné asile»

— Jurez-moi , foi de gentilhomme , que vous ne mentez pas.

— Je le jure , répondit le baronnet.

Le général se retira, et quinze jours après le prince débarquait sain et sauve sur les côtes de Hollande. Mais les investigations minutieuses que fit faire Cromwell, firent bientôt découvrir la vérité, et le baronnet fut arrêté, conduit à Londres, et jugé par le parlement. Il parut devant ses juges le front haut et brillant d'une noble dignité, et il entendit lire l'acte d'accusation sans sourciller.

— Monsieur, lui dit le président , vous venez d'entendre l'acte d'accusation ; vous avez encouru la peine de mort. Qu'avez -vous à dire pour votre défense ?

— Rien, milords ; l'acte d'accusation est vrai jus-

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que dans ses plus petits détails; mais que celui d'entre vous qui , à ma place , eût été assez lâche pour faire autrement que moi , se lève et me condamne. Le baronnet fut acquitté.

Le mensonge joyeux est toujours innocent, et quelquefois amusant quand il est bien dit et qu'il a de l'esprit. Mais le rôle de M. de Crac est beaucoup plus difficile à jouer dans e monde que certaines personnes se l'imaginent. Il ne suffit pas, pour plaire, de se traîner lourdement dans le merveilleux et l'impossible , et de bâtir un conte aussi ennuyeux qu'invraisemblable. Il faut encore raconter spirituellement, rapidement, et terminer par une étincelle vive , comique et imprévue. La gasconade tient un peu de ce genre , mais son comique est entièrement dans Texagération , tandis que dans le mensonge joyeux il est dans l'imprévu.

Je dînais un jour chez un de mes amis et nous ne nous étions mis à table qu'après avoir accordé le quart d'heure de grâce à un convié en retard. Dix minutes après il entra d'un air fort ému , comme s'il arrivait d'une émeute.

— Ah ! enfin vous voilà ! lui dit notre hôte.

— Je vous demande pardon si je me suis fait attendre , mais j'ai vu sur la place à côté d'ici une chose si curieuse, que je n'ai pu m'empêcher de m'arrêter quelques instants.

— Quelle chose?

— Deux chiens qui se battaient avec un tel acharnement qu'ils se sont dévorés mutuellement. Il n'est resté que les deux queues sur-le-champ de bataille ! ! !

Il est encore une sorle de mensonge que Ton pour-

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rail appeler le mensonge vaniteux. Quoique innocent en lui-même, il ne laisse pas que d'être un vice hon« teux , parce qu'on l'emploie pour usurper une considération qu'on ne mérite pas , pour s'attribuer des qualités ou des vertus qu'on ne possède pas, et qu'enfin on surprend la bonne foi des gens qui écoutent, pour l'exploiter au bénéfice d'un sot amour-propre. Souvent il en résulte des choses ridicules qui couvrent le menteur de confusion.

Un jour j'allais à Saint-Gloud, et parmi les voyageurs qui avaient pris place dans la même voiture , ^ se trouvait, entre autres personnes , une jeune dame fort gaie , fort spirituelle , mais d'un esprit assez railleur ; et une espèce de rodomont à moustaches cirées, à chapeau à ganse, et à redingote bleue à brandebourgs , boutonnée jusqu'au menton. Pendant toute la route , monsieur l'officier (car nous ne l'appelions pas autrement) ne fit que nous entretenir de ses brillants exploits en Algérie, d'où il arrivait depuis un mois après douze ans de service actif. 11 avait pris je ne sais combien de villes, fait je ne sais combien de razias, et tué je ne sais combien d'Arabes. Enfin , il était sur le point d'être nommé général , lorsqu'une cruelle blessure le mit dans la nécessité de prendre sa retraite.

Alors M. l'officier ôta le gant de sa main gauche et nous montra qu'il était estropié de trois doigts grâce à un coup de yatagan qui lui avait percé la main.

— Mais aussi , ajouta-t-il , l'auteur de ma blessure n'a pas survécu d'une minute ; d'un coup de pointe ^ je l'ai étendu raide mort sur le pré. ^

La jeune dame, qui avait fait semblant de ne pas écouter jusque-là , se retourne vivement :

— Ah ! monsieur Patouillard , ne parlez-vous pas de votre blessure ?

— Oui , madame , dit-il en balbutiant.

— Quoi , vous avez tué cette pauvre vache qui , dans un pré à Viroflai, vous a cloué la main contre un tronc d'arbre , avec ses cornes, parce que vous la taquiniez avec un écbalas. Oh ! c'est une action bien cruelle pour un homme qui a la réputation d'être si pacifique! A propos, comment se portent votre excellente femme et vos nombreux enfants? Depuis douze ans que vous tenez votre magasin de ruban dans la rue Quincampoix, j'ai été votre plus fidèle pratique, et je.,..

Mais monsieur l'officier ne pouvait plus l'entendre, car, au risque de se rompre les jambes, il sauta de voiture et se mit à courir du côté de Saint-Cloudavec une telle rapidité qu'il dut y arriver au moins un quart d'heure avant nous.

Le mensonge fait dans notre intérêt privé est toujours une chose honteuse , quand même personne ne devrait en souffrir. Ce vice a cela de malheureux que lorsqu'on en a contracté la fatale habitude on ne peut plus s'en guérir, et que l'on ment sans nécessité pour les choses de la moindre importance, sans pouvoir s'en empêcher. Il en résulte que lorsqu'il devient pour vous du plus haut intérêt de dire la vérité , on ne vous croit plus, malgré toutes vos affirmations.

Le menteur offre par fois un phénomène moral des plus singuliers. A force d'avoir répété un mensonge et d'avoir pendant longtemps voulu le faire

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croire aux autres, on finit par le croire soi-même. J'ai connu dans ma ville natale un brave bourgeois qui n'avait jamais quitté la maison paternelle que pour aller passer six mois dans un magasin à Lyon. Il avait parlé si souvent d'un prétendu voyage d'Italie qu'il avait fini par se le persuader. Un jour, au milieu de sa famille, qui ne l'avait pas pei^du de vue vingtquatre heures en toute sa vie , il dit avec toute la naïveté de la foi , en cherchant une date que sa femme lui demandait : « C'était, je pense, peu de temps après mon retour d'Italie. » Tout le monde se mit à rire, et il ne put jamais deviner pourquoi !

Il y avait autrefois, au jardin des Tuileries, près de l'escalier de Neptune , et à la place même que l'on nomme aujourd'hui la petite Provence , un vieux tilleul dont l'ombrage couvrait quelques bancs en bois. Ce tilleul était connu sous le nom à' arbre de Cracovie, et c'était sous son ombre que se rassemblaient chaque jour les vétérans de la philosophie politique, les économistes, et les nouvellistes de profession. Là se débitait avec la plus grande confiance les utopies les plus niaises, les paradoxes les plus étranges, les nouvelles les plus mensongères et les plus extravagantes. Les habitués de ce salon en plein nir prirent de leur arbre le nom de craqueurs , qu'ils ont conservé jusqu'à ce jour parmi le peuple. Au commencement de la révolution Yarbre de Cracovie fut abattu , et les craqueurs se dispersèrent dans les bureaux de journaux où vous les trouvez encore , eux ou leurs descendants, rédigeant les articles de fonds, les nouvelles diverses et les faits-Paris.

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RÉSUMÉ

1. Les moralistes puritains ont horreur de toute espèce de mensonge. Dans le monde on est plus indulgent.

2. Le mensonge pernicieux , c'est-à-dire celui qui peut nuire à quelqu'un , constitue la calomnie. C'est une action criminelle et infâme. (Voir ce que nous en disons à l'article de la Médisance.)

3. Le mensonge officieux, celui qui sans nuire à personne peut être utile à un tiers, se pardonne aisément dans le monde.

4. Le mensonge qui peut sauver la vie à un innocent, et ces circonstances se rencontrent dans les temps de révolutions, peut quelquefois devenir une vertu sublime, surtout s'il est accompagné de dévoûment.

5. Le mensonge officieux que Ton fait pour son propre compte, est, ou un ridicule, ou une lâcheté;

6. C'est un ridicule s'il n'est fait que par vanité, et pour se parer d'un mérite que l'on n'a pas ;

7. C'est une lâcheté quand on le fait pour son intérêt matériel.

8. Le mensonge joyeux, qui ne nuit à personne et qui n'est dit que pour amuser ses auditeurs sans la prétention de se faire croire, n'est qu'une gaie plaisanterie qui ne lire à aucune mauvaise conséquence.

9. Mais pour se permettre le mensonge joyeux, il faut avoir infiniment d'esprit, et dire des choses neuves, piquantes, originales, et tout à fait inatteodues. Cela n'est pas aisé.

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