MJBVUS MATERMUS ET TUMEURS EB.ECT1E.ES DES
FAUFIÈKSS.
L'enfant apporte souvent en naissant, sur les paupières, des taches congéniales de couleurs variées, mais plus souvent offrant un aspect rouge vineux. Tantôt elles forment un relief, tantôt elles ne changent point le niveau du tissu des paupières.
Souvent isolées, d'autres fois grouppées en chapelet ou en grappes, elles envahissent plusieurs tissus de constructions diverses. Plus rarement situées sur la conjonctive, on les y rencontre cependant, et alors elles croissent avec une grande facilité, et dégénèrent en un état phlébotosique parlicuher
qui se raproche de la maladie décrite par Scarpa sous le nom d'anévrysme par anastomose.
Par la laxité de leurs tissus et surtout par la multiplicité des vaisseaux sanguins qui les sillonnent de toutes parts, les paupières sont très-susceptibles de voir ces taches simples et primitives en apparence, s'enflammer peu à peu, prendre un accroissement qui augmente de jour en jour sous rinfluence des causes les plus légères, et qui congestionnent les organes encéphaliques. C'est surtout à Tépoque de la px3usse des dents, au moment où les enfans sont atteinis d'afFeclions éruptives, que Ton voit le naevus maternus changer de forme.
Celte petite tumeur s'élevant légèrement au dessus du derme, à peine colorée, prend tout à coup une couleur vineuse; elle se lève peu à peu, et à chaque accès de fièvre on lui trouve une physionomie plus prononcée. Si les accidens se succèdent, la tumeur acquiert en peu de temps un volume plus ou moins considérable. Celle-ci devient souvent le siège d'un prurit incommode, T enfant y porte les mains, la frolte et accroît T irritabilité et le développement; un coup, une médication imprudente accélèrent le mal, et lui font acquérir le plus grand degré d'intensité.
Dans d'autres circonstances, sans causes appréciables, le naevus croît chaque jour; mais son augmentation est lente; uniforme presque inappréciable pour ceux qui l'observent tous les jours. Cette marche est la plus insidieuse , parce qu'elle envahit les tissus, sans qu'on s'en aperçoive, par conséquent, sans qu'on puisse lui opposer une barrière convenable.Enfin il est de ces tumeurs qui restentdes années entières sans changer de ferme, de volume, et que l'on peut porter toute sa vie sans en être incommodé. J'ai connu une jeune fille atteinte de trois naevus sous la paupière droite, gros comme des grains de café, huit jours après sa naissance, et qui restèrent ainsi stationnaires jusqu'à Fage de 18 ans ; à cette époque, ayant été atteinte d'une bronchite convul-
sive très-opiniâtre, les effets de la toux congestionnèrent tellement ces tumeurs, qu en peu de jours elles se réunirent pour n'en plus former qu'une seule.
Lorsque ces tumeurs aufjmentent et dé^^^énèrent , elles constituent alors de véritables tumeurs sauguines , si bien décrites par Allan Burns , sous le nom de spongoid inflammation , par Dupuytren , sous le nom de tumeurs érectiles , et par Scarpa , sous celui d'anévrysmes par anastomose. Elles peuvent alors ou crever et donner lieu à des hémorrhagies graves, ou s'ulcérer et revêtir une forme végétante qui se termine en un véritable fongus hématode.
Il est donc important de s'occuper non seulement de guérir ces maladies , mais encore de les enrayer dans leur marche et de les faire avorter à leur début. Les différens moyens proposés pour oblenir ces indications sont la compression , la ligature , l'introduction des aiguilles , les sétons , l'extirpation, l'ulcération artificielle , le cautère actuel et l'injection d'un caustique dans la tumeur.
La compression est un moyen très-convenable toutes les fois qu'elle peut être mise en usage ; malheureusement, il n'est possible de le faire que lorsque la paupière est superposée sur des surfaces solides , telles que sur le rebord orbitaire supérieur ou inférieur, à la commissure externe ou au grand angle. Toutes les fois que la maladie existe sur les paupières^ on ne doit point compter sur la compression. Celle-ci n'agit, du reste, qu'autant que Ton peut affais] ser la tumeur, la flétrir, adosser les parois des vaisseaux les unes contre les autres , et y déterminer une angioslhénie adhésive.
Mon père obtint une guérison fort remarquable que je vais rapporter ici en peu de mots.
Nœvus materims passant à l'état érectile ; compression avec l'instrument de Petit ; guérison.
En 1799 , en inspectant les hôpitaux militaires de Lussano , mon père fut consulté pour le fils de M. Polydore Scavini. Cet enfant portait, dès sa naissance, une tumeur érectile au grand angle de Tœil; cette tumeur, grosse comme une baie d'airelle , avait acquis tout à coup ce développement à la suite d'une coqueluche dont l'enfant avait €té aîteint au commencement de son onzième mois. Quand on la comprimait peu à peu avec le doigt et pendant quelques minutes , non seulement elle se décolorait , mais encore elle s'affaissait considérablement. M. le professeur Scavini, parent du jeune enfant, avait proposé l'extirpation ; mais les parens redoutaient ce moyen. Mon père crut alors que l'on pouvait tenter la compression, et comme il était difficile de la pratiquer sur ce point , il pensa que l'on pourrait se servir avantageusement du compresseur inventé par Petit, pour guérir l'hydropisie du sac lacrymal. €e moyen fut adopté et employé concurremment avec des astringens. En moins de six semaines , la guérison fut radicale.
Lorsque les tumeurs ne pouvaient pas être comprimées, on recourait ordinairement à la ligature ou à l'extirpation. Mais la première n'est applicable que lorsque l'on peut cerner la tumeur à sa base ; l'extirpation au contraire peut €tre pratiquée dans toutes les circonstances , mais cette facilité^dans l'exécution se rachète par d'assez graves inconvéniens , tels que la douleur, l'hémorrhagie, la difficulté d'enlever le mal jusqu'à sa racine, et enfin, sa reproduction ou la difformité qui en est la suite. Frappé de tous ces inconvéniens attachés à l'extirpation , le professeur Wardrop, qui avait eu à traiter un grand nombre de ces aff'ec-
tiOQS y chercha à les détruire en y produisant une ulcératîou artificielle entourée d'un cercle inflammatoire assez grand pour produire roblilération des vaisseaux nourriciers de la tumeur. Il obtint ce résultat en appliquant avec précaution un peu de potasse caustique sur un des points de ^tumeur; à mesure que celui-ci était détruit , il passait à un autre point de sa surface : par ce moyen , il obtint de nombreuses cures radicales , ce dont on peut se convaincre enlisant un excellent mémoire publié par un jeune chirurgien anglais, M. Tarral junior (1). M. Roux a employé plusieurs fois ce moyen , et j'ai été moi-même fort heureux de le voir réussir dans plusieurs cas fort épineux , surtout dans îe suivant, où dilférens moyens avaient déjà échoués.
WcBTus nialernus ajant dégénéré en une tiimenr éiectile de loiite la paupière i application iniilile des sétons , de l'acide sulfurique; cautérisation avec la potasse caustique ^ gnérison.
M. Beck me fut adressée parle docteur Baudier d'Augu, pour donner mon avis sur une tumeur érectile que poitait à la paupière supérieure gauche sa petite fille, â{jée de huit BEiois. Celle-ci , à peine appréciable dans les premiers jours de la vie, avait tout à coup envahi la presque totalité de l'organe , et à plusieurs reprises , avait déjà donné lieu à des hémorrhagies inquiétantes. Cet enfant fut aussi examiné par MIM. Guersent, Sanson et Sichel , qui Vaccordèrent sur la nécessité de détruire la tumeur. Tous furent d'avis d^y procéder au moyen de Fapphcation du séton. Celte opération me fut confiée : je la pratiquai avec toutes les précautions recommandées par le professeur Lallemand : plusieurs aiguilles courbes armées de fil , furent placées dans divers points de la circonférence de la tumeur. Ces
(i) Tarral junior, Traitement des tumeurs érectiles. Paris, 1834,
sétons furent entretenus pendîint plusieurs mois en suppuration , au moyen de pommades irritantes.
L'échec fut complet.
D'après l'avis de M. Serre d'Alais, j'appliquai l'acide sulfurique concentré selon la méthode d'Helling : cinq ou six applications ne produisirent pas plus de résultat que les sétons. J'eus alors recours à l'application de petits fragmens de potasse caustique qui amenèrent une guérison presque complète , je dis presque , car il reste sur le rebord du cartilage tarse , tout près du point lacrymal supérieur, un petit point qu'il faudra peut-être attaquer plus tard.
En 1830 , M. le professeur Velpeau publia un mémoire fort intéressant sur l'acupuncture appliquée à l'oblitération des vaisseaux, dans laquelle il mentionne honorablement des expériences analogues que j'avais faites pendant mon séjour à Bourg et commencées ailleurs. Ces expériences furent accueillies avec dédain par des hommes qui se plaisent à ravaler tout ce qui ne vient pas d'eux , et l'on ne trouva rien de mieux que de les nier (1). Quelque temps après , comme pour faire fi de la négation , M. Velpeau appliqua l'acupimcture au traitement des tumeurs érectiles , en les lardant en tous sens de petites épingles trèsfines , et qui y développèrent des phlébites et des artérites locales , dont la suite était l'oblitération des veines des artères , et l'atrophie de la tumeur.
M. Lallemand chercha à remplacer les épingles par de petits sétons , mais avec moins d'effet et de succès que M. Velpeau. Enfin M. Gensoul, de Lyon, proposa de combiner le séton avec l'étranglement , pour faire mortifier et disparaître la tumeur. C'est surtout quand les naevus sont situés sur les paupières qu'il faut être excessivement réservé dans l'emploi des sétons , qu'il devient très-difficile
(4) Lisfianc , Thèse du concours pour la chaire de pupuytren : Sur les divers moyens d^ oblitérer les artères. "^ ^\
de placer d'une manière convenable. On est souvent obligé de se servir d'aiguilles très-courbées , et portées sur des manches , comme celles de Slilling , pour la transplantation de la cornée.
La cautérisation avec un fer chaud est aussi fort avantageuse, et M. le professeur Cloquet (Jules) lui doit de belles guérisons. Cette méthode héroïque , trop souvent abandonnée , et si puissante dans les mains des vétérinaires : avec elle ils détruisent des tumeurs variqueuses énormes, et cela seulement en plaçant sur le trajet de la veine des boutons de feu : c'est ce qu'ils appellent barrer la veine.
Il faut que le cautère actuel ne soit pas trop chaud ^ car il doit produire le double effet de détruire partiellement la tumeur, et de produire dans les vaisseaux artériels et veineux une inflammation suflisanle pour produire leur oblitération.
Que Ton me permette maintenant de signaler à l'observation de mes confrères les deux moyens suivans : Le premier consiste à profiter de l'influence qu'exerce le virus vaccin sur les tissus inoculés ; c'est le hasard qui m'y a conduit ; plusieurs expériences qui en ont été la suite Tout confirmé.
Premier procédé de l'auteur. Dans un mémoire présenté au ministre de l'intérieur, en 1812, et qui valut à mon père un des grands prix de vaccine fondés par Napoléon , et dans lequel il avait fait connaître que l'inoculation de la vaccine sur un grand nombre de tumeurs indolentes glandulaires ou autres , en amenait la résolution -, je persistai dans cette indication pour tenter ce moyen sur la première tumeur érectile peu développée que je rencontrerais.
Je fus consulté en 1822 , pour un petit enfant de six semaines qui portait sur le sourcil droit un naevus du volume d'une lentille. J'inoculai sur cette tumeur du virus vaccin au moyen d'une petite aiguille cannelée. A droite et à gauche je pratiquai la même opération , et je ne tardai
point à \oir paraître trois pustules qui, après avoir accompli toutes leurs périodes , firent disparaître complètement la petite tumeur congéniale. Dès-lors j'ai employé ce procédé cinq fois avec avantage, et je crois qu'il réussira toujours si Ton a affaire à un enfant qui n'ait pas été vacciné.
M. Rayer, à qui j'ai fait connaître ce procédé,', Ta employé avec un succès incomplet , il est vrai , sur une petite petite fille de Rueil , près Paris.
Deuxième procédé de l'auteur. L'autre procédé , qui est aussi de mon invention , consiste à employer concurremment Facupunture et la cautérisation. M. Comperat, de Sens , un de mes élèves les plus chers , a décrit ce procédé en ces termes, dans le Bulletin thérapeutique.
« Le chirurgien place , dans le plus grand diamètre de » la tumeur, une ou plusieurs longues épingles très-fines, » analogues à celles employées par les entomologistes. La » longueur de ces épingles leur permet de se recourber » suffisamment pour que leurs têtes viennent se rappro- )) cher l'une de l'autre , et se fixer avec un petit nœud mé- » tallique. H suffit alors d'approcher des extrémités ainsi » liées une petite bougie , et de chauffer ainsi les épingles » jusqu'à blanc , en ayant soin de mettre sur la tumeur » quelques gouttes d'huile. La chaleur qui se transmet » dans la tumeur est suffisante pour la cuir : c'est le mot. » Elle boursouflle , crépite , et s'affaisse pour ne plus se » relever. En enlevant les épingles , on anime souvent des » fragmens de vaisseaux , et une suppuration active fait en » peu de jours justice de la tumeur, qui est exempte de » récidive (1). » ;
Enfin , depuis quelques années , plusieurs chirurgiens anglais et américains conseillent d'injecter dans la tumeur sanguine un acide. Nous parlerons de ce moyen en traitant des tumeurs de l'orbite. ;
(1) Bulletin thérapeutique , t. XII , p. 70.
SQUIRKHX ET CANCJSR DSS PAUPISRES.
Le squirrhe des paupières est une tumeur Irès-dure , circonscrite , bosselée , dont la couleur dans le principe, ne diffère point de celle de h peau , mais qui , peu à peu , s'entoure de vaisseaux variqueux qui deviennent chaque jour plus apparens. Celte maladie succède souvent à des inflammations réitérées de la peau , surtout à Toedème aigu, si fréquent dans les pays chauds et qui, par ses fréquentes récidives, amène dans les paupières une dégénérescence scléromateuse qui se termine par le squirrhe à Surinam et à la Barbade. Le squirrhe est souvent la conséquence de Tengorgemeut chronique de la paupière , produit par un tubercule de pyan. Les ophthalmies chroniques, les contusions peuvent aussi produire la même maladie. On ne doit point se le dissimuler, le squirrhe est une affection grave , et il faut par tous les jîioyens possibles chercher à en obtenir la guérison. Le traitement doit être général et local ; lorsque l'individu est d'une forte constitution, il est bon de commencer le traitement par quelques saignées révulsives au bras ; on fait prendre au malade des pilules de calomel uni à l'aconit ou à la ciguë. Il ne faut pas craindre de pousser ces médicamens à des doses un peu élevées ; Storck et Baron ont obtenu d'excellens résultats de cette médication. On associe à ce moyen des frictions faites avec Fonguent napolitain ou avec la pommade de prolo-ïodure de mercure. Dans quelques cas, l'on peut employer avec succès les douches de vapeur ou bien celles d'eau minérale. Béer pense que le squirrhe des paupières est un véritable noli me tangere , qu'il faut respecter tant qu'il conserve sa nature bénigne (1). Weller n'a jamais vu les moyens que nous avons indiqués réussir (2).
(1) Loc. cit., p. 149.
(2) Loc. cit., p. 115.
Plus heureux que lui , nous nvons souvent obtenu desgoérisons ; la plus remarquable est la suivante.
OBSERVAI lox.
Sqnirrhe de la paupière, suite d'un œdème chronique; emploi sîmaîtané des mercuri<iux et des douches ; guérison.
M B..., âgé de trente-six ans, homme de couleur, ne à Porto-Rico, me fut adressé par M. le professeur Alibert, le malade portait dans presque la totalité de la paupière supérieure g^auche une tumeur squirrheuse datant de plursieurs années et survenue à la suite de plusieurs attaques d'œdème qui, chaque fois, ne se résolvaient point en entier, augmentaient ainsi peu à peu le volume de la paupière, qui avait fini par ne plus revenir sur elle-même , et par tripler d'épaisseur. Le malade fut soumis au traitement suivant : matin et soir une pilule contenant un grain de calomel et un grain de ciguë ; chaque soir en se coucbaat on frictionnait la lumeur avec une pommade de proto-ïodure de mercure. Deux fois par semaine, le malade prenait des bains et des douches de vapeurs à l'établissement des Néothermes ; chaque jour aussi Ton diminuait ralimentation selon la méthode de M. Récamicr, et en moins de trois mois, je vins à bout de guérir une maladie que Ton s'était empressé déjuger incurable.
J'ai vu plus tard des cas de squîrrhe , mais moins avaacés , guérir sous l'influence des préparations d'or à rimérieur et à l'extérieur , sans que l'on pût accuser une cobîplication vénérienne.
Lorsque tous les remèdes échouent, il faut alors ne pas attendre que le mal fasse des progrès pourtenter une opération chirurgicale : les médications empiriques sont excessivement dangereuses, en ce qu'elles peuvent irriter îatawîeiar et accélérer sa dégénérescence cancéreuse. Le stfîfu ^m>
peut persister pendant bien des années , et je connais un homme de la rue Saint-Merry qui porte depuis plus de quinze ans un squirrhe de la paupière , sans qu'il ait changé de forme. Malheureusement, les squirrhes des paupières ne restent point toujours stationnaires .- des médications imprudentes, ou trop long-temps prolongées, des violences externes , enfin , une prédisposition idiosyncrasique particulière peuvent faire rapidement dégénérer le squirrhe à rétat de cancer. La maladie, d'indolente qu'elle était, devient douloureuse , lancinante , la peau change de couleur, se parsème de vaisseaux variqueux , qui augmentent rapidement et donnent à la paupière la physionomie propre du cancer.
Il n'y a plus de doute alors sur la nature de la maladie et sur sa gravité.
En parlant des verrues des paupières , nous avons signalé leur facilité à dégénérer en cancer. Ces petits tubercules, si long- temps indolens , jettent de profondes racines dans le tissu des paupières ; ils se fendillent , se crevassent, la peau s'irrite , devient variqueuse , et , peu à peu , l'on voit surgir un cancer là où pendant long-temps on s'était accoutumé à ne voir qu'une verrue sans conséquence.
Les naevus , après avoir grandi , s'ulcèrent , et dégénèrent en cancer ; la mélanose suit souvent la même marche , et le cancer des paupières est alors , selon son origine première , un cancer hématode ou mélané.
Les affections cancéreuses des paupières n'ont pas toujours pour point de départ le corps et les tissus des paupières. Souvent, la maladie a commencé par les tempes, le grand angle de l'œil, la caroncule lacrymale et la glande du même nom.
Dans tous les cas , une fois que la maladie est arrivée à l'état ulcéreux , elle montre le même aspect ; tantôt ce sont des ulcérations creuses à bords renversés, entourées de petites végétations dures, bosselées ; tantôt des ulcères
coupés à pic avec dénudatiori de la peau el lïux d'un ichoi* fétide, sanguinolent, noirâtre, selon la forme primitive dit cancer. A mesure que la maladie se propage aux tissus voisins, les désordres s'accroissent journellement, la glande lacrymale se durcit, la conjonctive se boursoulïle , la cornée perd sa transparence et la maladie envahit non seulement le globe , mais encore les tissus de l'orbite et ses parois. La conséquence de cette maladie est facile à prévoir : la persistance des douleurs^ souvent intolérables, la suppuration toujours croissante , la fièvre hectique minent le malade , le font succomber avant que la maladie ait même atteint les centres nerveux. S'il se manifeste des symptômes de résorption, la terminaison est bien plus rapide.
Le chirurgien doit donc, aussitôt qu'il a reconnu rinsuffisance des moyens médicaux , et la nature cancéreuse de la maladie, prévenir le malade de la gravité de son affection, afin qu'il se décide à recourir à des moyens prompts, énergiques, et seuls capables de détruire la maladie. L'extirpation , toutes les fois qu'elle est praticable , est le meilleur moyen. Grâce aux progrès de la chirurgie moderne, l'on peut aujourd'hui enlever des paupières en entier, et arracher ainsi à une mort certaine, des êtres intéressais qui eussent été autrefois abandonnés à leur malheureux sort.;
Lorsque la maladie n'a encore son siège que dans la peau, rien n'est plus facile que de l'extirper en entier; Lorsque l'on doit enlever un tubercule isolé, mais profond, il faut alors emporter tous les tissus de la paupière, y compris la conjonctive ; Ton doit alors employer l'incision en V renversé, recommandée par Adams, pour l'ectropium, et en aggrandissant et disséquant la commissure externe, l'on peut faire disparaître la difformité , en conservant à la paupière ses fonctions. Lorsque la maladie est située au grand angle, ou au petit angle de l'oeil , elle envahit souvent les deux L " 16
paupières, alors il faut produire une énorme perte de substance. Que Ton ne croie pas toutefois que la ré .énération soit impossible sans blépharoplaslie ; j'ai observé le curieux fait suivant dans le service de M. Lislîanc , qui fut suivi de guérison.
Ulcération profonde au grand angle de l'œil droit; destruction d'un tiers de chaque paupière ; extirpation \ guérison.
Un homme â<^é de soixante ans environ, couché au n° ^8, salle Saint-Antoine, avait été atteint pendant quelques années d'une tumeur indolente au grand angle de Toeil, qui, après avoir été iiTilë par des pommades résolutives, s'ulcéra tout à coup , et prit une forme tillement destructive qu'en cinq ou six mois le grand angle de l'œil ctait détruit en entier. Caroncule lacrymale, cartilages, tarses, points lacrymaux, tout avait ^disparu avec un tiers de chaque paupières. L'ultéraiion pénétrait même entre le globe de Vœii et l'orbite, et laissait apercevoir un clapier d'où suintait une humeur fétide et brunâtre. Plusieurs chirurgiens avaient considéré la maladie comme incurable. Après un mûr examen, M. Lisfranc fut d'un avis opposé, il pensa que l'on pouvait encore penser à l'ablation totale du mal, et il y procéda quelques jours après. Par deux incisions il cerna tout le mal qu'il disséqua assez profondément pour couper en tout ou en partie le muscle grand oblique ; l'œil fut immédiatement atteint de strabisme externe très-prononcé. Les parties malades du grand angle, la muqueuse, le tissu cellulaire intra-orbitaire, et le périoste qui recouvrait la partie maxillaire interne de cette cavité. L'œil, qui était en partie recouvert par le restant des paupières, grâce à son strabisme convergeant, fut recouvert d'une compresse feïiétrée très-fme et imprégnée de cérat frais. Au bout de six
jours, la solution de continuité était en pleine suppuration. Vingt jours après, surj^issaient de toutes parts des bourgeons de bonne nature ; la plaie se comblait, et à mesure que les îsssus prenaient de la force, Toeil était ramené en d«^dans, soit par la connexion de la cicatrice, soit parce que les fibres du muscle ^rand oblique avaient contracté entre elles un point de réunion. Quoi qu'il en soit, cet homme guérît complètement; il fut seulement atteint de lagophthalmie accidentelle, et s'il avait perdu Tautre œil, celui-ci lui aurait suffisamment servi pour se conduire.
Quand, pour enlever un cancer des paupières à l'angle externe, Ton est obligé de produire une énorme déperdition de substance, il est plus facile d'y remédier par la blépharoplastie ou Tauloplastie, selon la nature du mal et de la plaie produite par 1 opérateur.
Dans quelques cas, lorsque la maladie est fort avancée^ l'extirpation des paupières n'est plus suffisante ; la plus grande partie des chirurgiens renonce à toute opérr.lion; je crois au contraire qu'il vaut mieux enlever l'œil sain, et nettoyer l'orbite, que de laisser périr le malade en proie aux atroces douleu! s qui le minent, puisque, pour le cancer simultané des paupières de Tœil, on enlève celui-ci avec tous ses annexes. L'extirpation d'un œil sain est moins dangereuse que celle d'un œil dégénéré, surtout quand il Test très-profondément. Souvent, pour extraire des tumeurs iatra-orbitaires dégénérées, l'on est forcé de sacrifier l'œil sain en apparence ou en réalité. Pourquoi tiendrait-on une conduite différente pour le cancer des paupières envahis-; sant l'orbite.
Si le malade ou les hommes de l'art ne se décident point à tenter l'opération de l'extirpation de l'œil et de ses annexes, il ne reste plus que le traitement palliatif; car, il faut le dire, la ciguë, le soufre si vantés par Delarue (1),
(i) DuIaiue , Cours complet des mahuiies des yeux. Paris, 1821.
les préparations arsenicales échouent complètement. Le fea porté profondément ne peut atteindre le mal dans ses racines, et les poudres escharotiques ne font qu'augmenter le mal et les douleurs.
Les palliatifs sur lesquels il faut le plus compter sont : les opiacés, les narcotiques stupéfians, les bains d'eau distillée de laurier-cerise, les cataplasmes de betteraves rouges, les lotions d'acide phosphoreux étendu d'eau pure, la poudre de charbon de bois : les chlorures à divers degrés, détruisent la mauvaise] odeur, voilà tout, la maladie marche et se termine par la mort.
Je ne terminerai point l'article du cancer des paupières sans recommander de ne point prendre pour un cancer une ulcération profonde au grand angle , avec flux d'un pus très-fétide. Cet accident est souvent produit par les larves des mouches hantent les charognes et qui se sont développées dans le grand angle , sur la caroncule ou sur une ulcération atonique. M. le professeur Gloquet a rapporté l'histoire intéressante d'un vieux mendiant qui s'était endormi dans les environs de Montfaucon et sur lequel les mouches avaient déposé leurs œufs. Ceux-ci donnèrent naissance à des larves qui produisirent un dégât énorme que l'on prit pour un cancer. Ce ne fut que lorsque l'on eut reconnu la présence des parasites, que l'on put arrêter le mal et en arrêter les progrès. ;
DE LA BLEPHAROPLASTIE
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