DOCKS DE LA VILLETTE
Nous avons visité les quartiers qui, les derniers, ont servi de champ de défense à l’émeute.
Nous avons visité, avec l’un des chefs du corps de pompiers occupé aux docks de la Yillette, ce gigantesque foyer d’incendie qui a illuminé Paris de ses lueurs sinistres ces jours derniers.
L'incendie n’était pas encore éteint. La terre, imprégnée de corps gras, et les murs sur lesquels
suintaient des émanations alcooliques, étaient encore couverts de fumée. Néanmoins, le feu a été circonscrit en abandonnant ce qu’il était impossible de sauver.
Les entrepôts de la Rotonde, ainsi nommés à raison de la forme des bâtiments occupés par les employés et les bureaux, contenaient prés de cinq millions de marchandises au moment du sinistre. Barils d’essences, bonbonnes d’huiles et de drogues, tous corps propices aux flammes ont éclaté et laissé couler leur contenu, qui menaçait de s’étendre, en suivant la rue Riquet, jusqu’à la rue de Flandre, et en tournant les quais. L’incendie eût pris alors d’énormes proportions. On a élevé des talus en terre qui ont arrêté les liquides en permettant au feu de les absorber. En même temps, on projetait de l’eau, qu’on avait en abondance, sur le bâtiment de la Rotonde.
Le bâtiment a été épargné ; les vitres sont toutes brisées ; quelques boiseries ont été consumées et les pierres noircies, mais les dégâts de ce seul bâtiment ne sont pas tels qu’on ne puisse le rendre encore habitable sans trop de frais.
Les docks étaient assurés pour sept millions à diverses compagnies.
Les Buttes-Chaumont prises , les hauteurs de Belîeville enlevées, Charonne et Ménilmontant au pouvoir des troupes, le Père-Lachaise attaqué de front, le terrain qui s’étend entre la place du Prince- Eugène et le canal Saint- Martin cerné, l’insurrection ne pouvait plus que se débattre dans un vaste filet dont les mailles l’enserraient de toutes parts.
Les positions principales étaient donc conquises : la division Grenier avait La Yillette ; la division Montaudon, le rond-point qui domine le canal; le général Ladmirault, les Huttes Chaumont; les généraux Clinchant et Douay, la ligne du Châteaud’Eau à la Bastille; le corps Vinoy, enfin, occupait déjà en partie le cimetière du Père-Lachaise et enveloppait La Roquette.
Il ne restait plus aux fédérés aucun point stratégique propre à servir de base d’opérations pour une défensive militairement organisée.
Aussi, durant les dernières heures, ce n’est pas en soldats qu’ils se battaient, mais en désespérés qui savaient n’avoir plus d’autre perspective que la mort.
Voilà où il a fallu en venir, et néanmoins les moyens énergiques qui ont été employés n’ont pu éviter toutes ces destructions, tous ces innombrables sinistres, dont le récit vient de passer sous les yeux de nos lecteurs.
Si ^oeuvre de l’armée est achevée, l’œuvre de la justice va commencer.