L’ATTAQUE D'ABÉLARD
ment sur fa définition de l’essence. Jusque-là il u'avait Fait consister l’essence d’un individu que dans son universel, c’est-à-dire dans son espèce, et voyant, soit par la seule force de son esprit, soit par suite des discussions qu’Abélard engagea avec lui, que cette définition ne sauvegardait pas assez la réalité de l’individualité, il déclara que l’essence d’un individu n’était pas seulement son espèce, mais qu’elle était l’individu tout entier, considéré aussi bien dans son individualité que dans son espèce. Sans doute il n’expliquait pas pour cela l’origine mystérieuse de l’individualité, mais du moins il la certifiait davantage. Ce changement était donc une amélioration, puisque par lui Guillaume de Champeaux évitait le scepticisme touchant les individus avec autant de sûreté qu’il l’avait évité touchant les universaux.
Si donc Porphyre eût interrogé Guillaume de Champeaux sur le problème qui tourmentait son esprit, celui-ci eût ainsi répondu à ses trois questions :
Premièrement, les genres et les espèces n’existent pas seulement dans l’intelligence, ils existent encore en euxmêmes, en ce sens qu'ils ne sont pas seulement quoique chose de purement subjectif, mais quelque chose de réellement objectif.
Deuxièmement, leur réalité étant composée d’une matière qui est le substratum fondamental et de plusieurs formes qui sont les principes de détermination, soit générique, soit spécifique, soit individuelle, il en résulte quicette réalité peut èlrc envisagée sous deux points de vue. Si on la considère dans ce qu elle a de matériel, elle n’est pas incorporelle ou spirituelle, mais elle existe matériellement et entre réellement dans la composition des corps. Si on la considère dans ce qu elle a de formel, reste à savoir en quoi consistent précisément les formes dont il s’agit. De
deux choses l'une : ou bien ces formes sont les types dont parie Platon, les lois divines qui règlent l'action de la matière ; ou bien elles ne sont que les déterminations résultant de l'action de la matière combinée avec l'action des lois. Dans le premier cas, il est manifeste que les genres et les espèces sont immatériels, puisqu'ils ne sont que les idées et les voûtions de Dieu. Dans le second cas, il n'est pas moins évident qu’ils existent matériellement.
Troisièmement enfin, si les types et les lois existent comme tels, séparément des objets sensibles, les genres et les espèces ne sont pas séparés de ces mêmes objets; non-seulement ils en font partie, mais ils en sont le fond même, et sans constituer toute leur essence, ils constituent cependant ce qu’il y a de plus radical dans cette essence1.
Tel est le résumé exact de la doctrine de Guillaume de Champeaux sur les universaux.
Avant de quitter cette grande thèse du réalisme, il nous reste à jeter un regard synthétique et appréciateur sur tous ces efforts tentés et tous ces milieux parcourus pour la résoudre. Rappelons-nous le point de départ : il s’agissait de donner aux concepts universels que notre esprit enfante une raison sérieusement suffisante, et de voir si ces concepts universels qui nous distinguent des animaux, qui font rayonner notre front de sa plus noble gloire, sont le résultat purement subjectif de notre raison, ou bien s’ils reposent sur des réalités objectives incontestables. Appuyé
1 * ... Sed lum ncque materiam sine forma, ncque formam sine materin in rerum actu esse cognoscimus. a Guill. Camp., Fragm. I. — Dans l'état actuel des choses il n'y a pas de matière sans forme ni de forme sans matière. Or, les universaux les plus généraux sont la matière de ceux qui le sont moins : la matière première est la matière immédiate des règnes ; le règne, celle de9 genres; le genre, celle des espèces, et l’espèce, celle des individus. Donc, dans l'état actuel des choses, la matière première, les règnes, les genres et les espèces, n’existent pas séparément des individus.
L'ATTAQÜE D'ABÉLARD
sur ce principe que tout effet a une cause qui lui est au moins proportionnée, Guillaume de Champeaux enseigna que nos concepts universels, par cela même qu’ils sont réels, ont une cause objective réelle. Mais souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire ; en voulant éviter le scepticisme, Guillaume de Champeaux n’esl-il pas tombé dans l'exagération? La crainte d’alfaiblir la réalité de nos concepts ne lui a-t-elle pas fait augmenter outre mesure la réalité des objets? En un mot a t il mis une équation entre l'universel subjectif et l’universel objectif?
Si nos concepts n'ont qu'une réalité modale, absolument distincte de la réalité substantielle de l ame, évidemment il a cxarégé en leur donnant pour cause une réalité plus que modale, la réalité substantielle des objets eux-mêmes.
Mais, si nos concepts, loin d’étre ces entités modales qui furent un des plus grands griefs de la philosophie moderne contre la philosophie scolastique, sont réellement la substance même de l’âme, en tant que déterminée dans tel ou tel degré de perfection, selon le degré d'intensité de sa vie ou le degré de son union avec les types et les lois qui la règlent, alors est-ce une exagération de regarder les causes déterminantes de ces concepts, c'est-à-dire les universaux objectifs, comme étant le fond substantiel des choses, en tant que déterminé dans tel ou tel degré de perfection, selon le degré d’intensité des forces ou le degré d’union de ces forces avec les types cl les lois qui les règlent? N’est-ce pas au contraire raisonner avec cette logique algébrique que réclamait saint Thomas, lorsqu'il disait que la vérité est l'équation de l'intellect et do la chose, adœquatio iutellectus et rei? Et, à supposer que l'opinion de Guillaume de Champeaux fût sur la pente de l’exagération, ne devrait-on pas
se souvenir avec lui que, lorsque le juste milieu est impossible à découvrir dans la pondération de la cause et de l’effet, il vaut mieux se mettre en mesure de pouvoir déclarer la cause supérieure à l’effet que l’effet supérieur à la cause?
LIVHK DEUXIEME
L’ÉCOLE ET L’ABBAYE DE SAINT-VICTüB
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