‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au 12e siècleChapitre 61 sur 162 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SYNTHÈSE SUE LE TRIPLE CARACTÈRE RF CETTE ÊPOQITE. ACTIVITÉ, LIRERTÉ, GRANDEUR.

I. Acliriti1 cl fnihouüiasme. — Trmoipnigr V . Urnr; Martin. — On cherche. —

Double mouvement des écoles et des croisades. — II. Liberté de la pensée. — Une erreur de N. Guixot. — Comment alors on rondnmnait les doctrines et les hommes. — Discours de Geoffroy au roncile de Soissons. — Lilicrté de l’enseipneinent. — L’écolûlrc et les écoles libres. — Dérèglements des étudiants de Parti. — Une lutte dans une auberge. — Organisation de l’Uni versité. — Avantages et inconvénients. — 111. Liberté gouvernementale dans la société civile et dans l'Eglise. — Deux objections. — Déponse à M. Guizot. — Le grand nombre et l’esprit des conciles. — Impossibilité de la centralisation. — Samt llugue* de Cluny et les Chapitres généraux. — Les papes en France. — Le caractère épiscopal.— L’unité par l’union et l’unité par l’absorption. — IV. Noble fierté des fîmes. — Saint Hugues de Cluny entre Henri IV et Grégoire VII. — Jean de Salis» hurv et le pape Adrien IV. — Hoscclin, Alu' lard, Odon de Cambrai et llildebert du Mans. — Yves de Chartres et Geoffroy de Vendôme. — Saint bernard et le pape Eugène III. — Pierre le Vénérable. — Guillaume de Champeaux.

Avant de terminer cette élude , recueillons-nous et cherchons à faire , sur l’époque que nous venons d’analyser, la synthèse des caractères principaux qui ont dû nous frapper. Celte époque, qui appartenait plus au douzième siècle qu’au onzième, commence cependant vers 1050, sous Lanfranc et saint Anselme, et s’achève vers l’an 1150, entre la mort d’Ahélardct celle de saint Ilernard. Elle

mérite de compter, sinon parmi les époques d'une grande fécondité, du moins parmi les époques vraiment vivantes. A la prendre dans son ensemble, on peut dire que rien n’y a sa fleur, mais que tout y a sa tige. Ce n'est pas le travail en plein soleil, c'est le travail encore latent, mais actif. Cette époque est, si je puis parler de la sorte, comme le mois de mars du moyen âge. fille eut, si l’on veut, dit M. Ch. dcRémusat, quelques-uns des caractères d’une renaissance; mais, en fait d’instruction, elle fut plus avide que riche, et il faut lui tenir plus de compte de ses efforts que de ses succès1.

Toutefois, les preuves qu’Ampère réunit en faveur de celte époque1, et que confirment les bénédictins de Saint- Maur dans leur Histoire littéraire de la France , ainsi que l’abbé Lebeuf dans son Recueil 5, indiquent un mouvement des esprits très-remarquable. Ce n’est plus la ligne horizontale, c’est la ligne ascendante. L’an mil est définitivement passé ; on se lance dans la vie comme si l’on entrait sans peur dans une immortalité inattendue. Cet élan se continue, et en se continuant s’augmente. Tout à l'heure, en témoignage de sa foi et de son espérance, on bâtissait des maisons et des temples, maintenant on cherche à construire, avec sa pensée, l’édifice de la science. Comme l'a observé avec justesse M. Henri Martin, « une immense curiosité agitait l'esprit humain, qui sortait rajeuni et vigoureux des limbes de la barbarie ; la jeunesse affluait dans les écoles, en proie à une fermentation ardente; ce n'étaient

' M. Ch. de Rèmiisnt, Saint Anselme de C.antorbéry, 2* part., c. », p. 450. * J. J. Ampère, Histoire littéraire de la France avant le douzième siècle, t. lit, ch. xvii, p. 544, 545 et suiv.

s L'abbé Lebeuf, Recueil de divers écrits pour servir <t éclaircissements à l'histoire de France, 1158. — Cf, Histoire de la ville et du diocèse de Paris.

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que disputes sur l'essence des choses, sur la substance et les phénomènes; et déjà se formaient ces deux grandes sectes philosophiques qui prirent plus tard le nom de réalistes et de nominaux et qui ont rempli lout le moyen âge de leurs querelles1...

C’était vraiment une belle et poétique époque, avec ses contrastes d’ombre et de lumière, d'intelligence et de barbarie : ce siècle avait, dans une certaine mesure, le caractère qui marque les grands siècles, l'universalité. L'esprit humain s'élançait dans toutes les directions avec une merveilleuse ardeur; tandis que. le génie politique renaissait dans l'étroite enceinte des communes, que la philosophie interrogeait les secrets delà nature divine et humaine, que la poésie forte et naïve à la fois comme la société dont elle émanait, originale sans individualité, faisait entendre des chants qui semblaient la voix de tout un peuple, l'architecture, cet art qui est la plus haute expression de la vie des sociétés, s’élevait par degrés à cette incomparable beauté qu’elle atteignit dans le coursdu siècle suivant. Le progrès, commencé après l'an mil, s’était développé incessamment et avait enfanté ces édilîces graves et nobles qu'on nomme improprement byzantins, puisque la coupole byzantine n'y ligure jamais, et qui frappent encore çà et là nos regards dans quelques vieilles villes de France, et surtout en Normandie, en Auvergne et dans les provinces du Midi. Les proportions des monuments s'agrandissaient ; les chapitaux chassaient leurs figures grimaçantes, leurs monstres fantastique», pour s’épanouir en gracieux feuillages; les vitraux llambloyaient aux fenêtres; les cintres, jadis nus et lourds, se couronnaient d’oves, de dentelures, de riches l'estons ; les voûtes soulevaient leurs arcs plus sveltes comme

* M. II. Martin, llitloire de France, 18.">K. t. III, p. 402.

pour s'éloigner de In terre ; l'art chrétien était un travail d’une immense création ; il cherchait une forme nouvelle dans laquelle il put révéler sa pensée tout entière et verser toute son âme. Il y louchait : il avait symbolisé le dogme fondamental du christianisme par la figure de la croix donnée aux édifices religieux; il le compléta en élevant sur celle base l’ogive1, symbole de l’aspiration vers le ciel, vers l’infini. On a dit de l’élégant chapiteau corinthien qu’il était le chef-d’œuvre de l’esprit humain, chose vraie au point de vue de l’art grec ; on pourrait en dire autant de l’ogive au point de vue de l’art chrétien. Architectes, maçons, peintres, sculpteurs, tailleurs de bois et de pierre, artisans et artistes (l’art, dans son héroïque simplicité, ne se séparait pas des métiers vulgaires qui relèvent de lui), tous étaient organisés en congrégations qui comptaient parmi leurs affiliés des clercs et des laïques de tout rang, s’entouraient de rites symboliques, de cérémonies bizarres, d’insignes mystérieux, et marchaient d’un bout à l’autre de la chrétienté, partout où les appelait la gloire de Dieu, der- »

nière lin de l’art. La plupart de ces hommes simples et sublimes ne travaillaient ni pour la fortune, ni même pour la renommée; ils mettaient tout en commun ; le génie commandait; le talent, le courage et la patience obéissaient; l’œuvre était à tous, l’honneur à Dieu seul’. »

Le caractère dominant de celle époque, c’est donc l’activité, mais l’activité sous forme d’investigation. On cherche dans les arts, on cherche dans les sciences, on cherche en politique, on cherche même en mystique. Partout où il y a

f Ofïi vc vient du latin oculus , ou de l’allemand aug , qui tous deux signifient œ il ; les deux courbes allongées qui forment l’ogive en se réunissant représentent la forme de l’œil humain ; les fenêtres ogivales sont les yeux des égli»es, yeux brillants et mélancoliques ouverts sur l’autre monde.

i M. Henri Martin, ottvr. cité, t. III, p. 4fc2l)-4242.

vie, il y a interrogation et travail. Nul siècle n’est moins satisfait que celui-ci : il a soif du vrai, du beau et du bien ; pour trouver cette eau après laquelle il soupire de toute sa force, il creuse dans tous les terrains et frappe à tous les rochers. La passion de la lumière le tourmente avant même son réveil, et suscite partout des maîtres et des etudiants. De là cette multiplication des écoles et cette vie extraordinaire qui les anime. Les monastères ne suffisent plus : à cêté deux des écoles rivales se fondent. Etudier est une gloire autant qu’un besoin; et souventles maîtres eux-mêmes, après avoir enseigné avec succès, aiment mieux redevenir simples étudiants que de rester en stagnation dans leur titre. Sous Guillaume de Champeaux et sous Abélard, Paris est un véritable champ de bataille intellectuel ; on y arrive de toutes les parties de l'Europe, même de la Suède et de la Pologne'; de Notre-Dame à Sainte-Geneviève, et du quartier de Saint-Julien le Pauvre à Saint-Victor, le bruit qui domine tous les autres, c’est celui des chefs d’école et de leurs disciples, discutant avec vivacité, quelquefois même avec emportement, les grandes questions philosophiques et théologiques du jour. Ici, c’est le principe de la matière première que l’on poursuit; là, c’est le problème des genres et des espèces que l'on discute; plus loin, on se préoccupe de la nature des idées, on soulève la question des universaux; ailleurs on s’agite sur la nature et l’origine de Pâme, on fait effort pour expliquer le péché originel, on veut pénétrer jusqu'aux mystères de la Trinité et de la grâce ; puis, c’est la nature qu’on cherche à équilibrer avec l'élément surnaturel, la raison avec la foi, la liberté de l’homme avec la puissance de Dieu. En un mot, rien n’ef-

1 Voir Hurler, Vif d'innocent III, liv. I

fraye, ni les mystères les plus obscurs, ni les doctrines les plus abstraites.

Les femmes elles-mêmes partagent cette activité passionnée. C’est la femme de Mancgold qui, aidée de ses filles, ouvre à Paris une école de philosophie pour les personnes de son sexe. C’est la fille de Guillaume le Conquérant, Adèle, à qui Hildebert du Mans et Yves de Chartres envoient des lettres latines et des pièces de vers, et pour qui un moine de Fleury, Hugues, rédige en latin une histoire ecclésiastique. C’est Béatrix de Bourgogne qui fait elle-même son épitaphe en huit vers latins; Ermcngardc, duchesse de Lorraine, à qui l'évêque de Bennes, Marbodc, adresse un de ses poèmes1. Mais la femme qui surpasse alors toutes les autres par l’éclat de son esprit, et attire sur elle les regards de la France entière, c'est Héloïse. A Paris, elle se livre aux études les plus abstraites. Plus tard, lorsqu’elle sera abbesse du Paraclet, elle y enseignera la théologie, le grec et l’hébreu; et Pierre le Vénérable pourra, sans la flatter, lui écrire la lettre suivante :

« Ce n'est pas d'aujourd'hui que jecominence, ôma chère sœur, à aimer dans le Seigneur celle à laquelle j’ai voué depuis longtemps, je m'en souviens, une véritable affection. Je n’avais pas encore passé les années de l’adolescence, je n’étais pas un jeune homme, que déjà était arrivée jusqu'à moi , non pas encore la renommée de votre vie religieuse, mais celle de vos honnêtes et louables études. On rapportait alors qu’une femme, liée de tous les liens du monde, se livrait, chose rare, aux occupations littéraires et à toutes les recherches de la science séculière; que ni les voluptés, ni les' distractions, ni les délices du siècle ne

• Voir les Écoles épiscopales et monastiques de l'Occident, par M. L. Maître, S* partie*, ch. vi, p. 259.

m SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE

la pouvaient détourner du noble projet de s'instruire dans tous les arts1. »

La même ardeur existait pour les choses de l'ordre surnaturel. Plus que jamais on éprouvait le besoin de manifester sa foi par un culte d’un extérieur altrayant et par des actes d’une signilication énergique. Plus que jamais on recherchait avec avidité les reliques des sainls*. Plus que jamais, par suite des commutations de pénitences, on s’adonnait à l’exercice expiatoire des pèlerinages. La robe de bure, serrée aux reins par une ceinture de cuir, à laquelle, plus tard, était suspendu le rosaire; sur le dos, le bissac renfermant la provision frugale; sur la tète, un chapeau à larges bords, relevé par-devant; tel était le costume général des pèlerins. Quelques-uns se servaient d'un bourdon creux en guise de flûte, pour en jouer pendant la route, afin de se distraire, avec les airs du pays, des ennuis du chemin et des regrets de l’absence, ou simplement comme moyen de se faire donner un morceau de pain. Les uns se rendaient à Rome, d’autres à Saint- Jacques de Compostclle, d’autres en Palestine. Quelle joie de voir les tombeaux des saints apôtres, les ermitages des anciens Pères du désert, les vallées pleines encore des chants des prophètes, surtout ce sable foulé par les pieds sacrés de Jésus-Christ5 ! Peu à peu on s’indigne que tous ces trésors et ces souvenirs soient la possession des infidèles. Urbain II et Pierre Damien se lèvent. Le concile de Clermont, et avec lui toute la France, s’écrie : Dieu le veut ! Chacun s’apprête à combattre, et, s’il le faut, à mourir pour celte cause sacrée : le vilain s’arrache avec empresse-

* Petr. Venerab., lib. IV. epist. m.

3 Voir Canlù, Histoire universelle, t. X, p. 2-5

5 Ibidem, p. 6-17.

ment aux rudes travaux de la glèbe, le seigneur quitte sou château, le moine sa cellule ; les femmes vendent leurs bijoux pour subvenir aux dépenses de leurs maris et de leurs frères ; des bourgs entiers, des provinces prennent la croix 'et marcheut sur l’Orient. Les difficultés et les revers, au lieu d’abattre le courage, l’excitent. Après Urbain II c’est Eugène III, et après Pierre Damien, saint Bernard, en attendant qu’une troisième croisade s'organise sous Clément III et Célestin III.

L’activité, s’exerçant dans la raison et dans la foi et produisant ces deux grands mouvements passionnés, presque fébriles, qui ont donné naissance, l’un à la multiplication des écoles et à la fondation des universités, l’autre aux croisades, constitue le caractère fondamental de cette époque. Mais à côté de lui un deuxième nous apparait, la liberté, comme pour nous démontrer, par des faits irrécusables, celte vérité qui a tant d’ennemis, à savoir, que rien de grand ne se fait sans la liberté.

Et d’abord, la liberté de la pensée et de l’enseignement est, à cette époque, en France surtout, une réalité de chaque jour. Sans doute elle est combattue ; mais qui ne l’est pas, pour peu qu’il en soit digne? C'est un fait universel que tout être est combattu en raison directe de sa valeur, depuis Dieu, qui compte le plus d’ennemis parce qu’il est l’être le plus parfait, jusqu'au grain de poussière, qui en compte le moins parce qu’il est l'être le plus imparfait. Toujours est-il qu’au onzième et au douzième siècle la

liberté de la pensée et de l’enseignement a été victorieuse.

Je me suis déjà expliqué sur la différence profonde que les esprits exacts ont toujours mise entre la liberté et la licence de la pensée. Je ne parle ici que de la première.

M. Guizot a prétendu que dès la fin du dixième siècle, à plus forte raison, selon lui, au onzième et au douzième, ce qui caractérise la société chrétienne, c’est « l'abdication de la liberté de l'intelligence humaine1. » Qu'il nous soit permis d’être étonné d’un tel jugement de la part d'un aussi éminent historien. Certes, M. Cousin qui, lui aussi, connaissait cette époque, était loin de partager cette opinion : « Les systèmes les plus divers, disait-il, sont dans la scolastique avec une apparence de hardiesse extrême ; vous seriez tout étonnés, si vous saviez avec quelle liberté apparente on a raisonné dans le moyen âge*. »Sans doute, l’admiration de M. Cousin n’est pas sans réserve, mais elle est sans suspicion, et à bon droit. En effet, lorsqu’il s’est agi de donner des explications, soit sur les choses purement humaines, soit meme sur les mystères les plus obscurs et les plus graves de la religion surnaturelle, sur le péché originel et sur la grâce, n’avons-nous pas vu Guillaume de Champeaux et le B. Odon de Cambrai se laisser aller aux conceptions les plus originales et les plus hardies? Lorsqu’un philosophe ou un théologien attaque les articles de la foi, les évêques, qui de droit divin sont les défenseurs de ces articles, condamnent ce philosophe ou ce théologien, quel qu’il soit: c’est ce qu’ils ont fait contre un chanoine, Hoscelin, contre un moine, Abélard, contre un évéque, Gilbert de la l’orée. Mais encore leur condamnation, loin

' M. Guizot, lluloire de la civilisation en France, l. II, la;, xxx”, p. 411; l’a ris, 1859.

’ Cousin, Introduct. à l'histoire de la philosophie, leç. «•; Paris, 1841.

UE CETTE Él'OQl’E.

d’èlrc aveugle el brutale, est-elle pleine de respect pour l’intelligence et la conscience du condamné. Plutôt que de se décharger du soin de lire el d'étudier les ouvrages hostiles, et de l'abandonner sans partage et sans contrôle sérieux à des hommes que Dieu n’a point destinés à une si grave mission ou que la nature et l’éducation peuvent avoir faits incapables de la remplir, ils se réunissent eux-mêmes, eux, les évêques de la province à laquelle appartient le philosophe suspect, ceux-là mêmes qui connaissent l'atmosphère dans laquelle il a vécu, la signification exacte des mots dont il a fait usage, et le milieu intellectuel et social à travers lequel il a pu voir les objets dont il parle et jugé les sujets qu’il traite. Plutôt que de formuler leur sentence d’après de simples bruits qui peuvent venir de sources ignorantes ou haineuses, d'après desmanuscrits inexacts, ou même d’après une lecture douteuse, insuffisante pour donner avec justesse l’idée précise que l’adversaire a eue dans l’esprit , ils le font comparaître personnellement dans leur assemblée, ils l’interrogent, ils le somment de répondre aux accusations dirigées contre sa doctrine, ils le laissent se défendre avec toute la puissance de son esprit, faire valoir ses arguments avec toutes les ressources dont il est capable ; et s'il succombe dans l’crène, ses juges et scs vainqueurs, au lieu del'exciter par la rudesse à une rébellion opiniâtre, versent, dans scs blessures le baume mélangé de la lumière et de la charité ; ils lui montrent la pierre contre laquelle il s’est heurté, ils le relèvent en la lui faisant toucher du doigt. S’il avoue son erreur, ils lui ouvrent leurs bras en condamnant sa doctrine; mais ce n'est que lorsqu’il la maintient, qu’ils le condamnent lui* même.

R:en n’est intéressant comme de suivre la marche, tantôt

m SYNTHÈSE SUIl LE TRll’LE CARACTÈltE

ascendante, tantôt descendante, de ce libéralisme sérieux et modéré qui a vivifié les grands esprits et particulièrement les évêques du douzième siècle. Les juges le respiraient en face de leurs accusés et les accusés en face de leurs juges. Tout était grand de part et d’autre, parce que de part et d’autre il y avait du respect. Qui ne connaît le récit des conciles de Soissons en 1121, de Sens en 1 140, dans lesquels le système d’Abélard fut condamné, ainsi que des conciles de Paris en 1147, et de Reims en 1148, dans lesquels on condamna Gilbert de la Porée ? 11 est vrai qu'à Soissons on jugea à propos de ne pas entrer en dispuste avec Abélard et qu’il ne comparut dans la séance du concile que pour brûler son manuscrit, mais l’bistoire a conservé le discours qu’y tint l’évêque de Chartres, Geoffroy, eu réponse aux quelques ennemis d’Abélard qui voulaient le faire condamner sans discussion publique :

« Seigneurs qui êtes ici présents, dit-il, vous connaissez tous la science de cet homme. Quel qu'il soit personnellement, il faut bien convenir qu'il a un génie peu ordinaire; que ses disciples sont nombreux; que, si vous le frappez par préjugé, votre sentence, quand elle serait juste en ellemême, trouvera beaucoup de contradicteurs; et qu’ Abélard ne manquera pas de défenseurs, surtout lorsque nous-mêmes ne voyons rien de répréhensible dans le livre qui nous est soumis. Prenez garde d’accroître encore sa réputation en agissant contre lui d'une manière violente, et de faire attribuer notre jugement plutôt à la jalousie qu’à la justice. Si vous voulez suivre à son égard les lois canoniques, qu’on apporte ici son livre, qu'on indique l'opinion condamnable et qu’il ail la liberté de se défendre, afin qu'il puisse être convaincu et réduit au silence, s’il est coupable. Je vous dirai ce que disait Nicodème , dans le conseil des juifs,

louchant Jésus-Christ: a Notre loi permet-elle déjuger un homme sans l’entendre et sans que l’on connaisse sa cause*? »

Du reste, cette liberté de la pensée se conçoit naturellement à cette époque. Au treizième siècle les sciences commencent à se fixer ; mais au douzième elles sont encore en voie de formation. Au treizième, saint Thomas jette la théologie dans un extrême, en attendant que Duns Scot, par une réaction inévitable, la jette dans l'extrême opposé : mais au douzième on est encore entre ces deux extrêmes, on tâtonne dans le vague, comme ces voyageurs qui veulent se mettre en marche avant le lever de l’aurore et qui s'avancent vers leur but par tous les chemins qui s'offrent à eux. Grâce à cette indécision des choses naturelles, les esprits se dirigent vers elles en tout sens, et, pendant que la foi est une et identique dans tous les vrais chrétiens, les ex- . plications scientifiques de la foi sont multiples et diverses.

De là tous ces systèmes et toutes ces méthodes qui se disputent l’exactitude soit en philosophie, soit en théologie, soit en mystique. De là encore ces élans spontanés, tantôt à droite, tantôt à gauche; cette simplicité de pensée, cette naïveté d'expression, cette facilité à contredire ce qu’on croit n’ètre pas vrai, ce besoin de rompre une lance avec tout ce qui fait obstacle, cette habitude de vouloir confondre son inférieur ou son égal et de demander raison à son supérieur, en un mot cette liberté pleine de respect cl ce respect plein de liberté.

Mais de la sage liberté des idées découle logiquement la sage liberté de l’enseignement. Aussi y a-t-il eu à Paris nonseulement des pensées libres, mais des écoles libres. Dès le dixième siècle, nous y voyons l’école de Rcmi d’Auxerre:

1 Cf. Olto Frising., de Geel. Fried., lib. I, c. il ru; Abel. Ilisl calamit.

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