QUATIIE DÉFINITIONS ET QUATRE CONSEQUENCES
I. Quatre débilitions : la raison, la foi, la philosophie, la théologie. — II. De l'évidence comme critérium en théologie. — Explication. — Un texte du R. P. Matignon. — La Somme de saint Thomas. — Double objection. — 111. Le doute méthodique. — Trois opinions. — Éclaircissements. — IV. La philosophie séparée. — Quadruple distinction. — V. Le libre examen. — Protestantisme et catholicisme. — Licence et liberté. — Un texte de M. P. Janet.
Avant de tirer les conséquences que renferment ces grands débats, rappelons quelques définitions, d’autant plus importantes qu’il s’agit de termes continuellement employés et presque continuellement incompris : je veux parler de la raison, de la foi, de la philosophie et surtout de la théologie.
La raison n’est pas une de ces entités que la scolastique se plaisait à déclarer réellement distinctes de l’àme, c’est l’âme elle-même en tant que substance lumineuse et intelligente ; c’est son essence en tant que cette essence est une force de perception, de même que le cœur est cette même essence en tant qu’elle est une force de volilion. En sorte que tout homme qui attaque la raison, attaque la nature humaine dans son essence, et conséquemment, heurte
Süi QUATRE DEFINITIONS
non-seulement la volonté gubernatrice de Dieu, mais encore sa volonté créatrice, cette volonté première qui a fait les essences.
La foi est aussi une lumière, une force de perception i mais une lumière essentiellement révélée, une force de perception essentiellement surnaturelle. Ce n’est plus la substance de l’àme humaine, c’est la substance surnaturelle communiquée à la substance de l’àme humaine. La raison et la foi sont donc deux lumières essentiellement distinctes, deux forces d’un ordre spécifiquement différent; et même, d’après une grande école, là c’e-l le créé, ici l’incréé communiqué au créé; là c’est la nature de l’âme humaine, ici la substance de Dieu unie à la nature de l’âme.
La philosophie, c’est la raison dans sa perfection naturelle ; c’est l’âme recueillant par l’analyse et la synthèse toutes les connaissances qu’elle a acquises, et s’en faisant celte lumière condensée, où toutes les autres sciences humaines se retrouvent dans leurs causes et leurs principes, et qu’on a si admirablement appelée scientia rertim per causas. La philosophie est donc l’irradiation intrinsèquement naturelle de la raison, et l’évolution la plus parfaite de la pensée humaine en tant qu’humaine. Les autres sciences naturelles habitent dans la vallée, la philosophie plane sur les sommets.
La notion de la théologie est plus complexe, parce qu'elle implique l’union de la foi et de la raison. Voici dans quelle mesure. De même que la philosophie tire les conclusions que contiennent les principes de la raison, de même la théologie tire les conclusions qui sont renfermées dans les principes de la foi. Or, il est manifeste que l’extraction de ces dernières conclusions se fait par la raison. Toutefois
ET yUATUE CONSÉQUENCES.
cette extraction, considérée comme telle, n’exige pas de la raison un rôle considérable : il suffit qu’elle agisse comme un instrument exact, qui fasse découler logiquement les conséquences des articles de foi ; mais il n’est -pas nécessaire qu elle scrute l’intérieur soit des articles de foi, soit de leurs conséquences. Tel est le premier travail de la raison dans la théologie.
Est-ce le seul? Non : car la théologie est une science, et la science, par cela seul qu’elle est une vue du dedans et non-seulement une vue du dehors, ne saurait se contenter de déductions plus ou moins inconscientes ; il faut encore qu’elle entre, selon la mesure de ses forces, dans la signification intime des principes et de leurs conclusions. La théologie doit donc faire ce second travail. Mais comment pourra-t-elle entrer dans T intérieur des articles de foi et de leurs conséquences, sinon à l’aide des principes et des conséquences de la raison? Cette conciliation entre les principes et les conséquences de la foi d’une part, et les principes et les conséquences de la raison d’autre part, s’appelle philosophie chrétienne lorsqu’elle va de la raison à la foi, et théologie philosophique lorsqu’elle va de la foi à la raison. Mais, comme cette conciliation qui va de la foi à la raison constitue la plus noble partie de la théologie, on l’appelle simplement théologie. En effet, la théologie qui n’est qu’une pure déduction des conséquences des articles de foi, n’est pas une théologie raisonnée, quoiqu’elle soit raisonnable; tandis que la théologie qui explique les articles de foi et leurs conséquences est une théologie à la fois raisonnable et raisonnée. Là c’est une argumentation, ici c’est une science : là on fait des syllogismes, ici on les comprend : là c’est la foi ignorante, quelque illustres que soient ceux qui s’en contentent, ici
c’est la foi éclairée, quelque obscurs que soient ceux qui la cherchent et la défendent. — De là deux séries de théologiens. Les uns, qui se bornent au premier travail et font ainsi les époques de décadence dans les sciences sacrées ; les autres, qui se livrent généreusement au second, et caractérisent les grands siècles de l’Église.
Ces définitions étant posées, que laut-il penser de l’évidence comme critérium en théologie, du doute méthodique, de la philosophie séparée et du libre examen?
Démarquons avant tout qu’il ne s’agit pas du critérium de la foi, mais du critérium de la théologie.
La foi, considérée en elle-même et dans son élément positif, est une lumière sans ténèbres; elle n’est obscure que relativement à nous, parce qu’en l’acceptant nous ne la recevons pas même à demi. Au ciel, la foi n’aura que ses clartés, et par conséquent le critérium y sera la pleine évidence. Mais sur la terre, le critérium de la foi, c’està-dire son motif formel, sa base première, ce en quoi elle se résout définitivement quand on analyse son principe, c’est l’autorité divine. Le chrétien, en effet, quoiqu’il puisse faire précéder sa foi de préambules éminemment rationnels qui sont la condition essentielle d’une foi éclairée, ne croit cependant pas parce qu’il voit, mais parce que Dieu lui a parlé1. Il n’est pas nécessaire qu’il ait l’évidence intrinsèque des vérités que Dieu lui a révélées, mais il faut qu’il sache que Dieu lui a réellement parlé.
* Cf. D. Tlioni. Sumtu. Iheol. I, t, 2. — Billuart, Curs. theol., t. V p. 1-13.
La théologie diffère essentiellement de la foi, puisque, comme nous l'avons vu, la théologie n’est pas autre chose que le résultat du double jeu de la raison sur la foi. Le premier, qui n’est qu’un travail purement déductif, aboutit à la simple connaissance des conséquences renfermées dans la révélation; le second, qui est un travail scientifique, cherche «à expliquer et la révélation et ses conséquences. Mais, dans l’un et l’autre, c’est la raison qui agit ; elle raisonne sur la foi, il est vrai, mais toujours est-il qu’elle raisonne. D’où il résulte que le critérium de la théologie est le critérium même de la raison. Ou la théologie est une science, ou elle n’en est pas une : si elle n’en est pas une, il faut la nier ou la confondre avec la foi ; si elle en est une, elle doit avoir le critérium de toutes les autres sciences, c’està-dire celui de la raison, car c’est la raison qui fait les sciences.
Or, le critérium de la raison est unique: c’est l’évidence. « L’être intelligent, dit le R. P. Matignon, n’accorde pas sans motifs son assentiment à une doctrine. Et le seul motif solide, la seule raison dernière de notre adhésion, c’est l évidence. Tout ce qui n’est pas évident, ou en soi-même ou dans ses preuves, ne saurait fixer les incertitudes de l’homme, ni produire en lui une légitime conviction. Voilà ce que nous disent les philosophes ; et nous adoptons volontiers leur point de départ1. » Le principe cartésien ne nous effraye pas plus en théologie qu’en philosophie. Si l’évidence n’est jamais contre nous, pourquoi serions-nous contre elle? Toutefois, ajouterons-nous avec le même auteur: « Outre l’évidence d’intuition, il y a encore l’évidence de démonstration. Et celle-ci à son tour est double, parce que la démonstration a deux procédés différents. Ou bien
* f-a liberté de l’esprit humain dans la foi catholique, p. 118.
elle voit, ou bien elle écoute. Elle voit par les idées, et c’est ainsi qu’analysant les premiers principes, elle arrive à conquérir d'autres vérités qui y étaient contenues. Elle entend par le témoignage, et voilà comment nous parvenons à la connaissance des faits qui ne se sont point passés sous nos yeux. Ces faits sont évidents, sans doute, mais de quelle manière? Est-ce en rentrant en lui-même que l’homme les apprend, comme par un récit de sa propre conscience? Il aurait beau se renfermer éternellement dans l’enceinte de sa pensée solitaire, le passé de l’humanité n’y surgirait pas, à moins qu’il n’y ait été préalablement déposé par l'étude de l’histoire *. » En ce sens j’applaudis de l’esprit et du cœur à cette belle parole d’un de nos contemporains les plus illustres : « Il n’y a de grand et de beau dans la science que le vrai dont la démonstration peut être donnée*. » Il faut avouer que les théologiens qui n’ont fait consister la théologie que dans le premier travail dont nous avons parlé, c’est-à-dire dans la simple déduction des conséquences des vérités révélées, ont souvent eu en défiance les appels à l’évidence. Mais les grands théologiens, ceux qui, après avoir fait ce premier travail, ont voulu l’épanouir dans la lumière du second, ceux-là ont toujours eu la noble passion de l’évidence. Qu’est ce que la Somme de saint Thomas d’Aquin, sinon la recherche infatigable de l’évidence pour la gloire de la foi? « La connaissance des principes que nous dévouvrons naturellement par la raison, a dit ce grand homme, nous vient de Dieu lui-même, puisque notre nature est l’œuvre de Dieu. Tout ce qui est contraire à ces principes est contraire à la divine sagesse et ne peut venir d’elle ; et tout ce qui est de révélation divine et re-