CHAPITRE VI
iTKTBisE ÜDR LE TIIIPLE CARACTÈRE RF. CETTE ÉPnQrE. ACTIVITÉ, LIBERTÉ, CRARIlEER.
I. Activité et enthousiasme. — Témoignage de M. Henri Uarlin. — On cherche. — Double moovÉ'inont des érolea et des croisades.— 11. Liberté de la |>ensée. — l'ne erreur de M. Guixol. — Comment alors on rondamnail les doctrine* et les hommes. — iMsconn» de Geoffroy au concile do Soissons. — Ltlicrté de l’ensojgncment. — L’écolitre et les école;» libres. — Dérèglements des étudiants de Paris. — Une lutte dans une auberge. — Organisition de rUniversité, — Aran> tages et incouvéuicnts. — 111. Liberté gouvernementale dans la société civile et dans l'Eglise. — Deux objections. — Képonse à M. Guisol. — Le grand nombre et Vesprit de» conciles. -r- Impossibilité de U centndisuUon. — Sami Hugues de Cluny et les Cbapitres généraux. — Les papes en France. — 1.0 caractère épiscopal. — L'unité par l'union et Tunité par i'absort>lion. — IV. >ohle fierté de- •Unies. — Saint Hugues de Cluny entre Henri IV et Grégoire VU. — Jean de Salisbiiry et le pape .Adrien IV. — RoKelin. Aliélard. Otion de Cambrai et Hildebert du Mans. — Yves de Chartres et Geoffroy de Vendôme. — Saint Dcrnard et le pape Eugène 111. — Pierre le Vénérable. — Guillaume de Champeaux.
Avant (le lermincr cette élude , recueillons-nous et clicrchons à faire , sur l'époque que nous venons d'analyser, la synthèse des caractères principaux qui ont dii nous frapper. Celte époque, qui appartenait plus au dou/.iéme siècle qu’au oniicmc, commence cependant vers iO.^Ü, sous l.anfranc et saint Anselme, et s'achève vers l'an H. ^0, entre la mort d’Ahélardel celle de saint Bernard. Elle
SYNTHÈSE SEIl I.E TUIPLE CARACTÈRE DE CETTE ÉPOQUE. 4X7
mérite de compter, sinon parmi les époques d'une grande fécondité, du moins parmi les époques vraiment vivantes. A la prendre dans son ensemble, on peut dire que rien n’y a sa fleur, mais que tout y a sa tige. Ce n’est pas le travail en plein soleil, c’est le travail encore latent, mais actil. Cette époque est, si je puis parler de la sorte, comme le mois de mars du moyen Age. Elle eut, si l’on veut, dit M. Cil. dcRémusal, quelques-uns des caractères d’une renaissance; mais, en fait d’instruction, elle fut plus avide que riche, et il faut lui tenir plus de compte de scs efforts que de ses succès'.
Toutefois, les preuves qu’Ampère réunit en faveur de celte époque’, et que confirment les bénédictins de Sainl- Maur dans leur Histoire littéraire de la France, ainsi que l’abbé Lebeuf dans son RecueiF, indiquent un mouvement des esprits très-remarquable. Ce n’est plus la ligne horizontale, c’est la ligne ascendante. L’an mil est définitivement passe ; on se lance dans la vie comme si l'on entrait .sans peur dans une immortalité inattendue. Cet élan se continue, eten se continuant s’augmente. Tout à l’heure, en témoignage de sa foi et de son espérance, on bâtissait de.s maisons et des temples, maintenant on cbcrcbc à construire, avec sa pensée, l’édifice de la science. Comme l’a observé avec justesse M. Uenri Martin, « une immense curiosité agitait l'esprit humain, qui sortait rajeuni et vigoureux des limbes de 1a barbarie; la jeunesse affluait dans les écoles, en proie à une fermentation ardente; ce n’étaient
' N. Cil. (lu némiisal, Sainl Ametme de Canlorbery, 2" porl-.c. ii, p. 15(i.
’ J. J. Ani|)orc, llitloire littéraire de la France avant le douzième tiède, l. III, cil. XVII, p. ôTi, 345 et auiv,
* 1,'abbi' Lcbcul, Itecueil de divers ècrilt pour servir tféclaireissemenlt à l'hitloire de France, 1738. — Cf, llislvite de la t ille et du diocèse de Paris.
SYNTHÈSE SCR l,E TRIPIE CARACTÈRE
que disputes sur l’essence des choses, sur la substance et les phcnoniènes; et dt^à se formaient ces deux fondes sectes philosophiques qui prirent plus tard le nom de réalistes et de nominaux et qui ont rempli tout le moyen âge de leurs querelles'...
C’était vraiment une belle et poétique époque, avec ses contrastes d'ombre et de lumière, d'intelligence et de barbarie : ce siècle avait, dans une certaine mesure, le caractère qui marque les grands siècles, l’universalité. L’esprit humain s'élançait dans toutes les directions avec une merveilleuse ardeur; taudis que le génie politique renaissait dans l'étroite enceinte des communes, que la philosophie interrogeait les secrets de la nature divine et humaine, que la poésie forte et naïve à la fois comme la société dont elle émanait, originale sans individualité, faisait entendre des chants qui semblaient la voix de tout un peuple, l'architecture, cet art qui est la plus haute expression de la vie des sociétés, s'élevait par degrés à cette incomparable beauté qu’elle atteignit dans le cours du siècle suivant. Le progrès, commencé après l'an mil, s’était développé incessamment et avait enfanté ces édilices graves et nobles qu’on nomme improprement byzantins, puisque la coupole byzantine ii'y ligure jamais, et qui frappent encore çà et là nos regards dans quelques vieilles villes de France, et surtout en Normandie, en Auvergne et dans les provinces du Midi. Les proportions des monuments s'agrandissaient ; les chapitaux chassaient leurs ligures grimaçantes, leurs monstres fantaslique.--, pour s'épanouir eu gracieux feuillages; les vitraux ilambloyaient aux fenêtres; les cintres, jadis nus et lourds, SC couronnaient d'oves, de dentelures, de riches festons ; les voûtes soulevaient leurs arcs plus sveltes comme
' M. H. Martin, llitloire de l'raiice, IS.'iS, i. III. p. 40ï.
' DE CETTE ÉPOQUE
pour s’éloigner de la terre ; l’art chrétien était un travail d'une immense création ; il cherchait une forme nouvelle dans laquelle il pût révéler sa pensée tout entière et verser toute son âme. Il y touchait : il avait symbolisé le dogme fondamental du christianistne par la ligure de la croix donnée aux édiüces religieux; il le compléta en élevant sur cette base l'ogive symbole de l'aspiration vers le ciel, vers l'inlinl. On a dit de l'élégant chapiteau corinthien qu’il était le chef-d’œuvre de l'esprit humain, chose vraie au point de vue de l’art grec ; on pourrait en dire autant de l’ogive au point de vue de l’art chrétien. Architectes, mayons, peintres, sculpteurs, tailleurs de bois et de pierre, artisans et artistes (l’art, dans son héroïque simplicité, ne se séparait pas des métiers vulgaires qui relèvent de lui), tous étaient organisés en congrégations qui comptaient parmi leurs afliliés des clercs et des laïques de tout rang, s’entouraient de rites symboliques, de cérémonies bizarres, * d’insignes mystérieux, et marchaient d'un bout à l’autre de la chrétienté, partout où les appelait la gloire de Dieu, dernière fin de l’art. La plupart de ces hommes simples et sublimes ne travaillaient ni pour la fortune, ni même pour la renommée; ils mettaient tout en commun ; le génie commandait; le talent, le courage et la patience obéissaient; l’d'uvre était à tous, l'honneur à Dieu seul*. »
Le caractère dominant de cette époque, c’est donc l'activité, mais l'activité sous forme d’investigation. On cherche dans les arts, on cherche dans les sciences, on cherche en politique, on cherche même en mystique. Partout où il y a
* O^Mve vient du ialin oculus, ou de l'alieniand aug, qui tous deux si|;müpiil œil ; les deux courbes allongées qui l'urment Togivc en se réuriUsaiit i ctin'soiilent la funiic de l'œil humain ; les fenêtres ogivales S4inl les yeux d(s églises, yeux brillants et mélancoliques ouverts sur l'autre monde.
* M. Henri Martin, ouvr. ctU, t, Ul, p,
SYNTHÈSE Sim LE TlUPLE CARACTÈRE
vie, il y a interrogation et travail. Nul siècle n’est moins satisfait que celui-ci : il a soif du vrai, du beau et du bien; pour trouver cette eau après laquelle il soupire de toute sa force, il creuse dans tous les terrains et frappe à tous les rochers. La passion de la lumière le tourmente avant même son réveil, et suscite partout des maîtres et des étudiants. De là cette multiplication des écoles et cette vie extraordinaire qui les anime. Les monastères ne suffisent plus : à côté d’eux des écoles rivales se fondent. Étudier est une gloire autant qu'un besoin; et souventles maitreseux-memes, après avoir enseigné avec succès, aiment mieux redevenir simples étudiants que de rester en stagnation dans leur titre. Sous Guillaume de Champeaux et sous Abélard, Paris est un véritable champ de bataille intellectuel ; on y arrive de toutes les parties de l'Europe, même de la Suède et de la Pologne'; de Notre-Dame a Sainte-Geneviève, et du quartier de Saint-Julien le Pauvre à Saint-Victor, le bruit qui domine tous les auties, c’est celui des chefs d’école et de leurs disciples, discutant avec vivacité, quelquefois meme avec emportement, les grandes questions philosophiques et théologiques du jour. Ici, c’est le principe de la matière première que l’on poursuit; là, c’est le problème des genres et des espèces que l’on discute; plus loin, on se préoccupe de la nature des idées, on soulève la question des universaux; ailleurs on s’agite sur la nature et l’origine de l’àiue, on fait elfort pour ex|)liquer le péché originel, on veut pénétrer jusqu’aux mystères de la Trinité et de la gr.àcc; puis, c’est la nature qu’on cherche à équilibrer avec l’élément surnaturel, la raison avec la foi, la liberté de l’homme avec la puissance de Dieu. En un mol, rien n’ef-
* Voir Hiirter, l'(> d’inuoceni lll, liv. I.
DE CEHE ÉPOQUE. W1
t'rayp, ni les mysières les plus obscurs, ni les doctrines les plus abstraites.
Les femmes elles-mêmes partagent cette activité passionnée. C'est la (emme de Manegold qui, aidée de ses filles, ouvre à Paris une école de philosophie pour les personnes de son sexe. C’est l.i tille de Guillaume le Conquérant, Adèle, à qui Hildebert du Mans et Yves de Chartres envoient des lettres latines et des pièces de vers, et pour qui un moine de Fleury, Hugues, rédige en latin une histoire ecclésiastique. C’est lîèatrix de Bourgogne qui fait elle-même son épitaphe en huit ver.s latins; Ermengarde, duchesse de Lorraine, à qui l’évêque de Rennes, Marhode, adresse un de ses poèmes'. Mais la femme quisurpas.se alors toutes les autres par l’éclat de son esprit, et attire sur elle les regards de la France entière, c’est Ilélo'ise. A Paris, elle se livre au.x études les plus abstraites. Plus tard, lorsqu’elle sera abbesse du Paraclct, elle y enseignera la théologie, le grec et l’hélircu ; et Pierre le Vénérable |)ourra, sans la flatter, lui écrire la lettre suivante :
U Ce n’est pas d'aujourd'hui quejecommence, orna chère sœur, à aimer dans le Seigneur celle à laquelle j’ai voué depuis longtemps, je m'eu souviens, une véritable affection. Je n’avais pas encore passé les années de l’adolescence, je n’étais pas un jeune homme, que déjà était arrivée jusqu’à moi , non pas encore la renommée de votre vie religieuse, mais celle de vos honnêtes et louables études. On rapportait alors qu’une femme, liée de tous les liens du monde, se livrait, chose rare, aux occupations littéraires et à toutes les recherches de la science séculière; que ni les voluptés, ni les distractions, ni les délices du siècle ne
' \'o\r lei Écolti epifcopaleii et iiiouatliçuet de l'Occideul, par ü. L.Niiitrn, Vpartip, ch. vi, p.
S\NTIIÊSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
la pouvaient détourner du noble projet de s’instruire dans tous les arts'. »
La même ardeur existait pour les choses de l'ordre surnaturel. Plus que jamais on éprouvait le besoin de manifester sa foi par un culte d’un extérieur altrayant et par des actes d’une signilication énergique. Plus que jamais on recherchait avec avidité les reliques des saints*. Plus que jamais, par suite des commutations de pénitences, on s’adonnait à l'exercice expiatoire des pèlerinages. La robe de bure, serrée aux reins par une ceinture de cuir, à laquelle, plus tard, était suspendu le rosaire; sur le dos, le bissac renfermant la provision frugale; sur la tète, un chapeau à larges bords, relevé par-devant; tel était le costume général des pèlerins. Quelques-uns se servaient d'un bourdon creux eu guise de flûte, pour en jouer pendant la roule, afin de se distraire, avec les airs du pays, des ennuis du chemin et des regrets de l'absence, ou simplement comme moyen de se faire donner un morceau de pain. Les uns se rendaient à Rome, d’autres à Saint- Jacques de Cumpostelle, d'autres en Palestine. Quelle joie de voir les tombeaux des saints apôtres, les ermitages des anciens Pères du désert, les vallées pleines encore des chants des prophètes, surtout ce sable foulé par les pieds sacrés de Jésus-Christ*! Peu à peu on s’indigne que tous ces trésors et ces souvenirs soient la possession des infidèles. Urbain H et Pierre Damien se lèvent. Le concile de Clermont, et avec lui toute la France, s’écrie : Dieu le veut ! Chacun s’apprête à combattre, et, s’il le faut, à mourir pour cette cause sacrée : le vilain s’arrache avec empresse-
' Peir. Venerab., lib. IV, opist. ixi.
• Voir Cantû, Hittoire umvertetle, t. X, p. 2-b
* Ibidem, p. 0-17.
Dit ' I *le
DE CEnE ÉPOQUE. 493
ment aux riidcü travaux de la ÿtlùbe, Te seigneur quitte son château, le moine sa cellule ; les femmes vendent leurs bijoux pour subvenir aux dépenses de leurs mari« et de leurs frères ; des bourgs entiers, des provinces prennent la croix et marchent sur l’Orient Les difficultés et les revers, au lieu d’abattre le courage, l’excitent. Après Urbain II c'est Eugène III, et après Pierre Damien, saint Bernard, en attendant qu'une troisième croisade s’organise sous Clément III et Célestin III.
L’activité, s'exeri;ant dans la raison et dans In foi et produisant ces deux grands mouvements passionnés, presque fébriles, qui ont donné naissance, l’un .à la multiplication des écoles et à la fondation des universités, l’autre aux croisades, constitue le caractère fondamental de cette époque. Mais à côté de lui un deuxième nous apparaît, la liberté, comme pour nous démontrer, par des faits irrécusables, cette vérité qui a tant d'ennemis, à savoir, que rien de grand ne se fait sans la liberté.
Et d'abord, la liberté de la pensée et de l’enseignement est, à cette époque, en France surtout, une réalité de chaque jour. Sans doute elle est combattue; mais qui ne l’est pas, pour peu qu’il en soit digne? C’est un fait universel que tout être est combattu en raison directe de sa valeur, depuis Dieu, qui compte le plus d’ennemis parce qu’il est l’ctre le plus parfait, jusqu’au grain de poussière, qui en compte le moins parce qu’il est l’être le plus imparfait. Toujours est-il qu’au onzième et au douzième siècle la
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liberté tic la pensée et de l’enseignement a été victorieuse.
Je me suis déjà expliqué sur la différence profonde que les esprits exacts ont toujours mise entre la liberté et la licence de la pensée. Je ne j)arle ici que de la première.
M. Guizot a prétendu que dès la fin du dixième siècle, à plus forte raison, selon lui, au onzième et au douzième, ce qui caractérise la société chrétienne, c’est « l'abdication de la liberté de l’intelligence humaine*. » Qu’il nous soit permis d’être étonné d’un tel jugement de la part d’un aussi éminent historien. Certes, M. Cousin qui, lui aussi, connaissait cette époque, était loin de partager celte opinion : « Les systèmes les plus divers, disait-il, sont dans la scolastique avec une apparence de hardiesse extrême; vous seriez tout étonnés, si vous saviez avec (|uclle liberté apparente on a raisonné dans le moyen âge'. «Sans doute, l’admiration de M. Cousin n'est pas sans réserve, mais elle est sans suspicion, et à bon droit. En effet, lorsqu'il s’est agi de donner des explications, soit sur les choses puremeril humaines, soit meme sur les mystères les plus obscurs et les plus graves de la religion surnaturelle, sur le péché originel et sur la grâce, n’avons-nous pas vu Guillaume de Champeaux et le B. Odon de Cambrai se laisser aller aux conceptions les plus originales et les plus hardies? Lorsqu’un philosophe ou un théologien attaque les articles de la foi, les évêques, qui de droit divin sont les défenseurs de ces articles, condamnent ce philosophe ou ce théologien, (|ucl qu’il soit : c’est ce (|u’ils ont fait contre un chanoine, Büscelin, contre un moine, Abélard, contre un évêque, Gilbert de la Poréc. Mais encore leur condamnation, loin
* .M. (iuizul, Histoire (le la civilisation en France, l. II, leç. xxx', p. UI; Paris. 1859.
* Cousin, Introdact. à l'histoire de la philosophie, loi;, ii*; Paris, 1841.
DE CETTE Él’OQl'E. TU5
(l'ètrc aveugle el brutale, est-elle pleine Je respect pour l’intelligence et la conscience du condamne. Plutôt que de SC décharger du soin de lire et d'étudier les ouvrages hostiles, et de l’abandonner .sans partage. et sans contrôle sérieux à des hommes que Dieu n’a point destinés à une si grave mission ou que la nature et l’éducation peuvent avoir laits incapables de la remplir, ils se réunissent eux-mémes, eux, les évêques de la ]irovince à laquelle appartient le philosophe suspect, ceux-là mêmes qui connaissent l’atinosphère dans laquelle il a vécu, la signification exacte des mots dont il a fait usage, et le milieu intellectuel et social à travers lequel il a pu voir les objets dont il parle et jugé les sujets qu’il traite. Plutôt que de formuler leur sentence d’après de simples bruits qui peuvent venir de sources ignorantes ou haineuses, d’après des manuscrits inexacts, ou même d’après une lecture douteuse, insuffisante pour donner avec justesse l’idée précise que l’adversaire a eue dans l’esprit , ils le font comparaître personnellement dans leur assemblée, ils l'interrogent , ils le somment de répondre aux accusations dirigées contre sa doctrine, ils le laissent se défendre avec toute la puissance de son esprit, faire valoir ses arguments avec toutes les ressources dont il est capable ; et s’il succombe dans l’crène, ses juges et ses vainqueurs, au lieu del'oxciter par la rudesse à une rébellion opiniâtre, versent dans scs blessures le bannie mélangé de la lumière el de la charité ; ils lui montrent la pierre contre laquelle il s’est heurté, ils le relèvent en la lui faisant toucher du doigt. S’il avoue son erreur, ils lui ouvrent leurs bras en condamnant sa doctrine; mais ce n'est que lorsqu’il la maintient, qu’ils le condamnent luimême.
Rien n’est intéressant comme de suivre la marche, tantôt
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SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
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aseendaiile, tantôt descemlante, de ce libéralisme sérieux et modéré qui a vivifié les grands esprits et particulièrement les évêques du douzième siècle. Les juges le respiraient en face de leurs accusés et les accusés en face de leurs juges. Tout était grand de part et d’autre, parce que de part et d’autre il y avait du respect. Qui ne connaît le récit des conciles de Soissons en 1121, de Sens en 1140, dans lesquels le système d’Abélard fut condamné, ainsi que des conciles de Paris en 1147, et de Reims en 1148, dans lesquels on condamna Gilbert de la Porée ? Il est vrai (|u’à Soissons on jugea à pro|>os de ne pas entrer en dispuste avec Abélard et qu’il ne comparut dans la séance du concile que pour brûler son manuscrit, mais l’histoire a conservé le discours qu'y tint l’évêque de Chartres, Geoffroy, en réponse aux quelques ennemis d’Abélard qui voulaient le faire condamner sans discussion publique;
« Seigneurs qui êtes ici présents, dit-il, vous connaissez tous la science de cet homme. Quel qu’il soit personnellement, il faut bien convenir qu’il a un génie peu ordinaire; que ses disciples sont nombreux ; que, si vous le frappez par préjugé, votre sentence, quand elle serait juste en ellemême, trouvera beaucoup de contradicteurs; et qu’Abélard ne manquera pas de défenseurs, surtout lorsque nous-mêmes ne voyons rien de répréhensible dans le livre qui nous est soumis. Prenez garde d’accroître encore sa réputation en agissant contre lui d’une manière violente, et de faire attribuer notre jugement plutôtà la jalousie qu’à la justice. Si vous voulez suivre à son égard les lois canoniques, qu’on apporte ici son livre, qu’on indique l’opinion condamnable cl qu'il ail la liberté de se défendre, afin qu’il puisse être convaincu et réduit au silence, s’il est coupable. Je vous dirai ce que disait Nicodème, dans le conseil des juifs,
DE CETTE ÉPOQUE. M7
louchant Jcsug-Christ: « Notre loi permet-elle déjuger un hoinme sans l’entendre et sans que l'on connaisse sa cause*? »
Du reste, cette liberté de la pensée se conçoit naturellement à cette époque. Au treizième siècle les sciences coniinencent à se fixer ; mais au douzième elles sont encore en voie de formation. Au treizième, saint Thomas jette la théologie dans un extrême, en attendant que Duns Scot, par une réaction inévitable, la jette dans l’exlréme opposé : mais au douzième on est encore entre ces deux extrêmes, on tâtonne dans le vague, comme ces voyageurs (|ui veulent se mettre en marche avant le lever de l’aurore et qui s’avancent vers leur but par tous les chemins qui s'olfrent à eux. Grâce à cette indécision des choses naturelles, les esprits se dirigent vers elles en tout sens, et, pendant que la foi est une et identique dans tous les vrais chrétiens, les explications scientifiques de la foi sont multiples cl diverses.
De là tous ces systèmes et toutes ces méthodes qui se disputent l’exactitude soit en philosophie, soit en théologie, soit en mystique. De là encore ces élans spontanés, tantôt à droite, tantôt à gauche; cette simplicité de pensée, cette naïveté d’expression, celle facilité à contredire ce qu’on croit nôtre pas vrai, ce besoin de rompre une lance avec tout ce qui fait obstacle, celte habitude de vouloir confondre sou inférieur ou son égal et de demander raison à son supérieur, en un mot celte liberté pleine de respect et ce respect plein de liberté.
Mais de la sage liberté des idées découle logiquement la . 'sage liberté de l’enseignement. Aussiy a-t-il eu à Paris nonseulement des pensées libres, mais des écoles libres. Dès le dixième siècle, nous y voyons l’école de Demi d’Auxerre:
' Cf. Otto Frising., de Gett. Fried., lib. I, c. xlvii; Abel. Hiit. calamit.
SYNTHÈSE SUn LE TRIPLE CARACTÈRE
au onzième, celles d'Anselme dcl^on, de Manegold, de sa femme et de ses (illes. Pendant que Guillaume de Champeaux enseigne à Notre-Dame, un de ses disciples, Goswin, fonde une école libre sur la montagne Sainte-Geneviève'; un autre, le plus illustre de tous, Abélard lui-même, enseigne d’abord à Paris, de là à Melun, puis à Corbcil, revient ensuite à Paris, donne des leçonssurla montagne Sainte-Geneviève, paraît à Notre-Dame, retourne ailleurs, y revient de nouveau comme chanoine jusqu’à l'époque de son mariage, puis enseigne comme moine de Saint-Denis an prieuré de Deuil, de là probablement à Saint-Médard de Soissons où les religieux, immédiatement après la condamnation du concile de 1121, lui témoignent la joie la plus vive de le posséder, enfin au Paraclet, où ses disciples accourent en si grand nombre qu’il trouvent à peine de quoi se loger et se nourrir. Il est vrai que cette multiplicité de mouvements dans la vie d’Abélard fut provoquée pr les poursuites de ses adversaires. Néanmoins, lorsqu’il quitta Paris pour aller à Melun, était-ce parce que Guillaume de Champeaux avait, comme écolâtre,lc droit de fermer son école? ou bien était-ce parce que la cour y résidait alors? ou encore, parce qu’il voulait attaquer Guillaume jusque dans son pays natal? Cette question est difficile: car s'il est manifeste que dans les écoles épiscopales et monastiques il fallait, pour enseigner, être agréé par le délégué soit de l’évêque, soit de l'abbé, c'est-à-dire l’écolàtre, est-il certain qu’il en était de même pour enseigner dans celles qui n'étaient ni épiscopales ni monastiques? Vers la fin du douzième siècle, il semble qu’on puisse l'affirmer de diverses provinces. àSens, enll69, l’archevêque Guillaume défend d’enseigner
' vu. s. Cotiv., lib. 1, c. xviii.
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dans quelque école que ce soit sans la permission du préchantre'; en H79, un autre Guillaume, archevêque de Reims, conférant au chapitre de Sainte-Pharailde la direciton des écoles de Gand, dit : « Nous défendons à qui que ce soit de tenir école à Gand ou dans les environs sans votre permission*. » Mais ce ne sont là que des exceptions. Le concile de Lntran de H 79 semble même protester contre elles ; « Nous ordonnons, y est-il dit, que tout homme capable et lettré qui voudra fonder une école pour les lettres n'ait à subir ni entraves ni exactions’. »
La lettre d’Alexandre III à l’abbé de Saint-Pierre des Monts et à l’écolAtre de Châlons-sur-Marne est encore plus expresse: « Nous voulons qu’aucune exaction n’empéche un homme probe et instruit d'ouvrir une école dans la ville, ou dans les faubourgs, ou daus un lieu quelconque ; car on ne doit pas vendre ce qu’on tient de la munifîcence du ciel, mais le dispenser à tous gratuitement’. » Toujours est-il qu’à Paris on voit, à cette époque, des écoles se fonder en dehors de Notre-Dame et des abbayes, sans qu’il .soit fait mention d’aucune permission obtenue*. C’est au
* « Conccdîinus in |)erpcluuni et con^i^malnI1^ , vidclicct ul nulli liceat, nisi asîiensH et liconlia prccenloris, scolos cujnscumquc modi fini r^cre. > Quantin, Cariul. de rYonne, vn). 11, p. 211.
* « Inhibeiiles ne qui-â sine as>sensu tuo et licentia in tolo Gandcn»i vcl of)pi<U suhurbio scolas regorc présumât. » Mircus Aubertus, Op. diplomaiica, t.n, p. «74.
* t Mandamiis qiiatenus... ul quiciimque viri idonei et lillcraü volucrinl icgcre sludia litlcraruni sine inoleslia et exaclione scotos regere pcmiitlanlur. ^ Conc. Lateran. ap. Pitbou, Corp. jur. cfl» t. Il, p. 2^.
* « PniH:ipi«s ne aliquem probant et lilleraluin virum regere scolas in civitale vel sulmrbîi^, ubi voluorit, aliqiia ratione prohibeanl. Non enim Tcnole debet exponi quod miiiicre gmlia? coîlcslis acquiritur, sed gratis débet oni~ iiibiis cxbibcri. * l^bb., Concil.j\. X. p. 127S.
* Nous regrettons qoe M. b. Maître n’ait accom|)agnc d’aucune preuve l’isîterlion générale suivante: «Lorsqu’au oniièmc siècle rÉglIsc fui obligée par les circonstances de créer des ofliciers chargés de coulérer l’investiture du professoral, cette surveillance ne fut jamais une entrave que pour les Itéré-*
£iOO SYNTHÈSE SDR LE TRIPLE CARACTÈRE
contraire l’élève qui doit demander au maître l'autorisation d’assister à son cours ; il le paye même, à moins que celuici, pour s’attirer une clientèle , n’enseigne tout d’abord gratuitement. Ce n’est que plus tard en 1200, que commence, avec le dipléme de Philippe Auguste ‘, l’organisation définitive de l'université de Paris. Jusque-là les écoles vivent plus ou moins séparées les unes des autres. On les voit gouvernées d’abord par des usages, puis par des règlements, mais pas encore par des lois formelles. Les étudiants ont accepté des privilèges, sans se douter que les privilèges, loin de donner jamais la domination, la font, au contraire, subir tôt ou tard.
Du reste, des lois devenaient nécessaires pour maintenir l’ordre dans ce monde agité, où le vrai et le faux, le bien et le mal, se disputaient les esprits et les cœurs. Sous l’action délétère de ce scepticisme et de ce faux mysticisme qui avaient envahi la plupart des écoles à la lin du douzième siècle, la vie morale des étudiants avait perdu sa vigueur et sa pureté. Déjà Hugues de Saint-Victor, en traitant de la sobriété, dit : « Celte vertu n’est pas celle des etudiants de nos jours. Loin de la pratiquer, toute leur ambition est de paraître plus riches qu'ils ne sont. On ne se vante plus maintenant de la science que l’on a puisée dans les écoles, mais de la dépense qu’on y a faite. Ce qu’il y a de pis, c’est que les maîtres donnent l'exemple sur ce point. En vérité je voudrais dire d’eux quelque bien, mais ma
tiquos. Pourru qu'un maitro fût bonnûlc et instruit, il était sûr duUcntr l'autorisation d’ouvrir une école, t Ouvr. cité^ ^2* partie, cb. i, p. 170.
* Cf. Lillerœ Philippi Augusli regis quilms pœnas edicit in præposituin Parisiensem de quo srholarcs conquesti 01*11111, cl vctal ne scholaiea in eustodiam trabantur muUaquc afGciantur nisi per judiecs txtilcsiaslicos; staluit denique ut concessa scholaribus privilégia prepositus quilibet sc in perpetuum bona fide servaturum jurejurando contirmet. Actum apud Bestisiacum, aon. 1200.
DE CEnE ÉPOOl'Ë. 5<M
conscience ne me le permet pas. » Plus tard Jacques de Vitri, curé d’Ârgenteuil, nous raconte en détail la corruption qui régnait parmi les étudiants de Paris', et son récit est BuCCsamment confirmé par la bulle, dans laquelle Innocent 111 accorde à l’abbé de Saint-Victor la faculté d’absoudre les étudiants de l’excommunication portée contre ceux qui frappaient les clercs.
C’est une de ces querelles, commencée dans une auberge par un étudiant allemand et continuée par ses camarades contre les bourgeois qui s’étaient rangés du cété du maître de la maison, qui donna lieu au diplôme de Philippe Auguste. Les bourgeois de Paris, est-il raconté, furent soutenus par Thomas, prévôt de la ville, qui se mit à leur tète et attaqua les écoliers à main armée. La lutte fut sanglante. Uenri, archidiacre de Liège, fut tué avec quelques-uns de ses amis. Les professeurs portèrent plainte au roi et lui demandèrent justice. Philippe Auguste fit arrêter le prévôt et punit sévèrement ses principaux complices. Il ordonna ensuite que tous les habitants de Paris feraient serment de dénoncer à la justice royale ceux qu’ils verraient maltraiter un écolier ; et, comme tous les étudiants étaient clercs, il ôta aux tribunaux séculiers la connaissance de leurs causes, même en matière criminelle. Les juges laïques pouvaient seulement, en certains cas, les faire arrêter pour les livrer aux tribunaux ecclésiastiques. Quant au chef général ou recteur des écoles, le roi déclara qu’en aucun cas il ne pourrait être ni arrêté ni jugé par les tribunaux séculiers. Et de peur que cette ordonnance ne tombât en oubli, Phili|)pc Auguste voulut que chaque prévôt de Paris, dans les premiers jours qui suivraient son entrée en fonctions.
' Hitt. occid., c. VII ; Illgonl.
502 SYNTHÈSE SDR LE TRIPLE atRACTÈRE
en jurât l’observation dans l'assemblée de toutes les écoles convoquées à cet effet.
L’institution d'un syndic de l’Université suivit de près le privilège de Philippe Auguste, et remonte probablement ù l’an 1205, époque à laquelle les écoles curent des luttes n soutenir contre le chancelier de l’Église de Paris. Le chancelier exerçait alors certains droits sur les écoles : c’était lui, par exemple, (|ui donnait la licence ou permission d’enseigner, dans toute l'étendue du diocèse de Paris. Mais il avait d’autres prétentions : il exigeait de l’argent |>our la concession delà licence, quoique les canons du précédent concile de Latran l'eussent défendu ; il voulait astreindre les maîtres à lui jurer obéissance et soumission. Lorsqu'il avait lancé une excommunication contre les professeurs on les étudiants, il imposait des amendes satisfactoires qui tournaient à son proüt; enfin il cherchait à donner le monopole des leçons de théologie et de droit canonique à l’école épiscopale et aux écoles monastiques dont il avait l’intendance. Ce fut Jean de Candel, chancelier en 1208, qui mit en avant ces prétentions. Les écoles eurent recours à Innocent III, qui chargea l'évéqueet ledoyendeTroyes déjuger ce différend. Ils dressèrent des articles de pacification conformes aux usages, et les firent ratifier par l'évcque de Paris, Pierre de Nemours, et par le chancelier Jean de Candel lui-méme. En 1215, Innocent III envoya en France le cardinal Robert de Courçon avec mission spéciale de faire tous les règlements jugés nécessaires pour la police et le maintien des libertés des écoles de Paris. Robert de Courçon avait été chancelier de l’Église de Paris et professeur dans une des écoles; il s’était lié avec Innocent III, lorsqu’ils étudiaient à Paris l'un et l’autre, et, appelé à Rome, il y avait été créé cardinal. Personne donc ne pouvait.
DE CETTE ÉPOQUE. SOS
mieux que lui, réglemenler les écoles, d’aulant plus qu’il était instruit et ami des éludes. Or, parmi les dispositions qu’il fit adopter dans un concile provincial, voici les plus importantes : Personne n’enseignera les arts à Paris avant d’avoir atteint l’âge de vingt et un ans et de les avoir étudiés pendant six ans. Celui qui voudra enseigner sera examiné conformément aux règlements établis par le .seigneur Pierre, évêque de Paris. Quant à la théologie, personne ne l’enseignera qu’à l’âge de trente-cinq ans et après l’avoir étudiée au moins huit ans*. Etc., etc.
C’est ainsi qu’eut lieu peu à peu l’organisation des écoles et la fondation de l’Université, grâce à ce mouvement, toujours de plus en plus unificateur, qui a eu ses avantages et ses inconvénients. D’une part, il a facilité le maintien de l’ordre, et, par le système des examens et des autorisations préalables, il a placé les étudiants dans la nécessité de sortir de l’ignorance et de s’élever à un certain niveau scientifique et littéraire. Mais, d’autre part, s’il a perfectionné l’ordre extérieur, a-t-il sérieusement contribué à empêcher le désordre intérieur dos esprits? S’il a élevé le niveau d’en bas, n’a-t-il pas abaissé le niveau d’en haut? S’il a vulgarisé la lumière, l’a-t-il rendue plusintense? Toutes ces mesures préalables qui ont été des moyens de progrès pour les esprits vulgaires, n’ont-elles par été quelquefois des obstacles pour les intelligences supérieures? La lumière qui jaillit du jeu de ce grand mécanisme nesemble-l-ellc pas quelquefois une lumière plus artificielle que naturelle et plus spécieuse que solide? Il en a été de l’Université comme de l’État. Lorsque l'État, sous prétexte de
* Voir Du Boula;, llitt. univertU, Parii., t. lit. — Fleury, Histoire eccl/siatl., I. LXXV, n. '20; 1. I.XXVII, n. TjO; I. I.XXVIII, n. 39. — Omlù, Histoire univers., t. X, p. 405-470. — Etc.
SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
rendre déplus en plus grande la sûreté générale, aaugmenlé d’une manière excessive les mesures préventives, restrictives de la liberté individuelle, il n’a fait qu’affaiblir la nation et s’affaiblir lui-même : la nation, en rendant son initiative pratiquement impossible, et en empêchant scs élans légitimes au lieu de modérer scs élans coupables: luiméme, en voulant se charger d’un fardeau pour lequel il n’était pas fait et qui l’a châtié en l’écrasant. De même, l’autorité enseignante a magnifiquement servi la science, tant qu’elle a laissé aux esprits un jeu libre et fécond ; mais lorsque, sous prétexte de prémunir davantage la société contre l’erreur, elle a amoindri la liberté de la pensée et enfermé l’intelligence dans un cercle toujours de plus en plus rétréci, alors elle a blessé la vérité en blessant la liberté, parce qu’elle ne s’est plus souvenue de ce grand principe, tiré de l’essence même dos choses, à .savoir : si la lumière intellectuelle vient de l'intérieur même deràme, comme de sa source, et n’est qu’excitée par les agents extérieurs, il est manifeste que la véritable vie intellectuelle et la véritable science viennent du travail libre et personnel des esprits; par conséquent, que l'autorité enseignante, pour aider au progrès de la vérité, doit aider au progrès de la liberté, et que son rôle, si elle ne veut pas devenir une tyrannie, c’est-à-dire une machine qui se brise d’ellcméme quand Dieu et les hommes lui en laissent le temps, c’est d’aplanir par le travail le chemin à la liberté de l’esprit, afin que celle-ci ne se heurte nulle part et soit toujours debout.
DE CETTE ÉPOQOE.
Le douzième siècle mérite donc d'étre étudié sérieusement, parce que, comme le nôtre, c’est un siècle de formation, et que les siècles de formation s'éclairent les uns par les autres. Après avoir constaté en lui une activité considérable, soit dans le domaine de la raison, soit dans celui de la fui, nous avons vu dans quelle mesure il a connu et pratiqué, surtout dans la première partie de son cours, la liberté de la pensée et la liberté de l’enseignement. Mais ce n’est là qu'une des libertés réclamées par la nature humaine : car la liberté ne porte pas seulement sur la pensée conçue et communiquée, mais aussi sur la vie tout entière; c’est pourquoi à côté de la liberté qu’on pourrait appeler doctrinale, il y a la liberté gouvernementale.
Au douzième siècle, la société était chrétienne dans sa croyance; en sorte que la liberté gouvernementale s’y exerçait soit dans la société naturelle, soit dans la société surnaturelle. Qu’il nous suffise de rappeler que la liberté gouvernementale dans la société naturelle se manifestait alors par le grand mouvement de l’affranchissement des communes. Quant à la liberté gouvernementale dans la société surnaturelle, deux sortes d’adversaires la nient. Les uns disent : Le gouvernement de l’Église n’était pas à cette époque un gouvernement libéral, mais un gouvernement absolu, parce que c’était un gouvernement papal. Les autres affirment la meme proposition, mais en l’appuyant sur un autre motif: Ce n’est pas, disent-ils, parce quec'é-
soc
SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
tait un gouvernement papal, que le gouvemenient de l’Kglise était absolu, mais parce que c'était un gouvernement monacal.
Voici la première objection. M. Guizot, résumant dans son Histoire de la civilisation en France les vicissitudes de la société chrétienne, s'exprime ainsi : « Vous avez vu l'élection des évêques et l'induence des conciles déchoir cl presque s’évanouir à leur tour. Il n'en restait au commencement du huitème siècle qu'une ombre vaine. La plupart des évêques devaient leur élévation aux ordres des rois et des maires du palais ou à telle autre forme de violence. Les conciles ne s’assemblaient plus guère*. » — Passant ensuite à l'état de l'Église, du huitième au neuvième siècle, il dit : a A l'intérieur de son propre gouvernement, la situation de l’Église n'était pas meilleure : l'épiscopal avait tout envahi ; le clergé inférieur luttait en vain pour conserver quelques droits, pour s'assurer quelques garanties. Et après avoir tout envahi, l’aristocratie épiscopale était elle-même tombée 'dans une anarchie pleine d'impuissance : presque plus de conciles, presque plus de |>ouvoir métropolitain ; l’égoïsme pénétrait là comme dans la société civile : chaque évêque ^ gouvernait à son gré son diocèse, dcsiaote envers ses inférieurs, indépendant de ses supérieurs et de ses égaux*. » — Puis, dit-il, au dixième siècle, paraissent les fausses décrétales, et le pouvoir des papes est fondé dans son absolutisme. A plus forte raison, au onzième et au douzième siècle, sommes-nous en plein gouvernement absolu, jus<|u'à la réforme, « qui est, pour appeler les choses par leur nom, une insurrection de l’esprit humain contre le pou-
* XIX- li>çon, t. II. p. 8‘2.
* XXVI* Itî^'on^ l. II, p. *28'i
DE CETTE ÉPOQUE
voir absolu de l’ordre spirituel » — Telle est la Ihieéor protestante de M. Guizot.
La seconde objection est celle-ci : Les moines sont hostiles à l'f^tat et à l'épiscopat. — D'abord, en vertu de leur mysticisme, ils tendent, par la force de leurs principes et malgré leur rare bonne volonté, à l’absorption de l’État par l'Église. Le douzième siècle lui-inème nous en donne deux preuves illustres dans saint bernard et dans Hugues de Saint-Victor. Saint bernard, en effet, proclame « (pre l'Église a deux glaives dont elle dispose en souveraine, l'un spirituel, l'autre matériel ou temporel ; que l'un doit être employé par l'Église elle-inénie et par la main des pontifes, l’autre pour l’Église et par la main des rois et des guerriers, suivant l’ordre et la permission des pontifes. » Hugues de Saint-Victor, à son tour, n'enseigne-t-il pas la doctrine suivante : autant la vie spirituelle est supérieure à la vio terrestre et l’esprit au corps, autant la puissance spirituelle l’emporte sur la temporelle en force et en dignité. Car la puissance spirituelle est chargée i’instittier la puissance temporelle, pour qu’elle existe, ut sit, et de la juger, si elle n’est pas bonne. Elle, au contraire, elle a été tout d’abord instituée par Dieu, et lorsqu’elle s’égare, elle ne peut être jugée que par Dieu seul selon qu’il est écrit : La puissance spirituelle juge tout et n’est jugée par personne. Quanta ce fait, que la puissance spirituelle est par l'institution divine la première dans le temps et la première en dignité, on le voit dans I histoirc du peuple de Dieu, où le sacerdoce est en premier lieu créé par Dieu, et où la puissance royale est ensuite instituée par le sacerdoce, sur l’ordre de Dieu. Ainsi encore aujourd’hui, dans l’Église de Dieu, c’est la puissance sacerdotale qui sacre la puissance
' XII* li.'çon, juillet tS‘2R.
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SYNTHÈSE SUR TRIPLE CARACTÈRE
royale, qui la sanctiGe par la bénédiction et la forme par l'institution. Si donc comme le dit l'Apùtre, celui qui bénit est plus grand que celui qui est béni, il est évident que la puissance terrestre qui reçoit la bénédiction de la puissance spirituelle doit être justement estimée inférieure*. » — Mais surtout les moines sont hostiles à l’épiscopat. Il n’est que trop prouvé par l'Iiistoire qu’ils ont toujours eu pour le clergé séculier et conséquemment pour les évêques une antipathie que l’habileté la plus consommée ne réussit même pas à tenir secrète. Delà leurs efforts pour se rendre indépendants des évêques au moyen des exemptions. De là aussi, et pour ce seul but, leur ardeur empressée à se jeter à cœur perdu dans les bras de la papauté, à lui prodiguer son encens le plus enivrant, à l'exalter aux dépens de l’épiscopat, de manière à ce qu’elle se pique à son tour de générosité et rende en privilèges ce qu'elle reçoit en louanges. Dès le douzième siècle et même dès le onzième cette tactique d’admiration mutuelle, ce flux et ce reflux d’égoïsme remplit toutes les pages de l’histoire. N’a-t-on pas vu, en effet, saint Hugues de Cluny, irrité de ce que l'évêque de Mâcon avait voulu, pour faire reconnaître sa suprématie, forcer les portes de l’abbayede Cluny, le faire réprimander au concile de Chàlons-sur-Saône en 1005 et condamner, malgré scs excuses, à faire pénitence au pain et à l’eau pendant sept jours*? Quelque temps après, ne voit-on pas l’archevêque de Vienne, le prélat le plus considérable en France après l’archevêque de Lyon, ne le voit-on pas, sur un simple soupçon d’avoir manqué de déférence envers l'autorité de l’abbé de Cluny, se hâter de faire
• Hug. a S. Victore, de Saeramenli», 1. II, pars II c. iv. — Voir M. Doultorille, f.s morale de l'Eglite et la morale naturelle, Paris, 18CU, 3' étude, p. 1G5.
• M. Duparay, Pierre le Vénérable, introd., p. !>.
D- G( ■ igic
DE CETTE Él'OQCE.
amende honorable, écrire à Pierre le Vénéral)le que s’il a, en quoi que ce soit, blessé sa majesté, majestatein, il est prêt à donner satisfaction, et le prier, si, comme il le pense, les bruits parvenus au pape à ce sujet sont faux, de lui écrire en toute hâte que l’abbé de Cluny n’a pas d’ami plus dévoué que l’archevêque de Vienne'? En un mot, à l'époque dont nous parlons, les moines travaillent de toutes leurs forces à absorber l’épiscopat dans la papauté comme à absorber l’État dans l’Eglise; et, puisqu'ils triomphent, il en résulte que le gouvernement ecclésiastique est essentiellement absolu et antilibéral.
Telles sont, dans toute leur sincérité, les deux objections qui nous sont faites.
Avant tout, qu'il me soit permis de répondre à M. Guizot que la réforme, pour appeler les choses par leur nom, n’a jias été une insurrection de l'esprit humain contre le pouvoir a!>sofu dans l'ordre spirituel. Si la réforme, en effet, se fût bornée à attaquer l'absolutisme de certains procédés, elle eût été légitime: car Jésus-Christ n’a jamais enseigné l'absolutisme, mais il a établi, dans son Église, le principe de la loi et non le caprice de l'arbitraire, docetiles eos servare omnia quxeumque maudavi vobis, et, à côté de ce principe, le gouvernement, non pas d'un seul, mais de plusieurs, posait episcopos reijere Ecclesiam Dei. Or, la réforme protestante, au lieu d'attaquer l’absolutisme dont il s’agit, a attaqué l'autorité elle-même, et, au lieu de corriger la surface dans ce qu’elle pouvait avoir de répréhensible, s'est insurgée contre le centre de l’unité dogmatique et gouvernementale.
Quant au fond même des deux objections précitées, il
' Migne, PaJroi. curs., t. CLXXXIX, p. 409. — H. Dupanj, ouvr. cité, 2‘ partie, ch. m, p. 155.
olO SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
(lisparaîl sous les ol)scrvalions suivantes. — D’abord, s’il y a un gouvernement essenliellemenl opposé à l’arbitraire, à la centralisation, à l’absolutisme, il est évident que c’est le gouvernement qui s’appuie sur les délibérations de tous les dépositaires du pouvoir. Or, que fait l’Égli.se au douzième siècle ? Sa vie gouvermentale n’est-elle pas une vie de conciles ? Le temps où llincmar de Heims pouvait, en trente-sept ans d’épiscopat (845-882), assister à trenteneuf conciles, est-il un temps à jamais expiré ? Ne voyonsnous pas, dans une durée de cinquante ans seulement (H0Ü-H50), se tenir cent quatre-vingt-deux conciles, dont quatre-vingt-deux en France? Guillaume de Champeaux n’assistc-t-il pas, pour sa part, malgré la brièveté de son épiscopat, à huit conciles : un à Troyes, deux à Beauvais, un à Chùluns, un à Rome, et trois à Reims ? Et certes ce n’étaient pas des conciles secrets ; le concile de Troyes en 1 107 était fort nombreux, et celui de Reims en 1H9 comprenait quaire cent vingt-quatre prélats. Ce n’étaient pas davantage, comme on a quelquefois cherché à l’insinuer, de ces menées de partis, où l'on cache sous l’astuce l'ambition ou la vengeance, où l’on parle tant sans rien dire, où du moins l'on dit tant do mal cl si peu de bien, où l’on j)rend plaisir à colporter les bruits les plu.s faux et les moins charitables, à se laisser aller aux pclitcs considérations et aux petits égoïsmes, à fabriquer les mérites et les démérites de chacun, et à se dévouer aux opinions intéressées, même aux dépens de la vérité. Non, les assemblées ecclésiastiques n’étaient pas abaissées. Elles avaient des passions plus hautes, la passion de la vérité, de la justice, du progrès de la société et de l’Eglise. La franchise et l’honneur présidaient à leurs discussions ; cl le concile de Reims de 1 1 1 9 ne craignait pas d’ouvrir scs portes au roi Louis et aux
DE CETTB ÉPOQUE, seigneurs français, non [ilns qu’à la comicsse de Poilicr.s, Hildegardc, et aux daines de sa suite.
Le besoin de consulter d’autres que soi-même cl départager la responsabilité gouvernementale, se faisait alors sentir non-seulement dans le clergé séailier, mais jusque dans ce clergé régulier qu’on accuse d’avoir tant favorisé le mouvement centralisateur et autocrate. En effet, vers la Hn du onzième siècle, saint Hugues lui-niéme, malgré sa nature faite pour commander, malgré le péril d’ab.solutisme auquel elle l'exposait, comprit que l’unité véritable n’est point l’absorption et qu’une tète qui voudrait dévorer son corps se mettrait elle-même dans l’impossibilité de vivre ; et, afin de tempérer ce ({uc la constitution de Cluny pouvait avoir de trop absolu, il releva et fortifia l’institulion des chapitres généraux, mit ainsi ses frères en mesure de l’éclairer facilement sur la situation, les intérêts spirituels et temporels de l'ordre, et décida avec eux les sages arrêts qui devaient assurer la gloire de tous et le repos de chacun '.
Un autre fait non moins caractéristique nous indique l’esprit du gouvernement ecclésiastique à celte époque : c’est que la France fut alors pour les papes un refuge et un conseil. «La France 1 dit Baronius en parlant de Gélase II, elle fut le refuge unique, ordinaire et certain, des Pontifes romains persécutés. C’est toujours aux Français et à leurs rois que les papes ont recours ; c’est par eux qu’ils sont honorablement accueillis, retenus, rétablis. Aussi n’esl-ce point mentir que de dire: la France est le port où vient s’abriter la barque de Pierre, battue par la lcm|)ête. » Mais elle lut plus qu’un refuge, elle fut un conseil. L’abbé Suger, auteur contemporain, nous dit sur le voyage que le pape Pascal II lit en France en H07 : « Le
' Voir SI. Dupnray, oiwr. Cité, iulrod., p. 9.
SYNTHÈSE SIR LE TRIPLE CARACTÈRE
sujet de ce voyage était pour consulter le prince Louis, désigné roi, et l’Église gallicane sur quelques difficultés touchant l’investiture ecclesiastique^ » Et ce que Pascal II fit en HO?, Gélase 11 le fit en 1118, Calixtell en 1119, Innocent 11 de 1150 à 1152, Eugènelllcnll47 et en 11 48, et Alexandre 111 de 1162 à 1165. Il est donc manifeste, par cette conduite des papes, que les évêques étaient alors profondément respectés comme étant tous les dépositaires d’un pouvoir un et indivisible ; qu’outre le gouvernement de leurs diocèses respectifs ils avaient, suivant le droit divin et indestructible (|ue leur donne l'Écriture, une part réelle dans le gouvernement de l’Église de Dieu, c’est-à-dire de toute l’Église. Ils sentaient que leur dignité, tout on étant soumise à la priorité du pape, était une dignité catholique, et non-seulement diocésaine; et comme saint Paul, ils avaient dans leur âme la sollicitude de toutes les Églises. C'est ce sentiment qui, à l’occasiond uncsimplc concession d'autel faite au monastère de Monslicrender en 1115, dictait à Guillaume cette formule expressive, par laquelle il ouvre l’acte de concession : « Nous, Guillaume, par la grâce de Dieu évêque de Châlons, à l’universalité des fils de la sainte Eglise de Dieu nous voulons faire connaître, » etc.’. Les moines, à leur tour, ceux-là même qu'on accuse le plus, ont laissé des témoignages où surabonde le respect de l’épiscopat. C’est ainsi que saint Bernard, à propos de la grande assemblée de 1146, écrivait à Pierre le Vénérable : « Nos pères, les évêques de France, vont se réunir à Chartres, le troisième dimanche après Pâques, avec le roi, notre seigneur, et les grands du royaume, pour s’occuper
* Su;:er, l'ila I.adni\, c. u. — Voir Fleury, llùl. tcciesiast., I. LXV, u.55
* « In nomine Patris et Filii et Spiritus sanli. Ego Giiillelnin; Dei gratta Calhalauncnüia epi^vopus, universis Modæ Dci Ecclcsic liliis noülicalum esso volunius quod, etc. a Voir P. Rapine, ouvr. cité, p. 258.
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DE CETTE ÉPOQUE
(les affaires d'Orienl. Plût à Dieu (]uc nous fussions dignes d’y jouir de voire présence ! Car il importe que celte grave résolution soit prise par les conseils de tous les hommes éminents. » Et cependant il ne s’agissait pas d’une question dogmatique. Tous étaient doncconvaincusque si les évêques ont dans le pape un chef, ce n’est pas pour être dispensés de gouverner l’Église, mais seulement pour la gouverner dans l'ordre et dans l’unité. C’est l’épiscopat qui de droit divin est le dépositaire unique du pouvoir gouvernemental de l’Église ; et quoi qu’en disent les protestants et les rationalistes, nul ne l'oubliait, ni dans le clergé séculier, ni même dans le clergé régulier. Si, comme l’a dit un génie moderne, «la nature est un livre immense, qui renferme les secrets les plus merveilleux, mais dont les pages sont dispersées à travers tout l’univers’, » la grâce est un livre plus immense et plus merveilleux encore , livre aussi un qu’il est profond ; mais autant il est un par la vérité qu’il enseigne, autant il est multiple par les jiages qui le composent ; cl le douzième siècle, comme tous les grands siècles de l'Église, proclamait que le réduire ù une seule page eût été le déchirer.
Mais, lorsque l’activité de l’esprit est unie à la liberté de la volonté, elles produisent infailliblement l’indépendance du caractère. C’est pourquoi, ce qui frappe en troisième lieu dans l'étude de ce siecle, c’est la franchise et la noble lierté des âmes. Nul n’y rampe, pas meme les ambitieux;
* Gœthe.
su SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
l’t les liubiles se trahissent tôt ou tard. A Citcaux comme à Cluny, au Mans comme à Chartres, on estime qu’il serait honteux de rompre une lance dans les tcnchres ou d’adresser un reproche autrement que l'ace à face.
L’époque dont nous essayons de résumer l’esprit ne s’écoule pas entre un jour fixe et un autre jour fixe ; car ce ne sont pas les jours qui font les époques, ce sont les hommes. 11 s’agit du temps qui s’est écoulé entre saint Hugues de Cluny (1024-1109) et Jean de Salisbury (1110- 1180). Guillaume de Champeaux n’a probablement jamais eu l'honneur de voir ces deux grands hommes, quoiqu’il en ail eu la possibilité; néanmoins c’est entre leur influence que s’exerça la sienne, et l'on sent dans son caractère, comme dans celui do la plupart de ses contemporains, un reflet qui rappelle le premier et annonce le second.
Saint Hugues de Cluny, tout en ayant une nature, sinon dominatrice, du moins disposée à la domination, était resté, par la force de son caractère, modéré et sagement libéral, il releva, en effet, comme nous l'avons vu, l’institution des chapitres généraux dans son ordre, il fonda la commune de Cluny. Il accorda la liberté civile à plusieurs villages appartenant au monastère'. Et lorsque, dans la grande querelle des investitures, la Providence le plaça entre scs deux amis irrités, Grégoire Vil et Henri IV, il eut le courage de faire taire son amitié et de ne laisser parler que sa conscience, en reprochant à Henri IV son ambition cl à Grégoire VH son absolutisme. Quoique Grégoire VH mérileplus de justice qu’on nclui en a quelquefois accordé, cependant saint Hugues le trouva excessif et le pria souvent de ne pas combattre des empiétements par des empiète*
* Voir la clurU: T98 datée de 1105. — Voir M. Duparay, outr. cilé, p. 10, note 5.
DE CETTE ÊI'OODE.
inents. «Si la tradition qui le représente intercédant à Canosse en laveur de Henri IV vaincu et humilié auprès de Grégoire VII irrité, est douteuse, il est certain, dit un historien, qu'il interposa plusieurs fois ses bons offices entre l’Empereur et le pontife, entre Henri IV et son fils Henri V, qu’il ne craignit pas même de s’exposer à la colère de Grégoire en disant, malgré ranatlièine pontifical, la messe jtour le repos de Tàmede l’Empereur excommunié. Sa conduite, lors de rexconimunicationdu roi de France Pliilipp e 1'”^ n’est pas moins caractéristique. Ni lui ni son ordre n'approuvèrent le coup dont Grégoire Vil avait frappé le roi. Aussi Philippe l", reconnaissant, écrivit-il à saint Hugues pour le remercier de cetle réserve et lui faire part de son désir d’aller finir ses jours à Cluny. Saint Hugues lui répondit qu’il s'applaudissait non-seulement de n’avoir jamais rien fait, contre sa majesté royale, mais au contraire de lui avoir toujours été fidèle, respectueusemeht attaché et zélé pour scs intérêts*. C’est probablement à cause de ces ménagements de saint Hugues envers le pouvoir temporel que Grégoire VII, à certains moments, disait de l’abbé de Cluny « (ju’il avait l’astuce du serpent. » Toutefois, ajoute le même historien, il faut bien croire que la sage politique dont Cluny était le centre finit par l’emporter dans le conseil des cardinaux sur les doctrines et les principes de Grégoire VII: car c’est à Cluny meme que fut nommé le pape Calixte II, qui, par de sages concessions, termina en 1122, à la diète de Worms, la querelle du sacerdoce et de l’empire*.»
Jean de Salisbiiry se trouva dans des circonstances non moins graves et non moins délicates. La société de saint
' Hatoire littéraire de la France, t. Vil, p. 480.
* M. Duparay, mvr. cité, 1" partie, ch. ri, p. (iü. — Voir H Loraiii, Uiit. de l'abbaye de Cluny, ch. tu, p. 44, 40-50.
516 SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
Thomas Becket, dont il fut secrétaire, le |)éiiétra de grandeur et de fermeté ; et, plutôt que de lui être inüdèle dans scs débats avec Henri 11, il le suivit en exil. Il est vrai que les études philosophiques auxquelles il se livra toute sa vie, donnèrent à son esprit une physionomie légèrement sceptique, dont la linesse était encore aiguisée par l’ironie habituelle de son langage. Néanmoins ce n’était là qu'une apparence, son esprit ne déteignait nullement sur son caractère, et son air sceptique n’était que le sourire habituel de sa conscience. Il savait, en elTet, profiler de son enjouement extérieur pour faire passer les choses qui ne pouvaient, sans blesser, être dites sérieusement. Il possédait l’art précieux et difGcile de se servir de son esprit pour faire accepter sa raison. La délicatesse spirituellement railleuse de scs paroles lui était à la fois un moyen et un bouclier : un moyen pour ne pas manquer de franchise et dire la vérité quand même ; un bouclier pour se protéger contre les attaques que pouvait lui valoir sa liberté hardie. Nous n’en citerons qu’un seul exemple.
Un jour le pape Adrien IV, avec qui il s’était lié, lui .Ayant demandé familièrement ce qu’on disait de lui et de l'Église romaine, Jean lui fil celte réponse : « Plusieurs disent que l’Église romaine, qui est la mère de toutes les autres, ne s’en montre pas tant la mère que la marâtre. On y voit des scribes et des pharisiens, qui mettent sur les épaules des autres des fardeaux excessifs, auxquels euxmemes ne touchent pas du bout du doigt. Ils dominent sur le clergé sans se rendre l’exemple du troupeau ; ils amassent (les meubles précieux et chargent leur table d’or et d’argent, et toutefois ils sont avares pour eux-mèmes. Ils ne donnent point d’accès aux pauvres, sinon quelquefois par vanité. Ils font des concessions sur les églises, excitent des procès,
DE CETTE ÉPOQUE
commettent ensemble le clergé et le peuple, et croient que toute la religion consiste à s’enrichir. Tout y est vénal, la justice meme, et ils imitent les démons, en ce qu’ils semblent faire bien quand ils cessent de nuire. On en excepte un petit nombre, qui remplissent le nom et l’office de pasteur. Le pontife romain lui-méme est à charge à tout le monde et pre$(|uc intolérable. On se plaint qu’il bâtit des palais, tandis que les églises tombent en ruine, et qu’il marche orné d’or et de pourpre, tandis que les autels sont négligés. Les palais dos pontifes sont magnifiques, tandis que l’Église du Christ se salit entre leurs mains. Ils dépouillent les provinees comme s’ils voulaient renouveler les trésors de Crésus. Mais le Très-Haut sait bien les trouver ; car ils ont été livrés eux-mêmes en proie à d’autres, et souvent aux plus vils des hommes. Et je pense que tant qu ils s’égareront ainsi hors de la bonne voie, la verge du Seigneur ne leur manquera pas ; car, suivant sa parole, ils seront jugés comme ils auront jugé les autres, on se servira envers eux de leur propre mesure. Voilà, saint-père, ce que dit le peuple, puisque vous voulez que j’expose ce qu'il pense. .
— Et vous- même, dit le pape, qu’en pensez-vous?
— Je suis bien embarrassé, répondit Jean. Je crains de
passer pour flatteur, si je m’oppose seul à ce que dit le peuple, et, de l’autre côté, je crains de manquer de respect. Toutefois, puisque Gui-Clément, cardinal de Sainte-Potentienne, parle comme le public, je n’ose le contredire ; car il soutient qu’il y a dans l’Kglise romaine un fond de duplicité et d'avarice qui est la source de tous les maux, et il le dit un jour publiquement dans l'assemblée des cardinaux, où présidait le saint pape Eugène Mais je crains
qu’en cherchant ce t|ue vous voulez, vous n’entendiez d’un
51S SYNTI1P.se sir le triple CAR.VCTÉIIE
imprudent ami ce que vous ne voulez pas. Pourquoi, saintpère, scruter la viedes autres, si vousne vous examinez pas vous-même? Tout le monde vous applaudit et vous flatte ; on vous nomme père et sei^'neur. Si vous êtes ])ère, pourquoi attendez-vous des présents de vos enlants? Si vous êtes seigneur, pourquoi ne vous faites-vous pas craindre des Romains, vos sujets ? Mais vous voulez conserver Rome à rÊglise par vos présents : est-ce ainsi que saint Sylvestre l’a acquise? Vous êtes, saint-père, hors du droit chemin. Ce que vous avez reçu gratuitement , donnez-le de même'. »
Certes, un tel langage ne pouvait être accusé de flatterie; et Adrien IV eut assez d’esprit et de grandeur d'âme, pour comprendre qu'on ne parle de la sorte que lorsqu'on a un caractère sérieux et une amitié dévouée.
Or, la pléiade d'hommes éminenis qui vécurent entre saint Hugues de Cluny et Jean de Salisbury, connut, elle aussi, cette noble indépendance du caractère et cette généreuse loyauté du cœur. Déjà nous avons nommé, avec Guillaume de Champeaux, Roscelin, Abélard, Odon de Cambrai, Hildebert du Mans, Yves de Chartres, Geoffroy de Vendôme, saint Rernard et Pierre le Vénérable.
Sans doute la conduite de Roscelin était réjiréhensiblc après le concile de Soissons, mais sa conscience était-elle coupable? (Jui le sait, si ce n’est Dieu? Pourquoi affirmer une culpabilité que nous ne voyons pas, et nier l’énergie que nous voyons? — Quant à Abélanl, ne fut-il pas grand, malgré ses erreurs et malgré .ses fautes ? Ses travaux, ses veilles, ses recherches sur les sujets les plus abstraits et les plus difficiles, sa retraite à Saint-Denis, sa fuite près de Nogent-sur-Seine où il est réduit à se bâtir lui méme une
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DF, CETTE ÉPOQUE. :>J9
cabaoü de roseaux, so^i acceptalion de la réclusion de Saint-Médard après le concile de Soissons, sa soumission si humble après le concile de Sens, sa réconciliation si sincère avec saint Bernard, tout cela n’est-ce pas la preuve d'une âme habituée à l’immolation d'elle-mème? — Et Odon, cet homme en qui la hardiesse de l’esprit le dispute à l'austérité du cœur, ii’est-il pas digne, par la pureté et la générosité de son caractère, de compter parmi les hommes qui ont illustré son temps? — Etilildebert du Mans, ce citoyen qui aime mieux, plutôt que de trahir son pays, subir la prison à plusieurs reprises; ce vieillard qui, malgré ses cheveux blancs et ses fatigues, couche sur la dure et porte le cilice; ce prêtre si bon pour les pécheurs et si fermecontre les vices ; cet évêque qui, pour être fidèle à ses devoirs, ne craint pas de rappeler les siens au pape Honorius II et de lui écrire : « Nous n'avons point appris en deçà des Alpes, et nous ne trouvons point dans les maximes ecclésiastiques que l’Église romaine doive recevoir toutes sortes d’appellations indifféremment. Si on établit cette nouveauté, l’autorité des évêques périra, et la discipline de l Eglise n’aura plus aucune vigueur ; » llildcbert, cette âme si douce et en même temps si énergique, si pleine de respect en face des personnes et si intrépide en face des abus, n'est-il pas un des caractères les plus nobles de son siècle?
A côté de ces hommes se tenait fièrement Yves de Chartres. Doué d'une érudition considérable, d’une vertu solide, d’uncaractèrciiiébranlabic, jamais, dit un historien, il ne cédait qu'à la vérité et à la justice, et il en donna des preuves magnifiques dans les luttes qu’il soutint contre Philippe I". Rien ne pouvait lui faire garder le silence, lorsqu’il voyait les canons de l’Église méprisés. Son zèle ne s’arrêtait i)as devant la dignité des personnes qui ne
520 SYNTHÈSE SUR I.E TRIPLE C\RACTÈRE
remplissaient pas les devoirs attachés à cette dignité. Malgré son respect profond pour le pape et ses légats, il ne craignait pas de leur dire la vérité, lorsqu'il les croyait dans l’erreur. Qui ne connait la lettre qu’il écrivit au légat Hugues de Lyon, lorsque celui-ci posa comme condition de la consécration de Daimbcrt qu’il avouerait la primatic du siège de Lyon sur la province de Sens : « Nous avons obéi à vos ordres, dit-il; par respect pour l’autorité apostolique, nous n’avons pas imposé les mains à l’élu de Sens, et vos lettres ont été adressées à tous les évêques de notre province. Mais nous vous prierons, nous vous conseillerons même d’user à l’avenir avec plus de modération de l’autorité que vous a confiée le saint-siege ; car en nous imposant un fardeau trop lourd , vous pourriez nous mettre dans l’impossibilité de vous obéir. Il peut vous être facile, à vous, de combattre de loin avec l’arc, il l’est moins pour nous de combattre de près l’épée à la main. Nous voulons bien nous exposer à tout pour exécuter les ordres du saintsiège en tout ce qui regarde la conservation de la foi ou la correction des mœurs ; mais avant de nous imposer impérieusement des choses indifférentes en elles-mêmes et qui ne peuvent ni profiter, ni nuire, soit qu’on les observe ou non, avant de changer des coutumes autorisées par les Pères, vous devriez, d’abord, vous demander en (|uoi cela peut être utile pour le salut, puis, s’il vaut mieux vous obéir à vous ([u’aux saints Pères. »
Geoffroy de Vendôme n’était pas d'un caractère moins élevé. Cardinal, ami d'Urbain II, de Pascal II, de Calixte H ctd’Honorius II, il montra pour le siège apostolique un dévouement admirable, faisant douze fois le voyage d’Italie pour soutenir la papauté dans ses luttes continuelles contre les Empereurs et contre les antipapes. Toutefois son amitié
DE CETTE ÉPOOIIE. SîI
ne l’aTPUglait pas, et il savait, lui aussi, s'imposer la peine (le déplaire pour goûter la joie d'être utile'.
Saint Bernard, malgré son impétuosité, ne le cédait à personne pour l’énergie de la volonté. On peut l'accuser d’avoir avec sa grande douceur manqué quelquefois de bonté, et peut-être d’avoir ressemblé, en certaines circonstances, à ces gens qui sont remplis de tendresse et dénués d’amour : mais nul plus que lui n’allait jusqu’au bout de ses convictions et de ses résolutions. Tout en lui, paroles et actions, marchait au butK]u’il voulait alteindre. Lorsque .sa conscience lui dictait un devoir, rien ne l’arrêtait, tant qu’il ne l'avait pas accompli. Dans un temps où les grandes affaires sociales avaient, par-dessus tout, un caractère religieux et ne pouvaient se conclure déiinitivement en dehors du pape, les hommes éminents qui étaient chargés de les mener à bonne Gn devaient donc naturellement se rencontrer avec lui ; et comme le milieu italien et le milieu français n’étaient pas toujours identiques, comme aussi l’humaine nature était une réalité non-seulement en deçà des monts, mais encore au-delà, il en résultait que très-souvent en France on était placé dans cette alternative difticile : ou de manquer à sa conscience, ou d’adresser au pape des observations et même des critiques. C’est une gloire pour les hommes dont nous parlons, d’être tous restés fidèles à l’honneur de leur conscience, et d’avoir aimé l’Ëglise et la papauté jusqu’à préférer une loyauté qui pouvait les compromettre eux-niémes à une adulation qui pouvait les servir.
Saint Bernard n’hésita jamais dans cette alternative, et
* Voir Fa kHtre qu'il adrcsMi au pape Pascal II sur la coniliiile qu’il
avait Icnur on Mil dans l'afTairo des inveslilures. ~ Fleury» Hût. ecclét,, 1. UVl» 11. 15; I. LXVll» n.
Ô22 SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
(l’une main aussi ferme qu'Iiiimble, aussi liardie que respectueuse, il écrivit cet ouvrage De la Considération qu'on ne lit aujourd'imi qu’avec stupéfaction , et dans lequel il indiquait directement au pape Eugène d'abord ce que devait être un pape, ensuite ce qu’il devait faire pour la réforme de l Église. Distinguant l'homme du pontife ; « Qu'êtes-vous? lui dit-il. Vous êtes ce que vous étiez naguère, et la dignité dont vous êtes revêtu ne vous a pas dépouillé de la nature humaine. Vous êtes homme, et bien
qu’on vous ait fait évêque vous êtes toujours homme
Un insensé sur un trône ressemble à un singe sur un toit. C'est une chose monstrueuse qu'une dignité éminente et un esprit étroit, une haute position et une vie honteuse; une parofe éloquente et une action stérile; un visage grave et une conduite légère; une autorité souveraine et une volonté sans fermeté et sans énergie. Je vous présente le miroir. Considérez ce qui vous manque et cherchez à l'acquérir ; car il vous manque quelque chose; celui qui croit ne manquer de rien prouve ainsi qu’il manque de tout.... Vous n’étes pas indigne des occupations extérieures, mais elles sont indignes de vous... Ce qui est au-dessus de vous, c’est le monde entier; mais vous devez en prendre soin et non le posséder comme un seigneur ; le titre de seigneur n’appartient qu’au Christ. Je crains moins pour vous le poison et le fer que le désir de dominer.... On en appelle à vous de toutes les parties du monde ; c'est un hommage rendu à votre primauté : mais vous devez surtout considérer s’il est bien utile. Rien n’est beau comme de voir les faibles garantis de la tyrannie, à l’abri de votre nom ; mais rien n’est triste comme de voir les coupables triompher par le meme moyen, et ceux qui souffrent travailler en vain à se faire rendre justice C'est un murmure général des
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DK CKTTE ÈPOQI'E.
Eglises. Elles se plaignent qu’on les tronque et qu’on les démembre. Vous demandez pourquoi? C'est qu’on soustrait les abbés à la juridiction des évêques, les évêques aux archevêques, les archevêques aux primats. Vous prouvez ainsi que vous avez la plénitude de la puissance, mais n'est-ce pas aux dépens de la justice? Convient-il de mettre son caprice à la place de la loi, de négliger la raison pour ne songer qu’à exercer la puissance? Ne m’alléguez pas les avantages de vos exemptions: les évêques en deviennent plus insolents, les moines plus relâchés et même plus («uvres... Croyez-vous qu’il vous soit permis de troubler l’ordre établi? d’arracher les bornes plantées par vos pères? Vous vous trompez si vous croyez votre puissance seule établie de Dieu ; elle est la première, mais il y en a de moyennes et d’inférieures.... Considérez (juel est l’état de la cour romaine! examinez quels sont les goûls des prélats qui vous environnent ! Ce sont des satrapes qui aiment moins la vérité que la majesté. J'ai touebe seulement la muraille, je ne l’ai pas démolie : à vous, fils de prophète, de la démolir et de voir ce qui se passe par derrière... Mais avant toute chose, considérez que l’Eglise romaine dont Dieu vous a établi le ebef, est la mère et non la dominatrice des autres Églises, que vous êtes non le souverain des évêques, mais l’un d’entre eux. Etc., etc. »
Enfin, Pierre le Vénérable, ce cœur si plein de suave bonté et de délicate tendresse, presque limido à force d’être conciliant, et si disposé à oublier ce qui ne touchait que lui afin de n’oublier jamai; ce qui intéressait autrui , Pierre le Vénérable n’a pas eu le défaut de sa qualité dominante. Il a su montrer un caractère aussi inébranlable que modéré. Quand saint lîernard attaqua Cluny, il lui répondit comme un bomme qui combat pro (tris et focis. El
SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
Îi24
lorsque Innocent 11 exempta de la dîme les couvents cisterciens situés sur la terre de Cluny, il lui adressa une lettre dont l'extrait suivant nous indique suffisamment l'esprit : « De quel droit un pape peut-il de sa propre autorité, sans jugement, dépouiller non pas seulement un grand et illustre monastère comme Cluny, mais même la plus faible, la plus pauvre des femmes? Quand a-t-il été permis de disposer du bien d'autrui sans le consentement d'autrui? Quand, enfin, l'offrande des biens arrachés par la violence a-t-elle jamais été agréable au Seigneur?.. Quoi donc ! parce que le riche doit faire l'aumône au pauvre, le pauvre a-t-il pour cela le droit de dépouiller le riche? » Et cependant il ne s'agissait là que d'une question d’argent et de motte de terre ! qu’eùt-ce donc été s’il se fût agi d’une question qui touchât directement soit au dogme soit à la morale !
Telle fut la noble indépendance de caractère des principaux personnages de cette époque ; et, pour les couronner par celui qui fut leur maître, leur conseiller ou leur ami, disons que Guillaume de Champeaux posséda à un degré supérieur les trois éléments qui ont fait du douzième siècle un des siècles les plus sérieux de l’histoire. Actif et sincère, il laissa ses premiers élans l’emporter vers la recherche de la vérité. « La vérité, disait-il, je ne la fuis pas ; je ne vais pas me cacher dans les coins ténébreux, de manière à me rendre moi-même ténébreux ; je ne corromps pas non plus les Écritures gardes explications détournées; ma foi n’est pas comme une roue mobile et changeante : mais j’aime la vérité ; c’est avec elle que j’ai parlé et c'est avec elle que je parle*. » Il la chercha dès son enfance jusque dans ces
* « Ego veritateiii ntm relugto, iik anfriilos qiia^rcns incredibilem me ipsum coiisliluo; noc cliam Scripturns siihripicndo jirrverlo, nec mea fides ulla iiiobi)iUiU‘ rolahir, votacilor dixi dico. » Üialûgii* inter Christian, et Judæum, apml Migne, Patrot. cnrs.f l. CLXIlt, cul.
Dtgilized
DE CETTE ÉPOQUE, profondeurs diilicilcs et abstraites, où clic se plaît à se dérober aux regards des hommes. Poussé en avant par la hardiesse de son esprit, mais équilibré par l'exactitude de sa raison et parla vivacité de sa foi, il fut du nombre des philosophes qui creusèrent vers l'aveuir en expliquant le passé, et mérita, tout en restant orthodoxe, de compter parmi les maîtres modernes de son temps. On a dit d’Abélard qu'il fut « un grand agiiateur de l’esprit humain ' : » Guillaume de Champeaux a une gloire plus pure, et l’on peut dire de lui qu’il fut un grand moteur de l’esprit humain.
Son cœur, moins connu que son intelligence, ne resta pas étranger à l’amitié : les murs de Saint-Victor ont redit souvent le nom de Gilduin, les ombrages de Clairvaux et de Trois-Fontaincs nous ont appris que son âme et celle de saint Bernard étaient devenues la même âme, et l’hospice de Saint-Etienne de Chàlons nous a révélé sa bonté pour les pécheurs, sa commisération pour les pauvres et les inlirmes. Toutefois sa tendresse ne diminua jamais son énergie. Calme, mais ferme, il sut tenir tète à l’empereur d’Allemagne et garder en sa présence un front aussi lier que sa conscience était pure ; il sut même s’opposer à saint Beniard, et ne craignit pas de souffrir dans ses sentiments les plus doux pour défendre ce qu’il estimait être la vérité.
« La force véritable et la véritable gloire d’un homme d'intelligence et de cœur au sein d'un grand parti, ce n’est pas, a-t-on dit, de suivre tous ses mouvements, mais de les régler ; ce n’est pas d’obéir à des enlraînemenls d’un jour, mais de rester religieusement lidèle «à des intérêts durables, et de savoir, en certains moments décisifs, préférer le salut
M. Nourrisson, Progrit de la peatée humaine, p. 255.
520 SYNTHÈSE SlH LE TRIPLE CAItAaÈBE DE CETTE ÉPOQUE,
(le son'|iarli à sn laveur'. » Guillaume de Champeaux cul celle fidelité ; cl s’il dul se corriger uii jour, il resla luiiiiémc toule sa vie. Modéré par le fond même de sa nalure, il s’appli(]ua sans ces.se à découvrir le juste milieu des choses, à fuir partout les extrêmes, à concilier par sa lar- ■geur d’esprit cl sa bonté ce que les passions des hommes chcrchaienl à mettre en lutte, la nature et la grâce, la science et la foi, l’État et l’Église, le zèle et l’exactitude, l’humililé cl !e respect de soi-même, le devoir et le droit, l’autorité et la liberté. Doué d’une prudence consommée dans la pratiipic des affaires, malgré les idées spéculatives qu’il aimait à entretenir en lui, estimé par les hommes du caractère le plus différent, il mérita, auprès de Galon, son évêque, d’être envoyé au concile de Troyes (|ue présida l’ascal II ; Yves de Chartres, le premier canoniste de son lem|)s, le prit pour arbitre dans une affaire qui concernait les rap|K)rlsdes moines et des chanoines réguliers’ ; et Calixlc 11 lui-même l’envoya en son nom à Henri V pour traiter avec lui la plus grave des questions qui agitaient alors l’Église. C’est donc avec raison qu’un de ses contemporains, révc(|uc de Soissons, l’a appelé dans les actes d’un concile « la colonne des docteurs. » Mais sa meilleur gloire, c’est d’avoir été de ceux qui ont proclamé par leurs actes cette vérité sublime, que Pierre de lîlois devait, quelques années plus tard, exprimer en ces mots ; ce II y a deux choses pour lesquelles tout fidèle doit résister jusqu’au sang ; la justice et la liberté*. »
* E. ïe Christianimne et la philoêophie y Paris» 18.*»5
• C(. \von. Carnot. Epi*/. 208.
^ « Duo sunt, ju»tilia rt ültertas, pro quibu.s quisque fidcUa u.<iquc atl ban* guiiicm siarc üebcat. » l'elr. Blcscns.» de Inst, episcop.
APPENDICES
APPENDICE I
LES OCTRiSES DE CVILUDME DE CIIANPEIDI.
De Wisch rapporte, dans la Bibliothèque cistercienne, que Ciiillatinie de Champeaux composa de nombreux ouvrages philosophiques pour la défense et la gloire des doctrines réalistes. Altélard fait mention d’une Glose sur le livre de l'Interprétation, Glossli.æ Willelmi Caupellessis super Péri ermesias (Abélard, Dialeclica, pars l‘, lib. III, in lib. de Inlerpretalione. Cf. Cousin, Ouv. inédits d'Abélard, 1856, p. 225).
Tous ces ouvrages ont disparu. Les quelques autres qui nous restent, sont :
I. — Le manuscrit des Sesterces. — Ce manuscrit de .Notre-Dame, cote 222, petit in-4", d'une écriture du douzième ou treizième siècle, commençant ainsi ; < Incipiunt scntenliæ Guillelini Catbalaunensis episcopi, » fut d'alvord trouve h la bibliothèque «lu monastère bénédictin de Saint-Pierre de Châlons, puis donné par Cbuilc Joly h la bibliothèque «le Notre-Dame de Paris (Cf. Oudini Commenlarium de scriptoribus et scriptis ecclesiasticis, I. II, col. 965-965). — M. Cousin, dans les Ouvrages inédits d'Abélard, p. 625, observe que ce livre n'est pas, comme on pourrait le penser d'après l'analogie du titre avec celui de l'ouvrage de Pierre le Lombard et de tous les livres de sentences qui ont suivi, et comme le dit l'abbé Leheuf (Dissert., Il, 150), un cours de théologie et de morale chrétienne, mais un assemblage de petits cliapitres détachés, contenant des dissertations ou explications sur des points spéciaux de doctrine, sur des vertus ou des vices, et sur des pa.ssages de l'Écriture sainte. Ainsi, P 1-5 r”, de la .simonie; P 5 v*, 7 r', du mariage; P 7 r°, du sens de celte sentence: « Que l'homme est conçu et engendré dans le péché ; » P 7 v“, 8 V, de la prophétie ; PU V*, 12 r”, de la charité ; P 12 r°, 15 r", de l'orgueil; P 20 r‘, du péché, etc. Ces passages sont souvent très-courts et do quelques lignes seulement.
APPENDICES
Dans ce même iiianuscrit, on trouve plus loin, f" 25 V, 8(> r*, une collection d’extraits d’auteurs ccclésiasli(|ucs, principalement de saint Aupustin, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Grégoire le Grand, et de dissertations ou interprétations tliéologiques. Cette compilation coinnience par une lettre du pape Melchiades sur le baptême et la conlirmation, et se termine jiar un passage de saint Augustin. Les dissertations ont pour objets principaux les saa-ements, les aTémonies de l’Eglise, l’eicommunication et surtout les allégories et figures de l’Ancien Testament (Voir Cousin, oitvr. ciW, p. 026).
II. — L’opuscule DE Origi.xe AxiMM. — Cct opuscule, qui se trouve compris dans le manuscrit des Sentences (f^ 25 r", 25 V), fut imprimé par dom Marlène dans le Thexaurtis nov. anecdolorum, t. V, p. 881, et publié par M. Migne dans la Palrologie latine, t. CLXUI, col. 1043-1045.
III. — liO fragment DE Sacbamexto altaris. — Cf. dom Mabillon, Act. SS. Ord. S. Bened., t. 111, pra-fat.,p. 55, ex codice Cheminioneusi ; Annales, t. V ; Histoire littéraire de la France, t. X, p. 512 ; Migne, Patrol. lat., t. CLXUI, col. 1039-1040.
IV. — Le Di aooDs seu altercatio cujiisdah cnRisriAM et jodæi de riDE CATtioLicA. — Cf. Bibl. Patr., sxc. XII, pars 1“, t. Il, p. 1885; .Migne, Patr. lat., t. CLXUI, col. 1045-1072. — Ia;s écrivains qui ont rangé ce. Dialogue parmi les ouvrages douteux de Guillaume de Cliam|>eaux, et l’ont attribué 5 Gislcliert Crispin, |>rocureur du monastère de Westminster, se sont appuyés, d'une part, .sur ce que ce Dialogue est adressé à Alexandre, évêque de Lincoln, d’antre part, sur ce que Gislebert Crispin a composé un ouvrage sur le même sujet et sous le même nom, Dispntatio judtei ctim ehristiano. Ce raisonnement est sans valeur. D'abord, l’écrit de Gislebert et l’écrit de Guillaume de Cliampcaux sont deux ouvrages distincts, publiés l’un et l’autre dans la Palrologie Ae Migne (t. CLIX, col. 1007-1056;!. CLXUI, col. 1045-1072). Ensuite, de ce que ce Dialogue est adressé à un évéque anglais, il ne résulte pas qu’il ait été composé par un auteur anglais : Guillaume de Champeaux, qui eut des disciples de toutes les parties île l’Europe, était en rajiport avec les maîtres les plus éminents et pouvait fort bien connaître l’évéque de Lincoln.
.Mais ce n’est li qu’un argument négatif. Tout, au contraire, concourt à prouver positivement l’autheiiticité de ce Dialogue. — Premièrement, il est certain que son auteur est un professeur. On le voit, soit par la manière dont il débute: • R. Alexandre. .. quidam fidei chri-
APPENDICES
slianæ |)ro|iiif;nalor cl senrus iii spirilu llei ri’cta sapcrc, » Ole. ; soit par l’occasion qui l'a ilétmninû b ccriro : • Igiliir rogaverunl me audilorcs iil liüc pro iitililalc fiilei littcris tradercm, » de. ; soit enfin par des forimilcs d'école qu'il sérail dtllieile de trouver ailleurs aus.si accusées : « l’ro cerlo scias quia peccaluiii ipiod Ailani fecil, tu ipse fecisii, et pomuiii (|und ipse contra Dei pr.cceplum inoninrdit, lu luoinnrdisti : ipiia ipiando Adam peccavil, nulliis luiiiio erat præler Adam, sed uiimis lionio erat Adam ; igilur qiiin Adam peccavit omnis liomo pecravit, » etc. (G)l, lOSil, loco. cil). — Secondement, dans le manuscrit de Nolre-Oame, ce Dialogue se trouve b la suite des Sentences, sans aucun intervalle, cl commence même au milieu d’une page (P’ 86 r* — 107 r*), comme s'il ne s'agissait que d’une continuation. Il n’y a aucune indication de changement d'auteur : pourquoi dès lors agir comme s’il en existait une? D'autant plus qu'il v a une harmonie parfaite entre ce Dialogue et les autres ouvrages de Guillaume de Champeaux. C’est le même style que dans le de Origine animx. C'est le même sérieux dans le ton, le même laisser-aller dans l'expression, la même facilité et la même correction dans la phrase. C'est b même doctrine que dans les Fragments ine'dits, notamment ce qui touche au |iéché originel cl à sa transinis.siou (cf. Dial., col. lOôü ; Fragm. 17, ‘21-28, ôô-ôC), à b Trinité (cf. Dial., col. 1056-lOaO; Fragm. 1), et à rincarnation (cf. Dial., col. 1060; Fragm. 9, lu, 30, 53, 39), Enfin c'est b meme méthode analytique, et le même esprit de discussion modérée et de sage concilbtion. Il faut donc conclure avec le copiste du manuscrit de Notre-Dame, et plus encore avec l'opinion qui le guide dans le rapprochement des Sentences, du de Origine animx ef du Dialogue, que ce sont b les œuvres du même auteur, Guillaume de Champeaux.
V. — Un ABRécé de la morale du rxrE sairt Grkcoire, et une Etude sur la Morale de Job. — On lit en cffel diuis Oudin : • Juxta Albericum in chronico ad annum 1113, magislcr Guilicinms de Campellis moralia sancli Grr^'orii papæ abbreviavil et alia fecit. Facliis est postea dorlior ex inspeclione mss. làvdicis in catalogo mamiscriptorum codicum ahhatix Cbravalicnsis, quem accmatissimum auno 1661 oblinuit Laicas Dacherius, ubi legimus' Moralia de Cam{>ellis super Joh. Nullus itaque dubito quin Moralia isb s|>ccleut ad Guillelmum hune nostrum, |iostea Catabunenscm cpiscopum. » Oudini Comment, de scrip. ecclesiasl., t. H, col. 963.
VI. — Deux chartes, l'une de 1120, l'autre de 1121. Sur b pre-
APPENDICES
mièrc, voir Annales du diocèse de Châlons par le P. Rapine, p. 260; Migne, Patrol. lat., t. CLXIII, col. 1039-1043. La seconde est ina- Buscrilc aui archives de Cliàlons ; Layette des autels.
VII. — Qdarakte'Deox fracmemts ir4dits, découverts par M. F. Ravaisson 5 la bibliothèque de Troyes. La substance do leur doctrine sc trouve disséminée, avec le texte même, dans le corps de notre ouvrage. Qu’il nous suffise donc d'indiquer le litre ou les premières paroles de chacun :
1. De esscnlia Dei et de substanlia Dei et de tribus ejus jiersonis.
2. De creatione angeli et hominis et de libero arbitrio eis attribnto, et qnid sit prædestinatio.
3. Quod liberum arbitriiim depressnm est in angelo et in homine.
4. De ligno scientiæ boni et mali, et de original! pcccato, vel quare puniatur anima.