LES FEMMES
Dieu du ciel !
TELL, au gouverneur.
Épargnez-moi ce coup. Voici mon cœur, ordonnez à vos soldats de me tuer, (ii présente
sa poitrine.)
GESSLER
Je ne veux pas ta vie, je veux que tu tires. Tu peux tout, Tell, rien ne t'effraye ; tu manies la rame comme l'arbalète ; nul orage ne t'épouvante , s'il faut sauver quelqu'un ; à présent, libérateur, sauve-toi toi-même,
puisque tu sauves les autres. (Tell est livré à une violente agitation, ses mains tremblent. Tantôt ses yeux se tournent vers le gouverneur, tantôt ils s'élèvent vers le ciel. Tout à coup il prend dans son carquois une seconde flèche et la cache dans son sein. Le gouverneur remarque tous ses mouvements.)
WALTHER, sous le tilleul.
Tirez, mon père ; je n'ai pas peur.
TELL
ïl le faut. (Il rassemble ses forces et s'apprête à tirer.)
RUDENS, qui pendant ce temps a cherché à se contraindre^ s'avance.
Seigneur gouverneur, vous ne pousserez pas ceci plus loin. Non, ce n'était qu'une épreuve... Vous avez atteint votre but. Une rigueur poussée trop loin ne serait pas conforme à la prudence, et l'arc trop tendu se brise.
GESSLER
Taisez-vous jusqu'à ce qu'on vous interroge.
RUDENS.
Je parlerai, je le dois ; l'honneur de l'empereur m'est sacré. Une pareille conduite attirerait la haine universelle, et telle n'est pas la volonté de l'empereur, j'ose l'affirmer.
Mes concitoyens ne méritent pas une telle cruauté, et votre pouvoir ne s'étend pas jusque-là.
GESSLER
Comment! vous osez !...
RUDENS.
J'ai longtemps gardé le silence sur toutes les mauvaises actions dont j'étais témoin, je fermais les yeux sur ce que je voyais, j'ai contenu dans mon sein l'indignation qui soulevait mon cœur ; mais me taire plus longtemps, ce serait trahir à la fois ma patrie et mon honneur.
BERTHE se jette entre lui et le gouverneur,
0 Dieu ! vous irritez encore davantage ce furieux.
RUDENS.
J'ai abandonné mes concitoyens, j'ai renoncé à ma famille, j'ai rompu tous les liens de la nature pour m'attacher à vous. Je croyais agir pour le mieux en affermissant ici la puissance de l'empereur. Le bandeau tombe de mes yeux. Je me vois avec effroi entraîné dans un abîme ; vous avez égaré ma pensée imprévoyante et trompé mon cœur confiant. Avec la volonté la plus noble, je perdais mes compatriotes.
GESSLËR.
Téméraire ! parler ainsi à ton seigneur !
RUDENS.
L'empereur est mon seigneur, et non pas
CxUILLAUME TELL 101
VOUS. Je suis né libre comme vous, je suis votre égal en tout ; et si vous n'étiez pas ici au nom de l'empereur, que j'honore, même quand vous abusez de votre pouvoir, je jetterais ici le gant devant vous, et, d'après la loi des chevaliers, vous devriez me rendre raison. Oui, faites signe à vos soldats ; je ne suis pas sans armes comme le peuple ; j'ai une épée, et celui qui m'approchera...
STAUFFACHER, crie :
La pomme est tombée ! (Pendant que tout le monde était tourné du côté du gouverneur et de Rudens, Tell a lancé sa flèche.)
LE CURÉ
L'enfant vit !
PLUSIEURS YOIX.
La pomme est abattue ! Walther Furst chancelle et paraît près de s'évanouir, Berthe le soutient.) GESSLER, étonné.
Il a tire ? Gomment, ce démon !...
BERTHE
L'enfant vit; revenez à vous bon père.
WALTHER accourt avec la pomme.
Mon père, voici la pomme ; je savais bien que tu ne ferais pas de mal à ton enfant.
Tell, lorsque la flèche est partie, est resté le corps penché, comme s'il voulait la suivre. Il a laissé tomber l'arbalète. Quand il voit l'enfant revenir, il va à lui les bras ouverts et le presse avec tendresse sur son sein. Alors la force l'abandonne, et il est près de s'évanouir. Chacun le regarde avec émotion.)
BERTHE
Bonté du ciel !
WALTHER FURST
Mes enfants ! mes enfants !
STAUFFACHER
Que Dieu soit loué !
LEUTHOLD.
C'est un coup mémorable ; il en sera parlé dans les temps les plus reculés.
RODOLPHE
On parlera de l'archer Tell aussi longtemps que les montagnes resteront sur leur base.
GESSLER
Par le ciel I la pomme est traversée au beau milieu. C'est un coup de maître, il faut lui rendre justice.
10/i GUILLAUME TELL
LE CURÉ
Le coup est bien, mais malheur à celui qui l'a forcé à tenter la Providence !
STAUFFACHER
Revenez à vous Tell, levez-vous; vous vous êtes courageusement conduit, et vous pouvez retourner chez vous en liberté.
LE CURÉ
Allez, allez, et rendez ce fils à sa mère.
(Ils veulent l'emmener.)
GESSLER
Tell, écoute.
TELL revient.
Qu'ordonnez-vous monseigneur ?
GESSLER
Tu as caché une seconde flèche dans ton
sein. Oui, je l'ai bien vue. Qu'en voulais-tu faire ?
TEH embarrassé.
Monseigneur, tel est l'usage des chasseurs.
GESSLER
Non, Tell, je n'accepte pas ta réponse; tu avais quelque autre pensée. Dis-moi la vérité librement et franchement. Quelle qu'elle soit, je te promets que ta vie est en sûreté. A quoi destinais-tu ta seconde flèche ?
TELL
Eh bien, monseigneur, puisque vous m'assurez la vie sauve, je vous dirai la vérité
tout entière. (Il tire la flèche de son sein et la montre au gouverneur avec un regard terrible.) Si j'avais atteint mon enfant chéri, je vous aurais frappé
avec cette seconde flèche ; et certes, ce couplà, je ne l'aurais pas manqué.
GESSLERi
Bien ! Tell, je t'ai assuré la vie, je t'ai donné ma parole de chevalier, je la tiendrai ; mais, puisque je connais tes mauvais desseins, je veux te faire conduire dans un lieu oii tu ne verras jamais le soleil ni la lune. Là, je serai à l'abri de tes flèches. Saisissez-le et
liez-le, (Tell est lié.)
STAUFFACIIER.
Gomment , monseigneur , vous pourriez traiter ainsi un homme que Dieu protège si visiblement ?
GESSLER
Nous verrons si Dieu le délivrera une se-
conde fois. Menez-le sur une barque; je vais y aller sur-le-champ, je le conduirai moimême à Kussnacht.
LE CURÉ
Vous ne l'oserez pas faire, l'empereur ne l'oserait pas ; cela est contraire à nos lettres de franchise.
gessler;
Oii sont-elles ? L'empereur les a-t-il confirmées ? Il ne les a pas confirmées ; c'est par votre obéissance que vous obtiendrez cette faveur. Vous êtes des rebelles envers la justice de l'empereur, vous entretenez des projets audacieux de révolte. Aujourd'hui, je saisis cet homme au milieu de vous, mais vous êtes tous coupables comme lui. Que
celui qui est sage apprenne à se taire et à
obéir. (Il s'éloigne. BerHie, Rudens, Rodolphe et des hommes d'armes le suivent. Friesshard et Leuthold restent,)
WALTHER FURST, dans une violente douleur.
II part; il a résolu de me perdre, moi et toute ma famille.
STAUFFAGIIER, à Tell.
Oh ! pourquoi avez-vous rallumé la rage de ce furieux?
TELL
Peut-on se maîtriser quand on éprouve une telle douleur ?
STAUFFACHER
Ah! c'en est fait! c'en est fait! Avec vous, nous sommes tous enchaînés et tous asser-
GUILLAUME TKLL 109
vis. (Tous les paysans environnent ïell.) AveC VOUS
s'en va notre dernier espoir.
LEUTIIOLD, s'approche.
Tell, ton sort m'attendrit; pourtant il faut que j'obéisse.
TELL
Adieu.
WALTHER, avec désespoir et s' attachant à lui.
Oh ! mon père ! mon père ! mon père chéri !
TELL, levant les bras au ciel.
Là-haut est ton père, invoque-le.
STAUFFACHER
Tell, ne dirai-je rien à votre femme de votre part?
TELL prend son fils avec tendresse-
L'enfant est sain et sauf, Dieu me secourra.
( 11 s'éloigne, et suit les gens du gouverneur. )
XIY
Laissons la poésie, reprenons la tradition, €ette autre poésie de la vérité.
Gèssler, maître de Guillaume Tell, mais craignant qu'une insurrection soulevée par l'exemple de ce héros des paysans d'Uri ne lui enlevât son prisonnier, résolut de le transporter cette même nuit dans une citadelle appartenant à l'empereur, à Kussnacht,
au pic du mont Rigi. Pour aller à Kussnacht, il fallait traverser le lac. Gessler, ne voulant confier à personne la garde du rebelle réservé à un supplice exemplaire , s'embarqua à Fluelen , petit port de pêclieurs sur la rive occidentale du lac des Quatre-Gantons. Quelques rameurs , une poignée de gardes, un pilote inexpérimenté, composaient tout l'équipage. Guillaume Tell, garroté de chaînes, fut jeté sous leurs pieds comme un vil fardeau, au fond de la barque. On déploya la voile. Ils naviguèrent heureusement jusqu'à la moitié de la traversée du lac, mais là les étoiles se voilèrent, les vagues frémirent ; un vent qui avait le bruit et le poids de l'avalanche, tomba plutôt
qu'il ne souffla du Saint-Gothard par l'embouchure de la Reuss ; la voile, chargée de vent, fit pencher la barque et éclata avec le bruit du tonnerre. Les rameurs cherchent en vain à atteindre une anse au pied du Rigi pour s'abriter. Repoussés en plein lac parles lames écumantes , ils flottent d'abîme en abîme sans pouvoir trouver une route dans ces liquides vallées; il fallut obéir à l'ouragan, qui les ballotta d'une rive à l'autre pendant une longue nuit.
<( Il n'y a qu'un homme en Suisse capable de nous sauver, s'écrièrent les rameurs.
— Quel est-il ? dit Gessler.
— C'est Guillaume Tell, répondirent les paysans d'Uri.
lia GUILLAUME TELL
— Coupez les cordes qui le garrottent, reprit le gouverneur : sa vie nous répond de la nôtre ; confiez-lui le gouvernail.
On coupa les cordes qui garrottaient l'habile pilote. Tell, le gouvernail en main, lutta comme un dompteur de vagues avec la tempête ; il se rapprocha de la côte d'Altorf, dont on entendait les rochers à pic résonner sous les assauts des flots à travers les ténèbres et la fumée du lac. Il cherchait une anse connue de lui seul. Là les rochers abaissés formaient une échancrure à la côte et permettaient d'amarrer un esquif dans les temps calmes. Le bruit des vagues contre les parois de la côte le dirigeait. Tout à coup il fit virer la poupe de la barque vers un mon-
ceau d'écume, qui laissa à découvert en retombant un écueil ruisselant d'eau courante; et, s'élançantd'un bond de la barque à terre, il repoussa du pied la poupe aux flots. Les flots la reprirent, l'éloignèrent, l'engloutirent et la relevèrent tour à tour comme un jouet sur leurs collines. Avant que les rameurs de Gessler eussent reconnu, aux premières clartés du matin, la côte d'Altorf et l'anse de Fluelen, Tell, échappé à la mort, avait gravi les collines d'Altorf, frappe à la porte de sa maison, embrassé sa femme et son enfant, et repris son arbalète et une flèche.
Cependant le gouverneur, débarqué aussi au milieu du jour, avait envoyé un messager à Altorf, pour ctiercher ses écuyers, ses chevaux et ses gardes. On lui avait amené son escorte. Il s'avançait dans un chemin creux sur les traces de Tell, jurant à haute voix que, si le fugitif ne se remettait pas de
lui-même dans ses fers, chaque jour de délai
lui coûterait la tête de sa femme ou d'un de ses enfants. Un homme, caché par les feuilles des arbres de la forêt, entendait ces cruelles menaces ; une flèche siffla à travers les branches et perça le cœur de Gessler. Il roula de son cheval sans avoir le temps d'achever le serment qu'il faisait au crime : on le releva mort. Nul ne vit l'archer ; il avait frappé comme la vengeance divine, sans se montrer autrement que par le coup.
Soit que Tell, bien qu'il n'eût tiré la flèche que pour sauver sa femme et ses trois enfants, sur lesquels la mort était alors suspendue , rougît d'avoir frappé en assassin plutôt qu'en combattant ; soit qu'il ne voulût pas recueillir de gloire d'un acte qui ressem-
blait par l'apparence à un crime ; soit que la flèche fût partie en effet d'une autre main que la sienne, Tell ne revendiqua jamais pour lui-même le meurtre de Gessler. Il laissa le crime ou la gloire au mystère ; il se contenta de recouvrer sa femme et ses fils, laissant à d'autres l'honneur de reconquérir la liberté politique de son pays sauvé ou vengé par sa flèche, et n'ayant fomenté, lui, d'autre révolte que la révolte de la nature. C'est cette révolte, plus légitime et plus simple que l'acte, qui fit de lui et malgré lui le héros de la Suisse. Une femme, Lucrèce, avait délivré Rome; un père, Guillaume Tell, avait délivré l'Helvétie.
XYI
Ce dernier attentat de Gessler à la paternité; ce drame de la pomme; ce supplice moral du père ; ce meurtre exécrable de l'enfant par la main de celui qui lui avait donné le jour, si cette main avait tremblé ; ces angoisses et ces cris d'horreur de toutes les mères ; cette immolation enfin du tyran, sauvé d'abord par sa victime, puis frappé
122 GUlLLAUiME TELL
dans son impatience de nouveaux crimes par une invisible main, firent fermenter à l'instant le complot formé par les conjurés du Grutlipour la liberté des montagnes. Chaque paysan trouva un complice dans chaque paysan ; on s'entendit sans s'interroger ; on compta les uns sur les autres sans se prêter d'autre serment que celui du regard, de la physionomie, delà main serrée par la main. L'âme de Guillaume Tell, au moment oîi il tendait son arc, hésitant entre la pomme placée sur le front de son enfant et le cœur de Gessler, avait passé dans toute la Suisse. Le 31 décembre, les trois chefs de la conjuration du Grutli levèrent leurs bannières et appelèrent leurs compatriotes aux armes.
La bannière d'Uri représentait une tête de taureau avec les chaînons brisés du joug pendant sur le cou ; celle de Schwytz, une croix, double symbole de supplice et de délivrance; celle d'Unterwald, deux clefs, image des clefs de l'apôtre saint Pierre, qui allaient leur ouvrir les portes de fer de leur antique servitude.
A minuit, StaufCacher, suivi de la jeunesse d'Uri, gravit en silence les escarpes du château de Rosberg, une des citadelles de l'Autriche. Tout dormait dans la demeure forte des tyrans, excepté l'amour et le patriotisme. Une jeune fille, de la race des serfs, qui servait par contrainte dans le château du seigneur, était la fiancée d'un des conjurés.
Avertie seulement par lui du jour et de l'heure, elle lui jeta, au fond du précipice, une corde à nœuds attachée au barreaux de sa fenêtre. Le jeune homme, introduit ainsi avec vingt de ses compagnons dans le château, surprit la garnison allemande dans son sommeil, la désarma et l'enferma dans la prison de la forteresse. Les vainqueurs laissèrent flotter, comme un piège, le drapeau de l'Autriche sur les remparts. Ce piège y attira le lendemain un groupe de seigneurs qui fuyaient la rébellion des campagnes : ils restèrent les otages des paysans.
A Sarnen, les paysans, cachant leurs armes sous leurs habits, se présentèrent chargés d'agneaux, de chevreaux, de chamois et
de poules; comme pour apporter au seigneur les» vœux et les tributs du premier jour de l'année. Le seigneur, qui sortait pour se rendre à l'église de Sarnen, les salua en passant et leur dit d'attendre son retour. A peine avait-il franchi la herse qu'ils la baissèrent, tirèrent leurs armes cachées sous leurs présents, enchaînèrent la garnison, et, sonnant du haut du donjon la conque de corne de bœuf des montagnes, appelèrent le peuple à la liberté.
Pendant ces surprises ou ces assauts des compagnons de Stauffacher, Walther Furst et Guillaume Tell escaladaient le château, réputé imprenable, d'Uri. Melchtal et ses héros s'emparaient de toutes les autres cita-
délies. Le soir, des bûchers, allumés par les vainqueurs sur tous ces remparts conquis, répercutaient, de cime en cime et de vague en vague, la première lueur de l'indépendance helvétique que huit siècles ne devaient plus éteindre. Cette date se confondait avec le nom de Tell, qui avait été, sinon le fondateur, du moins l'occasion de la liberté de son pays. Heureux les hommes dont les noms sont de telles dates et nomment leur peuple ! La postérité ne leur demande plus leur titre à la gloire, elle les confond avec la grandeur, la vertu, l'éternité de leur race, et elle les bénit dans les derniers de leurs descendants.
XVIÎ
Il en est ainsi de ce pauvre paysan nommé Guillaume Tell. Sa simplicité a une merveilleuse analogie avec le pays simple et pastoral qui célèbre à jamais son nom et son aventure dans ses traditions. Son image, celle de sa femme et celle de ses fils se marient agréablement aux paysages grandioses, rustiques et riants de l'Helvétie, cette Arcadie
moderne. Toutes les fois que le voyageur les visite, que les cimes indomptées du mont Blanc, du Saint-Gothard, du Rigi s'élancent à ses yeux dans le firmament, comme le drapeau teint parle ciel de la liberté ; que le lac des Quatre -Gantons montre une barque chancelante sur la cime bleue de ses vagues ; que la cascade s'écroule en poussière du Splughen, et se brise sur les rocs comme la tyrannie sur des cœurs libres ; que les ruines d'une forteresse de l'Autriche assombrissent de leurs pans de murailles un mamelon d'Uri ou de Glaris, et qu'un rayon de soleil serein dore, au penchant d'un village, le velours vert d'une prairie où paissent les troupeaux, au son des clochettes et au ranz des va-
GUlLLAUiME TELL 129
ches, l'imagination voit, àTorigineetau centre de toutes ces scènes, le chapeau élevé au sommet du sapin, l'archer condamné à viser la pomme sur la tête de son enfant, la pomme qui tombe traversée par la flèche, le père enchaîné au fond de la barque, domptant, la nuit, la tempête et sa propre colère pour sauver son bourreau ; puis , quand le bourreau ingrat menace sa femme et ses trois fils d'une mort cruelle, cédant enfin à la nature et frappant à mort le meurtrier. La naïveté de cette histoire ressemble à un poëme; c'est une idylle, où une seule goutte de sang brille parmi la rosée sur une feuille d'arbre et sur une touffe d'herbe. La Provi dence semble ainsi se complaire à donner à
chaque peuple libre, pour fondateur de son indépendance, un héros fabuleux ou réel, conforme aux sites, aux mœurs, au caractère de ces peuples : à un peuple rustique et pastoral comme les Suisses, un paysan héroïque ; à un peuple fier et soulevé comme les Américains, un soldat honnête homme. Deux symboles debout au berceau des deux libertés modernes pour personnifier leurs deux natures : ici. Tell a\ec sa flèche et sa pomme ; là, Washington avec son épée et ses lois !
« Le nombre de mes années m'a incité à prendre la hardiesse de vous dire qu'un de ces jours je considérais la couleur de ma barbe, qui me causa à penser au peu de jours qui me restent pour finir ma course ;
et cela m'a fait admirer les lis et les blés des campagnes et plusieurs espèces de plantes, lesquelles changent leurs couleurs vertes en blanches lorsqu'elles sont prêtes à rendre leurs fruits.
» Ainsi, plusieurs arbres se hâtent de fleurir quand ils sentent que va cesser leur vertu végétative et naturelle...
» C'est donc chose juste et raisonnable que chacun s'efforce de multiplier le talent qu'il a reçu de Dieu...
)) Pour quoi je me suis efforcé de mettre en lumière les choses qu'il a plu à Dieu de me faire entendre, afin de profiter à la postérité. »
C'est en ces termes qu'un pauvre polie
de terre, parvenu à près de quatre-vingt-dix ans, s'exprime dans la préface des écrits et dialogues avec lui-même, oii il s'entretient de son métier, de ses misères et de sa vie, pour sa consolation et pour l'encouragement des autres.
On croit lire une page des Confessions de Saint -Augustin ou de Jean- Jacques Rousseau, un écrivain, un philosophe, un génie de cœur et de style.
L'écrivain, le philosophe, le sage, n'est qu'un ouvrier vieilli entre sa truelle et sa fournaise, les mains encore rugueuses de l'argile qu'il a maniée toute sa vie.
Jamais on ne sentit mieux qu'en étudiant.
cet homme de néant, que la grandeur n'est pas dans la condition, mais qu'elle est dans la nature.
Il se nommait Bernard de Palissy.
Jeune, il pétrissait la terre grasse et cuisait des briques dans la tuilerie de son père, au village de la Ghapelle-Biron, dans le Périgord. Mais la passion de bien faire ce qu'on fait, qui mène l'homme réfléchi à faire mieux que ce qu'il voit faire et qui finit par lui mettre en main la clef de toutes les décou-
vertes dans les travaux de l'esprit ou de la main, tourmentait ce jeune homme.
En maniant sa terre grossière et en contemplant sa brique durcie, rougie, transformée au feu du fourneau, il pensait aux formes, aux reliefs, aux anses, aux ornements, aux figures des vases qui se moulaient déjà dans sa pensée, à la tête et à l'émail dont il colorerait un jour ses chefs-d'œuvre de poterie.
Le métier du potier en terre, c'est-à-dire le métier de pétrir, de façonner et de cuire la terre au soleil ou au feu, est un des premiers métiers de l'homme.
La terre détrempée d'eau dans laquelle le pied laisse son empreinte s'est offerte natu-
rellement d'elle-même, comme un élément tout préparé au jeu ou à Findustrie des premiers habitants du globe.
Les vases, les coupes propres à contenir les liquides nécessaires à la soif, aussitôt que l'homme eut cessé de boire à la source comme les troupeaux, furent des suppléments au creux de la main qui approchait le breuvage des lèvres.
La poterie plus perfectionnée, destinée à la cuisson des aliments, dut suivre de près l'invention du feu.
De la première jarre d'argile ou de la première coupe de terre brute jusqu'à la pâte colorée des vases étrusques, jusqu'aux porcelaines émailllées de la Chine ou du Japon,
et jusqu'aux peintures indélébiles incrustées par la flamme sur les flancs des amphores de Sèvres, on peut mesurer toute l'échelle immense du rude métier à Fart exquis.
La plus haute antiquité nous atteste que ce métier employait des mains sans nombre.
Babel était une montagne de briques.
Moïse délivra son peuple de la servitude des Égyptiens, parce qu'on ne donnait pas aux Hébreux, condamnés à ce travail servile, la paille nécessaire à lier les briques qu'ils façonnaient pour les Pyramides.
Les Grecs, qui n'avaient au fond d'autreculte que l'adoration du beau dans toutes les lignes, et dans toutes les formes, et qui
se résument dans Platon, l'adorateur de l'idée, estimaient si haut l'art en apparence si vulgaire du potier, qu'ils élevèrent des statues et frappèrent des médailles en l'honneur des premiers pétrisseurs d'argile.
Gorœbus d'Athènes, inventeur de la poterie, Dibutade de Sicyone, inventeur de la pierre cuite au feu , Talus, inventeur des tours au moyen desquels on arrondit les pieds des vases, doivent leurs noms à ce métier.
Phidias lui-même, le divin statuaire, donna des modèles de coupe aux ouvriers de terre de son temps.
Sans doute il y avait en ce genre des chefsd'œuvre dans la Grèce, mais le temps, les
l/lO BERNARD DE PALISSY
convulsions sociales, les invasions, les incendies les ont détruits.
Ils sont rentrés dans la terre, d'où ils étaient sortis.
Les seuls monuments usuels de la poterie qui nous aient été conservés ont été découverts dans les tombeaux : les sépulcres sont les meilleurs gardiens de toute chose.
Les Étrusques, peuple qui habitait l'Étrurie, aujourd'hui la Toscane, portèrent cet art à une telle perfection et multiplièrent tellement les vases, les coupes, les amphores, les urnes cinéraires, que le sol qui les a portés les rend aujourd'hui par milliers dans les fouilles , et qu'on croirait que ce peuple, qui fournissait de terres cuites tou-
BERNARD DE PALTSSY Ul
tes les nations, était elle-même une nation de potiers.
Les Romains les imitèrent sans les égaler.
On montre encore aux portes de Rome un monticule artificiel nommé le mont Testaccio, formé tout entier des balayures de la poterie romaine, dont les fragments étaient jetés en monceaux, dans ce lieu, comme pour attester à l'avenir l'immensité de la capitale de ce peuple et l'éternité de sa durée.
A la chute de l'empire romain, l'art de pétrir, de façonner, d'orner, de sculpter, de vernir, de peindre la terre cuite, disparut avec tous les autres.
Le christianisme, au commencement, re-
poussait les arts trop intimement liés à l'idolâtrie.
Temples, statues, tombeaux, urnes, vases, coupes profanes, il proscrivit tout pour recréer un monde nouveau.
Les Grecs de Byzance conservèrent seuls, par tradition, quelques procédés de cette industrie de leurs pères ; ils les exercèrent à Damas, la première des villes manufacturières de l'Orient, dont les vases vernissés et peints se répandirent comme un luxe royal dans le monde.
Ces terres cuites étaient cependant grossières et sans grâce ; on y sentait la décadence d'une industrie perdue.
Mais, pendant que l'Occident créait, per-
dait et s'efforçait de retrouver la poterie, le vieil Orient fabriquait, à notre insu, depuis des milliers d'années, les porcelaines transparentes peintes et coloriées, luxe séculaire des Chinois et des Japonais.
Ils étaient parvenus à une telle perfection de pâte, de formes, de couleurs, dans cette industrie, que nous pouvons à peine aujourd'hui rivaliser avec eux en les imitant, et que, si l'on prenait pour mesure de la civilisation matérielle la priorité de l'art de façonner l'argile, il faudrait humilier l'Occident devant l'Orient.
Les annales les plus reculées de la Chine ont perdu même la date de l'invention des porcelaines. "
IZiZj BERNARD DE PALISSY
Il y a des mystères d'antiquité dans une tasse à thé ou dans une figurine de dieu ou de déesse du céleste empire.
Les premiers géographes arabes qui parlent de la Chine, à peine entrevue il y a mille ans par les navigateurs des mers de rinde, racontent que dans les villes de cet empire merveilleux il n'y a aucun art plus estimé que celui de potier de terre et de dessinateur de paysages sur la porcelaine; qu'ils remplissent l'Inde, la Perse et l'Arabie de vases de terre transparents d'une inimitable beauté, et que plusieurs millions d'hommes n'ont pas d'autre occupation ni d'autre gloire, depuis des époques immémoriales, que de fabriquer la porcelaine.
Le Japon dépasse encore les Chinois en un vernis qu'on nomme laque.
Ce vernis découle d'un arbre dont on fend récorce au printemps pour en recueillir la sève dans de petites coquilles.
On le dessèche ensuite sur des fils de coton, on le presse entre des pierres pesantes, on l'infuse dans des huiles purifiées, puis on rétend et on le polit jusqu'à ce qu'il ait la splendeur du cristal.
On peint alors sur ce vernis solidifié des figures ou des fleurs en or, et l'on recouvre la peinture d'un second vernis transparent qui défie la flamme.
Les formes de ces vases, les figures, les
sculptures et les peintures qui les décorent,
n'attestent pas moins d'imagination, de goût, de grâce, par l'esprit et par la main, que la main, que la pâte dont ils sont pétris n'atteste d'invention et de patience.
Les anses des tasses sont tantôt des branches d'arbustes garnies de leur feuillage , tantôt des animaux rampants , cariatides animées dont les pattes supportent les bords et dont la queue s'enroule au pied delacoupe.
Ici, c'est une chatte et son petit, accroupis sur un roc évidé, dont la cavité contient l'eau ou le parfum liquide.
Là, c'est un mendiant qui chante pour solliciter la pitié et la goutte de thé qui tombera du vase dans la main de l'homme rassasié.
Ailleurs , des coqs perchés sur un arbre en fleur; un oiseau couché, dont le bec distille le liquide ; une femme entourée de ses enfants, au milieu de fruits et de feuilles ; un singe jouant avec une orange qui échappe de ses doigts ; une tasse en forme de fleur entr' ouverte , la tige formant l'anse; un vieillard, semblable à Tantale, élevant la tête au bord de la coupe , dont l'eau déborde sans tomber jamais sur ses lèvres; une autre, imitant un lotus épanoui que sa feuille soutient sur l'eau ; une grappe de raisin rongée par un petit écureuil ; mille autres caprices de décoration qui font d'un dressoir du Japon ou de la Chine un véritable musée d'art et d'imagination, oii toutes
iàS BERNARD DE PALISSY
les fantaisies de la nature sont reproduites en porcelaine.
Que de siècles n'a-t-il pas fallu pour qu'un métier, si vulgaire en apparence, devînt le luxe et l'industrie principale de tant de millions d'hommes !
Mais ces merveilles de l'Orient restaient encore inconnues à l'Occident dans le quatorzième siècle.
La faïence vernissée y paraît pour la première fois dans les pavés de l'Alhambra de Grenade et dans les mosquées des Mores en Espagne.
C'est par l'Arabie que cet art s'introduit en Europe.
Ce n'est qu'un siècle plus tard que le fa-
meux Lucca délia Robia, ce Palissy toscan, s'illustra par les faïences émaillées en Italie. Sculpteur en terre cuite, il parvint, après des travaux obstinés, à colorier et à vernisser ses groupes d'un émail blanc, imperméable aux éléments qui rongent l'argile.
Les villes industrieuses de Florence et de Faenza, d'oîi vient le nom de faïence, lui durent leur exportation et leur renommée.
La peinture s'empara bientôt de cet émail comme d'une toile impérissable, et les tableaux des plus grands maîtres furent copiés, calcinés et perpétués sur ces disques de faïence.
La sculpture voulut rivaliser avec la peinture, elle groupa ses statuettes et ses bas-
reliefs autour des vases, des coupes, des aiguières et des plats de cette argile solidifiée.
L'art du potier en était là quand Bernard de Palissy fabriquait ses tuiles, ses briques et ses amphores pour contenir l'eau, le via et l'huile, dans sa tuilerie.
Mais que pouvait savoir de ces secrets de l'artiste le pauvre ouvrier ignorant, sans modèles, sans livres et sans guides, dans un hameau de paysans aussi rudes que lui, au
milieu des marais et des bois de la Saintonge ?
Et cependant l'art, qui s'attacha partout d'abord au culte des dieux, comme s'il était pressé de retourner à sa source et de se diviniser lui-même en se mêlant aux choses saintes, apparut au jeune potier à travers les splendeurs des dessins gothiques des vitraux coloriés de son église.
11 comprit que ce verre qui laissait passer les rayons de soleil dans le temple, et qui incrustait les merveilleuses scènes de la Bible et de l'Évangile, n'était qu'une terre et un sable plus pétris par la main de l'homme, plus épurés et plus solidifiés par le feu, et devenus transparents comme le cristal de
roche par des procédés semblables à une magie de l'ouvrier.
De ce jour, la terre qu'il maniait si bien lui parut de la boue ; son imagination se réprésenta une magie à imiter, d'autres magies à découvrir.
Il quitta la tuilerie de son père, et il se mit en apprentissage chez des artisans verriers, alors assimilés à la noblesse par la science et la dignité de leur métier.
L'art de la vitrerie ne consistait pas seulement à fondre le verre, mais à le découper en losanges pour l'enfermer en compartiments dans l'ogive des cathédrales ou des chapelles et le couvrir de peintures représentant les paysages, les animaux, les per-
15^ BERNARD DE PALISS
sonnages , les mystères du ciel chrétien. Les vitraux étaient le poëme des yeux pour le peuple qui fréquentait les églises. Ils chantaient aux regards des paysans la création du monde, les délices du paradis terrestre, les fleuves, les arbres, les lions, les agneaux, les oiseaux, compagnons de l'homme, les miracles de la révélation, les supplices du Calvaire, les martyres du cirque, les résurrections, les assomptions des victimes de la foi nouvelle, puis les cieux ouverts, le Père de l'éternité, le Fils verbe et miséricorde du Père, l'Esprit sous la forme de la colombe volant de l'un à l'autre pour constituer l'unité, et répandant de sa poitrine étincelante des rayons pour semer par
BEKJNARD DE PALISSY 155
tout la lumière et l'amour ; enfin les âmes heureuses, figurées par d'innombrables visages ailés formant des orbres semblables aux étoiles échelonnées dans le firmament, et jouissant du rayonnement divin dans la demeure du Père.
Bernard de Palissy, pour se rendre capable de Fart qu'il avait adopté, profita des heures de la nuit et du superflu de son salaire pour s'instruire dans toutes les sciences du calcul et de la main qui se rapportaient à son métier.
Son esprit, à la fois ardent et infatigable, se forma en même temps que ses doigts.
Il apprit promptement la géométrie, le dessin, la peinture, la sculpture élémentaire.
Les sujets de ses dessins l'entraînèrent bientôt aux livres sacrés et aux livres profanes, feuilletés pour des scènes, des tableaux, des allégories.
Il devint, à son insu, lettré, poëte, théologien, philosophe, politique.
En étudiant un seul métier avec la passion de le porter aussi loin que ses facultés, il toucha à toute chose : il ne voulait former en lui qu'un artisan, il forma un homme.
C'est le caractère de tout vrai génie d'aspirer toujours à être universel : les prétendues limites qui séparent un métier d'un autre métier sont les bornes de la pensée.
Le génie les franchit presque toujours
pour arrivera l'infini, vrai champ de l'esprit
humain.
Dans cet infini, tout se tient et tout se complète.
L'univers n'est qu'un art immense qui ébauche, qui sculpte, qui dessine, qui peint, qui écrit, qui chante, qui révèle le beau, c'est-à-dire Dieu.
C'est ainsi que Palissy comprenait le sien. On va voir qu'à la fin de ses jours il façonnait la pensée dans son esprit comme, étant jeune, il façonnait l'argile dans ses mains, et que son style, moulé sur la nature, n'avait ni moins de couleur, ni moins de relief, ni moins de vigueur et de grâce que ses groupes ou ses tableaux.
En devenant potier, il était devenu poëte et écrivain.
On ne sait quel instinct vague porte l'enfant de génie et l'artisan ambitieux de perfections à quitter de bonne heure son pays natal et à voyager.
Ils pensent sans doute l'un et l'autre qu'ils trouveront au delà de leur horizon matériel un nouvel horizon moral, dans lequel leur apparaîtront des choses inconnues.
Le changement de lieux correspond à cette inquiétude naturelle de l'âme qui cherche on ne sait quoi de plus parfait ; puis chaque ville et chaque contrée s'incorporent, pour ainsi dire, plus spécialement une partie quel-
conque de Fart, de l'industrie, des métiers de l'homme.
Ici on forge mieux le fer, là on étame mieux le cuivre ; au midi la soie, au nord le lin, au centre la faïence, à l'est les métaux, à l'ouest les laines, aux Pyrénées le cristal, à Lyon les fabriques.
Le climat, les productions naturelles, les éléments, les eaux, les traditions, les habitudes des lieux, se prêtent plus ou moins à chacune de ces industries humaines ; le fils tient son secret du père, l'art se localise, et il faut, si l'on veut atteindre à sa perfection, aller l'étudier sur place.
De là la coutume de ce tour du monde ou de ce tour de France par lequel, depuis Ho-
160 BERNARD DE PALISST
mère et Pythagore, lorsqu'un simple ou^'rier de chaque profession commence la vie du philosophe, du poëte et de l'artisan, il se donne, de ville en ville et de peuple en peuple, le spectacle du monde avant de se donner lui-même en spectacle et en modèle à son art.
Bernard de Palissy alla travailler de ville en ville jusqu'à Tarbes, située sur un plateau en face des Pyrénées, où florissaît alors la peinture sur verre.
Bientôt, attiré par la scène pittoresque qu'il avait sous les yeux, il se sentit peintre à l'aspect de ce tableau de la nature; il laissa pour un temps l'argile et le verre, et parcourut les gorges et les sommets de ces mon-
tagnes, où le suprême artiste semble s'être joué avec toutes les cimes, toutes les vallées, toutes les forces et toutes les grâces de la création.
Si Bernard de Palissy n'était qu'ouvrier en entrant dans ce labyrinthe des Pyrénées, il en sortit peintre et poëte.
Il se dégoûta de l'uniformité de l'atelier de Tarbes, et, voyageant comme dessinateur et faiseur d'images, il gagna ainsi sa vie, en perfectionnant sa main et en élargissant ses idées.
Il parcourut, en peignant, toutes les provinces de France, depuis Marseille jusqu'en Flandre et aux bords du Rhin.
Ses courses à travers les montagnes des
Pyrénées et des Alpes, et T attention particulière qu'il portait aux différentes qualités de la terre, des rochers, des sables, des eaux, pour tout ramener à sa première profession, l'avaient rendu naturaliste.
Il employait ses heures de loisir à errer dans les prairies et dans les bois, à scruter le lit des fontaines, à surprendre dans les joncs et les hautes herbes aquatiques les reptiles, les scarabées, les insectes qui peuplent les bords des sources ; à gravir les montagnes, à pénétrer dans les gorges inaccessibles et dans les cavernes, comme pour y épier les secrets de Dieu.
Les vastes horizons qu'on découvre des lieux élevés, les limites variées du ciel, la
vie des feuilles, des prés, se peignaient et s'incrustaient délicieusement dans ses yeux, pour se reproduire plus tard sous sa main.
Solitaire enfant de la nature, elle était son maître et sa palette à la fois.
Il s'enivrait de l'extase, de la vérité et de la naïveté de ses impressions; et de cette absence du maître dans ce commerce direct de Palissy avec la nature devait éclore un art nouveau.
Mais si un instinct éloigne dans la première jeunesse l'ouvrier de son pays, un autre instinct l'y ramène quand il a vu ce qu'il avait à voir.
Quoique l'homme soit un être nomade, il a cependant, comme l'arbre, des racines in-
visibles dans le cœur et dans la mémoire qui le retiennent ou le rappellent à son berceau.
Ces racines sont les souvenirs , les tendresses, les regrets, les reconnaissances qui relient l'homme à cette souche qu'on appelle famille et patrie.
Là est son sol nourricier ; là il se rappelle un père, une mère, des frères, des sœurs, des compagnons d'enfance, des visages, des voix, des sourires qu'il a aimés avant de parcourir le monde, et que rien, depuis, n'a effacés de sa mémoire.
Ces rêves du voyageur et de l'ouvrier finissent par devenir une douce maladie de sa pensée, dont la guérison n'est pour lui que
dans le pays de ses tendresses ; ils l'attirent à son insu, et par un cercle qui se rétrécit toujours, vers le village ou le toit de sa naissance.
Il finit par y rentrer pour y reposer son cœur.
Ce désir est d'autant plus invincible, que l'homme qui l'éprouve est plus sensible.
Les images deviennent des passions dans l'âme des poètes ou des artistes.
Palissy avait emporté de son pays natal, en partant pour son tour de France, une image vivante qui le rappelait dans la patrie.
Son âme, recueillie et religieuse, n'était pas de celles qui laissent évaporer une pre-
mière fleur d'amour au vent du monde.
Il se maria et fonda une famille sur une petite propriété et sur un travail assidu.
Ce bonheur fut, pendant ces premières années de repos, la distraction de son génie.
L'homme qui possède ce qu'il aime oublie facilement la gloire.
L'ambition n'est que le vide, un cœur plein ne s'agite plus.
Mais les enfants survenaient aussi nombreux que les années, et l'ambition, morte en lui, renaissait pour eux et avec eux.
Il fallait pourvoir aux nécessités d'une vie qui se multipliait par autant de vies qu'il y
avait d'enfants autour de sa table et de vieillards autour de son foyer.
Il chercha d'abord à y subvenir en s'employant comme géomètre à l'arpentage des terres de la Saintonge, sous les hommes du fisc qui venaient, au nom du roi, limiter et mesurer les héritages pour l'impôt.
Ce travail ne F éloignait pas de l'objet constant de son étude, la terre.
En arpentant, il sondait l'argile, il pesait le sable, il pulvérisait le caillou, il méditait ces mélanges et ces combinaisons d'éléments dans le creuset, propres à produire les découvertes fortuites de matière, de pâte, de couleur, de vernis , qu'il roulait dans sa pensée depuis l'âge de la truelle.
Un fragment de tesson de faïence de Luca délia Robia, qu'il avait ramassé dans les balayures de quelque château pendant ses voyages, faisait travailler son esprit, comme la pomme tombant de l'arbre fit travailler celui de Newton , comme la branche du lierre garnie de ses feuilles encore vertes et flottant sur l'Océan fit augurer un continent aux premiers navigateurs, compagnons de Christophe Colomb.
Lassé de ce métier lucratif mais temporaire et stérile d'arpenteur, il rentra dans sa maison auprès de sa femme, décidé à tout tenter pour elle et pour ses chers enfants, à inventer ou à mourir à la peine.
Il faut lire dans ses propres pages, pas-
sionnées de la fièvre de son amour et de sa volonté, le récit des méditations de ses jours et de ses veilles, de cette période de sa vie comparable aux douleurs d'un enfantement.
« Hélas ! dit-il dans son livre intitulé de l'Art de terre, il est vrai que je n'avois pas beaucoup de biens ; mais j'avois la renommée de bien faire la portraiture des biens , et on m'appeloit pour dessiner les plans de terre dans les partages et les procès.
» J'étois assez savant dans l'art de la verrerie, et ne me mis à l'art de terre qu'après
avoir été assuré de vivre quelque temp« sans gagner.
» J'ai enduré beaucoup d'ennuis et de pauvreté en le cherchant, chargé que j'étois de femme et d'enfants.
» Je n'avois moyen d'aller apprendre ledit art en aucune boutique ni d'entretenir aucun serviteur pour m'assister...
)) Sachez qu'il y a vingt-cinq ans me fut montrée une coupe de terre tournée et émaillée d'une telle beauté , que dès lors j'entrai en dispute avec ma propre pensée pour découvrir un émail ; et je me mis à chercher les émaux, sans savoir de quelles matières ils se composoient , comme un homme qui tâte en touchant.
)) Je pilois, en ce jour-là, de toutes les matières que je pouvois penser; et, les ayant pilées et broyées, j'achetois une quantité de pots de terre; et, après les avoir mis en pièces, j'en enduisois les morceaux des matières que j'avois broyées; je notois les drogues que j'avois employées dans chacun de ces essais pour mémoire ; puis , ayant fait un fourneau à ma fantaisie, je mettois cuire mesdites pièces pour voir si mes drogues pourroient faire quelque couleur.
» Or, parce que je n'avois jamais vu cuire de terre, ainsi je ne réussissois jamais, lors même que mes mixtions eussent été bonnes, parce que aucunes fois la chose avoit trop chauffé, l'autre trop peu...
» Or, m'étant maintes fois abusé ainsi avec grands frais et labeurs, j'étois tous les jours à piler et broyer nouvelles matières, et construire nouveaux fourneaux avec grande dépense d'argent et consommation de bois et de temps...
» ... Quand j'eus flotté et tâtonné ainsi plusieurs années, ainsi imprudemment avec tristesse et soupirs, à cause que je ne pouvois parvenir à mon intention , j'achetai de nouveau plusieurs vaisseaux de terre, et , les ayant rompus en pièces , j'en couvris trois ou quatre cents tessons d'essais d'émail, et je les portai en une poterie distante d'une lieue et demie de ma demeurance, avec requête auxdits potiers qu'ils
me permissent de cuire lesdites épreuves dedans.
» Dieu voulut qu'ainsi que je commençois à perdre courage et que, pour le dernier coup, je m'étois transporté à une verrerie, ayant avec moi un homme chargé de plus de trois cents sortes d'épreuves, il se trouva une desdites épreuves qui fut fondue dedans quatre heures après avoir été mise au fourneau, qui me causa une joie telle, que je pensois être devenu nouvelle nature, et pensois dès lors avoir une perfection entière de l'émail blanc.
» Mais je fus fort éloigné de ma pensée.
» Cette épreuve étoit fort heureuse d'une part 5 mais bien malheureuse de l'autre :
heureuse en ce qu'elle me donnoit entrée à ce que je suis parvenu, et malheureuse en ce qu'elle n'étoit mise en dose ou mesure requise,
)) Je fus si grand bête en ces jours-là, que soudain que j'eus fait ledit blanc, qui étoit singulièrement beau, je me mis à faire des vaisseaux de terre, combien que jamais je n'eusse cogneu t&rre ; et, ayant employé l'espace de sept ou huit mois à faire lesdits vaisseaux, je me pris à ériger un fourneau semblable à ceux des verriers, lequel je bâtis avec un labeur indicible.
» Car il falloit que je maçonnasse tout seul, que je détrempasse mon mortier, que je tirasse l'eau pour la détrempe d'iceluy ; aussi
me falloit-il moi-même aller quérir la brique sur mon dos, à cause que je n'avois nul moyen d'entretenir un homme pour m'aider en cest affaire. Je fls^cuire mes vaisseaux en première cuisson ; mais, quand ce fut à la seconde cuisson, je reçus des tristesses et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire.
» Car, au lieu de me reposer de mes labeurs passés, il me fallut travailler l'espace de plus d'un mois, nuit et jour, pour broyer les matières desquelles j'avois fait ce beau blanc au fourneau des verriers, et, quand j'eus broyé lesdites matières, j'en couvrois les vaisseaux que j'avois faits.
)) Ce fait, je mis le feu dans mon fourneau
par deux gueules, ainsi que j'avois vu faire auxdits verriers, mais c'étoit une chose malheureuse pour moi; car, combien que je fusse six jours et six nuits devant le fourneau sans cesser de brûler bois par les deux gueules, il ne me fut possible de pouvoir faire fondre ledit émail, et étois comme un homme désespéré ; et, combien que je fusse tout étourdi du travail, je me vais adviser que dans mon émail il y avoit trop peu de la matière qui devoit faire fondre les autres.
)) Ce que voyant je me pris à piler et broyer ladite matière, sans toutefois laisser refroidir mon fourneau.
)) Par ainsi j'avois double peine , piler , broyer et chauffer ledit fourneau.
)) Quand j'eus ainsi composé mon émail, je fus contraint d'aller encore acheter des pots, afin d'éprouver ledit émail, d'autant que j'a- Yois perdu tous les vaisseaux que j'avois faits ; et, ayant couvert lesdites pièces dudit émail, je les mis dans le fourneau, contenant toujours le feu en sa grandeur.
» Mais, sur cela, il me survint un autre malheur, lequel me donna grande fâcherie, qui est que, le bois m'ayant failli , je fus contraint brûler les étapes (étais) qui soutenoient les tailles de mon jardin, lesquelles étant brûlées , je fus contraint brûler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition.
» J'étois en une telle angoisse que je ne
180 BERNARD DE PALJSSY
saurois dire, car j'étois tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il y avoit plus d'un mois que ma chemise n'avoit séché sur moy.
» Encore pour me consoler, on se moquoit de moy, et même ceux qui me dévoient secourir alloient crier par la ville que je faisois brûler le plancher, et par tel moyen l'on me faisoit perdre mon crédit et m'estimoit-on être fol.
» Les autres disoient que je cherchois à faire de la fausse monnoie,qui estoit un mal qui me faisoit sécher sur les pieds ; et m'en allois par les rues tout baissé, comme un homme honteux.
)) J'étois endetté en plusieurs lieux et avois
ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires.
» Personne ne me secouroit, mais au contraire ils se moquoient de moy en disant :
» — Il luy appartient bien de mourir de faim, parce qu'il délaisse son métier.
» Toutes ces nouvelles venoient à mes oreilles quand je passois par la rue.
)> Toutefois il me resta encore quelque espérance qui m'encourageoit et soutenoit, d'autant que les dernières épreuves s'étoient assez bien portées, et dès lors en pensois savoir assez pour pouvoir gagner ma vie, combien que j'en fusse fort éloigné (comme tu entendras ci-après), et ne dois trouver mauvais si j'en fais un peu long discours, afin de
te rendre plus attentif à ce qui te pourra servir.
)) Quand je me fus reposé un peu de temps, avec regrets de ce que nul n'avoit pitié de moy, je dis à mon âme :
» — Qu'est-ce qui te triste, puisque tu as trouvé ce que tu cherchois ?
)) Travaille à présent, et tu rendras honteux tes détracteurs.
» Mais mon esprit disoit d'autre part :
)) — Tu n'as rien de quoy pour suivre ton affaire.
)) Comment pourras-tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il faut auparavant que tu puisses jouir de ton labeur ?
» Or, ainsi que j'étois en telle tristesse et débat d'esprit, Fespérance me donna un peu de courage ; et ayant considéré que je serois beaucoup trop long pour faire une fournée toute de ma main, pour abréger et gagner le temps, et pour plus soudain faire apparoir le secret que j'avois trouvé dudit émail blanc, je pris un potier commun et lui donnois certains portraits, afin qu'il me fît des vaisseaux selon mon ordonnance ; et tandis qu'il me faisoit ces choses, je m'occupois à quelques médailles.
» Mais c'étoit une chose pitoyable ; car j'étois contraint nourrir ledit potier en une taverne à crédit , parce que je n'avois nul moven en ma maison.
» Quand nous eûmes travaillé l'espace de six mois et qu'il falloit cuire la besogne faite, il falloit faire un fourneau et donner congé au potier, auquel par faute d'argent je fus contraint donner de mes yêtements pour son salaire.
» Or, parce que je n'avois point d'étoffes (matériaux) pour ériger mon fourneau, je me pris à défaire celui que j'avois fait à la mode des verriers, afin de me servir des étoiîes de la dépouille d'icelui.
» Or, parce que ledit four avoit si fort chauffé l'espace de six jours et nuits, le mortier et la brique dudit four s'estoient liquifiés et vitrifiés de telle sorte qu'en démaçonnant j'eus les doigts coupez et incisez en
tant d'endroits, que je fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppés de drapeau.
» Quand j'eus défait ledit fourneau, il fallut ériger l'autre, qui ne fut pas sans grand'peine, d'autant qu'il me falloit quérir le mortier et la pierre sans aucun aide et sans aucun repos.
)) Ce fait, je fis cuire l'œuvre susdite en première cuisson, puis, par emprunt ou autrement, je trouvai moyen d'avoir des étoffes pour faire des émaux pour couvrir ladite besogne, s'étant bien portée en première cuisson.
)> Mais quand j'eus acheté lesdites étoffes, il me survint un labeur qui me cuida faire
rendre l'esprit; car, après que par plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les convint broyer, sans aucun aide, à un moulin à bras, auquel il falloit ordinairement deux puissants hommes pour le virer.
» Le désir que j'avois de parvenir à mon entreprise me faisoit faire des choses que j'eusse estimé impossibles.
» Quand lesdites couleurs furent broyées, je couvris tous mes vaisseaux et médailles dudit émail ; puis, ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, je commençai à faire le feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres. Je continuai ledit feu jusqu'à ce que j'eusse quelque indice
et espérance que mes émaux étoient fondus et que ma fournée se portoit bien.
» Le lendemain, quand je vins à tirer mon œuvre, ayant premier ôté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que je perdis toute contenance. Car, combien que mes émaux fussent bons et ma besogne bonne , néanmoins un accident étoit survenu à ladite fournée, lequel avoit tout gâté; et, afin que tu t'en donnes de garde, je te le dirai ; aussi, après celui-là, je t'en dirai un nombre d'autres, afin que mon malheur te serve de bonheur et que ma perte te serve de gain.
» C'est parce que le mortier de quoi j'avois maçonné mon four étoit plein de cail-
loux, lesquels, sentant la véhémence du feu, se crevèrent en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonnerres dans ledit four.
» Or, ainsi que les éclats desdits cailloux sautoient contre ma besogne, l'émail, qui étoit déjà liquifié et rendu en matière glueuse, prit lesdits cailloux et se les attacha par toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela se fussent trouvés beaux.
» Je fus si marri que je ne te saurois dire, et non sans cause ; car ma fournée me coûtoit plus de six vingts écus.
» J'avois emprunté le bois et les étoffes, et si avois emprunté partie de ma nourriture en faisant ladite besogne.
» J'avois tenu en espérance mes créditeurs qu'ils seroient payez de l'argent qui proviendroit des pièces de ladite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin quand je commençois à désenfourner , dont par ce moyen furent redoublées mes tristesses : d'autant qu'en tirant ladite besogne je ne recevois que honte et confusion.
)) Car toutes mes pièces étoient semées de
petits morceaux de cailloux, qui étoient si
bien attachés autour desdits vaisseaux et liés
avec l'émail, que, quand on passoit les mains
par-dessus, lesdits cailloux coupoient comme
rasoirs ; et, combien que la besogne fût par
ce moyen perdue, toutefois aucuns en vou-
loient acheter à vil prix.
190 BERNARD DE PALISSÏ
)) Mais parce que ce eût été un décrieraent et rabaissement de mon honneur, je mis en pièces entièrement le total de ladite fournée et me couchai de mélancolie, car je n'avois plus de moyen de subvenir à ma famille.
» Je n'avois en ma maison que reproches ; au lieu de me consoler, l'on me donnoit des malédictions ; mes voisins, qui avoient entendu ces affaires, disoient que j'étois un fol et que j'eusse eu plus de huit francs de la besogne que j'avois rompue.
» Et estoient toutes ces nouvelles jointes avec mes douleurs.
)) Quand j'eus demeuré quelque temps au lit et que j'eus considéré en moi-même qu'un homme qui seroit tombé dans un fossé, son
devoir seroit de tâcher à se relever ; en cas pareil, je me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens je pris peine de recouvrer un peu d'argent.
» Puis je disois en moi-même que toutes mes pertes et hasards estoient passez, et qu'il n'y avoit rien plus qui me pût empescher que je ne fisse de bonnes pièces; et me prins (comme auparavant) à travailler audit art.
» Je fis faire grand nombre de lanternes de terre à certains potiers, pour enfermer mes vaisseaux quand je les mettois au four; l'invention se trouva bonne et m'a servi jusques aujourd'hui.
» Mais j'étois si nouveau que je ne pouvois discerner du trop ou peu de cuisson.
n Quand j'avois appris à me donner garde d'un danger, il m'en survenoit un autre, lequel je n'eusse jamais pensé.
)i Enfin je trouvai moyen de faire quelques vaisseaux de divers émaux entremêlés en manière de jaspe : cela m'a nourry quelque temps.
» Mais quand j'eus inventé le moyen de faire des pièces rustiques, je fus en plus grande peine et en plus d'ennui qu'auparavant.
n Car, ayant fait un certain nombre de bassins et les ayant fait cuire, mes émaux se trouvoient les uns beaux et bien fondus, autres mal fondus, autres brûlez, à cause qu'ils étoient composés de diverses matières qui étoient fusibles à divers degrés.
» Le verd des lézards étoit brûlé premier que la couleur des serpents fut fondue; aussi la couleur des serpents, tortues, écrevisses, et cancres étoit fondue auparavant que le blanc eût reçu aucune beauté.
)) Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur et tristesse d'esprit, qu'auparavant que j'aie eu rendu mes émaux fusibles à un même degré de feu, j'ai cuidé entrer jusques à la porte du sépulcre.
» Ainsi, en me travaillant à tels affaires, je me suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort écoulé en ma personne, qu'il n'y avoit aucune forme ni apparence de bosse aux bras et aux jambes.
» Ainsi étoient mesdites jambes toutes
19/j BERNARD DE PALISSY
d'une yenue ; de sorte que les liens de quoi j'attachois mes bas de chausses étoient, soudain que je cheminois, sur les talons avec le résidu de mes chaussures.
)) Je m'allois souvent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes misères et ennuis, et, sur toutes choses, de ce qu'en ma maison même je ne pouvois avoir nulle patience ni rien faire qui fût trouvé bon,
)) J'étois méprisé et moqué de tous.
)) Toutefois, je faisois toujours quelques vaisseaux de couleurs diverses, qui me nourrissoient tellement quellement,
» L'espérance que j'avois me faisoit procéder en mon affaire si virilement que plusieurs fois, pour entretenir les personnes qui
me venoient voir, je faisois mes elforls de rire, combien que, intérieurement, je fusse bien triste...
» J'étois toutes les nuits à la merci des pluies et vents, sans avoir aucun secours, aide, ni consolation, sinon des chats-huants qui chantoient d'un côté et des chiens qui hurloient de l'autre.
» Parfois il se levoit des vents et tempêtes qui souffloient de telle sorte de dessus et de dessous de mes fourneaux, que j'étois contraint quitter de tout avec perte de mon labeur.
» Et me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moi à cause des pluies qui étoient tombées, je m'en
allois coucher à la minuit ou au point du jour, accoutré de telle sorte comme un homme que l'on auroit traîné par tous les bourbiers de la ville ; et en m'en allant ainsi retirer, j'allois bricollant sans chandelles et tombois d'un côté et d'autre, comme un homme qui seroit ivre de vin, rempli de grandes tristesses : d'autant qu'après avoir longuement travaillé, je voyois mon labeur perdu.
» Or, en me retirant ainsi souillé et trempé , je trouvois en ma chambre une seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent émerveiller que je ne suis consumé de tristesse. »
Dieu et Fart, qui veulent être vaincus, l'un par la patience de l'homme, l'autre par le travail, lui cédèrent enfin, à un âge déjà avancé, la victoire.
Sa renommée se répandit avec ses œuvres, et le prix qu'il recevait de ses terres émaillées, de ses sculptures en argile, releva sa maison et sa famille.
La gloire et la fortune visitèrent ensemble, quoique tard, ses fourneaux.
Ses ouvrages, ébauchés d'abord, imparfaits, mais oîi l'on sent la sève naissante d'un nouvel art né de lui-même et non d'aucune routine, décorèrent bientôt les châteaux et les palais.
Paris, oii Catherine de Médicis avait appelé le génie, les arts, avec les conceptions de l'Italie, l'attira comme il avait attiré les grands sculpteurs de ce siècle, Jean Cousin, Germain Pilon, Jean Goujon, famille de Raphaël et de Michel-Ange.
Les grands l'accueillirent, les petits l'envièrent, le maréchal de Montmorency le protégea, Catherine de Médicis lui donna un
emplacement pour ses fourneaux dans une partie du sol qu'occupe aujourd'hui le palais des Tuileries.
Elle allait l'y Yoir travailler, à l'exemple des princes de sa famille à Florence qui vivaient dans l'atelier et dans la familiarité des artistes, ces princes de la nature, du travail et du génie.
Ce fut à cette époque heureuse et honorée de sa vie qu'il fit ses innombrables chefsd'œuvre de poteries en relief et de plats décorés de figures , d'animaux, de reptiles , d'insectes, de scarabées , de plantes et de fleurs, qui, après avoir été enfouis trois siècles dans les catacombes domestiques des maisons riches, en ressortent aujourd'hui
au prix de l'or, comme des trésors perdus de dessin, de grâce, de naïveté, pour être établis dans les musées des palais et dans les dressoirs des hommes opulents qui ennoblissent la richesse en faisant de leurs demeures les archives de l'art.
Une salle du Louvre est dédiée presque en entier aux minutieuses merveilles de Palissy.
Le voisinage des toiles de Raphaël et des marbres de Michel-Ange n'éteint pas la gloire du potier de terre.
On s'arrête, retenu par l'attrait de la naïveté et de la vérité, devant ces plats sculptés où des couleuvres en relief, aux spirales écaillées, font crisper les doigts qu'elles at-
BEUNARD DE PALISSY 201
tirent par les couleurs et qu'elles repoussent par la vérité.
A côté de la couleuvre endormie, qui repose sa tête en fléchissant le cou sur les anneaux de sa queue, on voit la noire écrevisse, cette araignée des eaux, tendre ses longues serres comme pour pincer les écueils et s'incruster dans les fentes du rocher.
A côté d'elle, les poissons argentés aux nageoires ouvertes s'élancent comme par un ressort intérieur, dirigeant leur fuite rapide à travers les joncs, par un léger frémissement de leur queue, gouvernail de cette nef vivante.
Le coquillage aux volutes cannelées, semblable à une pétrification de la vie animale
OU à une animalité commençante de la pierre, se colle au fond de l'eau, comme pour fermer sa demeure solitaire à ses ennemis.
La grenouille, contractant ses membres élastiques, se teint en vert pour se confondre avec les plantes qui bordent le ruisseau ; elle ouvre ses larges yeux, dresse sa tête, et semble prête à bondir pour échapper à la couleuvre.
Sur les rebords du plat, de jeunes lézards aux pattes étendues et à la queue sinueuse comme les labyrinthes des plantes entre lesquelles ils se glissent, penchent la tête pour écouter le bruissement des brins d'herbes ou ,. des grains de sable.
Le fond de Teau et les bords sont tapissés de mousses humides ou de larges feuilles d'herbes aquatiques, aplaties et collées au sol par le poids des gouttes de rosée, dont la transparence se reflète sur leur vernis.
C'est le monde sous-fluvial, surpris par Fœil de l'homme qui écarterait les feuilles, les tiges, les joncs du marécage, et transporté sur l'argile, aussi vrai de formes , aussi nuancé d'écaillés, aussi éclatant de couleurs que si une ménagère, en lavant son dressoir, avait enfoncé un de ses plats dans le lavoir et l'avait retiré rempli jusqu'aux bords de sable, de coquilles, de débris d'herbes et d'animaux aquatiques.
Le filet d'un pêcheur vidé, tout palpitant
et tout ruisselant sur le sable et transvasé dans un bassin d'argile, voilà les plats de Palissy.
Quelquefois il sculpte et il peint en groupes coloriés des scènes de l'histoire, de la Fable, de la Bible, de l'Évangile ; quelquefois des scènes naïves de la vie rurale, la nourrice qui donne le sein et qui sourit à l'enfant ivre et rassasié de la source vivante de toute vie; quelquefois Yénus jouant avec les Amours ; ailleurs, une jeune fille qui a surpris une nichée de petits chiens et qui les emporte dans un pan de son tablier pour les faire admirer : leurs petites têtes étonnées débordent des fentes de la toile, et la mère, tendre, inquiète, mordille, en suivant
ses petits, les plis de la robe de la jeune fille. Celle-ci la regarde et la rassure par un sourire.
Mais les chefs-d'œuvre de Palissy, devenu artiste plus consommé par la contemplation des grandes toiles et des grands marbres, décorent les musées domestiques du prince Soltikof, à Paris; de M. de Rothschild, à Londres; de M. Sauvageot, de M. Rallier, enfin de M. Sellières, qui a voué un culte à la mémoire de ce grand artisan et qui a fait de sa demeure un musée de ses œuvres.
C'est chez M. Sellières, au château de Mello, qu'on admire le grand bassin des Éléments où la terre a imité les délicatesses du métal ; le combat des Centaures et des La-
pithes, monument unique de l'atelier de Palissy; le relief de Perséeet d'Andromède; celui de la femme adultère ; celui de la vendange et des plats à jour festonnés d'arabesques, dont des marguerites en fleur émaillent et semblent parfumer les bords, devise parlante de quelque amour royal ou chevaleresque inspiré à l'artiste.
Il est beau de voir la passion désintéressée de Fart, dans des hommes de luxe, attribuer ainsi des prix énormes à des morceaux de terre cuite qui gardent seulement l'empreinte des doigts d'un pauvre artisan.
Le métier ainsi devient or, et l'or devient art, à la gloire de l'homme de goût et au bénéfice de l'ouvrier ; échange mutuel entre le
luxe et le travail, et la fortune qui les ennoblit tous deux !
Nous devons à M. Sellières la clef des mu sces de Palissy.
YI
Mais cette gloire, cette faveur des cours, cette popularité de ses ouvrages dans toute la France et jusqu'en Espagne et en Italie, cette fortune, repos de ses vieux jours et héritage de ses enfants, ne contentaient pas Touvrier de terre.
Il sentait qu'il avait en lui une autre œuvre à façonner, son âme.
no BERNARD DE PALISSY
Gomme Socrate , statuaire en marbre , c'est en lui-même qu'il s'efforçait de tailler sa propre statue, par la ressemblance avec le divin modèle de toute perfection, par la sainteté de sa vie, et, s'il était nécessaire, par le martyre.
La vie immortelle, à mesure qu'il avançait en âge, l'occupait plus que la vie mortelle.
Dès son enfance, et pendant tout le cours de ses apprentissages, de ses voyages et de ses luttes corps à corps avec la terre, la passion de Dieu l'avait travaillé, soutenu et consolé. C'est cette passion dont il trouvait la satisfaction dans la solitude des forêts, sur la cime des montagnes et au bord des mers. Elle lui faisait rechercher les lieux déserts
pour s'abîmer plus en silence dans la contemplation des formes et de la vie des rochers, de la structure et de la végétation des plantes, du réseau souterrain des eaux, de l'organisation et des mœurs des animaux.
Il en sait des secrets merveilleux, à la gloire de celui qu'il appelle le grand mécanicien, le grand constructeur, le grand animateur des mondes.
Cette contemplation pieuse et passionnée des choses de la terre devait porter nécessairement une âme si complète à la divination des choses d'en haut.
Tout vrai génie monte sans cesse, et, en montant, il rencontre Dieu.
Palissy croyait Favoir rencontré, et il vi-
212 BLRNARD DE PALISSY
vait dans un perpétuel commerce avec l'esprit invisible qui seul lui rendait raison des choses visibles. C'était le temps oîi la Réformation, née des abus introduits par les Médicis dans l'Église catholique, préludait à la liberté de penser tout en voulant rester fidèle au dogme principal du christianisme, et où la foi d'autorité et la foi de raisonnement luttaient avec le fer et le feu, l'une pour conserver, l'autre pour conquérir le monde des âmes.
La famille de Palissy et lui-même étaient de la religion réformée ; ils subissaient les persécutions de la religion dominante.
Il y a dans l'homme une tyrannie naturelle : quand il ne peut pas asservir au nom
des princes, il veut asservir au nom de Dieu.
Il n'apprend à respecter la liberté d'autrui qu'après avoir mille fois souffert dans la sienne.
Les prédicateurs du culte nouveau dans les provinces du midi et de l'ouest y étaient traqués comme des bêtes fauves , prenant différents déguisements et métiers pour cacher leur véritable métier de moissonneurs d'âmes, épiés, emprisonnés, enfermés, traînés sur les routes et conduits dans les villes pour y être jetés au feu des bûchers : prélude sinistre de la Saint-Barthélémy!
Des traits sublimes de foi, de résignation, de dévouement et d'espérance signalaient cette persécution.
214 BERJNAPiD DE PALISSY
L'un, évadé de sa prison la yeille du supplice et voyant qu'il n'était pas suivi par ses compagnons de captivité moins adroits que lui, y rentrait pour les consoler jusqu'à la dernière heure.
L'autre, le matin du jour de sa mort, éveillait son ami couché sur la même paille, et, lui montrant de la main une splendide aurore d'été sur l'horizon, lui disait :
« Réjouissons-nous ! Si le spectacle de la nature et de la clarté renaissante est si beau sur la terre, que sera-ce demain quand nous verrons tant de pavillons éternels ? »
Les plus heureux se réfugiaient sur les écueils et dans les îles qui bordent les côtes de Saintonge, et venaient, à travers les tem-
pêtes et en bravant la mort, apporter la parole évangélique à leurs coreligionnaires.
Palissy, qui se nourrissait de leurs doctrines, décrit avec admiration leur zèle et leur intrépidité :
(( Ces vieillards n'avoient point d'épée, ditil, à leur ceinture, mais un simple bâton à la main, et s'en alloient ainsi seuls et sans crainte, selon cette parole du Maître :
(( Vous annoncerez ma loi, allant, venant, » mangeant, buvant, couchés, levés, assis » sur le bord des chemins. »
» Ils portoient leur nourriture dans leur chemise, car il y en avoit bien peu de riches dans notre assemblée, et nous n'avions pas de quoi leur payer leur salaire. »
<( Les peintres, horlogers, imagiers, orfèvres, libraires, imprimeurs et autres, dit un historien catholique du temps , qui dans leur humble métier ont cependant quelque exercice d'esprit d'esprit, furent les premiers à se prendre aux idées neuves. »
L'âme poétique et musicale de Palissy était particulièrement séduite par la poésie et par le chant des psaumes, dont les prédicateurs apprivoisaient le peuple des champs.
« En les écoutant, dit-il, il me sembloit que je me promenois le long des rideaux d'aunes et de frênes qui voilent le lit des eaux des ruisseaux, et que j'entendois un peu murmurer les eaux courantes du ruisseau qui couloit au pied de ces rideaux d'ar-
bres ; et, d'autre part, j'entendois la voix des petits oiseaux qui étoient sur lesdits aubiers, et lors me venoit à souvenir du psaume cent quatrième, sur le plan duquel j'avois dessiné mon jardin, et oii le prophète dit que les ruisseaux jMssent et murmurent aux vallées^ au bas des collines, et oii il dit aussi que les oiseaux font résonner leurs voix sur les arbris seaux 2^lantés au bord des eaux courantes . Il me sembloit encore que j'entendois les voix de plusieurs vierges qui gardoient leurs troupeaux, et des pasteurs jouant mélodieusement de leurs flûtes. »
Mais il décrit bientôt la persécution religieuse et politique qui dissipe ces petits troupeaux :
(( Je me retirai secrètement dans ma maison, dit-il, pour ne pas voir les meurtres, les reniements, les pillages qui se faisoient dans les villes et dans les campagnes.
» Cependant deux mois que j'y restai, il me sembla que l'enfer étoit défoncé et que tous les démons étoient sortis pour ravager la terre.
» De ma maison, je voyois les soldats courant par les rues l'épée nue au poing et criant :
» Oii sont-ils?...
» Les petits enfants eux-mêmes s'assembloient dans une place que je voyois de la maison oii je travaillois de mon métier de terre, et imitoient les blasphèmes, les batailles et les meurtres des hommes.
)) Il me prenoit souvent envie d'en faire vengeance ; mais je récitois en mon cœur le psaume de miséricorde ! »
Palissy revint à Paris pour échapper à ces spectacles. Son génie le préserva du massacre de la Saint-Barthélémy, peut-être aussi l'humilité de sa condition et la douceur de son caractère. Jean Goujon, le Michel-Ange de la France, plus envié parce qu'il était plus célèbre, fut atteint sur son échafaud de sculpteur, en travaillant aux cariatides du
LouYre; il tomba, le ciseau à la main, au pied de la statue à laquelle il donnait sa vie.
Les protections de cour sauvèrent Palissy.
Il occupa ses loisirs d'abord et plus tard ses captivités à écrire, de son art, de son âme et de sa foi, les choses, étranges sous la. plume inculte d'un ouvrier, que vous avons citées de lui.
Le style grandissait en lui avec la sagesse et les années. Nous n'en connaissons point, en français, de plus biblique et de plus moderne à la fois.
On y sent les premiers bouillonnements d'une source qui va jaillir : c'est une langue qui se moule sur l'âme, et non sur l'anti-
quité. Ce sont les ignorants qui créent les langues, les savants ne font que les exhumer.
Le principal livre de Palissy dans sa maturité est un recueil de méditations philosophiques, religieuses, artistiques et surtout agricoles, qu'il intitule Mon Jardin, C'est le Salomon des ouvriers, se reposant au soleil couchant de sa pénible et sainte vie, se remémorant les choses de la nature, de l'art et de l'âme, qui ont laissé leur empreinte dans son imagination et dans son cœur pendant son pèlerinage ici-bas.
On y sent le laboureur, le fabricateur de briques et le fabricateur de songes ; on y sent surtout l'adorateur du suprême Ouvrier en esprit et en vérité.
22Zi BERNARD DE PALISSY
L'amour de la nature lui en donne Fintelligence, et Fintelligence de la nature lui révèle les lois, les forces, les grâces de la création. Il se figure que, pour s'abriter contre les persécutions et les guerres civiles de son temps. Dieu lui a permis de se construire un jardin inaccessible aux bruits, aux troubles, aux ravages du monde , une sorte d'Éden dont il est l'Adam ; il rêve qu'après avoir dessiné, planté, semé cet asile, il y donne, à l'ombre de ses vergers et au bord de ses sources, des leçons de culture, de sagesse, de piété et de bonheur aux hommes. Il se peignait ces images de félicité, de liberté et de repos dans les murs de la Bastille de Paris, oii le maréchal de Montmorency et
ses autres protecteurs du parti opposé le tenaient enfermé pour sa sûreté autant que pour le contraindre à sa conversion.
Gomme le Créateur lui-même l'a fait dans son œuvre , Palissy répand son âme dans toute sa création imaginaire, et il convie tous les animaux vivants, intelligents et aimants à l'habitation et à la félicité de l'homme. 11 y associe même les plantes, qu'il dépeint comme susceptibles - d'un certain degré incomplet d'intelligence et d'amour.
(( Sur les parois de mes cavernes de rochers il y aura, dit-il, songeant à ces objets qu'il a si souvent reproduits dans ses compositions d'argile et d'émail, nombre d'espèces d'herbes et de mousses insculpées,
comme sont les scolopendres, les cheveux de Vénus, les adiantes et autres espèces d'herbes, et au-dessous desdites herbes et mousses, il y aura un grand nombre de lézards et insectes qui ramperont le long des roches, les uns en haut, les autres en travers, les autres descendant en bas, faisant leurs gestes, attitudes et plaisants contournements ; et tous lesdits animaux seront insculpés et coloriés si près de la nature, que les autres insectes, lézards et couleuvres naturels , les viendront souvent admirer comme tu vois qu'il y a un chien insculpé dans mon atelier de potier que plusieurs chiens se sont mis à gronder contre, pensant qu'il fût naturel ; et du rocher suinteront
BERNARD DE PALfSSY 227
plusieurs ruisselets d'eau qui tomberont dans le bassin, où il y aura poissons naturels, grenouilles et tortues.
» Et au-dessus de cette grotte ouverte au ciel, je planterai, en façon de corniche, un grand nombre d'aubépines et autres arbrisseaux portant leurs fruits pour la nourriture des oiseaux, lesquelles aubépines et autres arbustes seront cause que ceux qui se pourmèneront en icelles allées auront ordinairement le plaisir de diverses chansonnettes qui par les oiseaux seront dites sur ces arbrisseaux. Il y a deux causes qui rendront les oiseaux amateurs de dire leurs chansonnettes en ce lieu.
» La première cause est le soleil, qui dès
le matin jettera ses rayons sur les arbrisseaux ; la seconde est que les oiselets trouveront ordinairement quelque chose à se repaître sur les branches.
» Pour mieux les accoutumer en ce jardin, je jetterai en temps d'hiver des graines de plusieurs semences sur la terre, afm qu'ils trouvent à manger quand la saison aura rendu les arbres stériles...
)) Et ceux qui se pourmèneront au-dessus de ces galleries et s'apouieront sur l'accoudoir pour se récréer auront les arbustes et les oiselets sur leur tête ; et, voulant regarder la beauté du jardin et ce qui s'y fera, ils auront de la senteur de certains violettes, marjolaines, basilics et autres espèces d'her-
bes abritées, par les rochers, des froideurs du nord ou de l'ouest.
» Ces montagnes exposées au midi et au matin, échauffées tout le jour par le soleil, rendront la nuit leur chaleur à ces plantes , herbes et arbres, et les fruits en seront plus savoureux et à meilleurs goûts. De plus, celles qui demanderont l'humidité seront plantées le long des ruiseaux qui sortiront de ces rochers et montagnes, et ces petits ruisseaux feront, en allant, un grand ruisseau; certaines circulations formeront des îles propres à nourrir des herbes aquatiques, et, pour arroser chacune, je creuserai un grand nombre de branches de sureau qui s'engenceront l'une au bout de l'autre; et j'en présenterai un
bout aux suintements des roches, et je les soutiendrai sur de petites fourches en bois plantées en terre, qui porteront mes petits canaux à chaque place que je voudrois mouiller.
» Et pour que le pied des hommes ne foule et ne gâte pas les herbes, entre les rochers et les plantes auxquelles je conduirai l'eau, mes aqueducs de sureau seront percés tout le long de petits trous qui laisseront pleuvoir comme une rosée perpétuelle sur les herbes. »
Puis, après une longue amoureuse description de ses montagnes, cavernes, rochers, parterres, vergers, entremêlée de réflexions
BERNARD DE PALÏSSY 231
merveilleusement pieuses et d'élans deFâme à Dieu :
((En me retirant des labeurs de cette terre, s'écrie-t-il, je n'ai trouvé en ce monde autre délectation que de construire et cultiver mondit jardin ; tellement que depuis ce temps-là je n'ai fait que rêver à l'édification d'icelui.
» Et la semaine passée, comme j'étois en mon lit endormi, il me sembla que mon jardin étoit déjà fait comme j'ai dit ci-dessus, et que je commençois déjà à en manger les fruits ; et me sembloit qu'en passant le matin par ledit jardin, je considérois les merveilleuses choses que le souverain Maître a commencé à faire à nature. »
Palissy sort de là pour s'élever aux considérations les plus surnaturelles, mais les plus vraies, sur les lois morales de toute la création, visibles pour un génie religieux et philosophique dans les lois physiques de la végétation et de l'animalité.
Il épanche sa charité sur les animaux, il prête son intelligence aux végétaux, aux rochers eux-mêmes, aux sources, à l'Océan ; il fraternise de l'âme avec l'âme universelle, dont il voit les actes, dont il plaint la sensibilité, dont il entend la plainte ou la joie dans toute la nature.
« Nulle nature, dit-il, ne produit son fruit sans extrême travail ou douleurs.
)) Je dis aussi bien les natures végéta-
tives que les sensibles et raisonnables.
» Si la poule devient maigre pour faire éclore ses poussins, si la chienne souffre en mettant bas ses petits , je te puis assurer que les plantes souffrent en produisant leurs fruits...
» J'étois une fois dans les îles de la Saintonge.
)) J'aperçus une vigne plus chargée de fruits que toutes les autres : m'enquérant de la cause, on me répondit qu'elle étoit chargée à mort.
» Je demandai ce que l'on vouloit dire.
» J'appris alors qu'on lui avoit laissé plus de rameaux que de coutume, parce qu'on vouloit l'arracher après la cueillée ; mais,
qu'autrement on n'auroit pas voulu permettre qu'elle fût chargée si abondamment.
)) Ce qui veut dire que, si on laissoit faire aux vignes ce qu'elles voudroient, elles se tueroient à cause de l'abondance des fruits qu'elles s'efforceroient de produire...
)) Bien des fois j'ai contemplé des arbres et plantes qui se sentoient mourir, et qui, avant de mourir, se hâtoient de fleurir et de produire graines et fruits avant le temps accoutumé.
)) Que seroit-ce si je parlois des hommes? ))
Plus loin, il contemple dans son jardin (( les rameaux des vignes, des pois et des courges, lesquels sembloient avoir connois-
sance de leur débile nature ; car, ne pouvant se soutenir d'eux-mêmes, ils jetoient certains petits bras comme filaments en Fair, et, trouvant quelques petites branches, ils venoient s'y lier, suspendus et attachés.
)) Quelquefois aussi, passant par les jardins, je voyois ^usieurs de ces rameaux qui n'avoient rien à quoi s'appuyer et jetoient leurs petits bras en l'air, pensant saisir quelque chose pour se soutenir.
))Lors je venoisleur tendre certaines branches pour aider à leur foiblesse ; et un matin l'ayant fait ainsi, je trouvai le soir que ces plantes avoient jeté et entortillé leurs bras autour de ces appuis.
)) Et, tout émreveillé de la providence de
Dieu, je me rappelois cette parole : que les oiseaux mêmes y ont part et ne tombent pas sans sa volonté !...
)) J'aperçus aussi certains arbres fruitiers, lesquels il sembloit qu'ils eussent quelques connoissances , car ils étoient soigneux à garder et à protéger leurs fruits, comme la femme son petit enfant.
)) Parmi ces plantes, les vignes, les courges, s'étaient posées et contournées certaines feuilles dont ils couvroient leurs fruits, craignant que le froid ne les endommageât.
)) Les rosiers et groseilliers, afin de se défendre contre ceux qui voudroient ravir leurs fleurs et germes, avoient mis au-devant des armures et épines piquantes.
» Je vis le froment et autres blés, à qui le Tout-Puissant avoit donné la sagesse de vêtir leurs fruits si excellemment, que Salomon ne fut jamais si bien vêtu avec toute sa sagesse.
)) Toutes ces choses me donnoient occasion de tomber sur ma face et d'adorer le Vivant des vivants, qui a fait de telles choses pour l'utilité et le service de l'homme 1 La terre seroit bénie, s'écrie-t-il alors, si l'homme y travailloit. »
Le potier devient lyrique, et le cantique du prophète se mêle au travail de ses
mains :
« Il n'y a trésor pareil aux petites herbes
des champs, même les plus méprisées ! »
Si la nature que nous appelons inanimée, par ignorance sans doute et par faiblesse de vue, lui fournit de tels hymnes, qu'on juge des impressions qu'il recevait de la contemplation des animaux, des champs et des merveilles de l'intelligence de l'homme !
a Quand je sortois du jardin, dit-il, pour aller me pourmener à la prée qui penche ver^ la rivière, étant là, je voyois jouer, gambader et folâtrer certains agneaux, moutons, brebis, chèvres et chevreaux, ruant sautelant et faisant plusieurs gestes et mines étranges ; et mêmement me sembloit que je prenois grande délectation à voir certaines brebis dépouillées, lesquelles sentant le temps nouveau (le printemps), ayant laissé
leurs vieilles robes, elles faisoient mille sauts et gambades en ladite prée.
» Je voyois certains autres béliers qui se reculoient bien loin l'un de l'autre ; et puis, courant d'un vitesse en grande roideur, ils se venoient frapper des cornes l'un contre l'autre.
» Je voyois aussi des chèvres qui, se levant des deux pieds de derrière, se heurtoient les cornes d'une grande violence ; aussi je voyois les petits poulains et les petits veau]» qui se jouoient et folâtroient auprès de leurs mères...
» Toutes ces choses me voyoient d'un si grand plaisir, que je m'écriois en moi que les hommes étoient bien fous d'ainsi mépri-
séries lieux champêtres et l'art d'agriculture, lequel nos pères anciens, gens de bien, et même les prophètes, ont bien voulu exercer voire même garder leurs troupeaux... »
Hélas ! c'était dans les murs et dans les fossés d'une prison, séparé de sa femme par le tombeau et de ses enfants par la captivité, des horizons de la Seine par la proscription, des outils et du travail de son art par la vieillesse, de ses frères en religion par le martyre, que Palissy écrivait ces choses et
2Zi2 BERNARD DE PALISSY
se consolait dans sa pensée de sa ruine, du cachot, et de sa mort prochaine.
Ces feuilles éparses, longtemps oubliées, enfm recueillies, forment deux volumes, véritables trésors de sagesse humaine, de piété divine , de génie éminent , de naïveté , de force et de couleur de style.
Il est impossible, après les avoir lus, de ne pas proclamer ce pauvre ouvrier d'argile un des plus grands écrivains de la langue française.
Montaigne ne le dépasse pas en liberté, J.-J. Rousseau en sève, La Fontaine en grâce, Bossuet en énergie lyrique.
Il rêve, il médite, il pleure, il décrit et il chante comme eux.
Il touchait alors à ces dernières heures de la vie où la voix de l'âme prend plus de mélancolie et de solennité, comme les bruits du soir dans une nature qui va s'éteindre et se taire.
Son ancien patron avait pitié de ce vieillard prêt à mourir dans les chaînes et à changer seulement de tombeau.
Le roi Henri III alla le visiter dans sa prison, désirant l'affranchir et mettre sa grâce au prix d'une légère complaisance de ^a foi.
« Mon bon homme, lui dit le roi, il y a quarante-cinq ans que vous êtes au service de ma mère et de moi; nous avons enduré que vous ayez vécu en votre religion parmi les feux et les massacres. Maintenant je suis
2hU BERNARD DE PALISSY
tellement pressé par ceux des Guises et par mon peuple, que je me vois contraint de vous livrer entre les mains de mes ennemis, et que demain vous serez brûlé si vous ne vous convertissez. »
Le vieillard s'inclina, attendri par la bonté du roi, humilié de sa faiblesse, mais inébranlable dans la foi de ses pères.
(( Sire, répondit-il, je suis prêt à donner mon reste de vie pour l'honneur de Dieu. Vous m'avez plusieurs fois dit que vous aviez pitié de moi, et moi j'ai pitié à mon tour de vous qui avez prononcé ces mots :
» Je suis contraint!
)) Ce n'est pas parler en roi, sire ! et ce sont paroles que ni vous, ni les Guises, ni
BERNARD DE PALISSY 2Zi5
votre peuple, ne pourront jamais me faire prononcer. Je scais mourir ! »
Les courtisans qui accompagnaient le roi, au lieu d'admirer, s'indignèrent.
« Voyez l'insolent ! criaient-ils ; ne diraiton pas qu'il a lu Sénèque et qu'il parodie le mot du philosophe :
(( Celui qui sait mourir ne sait jamais être contraint ! »
Henri III, meilleur que sa cour, en considération des belles œuvres qui décoraient ses palais , et en mémoire de sa mère , ne consentit pas à céder Palissy aux Guises, et laissa la vieillesse et la nature achever le
condamné. Il expira martyr volontaire dans
les cachots de la Bastille et ne retrouva la liberté que dans la mort.
Sa gloire parut longtemps ensevelie avec lui ; elle ne fut exhumée de l'oubli avec ses œuvres que dans le dernier siècle, par Faujas de Saint-Fond, Fontenelle, Buffon ; dans celui-ci par M. Gap, qui recueillit, classa, commenta ses œuvres; et enfin, tout récemment, par un jeune homme dont l'âme et l'imagination se passionnèrent, par ressemblance de nature, pour l'art, la poésie et le martyre de Palissy, M. Alfred Dumesnil.
Nous leur devons les matériaux de la statue d'argile du potier de terre.
Bernard de Palissy est le plus parfait modèle de l'ouvrier. C'est par son exemple,
plus que par ses œuvres, qu'il mérite une place à part parmi les hommes dont le nom a grandi le nom de riiumanité.
Qu'il fût resté inconnu et routinier dans la tuilerie de son père à pétrir ses tuiles qu'il n'eût jamais purifié, façonné, émaillé sa poignée de boue; que ses groupes naïfs, ses reptiles rampants, ses limaçons baveux, ses grenouilles humides, ses lézards éveillés, ses herbes et ses mousses trempées de pluie n'eussent jamais décoré les fonds et les bords de ces plats, de ces aiguières, de ces salières, ornements aussi bizarres que minutieux des tables et des dressoirs du seizième siècle : certes, rien n'aurait manqué à l'art de Phidias, de Michel-Ange, à la porcelaine de
Sèvres, de la Chine, de Florence ou du Japon ; mais sa vie aurait manqué à l'admiration et à l'imitation de l'homme de métier. C'est le patriarche de l'atelier^ le poëte du travail des mains dans les temps nouveaux, le potier de terre de l'Odyssée, de la Bible, de l'Évangile, la parabole faite homme pour ennoblir et diviniser toute profession, même la plus triviale, pourvu qu'elle ait le labeur pour mérite, le progrès et l'art pour mobile, Dieu pour fm.
Tel fut Palissy. Né de lui-même, il sent un génie au bout de ses doigts ; il ne jette pas la terre glaise sous ses pieds ; il ne méprise pas la vile matière que sa condition a mise dans ses mains ; il s'étudie à la purifier et à l'ennoblir en l'imprégnant de son âme ; il parcourt le pays avec sa truelle et sa spatule, gagnant sa vie honnêtement de four-
neau en fourneau ; puis, quand sa profession n'a plus rien à lui apprendre, il va dans les solitudes interroger le Maître des maîtres, la nature, en lui dérobant ses mystères; il en prend l'amour et l'enthousiasme à force de la contempler ; il l'égale dans ses formes, dans ses couleurs, dans ses jeux ; il transporte la feuille, l'herbe, la mouche, le reptile, l'insecte, le ruisseau, la rosée, l'humidité, la fraîcheur, le vernis de la lumière sur un morceau de terre, en recherchant la perfection de l'art qui se cache toujours pour être découvert et qui se refuse pour être ravi ; il rencontre la misère, l'incrédulité , la raillerie de ses contemporains ; il s'obstine, il s'acharne ; il brûle sa maison
BERNARD DE PALISSY 25i
pour alimenter son dernier fourneau ; il fait violence au génie de l'invention ; il manifeste la folie de l'espérance, l'héroïsme du travail ; il est récompensé, il triomphe, il s'illustre et il enrichit ses enfants.
Mais ces récompenses terrestres, dont il rend grâce à la Providence, ne sont rien pour lui : l'ouvrier est satisfait, l'homme ne l'est pas. Il a soif de la beauté et de la gloire éternelles.
Ce qu'il a découvert de plus précieux dans ses contemplations solitaires de la nature, ce n'est pas son art, c'est Dieu, la fin et l'objet de tout art parfait.
Il écrit dans ses loisirs ses merveilleuses contemplations ; il épanche son intelligence
dans ses cantiques, œuvre de sa piété, mille fois plus que dans ses vases, œuvre et jeu de ses mains.
Cette âme éclate, sans étude et sans langue, d'un saint enthousiasme. Il s'attache avec une foi filiale au culte alors persécuté de ses frères ; il donne sa maison pour son art ; il donne sa vieillesse, sa liberté, sa vie pour son Dieu ; il s'élance de son cachot au ciel sur les ailes de la sainte espérance ; il laisse après lui de futiles chefs-d'œuvre sans doute, semblables aux édifices d'argile, de sable ou de coquillages que les enfants laissent oubliés après eux sur la place où ils ont joué avec d'autres enfants de leur âge ; mais il laisse d'éloquentes leçons et d'im-
mortels exemples de travail, de patience, de lutte avec l'obstacle, de victoire sur la matière, d'élévation douce, de piété et de vertu, aux artisans de toutes les professions.
Sa vie veut dire labeur, ses œuvres invention, sa mort martyre.
Son livre devient le catéchisme, non-seulement du métier de terre, mais du métier plus sublime de bien dire, de bien faire et de bien vivre.
Son nom est le patron des métiers ingrats, obstinés et victorieux.
Palissy conquiert ainsi légitimement une place parmiles grands hommes dans l'obscurité.
Quelques-uns disent :
« Mais il n'a manié que de l'argile ! » Qu'importe? La grandeur n'est pas dans
le métier, elle est dans le caractère.
Si un tel homme est petit, qui donc est
grand ?